terre glaise et quelques huttes en paille, servait à cette époque
de résidence au mamour. Un détachement de 30 à 40 soldats formait
la garnison. Tout à l’entour s’élèvent les huttes où font halte les
marchands et les indigènes qui se rendent au Darfour. Chaque jour se
tient le marché, mais ceux du lundi et du vendredi sont beaucoup plus
importants que les autres. C’est là que les Arabes viennent faire leurs
provisions, et chaque fois ils s’y pressent en plus grand nombre.
Madibbo bey m’attendait, escorté de quelques centaines de cavaliers. Il
m’apprit que Aagil woled el Djangaui s’était rendu à Khartoum cinq ou
six semaines auparavant, en compagnie d’un certain nombre de Gellaba,
pour porter plainte contre lui, Madibbo, et contre moi. Je retournai à
Dara, où quelques jours plus tard, je recevais une lettre du gouverneur
général, écrite en français par Marcopoulo bey, secrétaire de Rauf
Pacha; dans cette lettre on m’annonçait que: Aagil était arrivé à
Khartoum, qu’il avait adressé au gouverneur général une requête dans
laquelle il m’accusait de m’être allié avec son ennemi Madibbo, se
plaignant que, non seulement je lui avait contesté la dignité de grand
sheikh qu’il estimait lui revenir, mais encore que j’avais l’intention
de le déposséder totalement. On l’avait vivement engagé à me venir
trouver à Dara, avec une lettre de recommandation.
Mais il refusait catégoriquement de se soumettre à mon arbitrage,
persuadé, disait-il, que j’étais gagné à Madibbo. Pour se débarrasser
de lui, ajoutait la missive, on avait remis l’affaire à Ali bey Chérif
qui remplissait provisoirement à Fascher, les fonctions de Moudir Umum,
pour qu’il tranchât la question.
Je répondis sur le champ exposant aussitôt que, malgré mes injonctions
réitérées, Aagil n’avait jamais voulu comparaître devant moi et qu’il
m’était impossible de reconnaître comme sheikh suprême d’une tribu
soumise à ma juridiction, un homme qui se refusait constamment à toute
entrevue. Je demandais, par la même lettre, l’autorisation de me
rendre à Khartoum, afin de présenter au gouverneur général certaines
propositions relatives à l’administration du pays et au recrutement
des troupes. D’ailleurs, je souffrais quelque peu de la fièvre et un
changement d’air m’était recommandé.
La poste, quelques jours plus tard, m’apportait de Fascher une lettre
d’Aly bey Chérif m’informant qu’il avait été chargé par le gouverneur
général de trancher la question pendante entre Madibbo bey et Aagil.
Aly bey me faisait savoir en outre qu’il lui était impossible de
quitter Fascher; et comme il estimait que la question ne pouvait
être résolue pleinement et équitablement que sur les lieux mêmes, il
déléguait ses pouvoirs à Omer woled Dorho, sandjak des Sheikhiehs
lequel se rendait à Shakka afin d’y juger le différend en son nom.
Un mois environ après le départ de ma lettre, je reçus du gouverneur
général la permission que j’avais sollicitée, de me rendre à Khartoum
et je fis mes préparatifs de départ. Deux jours avant l’époque fixée
pour mon voyage, Omer arriva de Fascher, avec 100 cavaliers. Une
semblable escorte me parut surprenante, le pays étant tranquille, les
chemins sûrs, Omer ne pouvait donc avoir d’autre but que de piller le
pays. Omer en se présentant à moi, m’affirma qu’il se réglerait, en
toute circonstance, sur mes instructions. Je lui répondis qu’il m’était
indifférent que le sheikh de la tribu fût Madibbo ou bien Aagil; et
que, en sa qualité d’arbitre, il devait mener consciencieusement
son enquête et se régler avant toute chose sur les intérêts du
Gouvernement, qu’alors seulement il aurait à tenir compte des désirs
de la tribu intérieure. Le chef devait en effet être estimé de ses
hommes, posséder les capacités nécessaires pour les gouverner et
marcher d’accord avec le Gouvernement. J’enjoignis à Zogal bey, mon
représentant, de rester neutre dans cette affaire, mais de me tenir au
courant de ce qui se passerait.
M’étant procuré les chameaux nécessaires, je quittai Dara vers la fin
de janvier 1881. Après un voyage de neuf jours par Taouescha et Dar
Hamer, j’atteignis El Obeïd et me rendis directement chez le moudir,
afin de saluer le gouverneur Mohammed Pacha Saïd. Je fus reçu avec
la plus grande cordialité. Comme je donnais l’ordre de desseller les
chameaux, mon domestique m’apprit que les animaux, sur l’ordre de Ahmed
bey Dheifallah, une connaissance d’autrefois, avaient été conduits dans
sa maison et que des chevaux tout sellés se tenaient à ma disposition
devant le bâtiment du Gouvernement, pour me conduire chez Ahmed.
Comme j’avais l’intention de ne m’arrêter que deux jours, j’expliquai
à Mohammed Pacha Saïd que je ne voulais pas le déranger et que je
désirais demeurer chez Ahmed bey, notre ami commun qui avait déjà tout
préparé pour me recevoir.
Je montai donc un des chevaux et me rendis, en compagnie des kawas
mis à ma disposition par Mohammed Pacha Saïd, à la maison de Ahmed
bey Dheifallah. Celui-ci m’attendait sur le seuil de la porte et
manifestait une joie visible. Après l’échange des salutations d’usage,
il me conduisit aux deux chambres qu’il me destinait et qui, tendues
de tapis précieux et décorées d’étoffes tissées d’or, me firent penser
que le séjour d’El Obeïd devait être très confortable. Sur les tables
se trouvaient tous les spiritueux recherchés dans le Kordofan, des
cigares variés, des conserves, des confitures, etc. Je fus vraiment
touché de voir que mon hôte se fut donné tant de peine pour me recevoir
aussi bien que possible. Quelques minutes plus tard, Mohammed Pacha
Saïd vint me rendre visite et m’inviter à dîner ainsi que Ahmed bey.
Les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires du Gouvernement,
de même que les notables du pays, vinrent successivement me présenter
leurs salutations, en sorte que cette journée fut pour moi plus
fatigante qu’une journée de voyage.
Pendant la soirée que je passai chez Mohammed Pacha, celui-ci me
dit entr’autres choses qu’il désirait me voir le lendemain, pour
m’entretenir des affaires de la contrée.
A mon arrivée chez lui, le lendemain matin, il appela auprès de lui les
trois jeunes nègres qui m’accompagnaient et me demanda en riant, en
leur présence, s’ils étaient libres ou esclaves. Mes jeunes serviteurs
s’écrièrent aussitôt qu’ils étaient libres, qu’ils me suivaient de leur
propre volonté et qu’ils me servaient avec plaisir. Ils lui montrèrent
leurs cartes de libération, qui ne les quittaient jamais et qui
étaient soigneusement enfermées dans un étui.
Mohamed Pacha les lut et secouant la tête me dit d’un air étonné:
«Ami, tu es plus avisé que je ne croyais; je voulais me permettre une
petite plaisanterie, qui ne m’a malheureusement pas réussi.»
Nous nous mîmes alors à parler de l’esclavage et fûmes tout à fait du
même avis: la suppression de l’esclavage, au point de vue humanitaire,
était certainement à souhaiter, mais on ne pouvait procéder assez
prudemment, pour des motifs économiques et politiques, à l’exécution
d’une mesure de ce genre. D’abord pour ne pas priver tout d’un coup
le pays de sa force productive et, ensuite, pour ne pas accroître
l’antipathie peu ancienne encore, qui existait entre l’élément indigène
et l’élément turc. Il fallait donner aux propriétaires d’esclaves le
temps de s’habituer à un nouveau système qui allait bouleverser de fond
en comble leur existence.
La veille j’avais prié Ahmed bey de m’acheter des chameaux; il m’apprit
que c’était chose faite; j’annonçai donc au gouverneur que mon départ
était fixé au lendemain matin et le priai d’en informer officiellement
le gouverneur général Abd er Rauf Pacha. Pour moi, je télégraphiai au
Dr. Zurbuchen et lui demandai de me faire préparer un pied-à-terre.
En plus de mes serviteurs, j’étais accompagné de deux sheikhs arabes,
Ali woled Hagar et Mohammed Abou Omm Salama, tous deux de la tribu des
Maalia, qui m’avaient rejoint pendant le voyage. Le lendemain donc je
partis et après trois jours de marche rapide arrivai à la station de
Abou Garad, où je reçus une dépêche du Dr. Zurbuchen, qui me demandait
instamment de consentir à être son hôte et m’avisait que toutes les
dispositions étaient déjà prises pour ma suite.
Dans l’après-midi du jour suivant, nous nous arrêtâmes à Dourrah el
Khadra, au bord du Nil, à l’endroit où j’avais pris congé de Gordon.
Je montai un des chameaux que m’avait achetés Ahmed bey. Mais on avait
oublié de m’avertir que pour conduire l’animal il fallait employer non
seulement la bride, mais encore des anneaux passés dans les narines
(zimams).
Le soir était venu; nous nous hâtions afin d’atteindre Khartoum le
plus tôt possible. J’avais enlevé à mon chameau la bride communiquant
aux anneaux du nez et essayais dans mon impatience, car il allait trop
lentement à mon gré de le faire courir plus vite en usant du fouet.
L’animal prit la chose fort mal; il se jeta dans des fourrés et se
livra à des bonds désordonnés entre les arbres; une grosse branche
me heurta en pleine poitrine et me désarçonna. Je tombai sur le dos,
mes yeux se brouillèrent et je perdis connaissance. Heureusement
les cavasses s’étaient aperçus de l’accident; ils accoururent, me
relevèrent, se mirent à me masser brutalement le cou, les jambes et les
bras, afin de remettre à leur place les membres qui auraient pu être
luxés; au bout de dix minutes environ, ils m’avaient si bien ranimé que
je pus de nouveau monter sur ma bête, qui, comme un animal bien dressé,
était restée tranquille après ma chute.
Malgré les violentes douleurs que je ressentais à la poitrine, nous
continuâmes notre route et marchâmes jusqu’à minuit. Mais instruit par
l’expérience, j’eus soin de fixer de nouveau la bride aux anneaux du
nez de ma bête.
Le lendemain matin, après une nuit sans sommeil, je fus pris d’un accès
de toux et crachai beaucoup de sang; je me sentais cependant assez bien
pour continuer ma route.
Enfin nous atteignîmes Khartoum. Reçu très cordialement par le Dr.
Zurbuchen, j’acceptai l’hospitalité qu’il m’offrait dans la maison
voisine du bâtiment des missions catholiques. Cette maison avait été
autrefois la propriété d’un Maltais, Latif Debono, qui avait été l’un
des principaux marchands d’esclaves et d’ivoire du Soudan.
Le gouverneur général envoya son Saghcolaghassi (le chef des kawas),
pour me saluer et m’inviter à me présenter chez lui dans l’après-midi.
A l’heure fixée, je me rendis au palais du Gouvernement et fus reçu
très amicalement par le gouverneur général Abd er Rauf Pacha, chez qui
je rencontrai Marcopoulo bey, l’ancien interprète de Gordon, que je
connaissais beaucoup.
Après les questions d’usage au sujet de ma santé, Rauf Pacha dit, d’un
air piqué, que je pourrais, quand je voudrais, jouir du congé que
j’avais demandé au Caire; la permission en avait été télégraphiée à
Khartoum par le président du conseil Riadh Pacha.
Très surpris, je répondis que je n’avais pas écrit au Caire et que je
n’avais pas le moins du monde demandé un congé.
«Alors, comment expliquer cela? me dit-il. J’ai beaucoup regretté que
toi, un soldat qui devais cependant connaître la voie hiérarchique, tu
aies pu me manquer à ce point, de déférence. Comme mon subordonné,
c’est à moi ou tout au moins par mon entremise que tu dois demander un
congé, et non pas t’adresser directement au Gouvernement, au Caire; et,
maintenant, tu me dis que tu n’as rien demandé? Marcopoulo bey, lis
nous le télégramme. L’interprète qui le tenait tout ouvert à la main
lut: «Accorder au moudir du Darfour occidental, l’officier autrichien
Rodolphe Slatin, sur sa demande un congé de trois mois avec traitement.»
Je fus extrêmement surpris, et répétai que je n’avais fait aucune
demande, et que je ne voulais pas davantage faire usage de la
permission accordée; je finis en déclarant que j’espérais pouvoir lui
donner dans quelques jours l’explication de ce mystère.
La chose en effet s’expliqua bientôt. J’avais écrit de Dara à
mes parents que je souffrais un peu de la fièvre et que j’irais
probablement à Khartoum pour changer d’air, et me remettre. Ma pauvre
mère, morte aujourd’hui, et que son affection pour moi rendait très
inquiète, s’imagina que, pour ne pas l’effrayer, je lui cachais quelque
maladie plus grave et, sans me prévenir, mit tout en mouvement, pour me
faire obtenir rapidement un congé et me donner ainsi la facilité de me
soigner au Caire.
Quand l’affaire eut été éclaircie, Abd er Rauf Pacha, se radoucit
tout à fait et s’excusa de m’avoir accusé d’un manquement grave au
règlement. Il saisit cette occasion de constater la puissance de
l’amour maternel et de déclarer qu’un enfant ne pouvait le payer que
par une obéissance absolue et par l’amour filial le plus ardent.
«Moi-même, ajouta-t-il, j’aime de tout mon cœur ma mère, qui n’est
pourtant qu’une esclave abyssine, et je suis toujours à la lettre
les conseils qu’elle me donne pour la direction de mes affaires
personnelles.»
Pour un homme de sa race, c’est là, certes, un rare trait de sentiment!
Pendant mon séjour, je soumis à Rauf Pacha quelques propositions
relatives à un partage plus équitable des impôts, lesquels, notamment
à Fascher et Kabkabia, se trouvaient tout à l’avantage de quelques
favorisés de la fortune. Puis, je lui demandai l’autorisation de
lever chaque année un certain nombre de jeunes nègres, et surtout
chez les tribus arabes, afin de pouvoir combler, dans mes bataillons,
les vides causés par la maladie et la mort. Je lui fis part aussi de
mon intention d’échanger contre des esclaves, les bêtes à cornes qui
m’étaient remises par les Arabes en payement de leurs impôts, parce que
j’espérais de cette manière rassembler peu à peu entre mes mains les
Basingers de Soliman Zobeïr encore dispersés dans le pays et capables
de porter les armes. Il se montra complètement d’accord avec moi sur
mes propositions et m’autorisa à expédier sur le champ les ordres
nécessaires.
Dès mon arrivée, j’avais reçu la visite de Hasan woled Saad en Nur, qui
était interné à Khartoum et dont le père, comme on l’a vu plus haut,
avait été tué à Shakka avec le vizir Ahmed Schetta. Il me supplia en
pleurant de le faire rendre à la liberté et de le ramener avec moi
dans son pays. Convaincu de son innocence, je lui promis de ne pas
retourner sans lui au Darfour et en demandai la permission à Abd er
Rauf Pacha, dans une nouvelle entrevue que j’eus avec lui, permission
qu’il s’empressa de m’accorder. Quelques jours après cependant, il
me fit appeler et me dit avoir appris que Hasan woled Saad en Nur
était devenu un des chefs des rebelles et qu’il était par conséquent
obligé de lui retirer la permission de retourner au Darfour. Je lui
représentai que Hasan n’avait joué dans l’insurrection qu’un rôle
relativement effacé et qu’il n’y avait désormais plus rien à craindre
de lui. Comme le gouverneur général persistait dans son opinion, je
lui avouai que j’avais déjà donné, peut-être trop précipitamment, ma
parole à Hasan de ne pas partir sans lui et que je me croyais obligé de
tenir ma promesse; je n’avais donc que deux alternatives à proposer au
gouverneur: ou bien il accorderait à Hasan l’autorisation demandée, ou
bien il accepterait ma démission.
Ce n’est que deux jours après qu’il me fit mander de nouveau; il
m’adressa au sujet de la promesse inconsidérée faite à Hasan, de
violents reproches que je reçus sans broncher, car je les méritais:
Bien que, à son avis, je fusse un peu têtu, il me considérait cependant
comme un fonctionnaire sérieux; ainsi consentait-il au départ de Hasan
et avait-il soumis à S. A. le Khédive Mohammed Tewfik une proposition
tendant à me faire nommer moudir umum (gouverneur supérieur) de tout le
Darfour avec le titre de bey. Je le remerciai de sa semonce amicale et
lui donnai l’assurance que je tiendrais toujours à honneur de mériter
la grande confiance qu’on me témoignait. Néanmoins il exigea une
déclaration écrite, par laquelle je me reconnaissais seul responsable
de tous les troubles qui pourraient être suscités par Hasan Saad en
Nur, déclaration que je dus rédiger aussitôt de ma propre main.
En rentrant chez moi, j’envoyai aussitôt chez Hasan, qui avait passé
les deux derniers jours dans le désespoir. Lorsque je lui communiquai
l’heureuse nouvelle et lui ordonnai de se préparer le plus rapidement
possible à partir, il voulut, dans sa reconnaissance, se jeter à mes
pieds.
J’étais convaincu d’avoir rendu service à un homme d’honneur; c’était
pourtant un traître, ainsi qu’on le verra plus tard.
Les jours, à Khartoum, passaient vite. Ils furent agréablement remplis
par des invitations chez le gouverneur général, chez l’évêque Mgr.
Comboni, qui était arrivé du Caire à la fin de décembre 1880 avec les
pères Joseph Ohrwalder et Jean Dichtel; chez le chef du département
des finances, Hasan pacha, chez Bosati bey, chez le consul Hansal et
d’autres encore. Le père Ohrwalder et le père Dichtel venaient souvent
chez moi; nous nous entretenions pendant des heures de la patrie
commune; tous deux furent pour moi de bons amis. Le père Dichtel
retourna plus tard en Europe, atteint d’une pernicieuse maladie des
poumons et vécut quelques années à Ober Saint-Veit, près de Vienne, où
il mourut prématurément à l’âge de 31 ans en 1889.
A la fin de février 1881, Gessi Pacha, très malade, arriva de la
province du Bahr el Ghazal à Khartoum. A son embarquement à Mechra
er Rek, il n’avait pris avec lui que les vivres indispensables pour
le voyage. Pendant la descente sur Khartoum, il fut arrêté par un
enchevêtrement de plantes aquatiques, nommées «sedd» qui croissent en
grand nombre dans le Haut-Nil, en sorte que son bateau, malgré tous
les efforts de la machine, ne put plus ni avancer ni reculer et que
Gessi dut rester prisonnier au milieu du fleuve. Il resta ainsi enfermé
pendant des semaines entières; comme il était absolument impossible
de se rendre au rivage et de traverser les amas extraordinaires de
plantes enchevêtrées et qui formaient de solides barricades, Gessi
serait assurément mort de faim, si le Gouvernement, qui attendait
depuis longtemps son arrivée et que son retard inexplicable inquiétait,
n’avait envoyé Ernest Marno à sa recherche. Celui-ci arriva et se
fraya non sans peine un chemin au moyen d’un instrument qu’il avait
eu la précaution d’apporter avec lui et dont se servent les indigènes
pour arracher ces paquets d’herbes; il réussit enfin à délivrer de la
situation épouvantable dans laquelle il se trouvait, Gessi dont ses
compagnons étaient sur le point de s’entre-dévorer.
A son arrivée à Khartoum, Gessi fut soigné par les sœurs de la mission
autrichienne, dans la maison du consul d’Italie. Malgré les soins
les plus empressés et l’habileté du Dr. Zurbuchen, la maladie de
Gessi traîna en longueur et le malade dut garder le lit jusqu’à son
départ. Le domestique qu’il avait amené avec lui était un eunuque,
nommé Almas, qu’il désirait emmener en Egypte, parce que c’était un
excellent garde-malade. Mais il rencontra de grandes difficultés de
la part du gouverneur général qui avait défendu une fois pour toutes
d’emmener des eunuques en Egypte afin de ne pas donner aux ennemis de
l’administration du Soudan, prétextes à des attaques malveillantes.
Grâce toutefois à nos pressantes démarches, la défense fut levée en
faveur d’Almas.
Nous transportâmes en civière le pauvre Gessi sur la Dahabieh du
Gouvernement, car ses nerfs affaiblis n’auraient jamais pu supporter
le bruit de la machine d’un bateau à vapeur. En prenant congé l’un
de l’autre je lui souhaitai un heureux voyage et la joie de pouvoir
retrouver sa famille qui vivait autrefois à Trieste. J’exprimai
le souhait de lui serrer bientôt la main et de le trouver alors
complètement rétabli; et, en effet, une légère amélioration s’était
déjà fait sentir dans les derniers jours.
Mais il ne devait jamais revoir les siens. Les fatigues du voyage
activèrent la marche de son mal et, le 30 avril 1881, il rendit le
dernier soupir à Suez.
Zogal bey m’ayant appris que Omer woled Dorho commettait quelques
déprédations à Shakka, je fis part de cette nouvelle à Abd er Rauf
Pacha qui, par dépêche télégraphique, intima à Omer l’ordre de rentrer
à Fascher.
J’étais complètement rétabli et ma nomination m’étant enfin parvenue,
je me décidai à partir. Le gouverneur général mit un vapeur à ma
disposition. Il m’informa que l’évêque Comboni désirant se rendre avec
sa suite au Kordofan, serait très heureux de profiter de l’occasion qui
se présentait de faire la route avec moi, si toutefois je voulais bien
l’en prier.
Enchanté de cette nouvelle, je me rendis aussitôt chez Monseigneur
Comboni, qui accepta avec plaisir mon invitation. Je le priai de
hâter son départ, dans la mesure du possible, car je devais regagner
au plus tôt ma province. L’évêque m’expliqua qu’il avait quelques
chameaux à acheter et que cette opération lui prendrait sans doute
du temps; comme j’en avais acheté de mon côté une grande quantité,
je les mis à sa disposition pour le conduire jusqu’à el Obeïd. Le 29
mars, nous quittâmes Khartoum; le Consul Hansal, Marcopoulo bey et le
Dr. Zurbuchen m’accompagnaient. Le 1^{er} avril, nous prîmes congé
d’eux; ils rentraient à Khartoum avec le vapeur. Après cinq jours d’une
marche très pénible, une marche que Monseigneur Comboni appelait une
chasse aux chiens courants, l’on atteignit el Obeïd. L’évêque, qui
voyageait avec deux domestiques, n’était accompagné que du missionnaire
le Père Ohrwalder; celui-ci devait prendre la direction d’une mission
nouvellement créée à Delen. Qui aurait pu songer alors dans quelle
situation épouvantable nous nous reverrions tous les deux, Ohrwalder et
moi!
A El Obeïd je reçus une dépêche m’invitant à me rendre à Foga, la
station télégraphique du sud-ouest du Soudan, et là, d’attendre des
ordres ultérieurs. Je descendis de nouveau chez Ahmed bey Dheifallah
qui fit tout pour me retenir quelques jours afin de préparer en mon
honneur un grand festin.
Mais à la réception de la dépêche il dut se résigner et me laisser
partir, à ma grande joie, je l’avoue.
Mohammed Pacha Saïd et les autres notables m’accompagnèrent jusqu’aux
portes de la ville. De El Obeïd, je me rendis, par Abou Haraz et
Schelola, à Foga où j’arrivai après deux jours de marche. C’est là que
je reçus par dépêche ma nomination de Moudir Umum du Darfour avec ordre
de me rendre à Fascher et de m’occuper des affaires de Ali bey Chérif.
Je ne m’arrêtai à Dara que pour liquider certaines affaires et me faire
remettre les papiers nécessaires; et j’arrivai enfin à Fascher le 20
avril 1882, si j’ai bonne mémoire.
On ne peut se faire aucune idée du désordre qui régnait dans
l’administration: à commencer par le Moudir jusqu’au dernier copiste,
même les employés de l’administration judiciaire, tous ou peu s’en faut
avaient à répondre devant la justice de leurs agissements fâcheux;
celui-ci avait détourné des fonds qui lui avaient été confiés, cet
autre menait une vie scandaleuse, un troisième avait forfait à
l’honneur, que sais-je encore? tous étaient à la fois accusateurs et
accusés!
Il aurait fallu des années pour se reconnaître dans un tel chaos de
mensonges échafaudés avec la plus insigne mauvaise foi; et encore, il
n’eût guère été possible d’en venir à bout. Je me vis forcé de rendre
tant bien que mal quelques jugements dans ces procès; pour le reste, un
amas de plaintes et de récriminations, je le classai ad acta. Saïd bey
Djouma, autrefois Moudir de Fascher et commandant des troupes s’était
trouvé lui aussi impliqué dans ces affaires et avait été licencié;
faute de preuves suffisantes, je le fis réintégrer dans ses fonctions.