il était avare, emporté, et ne manquait jamais l’occasion d’injurier et
de quelle façon!—tout son entourage. En campagne, au contraire on ne
pouvait qu’admirer son courage, qualité rare chez les Egyptiens, mais
qui, dans ces contrées sans cesse troublées, méritait considération et
même forçait à reléguer à l’arrière-plan les reproches qu’on pouvait
lui adresser. Pourtant en le réintégrant dans son ancien poste, je
mis pour condition qu’il eût à se mieux comporter à l’avenir, le
menaçant, en cas de récidive, de le déposer de nouveau et de l’envoyer
à Khartoum: Je savais que, quoique Egyptien, il préférait le Darfour à
sa propre patrie.
Le procès le plus long et le plus compliqué que j’eus à examiner à
Fascher, fut celui dans lequel Nur Angerer était impliqué avec son
sandjak et plusieurs de ses gens.
Les papiers relatifs à cette affaire avaient peine à tenir dans un
coffre de dimensions cependant respectables!
Nur Angerer avait déjà été mandé à Fascher par Ali bey Chérif. Je le
fis venir une fois encore à Fascher, en même temps que ses adversaires.
Ses principaux antagonistes étaient justement ses amis et ses camarades
qu’il avait tenus à l’écart depuis sa nomination de Moudir de Kabkabia
et Kolkol; or, ceux ci qui l’avaient toujours aidé et soutenu dans
toutes ses anciennes fourberies, s’étaient associés pour le renverser.
Tout le monde savait que Nur Angerer ne faisait pas plus de cas de la
vie d’un homme que de celle d’un poulet et que, sans aucune raison,
il répandait le sang pour le simple plaisir de le voir couler. Ses
principes sur la propriété, sur le bien d’autrui, auraient stupéfait
même le communiste le plus enragé. Comme il portait le titre de bey,
et occupait le rang d’un colonel, je lui fis rendre les honneurs
prescrits, à son entrée dans la forteresse, et fis conduire sa suite
dans une des maisons appartenant aux gens d’Omer.
Nur Angerer était grand, maigre, très brun, et sans barbe; son visage
était tatoué des trois lignes transversales, insigne de la tribu des
Sheikieh.
L’expression de son visage montrait une énergie peu commune et
quelque peu sauvage. Et pourtant, en tête à tête, il savait se donner
l’attitude d’un homme inoffensif, presque candide; il appartenait à la
tribu des Danagla, et avait été élevé par le sandjak Melik, de la race
royale des Sheikhieh.
Dans sa jeunesse, il était venu au Caire. Depuis ce temps, il avait
conservé un certain respect pour le Gouvernement, et plus tard,
lorsqu’il embrassa le parti de Zobeïr et de son fils Soliman, ce
respect persistait encore chez lui.
Quoiqu’il eut une situation brillante, il ne s’occupait guère de sa
mère qui vivait à Dongola et avait près de soixante ans. En résumé, il
était tout l’opposé d’Abd er Rauf Pacha.
Un jour que Gordon Pacha parcourait la province de Dongola, une vieille
femme se présenta à lui: «Je suis, dit-elle, la mère de Nur Angerer,
ton serviteur; et je te supplie de me venir en aide.»
—«Ton fils finira mal, lui répondit Gordon, à qui son entourage avait
confirmé la vérité des assertions de la vieille, il te laisse dans la
misère pendant qu’il vit dans l’abondance.»
—«Puisse-t-il quand même être heureux, je lui pardonne, reprit la
mère.»
Gordon lui remit 1000 marks, sur sa propre cassette; et la vieille se
retira, faisant des vœux de bonheur pour son fils et pour son généreux
bienfaiteur.
Quand Nur Angerer comparut devant moi, je lui déclarai que je me voyais
contraint de le renvoyer, avec ses adversaires, à El Obeïd; je n’avais,
en effet, ni le temps ni le désir de poursuivre plus à fond un procès
d’une telle étendue.
Je l’engageai à se reposer d’abord des fatigues de son voyage et lui
assignai un pied-à-terre dans le voisinage de son ami Omer woled Dorho.
Le lendemain, nous étions alors en plein Ramadan.
Tandis que tout le Darfour gardait l’abstinence la plus complète,
Nur Angerer seul négligeait absolument d’observer cette prescription
religieuse. Il buvait à grands coups son «araki» et se faisait faire de
la musique par les jeunes nègres qui sonnaient du cor et de la nugara,
battaient du tambour de guerre, ces énormes instruments de cuivre qu’il
avait apportés avec lui.
Je dus arrêter ces manifestations indécentes et lui fis entendre que,
si pour moi personnellement, il était indifférent qu’il observât le
Ramadan, je ne pouvais cependant admettre en aucune façon, qu’un
musulman fonctionnaire du Gouvernement Egyptien, fut un pareil objet de
scandale pour les habitants de Fascher.
«Je t’obéirai, répliqua-t-il, parce que tu es mon supérieur; quant
au Ramadan, je ne l’ai jamais observé et ne l’observerai jamais.
Laisse-moi boire; ce que le public dit de moi, m’est absolument
indifférent.»
Je compris aisément à son langage que la boisson opérait déjà chez lui.
Je lui donnai l’ordre de rentrer à la maison et d’activer ses
préparatifs du départ.
Deux jours après, il quitta Fascher, pour se rendre à El Obeïd.
A mon instigation, le Gouvernement le remercia de ses services!
Ali bey Chérif était parti, peu de temps après que j’eus pris en mains
la suite de ses affaires. Je désirais avant tout faire une tournée
d’inspection et comme je faisais mes préparatifs, j’appris qu’un combat
avait eu lieu à Bir-el-Milh (le puits du sel) entre les Arabes de
Mahria et les Bedejat.
Quelques jours après, Hassab Allah, le grand sheikh des Mahria, vint me
confirmer le fait et déposa une plainte. Il était accompagné de tous
les principaux chefs de la tribu.
Les Mahria, comme ils le faisaient chaque année, étaient allés à
Bir-el-Milh par la grande route des caravanes, qui va du Darfour à
Siout et qu’on appelle Darb el Arbaïn (le chemin de quarante jours)
parce que le voyage dure quarante jours environ. Ils venaient pour
y chercher du natron, substance qu’ils mêlent à la boisson de leurs
chameaux et dont ils font aussi le commerce au Darfour.
Bir el Milh est situé au nord de Fascher, en plein désert; on met pour
l’atteindre dix jours, pendant lesquels on ne rencontre ni eau, ni
végétation.
Là, sur un sol pierreux, des amas considérables de natron, sont
répandus de tous côtés, on les ramasse et on les charge sur les
chameaux. Des puits, presque desséchés cependant fournissent encore une
eau suffisante pour les caravanes.
Depuis des temps immémoriaux, les marchands du Darfour se servent de
cette route, pour le transport des produits naturels aux puits de
Legia, Bir Selima et Bir el Schebb, ainsi qu’aux oasis de Beris, et
d’El Khayeh, et de là, à Siout. Lorsque le Gouvernement Égyptien prit
possession du Darfour, les caravanes suivaient encore cette voie
jusqu’à Siout; mais, un jour, quelques marchands qui allaient vendre
des esclaves furent faits prisonniers. On instruisit leur affaire et
ils furent condamnés à plusieurs années de bannissement; depuis ce
temps, cette route fut abandonnée.
Dès mon arrivée à Fascher, j’avais adressé à cette occasion un rapport
au Gouvernement, faisant ressortir que cette voie, la seule qui menait
directement en Egypte, était de la plus haute importance pour le
Darfour.
Par cette route, en effet, les produits indigènes, tels que l’ivoire,
les plumes d’autruche, les peaux, l’erteb, (fruits séchés du
tamarinier), le senna-mekka, peuvent être expédiés à Siout à dos de
chameaux—cet animal abonde dans le pays—et sans qu’on soit obligé
de les décharger en route. La voie de Fascher, El Obeïd et Khartoum
est non seulement beaucoup plus longue, mais encore plus coûteuse,
en raison des fréquents changements de moyens de transport, ce qui
naturellement augmente le prix de ces produits.
Le Gouvernement prit en considération mon rapport et rouvrit la route
aux caravanes, en me rendant toutefois responsable, de ce qui pourrait
arriver, si cette route était utilisée pour la traite des nègres. Dès
que l’autorisation me fut parvenue, j’équipai une caravane d’environ
800 chameaux; sous la conduite et la garde de Mohammed woled Idris et
de ses parents, cette caravane se rendit à Khartoum, par la route en
question, et de là, atteignit sans incident Siout.
Mais revenons aux Mahria.
Ils avaient été attaqués, dans les plaines à natron, à Bir el Milh, par
les Bedejat, cette tribu dont nous avons parlé déjà et qui habite le
nord et le nord-est du Wadai et vit en inimitié avec toutes les autres
tribus. Les Mahria surpris s’étaient défendus vaillamment; mais avaient
cependant été battus; leurs chameaux, au nombre de plus de 1500, furent
enlevés; 160 Arabes libres avaient été faits prisonniers et le nombre
des morts était considérable.
Déjà au temps des rois du Darfour, ces tribus avaient soutenu maints
combats, et il avait été convenu que les prisonniers pouvaient être
rachetés moyennant une rançon, fixée à un nombre de chameaux variant de
dix à quinze, par homme.
Les Bedejat n’avaient jamais payé aucune redevance au Gouvernement;
cependant comme ils relevaient du Gouvernement du Darfour, le sheikh
des Mahria, Hassab Allah, et les principaux chefs me supplièrent
d’intervenir en leur faveur pour qu’on leur rendit les prisonniers et
les chameaux.
La demande des Mahria me convenait parfaitement puisque j’avais
l’intention d’aller visiter la partie occidentale du Darfour.
Je leur promis donc mon assistance, à la condition qu’ils me
prêteraient leur concours.
J’exigeai d’eux 150 chameaux de charge, pour transporter le blé, de
l’eau, et cinquante paires de suga (outres en peau de bœufs), car les
puits des Bedejat sont quelquefois éloignés les uns des autres de
plusieurs journées de marche.
Les Mahria consentirent avec joie à m’accorder ce que je leur
demandais; nous primes rendez-vous en un point situé au nord-ouest de
Kabkabia, dans l’un des villages appartenant à Mélik Hager, prince de
la tribu des Zagawa.
Mes préparatifs furent bientôt terminés. Au milieu de décembre 1881 je
quittai Fascher avec 200 fantassins et 300 cavaliers irréguliers des
Sheikhiehs, placés sous les ordres d’Omer woled Dorho.
En raison de la querelle de Madibbo et de Aagil, Omer avait été envoyé
par l’ordre de Ali bey Chérif à Shakka. Là, il s’était livré aux plus
criantes injustices; aussi l’avais-je destitué, et expédié à Khartoum.
Comme la cavalerie irrégulière stationnant en garnison à Fascher
appartenait en majorité aux Sheikhiehs et était composée surtout des
parents d’Omer, je crus devoir remettre à celui-ci le commandement de
la cavalerie, d’autant plus qu’il promettait de s’amender et qu’il
m’avait donné quelques preuves démontrant qu’il avait été contraint
par Ali bey lui-même d’agir comme il l’avait fait, les sommes d’argent
qu’il extorquait étant exigées par Ali bey.
Pendant la première nuit, nous campâmes près d’un puits nommé Migdob,
entre Fascher et Kobbe.
Après le coucher du soleil, je fis une promenade jusqu’à cinq cents pas
environ du puits. Seul, un jeune nègre m’accompagnait.
Personne ne pouvait me reconnaître: mon uniforme était à peu près
semblable à celui des soldats et la nuit était très sombre. Au puits,
je rencontrai des femmes qui puisaient de l’eau au moyen du «dellu»
(sorte de seau en cuir qui est attaché à un crochet). Quelques
Sheikhiehs vinrent pour faire boire leurs chevaux. Ils demandèrent
brusquement le seau; les femmes le leur refusèrent.
«Nous allons d’abord remplir nos «bourmen» (cruches d’argile);
répondirent-elles, après nous vous donnerons le seau.
—Vos paroles sont pour nous une épreuve envoyée de Dieu; répliqua l’un
des Sheikhiehs; ce sont les Européens qui ont introduit ici pareille
liberté. S’ils n’étaient pas dans le pays et «lui» avec eux (il parlait
de moi), vous seriez, ainsi que vos cruches, notre propriété depuis
longtemps.
—«Que Dieu leur donne longue vie»! ajoutèrent les femmes qui
continuaient à puiser l’eau.
Sans avoir été aperçu je rentrai, au camp, enchanté d’avoir entendu
affirmer par une bouche soudanaise, que le despotisme, l’arbitraire
et la violence avaient, sinon complètement disparu, du moins
considérablement diminué.
Le lendemain vers onze heures, nous atteignîmes Kobbe, l’ancienne
capitale du commerce du Darfour où s’étaient établis autrefois les
marchands venus de la vallée du Nil, et qui appartenaient aux tribus
des Djaliin et des Danagla. La génération précédente s’était mêlée à la
race indigène et a donné naissance à la population actuelle.
Le Mamour de l’endroit, nommé par Gordon, était un certain Emiliani
dei Dansinger, d’une famille vénitienne, mais autrichien d’origine. Je
l’avais envoyé provisoirement à Dara; comme je l’appris, son départ fut
regretté par les habitants de Kobbe.
Emiliani était bienveillant et simple, me dit-on; il savait persuader
aux esclaves qui aspiraient à la liberté de retourner auprès de leurs
maîtres et de reprendre le travail.
Le jour suivant nous quittions Kobbe; après avoir traversé Sanieh el
Kebir et Bir el Gidad, nous arrivions deux jours après à Kabkabia.
Kabkabia est situé au bord d’un large «khor» (ravin formé par les
pluies,) sur un plateau pierreux. Au milieu du plateau s’élève un
simple bâtiment carré, entouré d’un mur épais en pierres brutes et muni
de meurtrières. Ce bâtiment sert de magasin pour le matériel de guerre,
de logement pour les soldats et les quelques officiers de la garnison.
La construction n’en était pas encore terminée, car le moudir avait
précédemment son siège à Kolkol et la garnison n’avait été transportée
à Kabkabia que depuis un an et demi à peine. La maison du moudir ainsi
que celles des fonctionnaires se trouvaient en dehors de la forteresse.
Les jardins, situés au bord du khor, et de nombreux palmiers d’une
grande hauteur donnaient à la ville un aspect riant.
Après avoir passé l’inspection des soldats rangés devant la forteresse
et reçu le rapport du commandant, le major Adam Aamir, je me rendis
au logement qui m’avait été préparé dans la forteresse. Bientôt de
violents cris de femmes arrivèrent jusqu’à moi; comme je m’informais
de la cause de ces cris, on me dit que le bruit venait des maisons du
moudir Nur Angerer. Ce charivari augmentant toujours, je fis appeler
Idris, frère et remplaçant de Nur Angerer, et m’efforçai de me faire
renseigner sur l’origine de ce vacarme. Il chercha d’abord à me
faire accroire qu’il ne s’agissait que de querelles de ménage. Cette
explication ne me suffisant pas, il m’avoua que les femmes de Nur
Angerer savaient que leur seigneur et maître avait été envoyé par moi
à El Obeïd; aussi profitaient-elles de ma présence pour se rappeler à
mon souvenir par leurs cris. J’envoyai alors chez elles mon secrétaire
Ahmed Riadh et le cadi de la moudirieh avec Idris, en les priant de
rétablir l’ordre.
Ils revinrent bientôt et m’annoncèrent, en présence d’Idris, que la
plupart des femmes prétendaient être retenues par violence et contre
tout droit dans la maison; quelques-unes même se plaignaient de manquer
du nécessaire.
J’envoyai une seconde fois le major Adam Aamir avec le cadi et le chef
des zaptiés, inspecteur de la police, en compagnie d’Idris, dans la
maison de Nur Angerer et ordonnai au cadi d’apaiser les femmes mariées
et leurs esclaves et d’installer, jusqu’au retour de leur seigneur
et maître, un gérant officiellement nommé et muni de pleins pouvoirs
pour administrer la maison. J’enjoignis à Adam Aamir de s’occuper de
leur entretien et d’en porter les frais en déduction du traitement de
Nur Angerer. Je fis également rendre à leurs parents ou aux chefs de
tribus toutes les femmes irrégulièrement retenues dans la maison et
dont une liste nominative devait être dressée au préalable. Je les
invitai à ne pas faire naître de querelles et à ne pousser aucune femme
à quitter la maison, celles surtout qui devaient attendre le retour
de leur maître; les moyens d’entretien leur furent assurés. Comme les
pourparlers avec les femmes soudanaises exigent autant de temps que
chez nous, mes messagers ne revinrent que quelques heures plus tard.
D’après les listes, je vis que plus de 60 femmes et jeunes filles
demandaient leur liberté. Elles avaient presque toutes été enlevées à
la suite de combats livrés dans les villages soumis au Gouvernement et
étaient gardées de force. On les rendit à leurs parents. Une trentaine
environ, soit qu’elles y consentissent de leur propre gré, soit
qu’elles y fussent contraintes par leurs liens de famille, demeurèrent
et attendirent le retour de leur maître.
Pendant ce temps, le sultan Hedjam de Dar Massalat, le sultan Idris de
Dar Gimmer, le sheikh El Mahi de Dar Djebel, le sheikh Hammed Thor Djok
de la tribu des Beni Husein et d’autres encore vinrent me présenter
leurs salutations. Je m’entretins longuement et agréablement avec eux
et surtout avec le sultan Hedjam. Il était sultan de Massalat et se
trouvait constamment en conflit avec les tribus voisines, vassales du
Wadaï. Comme il me le raconta lui-même, il avait l’habitude d’aller au
combat avec femmes et enfants, ainsi ne manquait-il jamais d’emporter
avec lui une notable quantité de «bill-bill» (bière forte). «Cela
aiguillonne les hommes au combat, disait-il, une bonne boisson rend
brave et on ne veut pas laisser tomber les femmes et les enfants aux
mains de l’ennemi: il s’agit de vaincre ou de mourir.»
Je lui demandai si dans sa tribu on écorchait encore, suivant
l’ancienne coutume, l’ennemi tombé, afin d’en faire des outres de sa
peau, en conservant autant que possible la forme primitive du corps.
Le sultan Hedjam commença par nier que cette coutume eût jamais existé
et donna cette histoire pour une légende inventée par les ennemis de
sa tribu. Mais les sheikhs présents lui ayant donné un démenti, d’une
manière amicale du reste, il convint que cette coutume avait existé en
effet autrefois, mais que lui-même ne la connaissait que par ouï-dire.
Il promit même de faire son possible pour me procurer un trophée de ce
genre provenant de ses ancêtres. Après quoi, selon la coutume, chacun
des sheikhs présents m’offrit, quand il se trouva seul avec moi, un
cheval que je refusai bien entendu.
Je liquidai encore quelques affaires administratives avec Adam Aamir, à
qui avait été confiée, comme représentant du moudir, l’administration
des provinces de Kabkabia et de Kolkol. Puis, je quittai Kabkabia
en compagnie d’Omer woled Dorho et de ses cavaliers. J’avais envoyé
l’infanterie, aussitôt après avoir quitté Fascher, directement sur le
village de Melik Hager.
Nous n’avions jusque là traversé la plupart du temps que des steppes
sans eau. Mais comme nous étions en hiver et que grâce à nos chevaux
nous marchions rapidement, nous ne redoutions pas beaucoup la soif.
Nous commençâmes par aller à une demi-journée de marche remplir les
«sen» (petites outres à eau suspendues aux selles des chevaux) et nous
quittâmes notre campement un peu après minuit, afin de traverser la
steppe aussi rapidement que possible. De grand matin, je fus rejoint
par quelques cavaliers, qui m’étaient envoyés par Adam Aamir avec une
dépêche pressante du gouverneur général. C’était un télégramme chiffré,
expédié par Marcopoulo bey à la station terminus de Foga et de là, par
la poste, via Fascher, à Kabkabia. Voici à peu près ce qu’il contenait:
«_Derviche Mohammed Ahmed, le Mahdi, attaqué, sans ordre dans le
voisinage de Gedir par le moudir de Faschoda, Rachid bey et ses
troupes complètement anéantis. Emotion considérable. Prendre tout de
suite les mesures nécessaires et empêcher la jonction des mécontents
avec les derviches._»
Je répondis aussitôt par dépêche:
«Reçu nouvelle, ferai nécessaire» et envoyai ce télégramme à Adam Aamir
pour qu’il l’expédiât plus loin.
On m’avait bien déjà raconté qu’un chef fanatique suscitait des
difficultés au Gouvernement en excitant et en soulevant les gens du
pays; mais, comme je n’avais reçu jusque-là aucune communication
officielle, je n’attachais aucune importance à ces bruits et croyais
l’incident clos depuis longtemps. Et voici que la défaite du moudir
Rachid bey semblait donner tout à coup à ce mouvement anodin des
dimensions imprévues.
Il m’était impossible cependant d’abandonner en ce moment l’expédition
commencée sans éveiller la méfiance des populations; je m’attachai donc
à la terminer aussi rapidement que possible.
Vers le soir, nous rencontrâmes un troupeau de girafes; elles abondent
dans la steppe. Les animaux se dispersèrent effrayés; j’en poursuivis
une, monté sur l’étalon alezan qui m’avait été donné par Gordon et
qui était un remarquable coursier; en quelques minutes je rejoignis
l’animal qui tremblait de frayeur. Je résistai à la tentation de le
tuer et retournai auprès de mes hommes, qui m’attendaient. Je voulais
aussi éviter toute halte un peu longue: le dépouillement de la bête et
le partage de sa chair eussent exigé des heures précieuses. La girafe
dut la vie à la dépêche de Marcopoulo bey!
Nous arrivâmes pendant la nuit à un campement abandonné par des
chasseurs d’autruches; nous nous arrêtâmes et allumâmes du feu pour
nous réchauffer. Nous souffrions beaucoup du froid, fait rare sous ces
latitudes et quelques-uns des sheikhs pouvaient à peine se tenir sur
leurs chevaux.
Ces steppes sont riches en autruches, butin précieux pour les Gellaba
et les Arabes. Ils transportent sur des chameaux à des endroits choisis
de grandes quantités d’eau dans des outres de peau de bœuf, lesquelles
recouvertes soigneusement de paille, les protègent de la soif pendant
des semaines. Aux endroits fréquentés par les autruches, ils élèvent de
petites huttes de paille, juste assez grandes, pour protéger des rayons
du soleil un homme couché ou accroupi. Ils passent ainsi des jours et
des jours attendant tranquillement, pour l’abattre, que le hasard amène
une autruche dans leur voisinage.
Parfois un chasseur plus heureux que les autres découvre la place où
la femelle à déposé ses œufs dans le sable. Caché dans les environs,
de la manière ci-dessus décrite, il attend tranquillement que les
petits sortent des œufs. Lorsque le moment attendu est arrivé, il
les aide lui-même à casser la coquille; dans des cages tenues toutes
prêtes il les emmène au marché, où il les vend toujours à un bon prix.
Mais s’il manque le moment favorable et que les oiseaux se glissent
sans son concours hors de la coquille, il ne lui est guère possible
d’en rattraper un seul à cause de la rapidité extraordinaire dont ces
animaux sont doués même à leur naissance.
Le lendemain matin, nous continuâmes notre marche nous arrêtant
seulement après le coucher du soleil et nous atteignîmes les villages
de Melik Hager le jour suivant vers onze heures. Hager, un des princes
de la grande tribu des Zagawa, nous attendait déjà et m’invita à
descendre chez lui. Je préférai toutefois m’installer sous un nabak
(_Zizyphus Spina Christi_) géant, qui aurait pu abriter plus de 100
hommes sous ses énormes branches. Le sheikh Hassab Allah qui était
arrivé lui aussi, m’annonça que les chameaux demandés aux Mahria
étaient en train de paître dans le voisinage; les outres exigées
avaient été apportées également.
Au lever du soleil, le capitaine Soliman Bassioum arriva avec 200
hommes d’infanterie, en sorte que le lendemain, quand Melik Hager
nous eut livré le blé nécessaire et qu’il eut fait abattre deux bœufs
dont il fit présent aux soldats en signe d’hospitalité, nous pûmes
continuer notre route. Après deux jours d’une marche agréable, nous
atteignîmes Kamo, village dépendant de Melik Salih Dunkousa. La sœur de
Salih, Kadiga, avait été donnée, toute jeune encore, par ses parents,
au sultan Mohammed Husein, pour faire partie de son harem. Son frère
Salih, qui avait été envoyé avec elle à Fascher, reçut à la cour une
certaine éducation, qui le plaçait bien au-dessus de ses compatriotes.
Lorsque l’enfant que Kadiga avait donné au sultan Husein mourut,
celui-ci la rendit à la liberté ainsi que son frère Salih, et comme
Salih appartenait à une des familles les plus illustres des Zagawa, il
le nomma chef d’une fraction de cette tribu et c’est ainsi que Salih et
Kadiga rentrèrent dans leur patrie.
Les Zagawa dépendent de Salih et de son voisin, le sultan Rakeb; ils
sont apparentés aux Bedejat. La mère de Salih et de Kadiga appartenait
même à la tribu des Bedejat et son frère était un de leurs chefs.
Informé de cette parenté, j’avais déjà invité Salih à user de son
influence sur les Bedejat, pour les amener à rendre aux Mahria les
prisonniers et le butin qu’ils leur avaient enlevés, lui déclarant
qu’en cas de refus je me verrais contraint de recourir à la force.
A mon arrivée à Kamo, Salih m’apprit qu’il avait transmis mes
intentions et mes désirs aux Bedejat et que leurs chefs viendraient le
lendemain m’assurer de leur soumission. Il me pria donc de les attendre.