Un fortin, au milieu duquel se trouvent quelques constructions en

terre glaise et quelques huttes en paille, servait à cette époque

de résidence au mamour. Un détachement de 30 à 40 soldats formait

la garnison. Tout à l’entour s’élèvent les huttes où font halte les

marchands et les indigènes qui se rendent au Darfour. Chaque jour se

tient le marché, mais ceux du lundi et du vendredi sont beaucoup plus

importants que les autres. C’est là que les Arabes viennent faire leurs

provisions, et chaque fois ils s’y pressent en plus grand nombre.

Madibbo bey m’attendait, escorté de quelques centaines de cavaliers. Il

m’apprit que Aagil woled el Djangaui s’était rendu à Khartoum cinq ou

six semaines auparavant, en compagnie d’un certain nombre de Gellaba,

pour porter plainte contre lui, Madibbo, et contre moi. Je retournai à

Dara, où quelques jours plus tard, je recevais une lettre du gouverneur

général, écrite en français par Marcopoulo bey, secrétaire de Rauf

Pacha; dans cette lettre on m’annonçait que: Aagil était arrivé à

Khartoum, qu’il avait adressé au gouverneur général une requête dans

laquelle il m’accusait de m’être allié avec son ennemi Madibbo, se

plaignant que, non seulement je lui avait contesté la dignité de grand

sheikh qu’il estimait lui revenir, mais encore que j’avais l’intention

de le déposséder totalement. On l’avait vivement engagé à me venir

trouver à Dara, avec une lettre de recommandation.

Mais il refusait catégoriquement de se soumettre à mon arbitrage,

persuadé, disait-il, que j’étais gagné à Madibbo. Pour se débarrasser

de lui, ajoutait la missive, on avait remis l’affaire à Ali bey Chérif

qui remplissait provisoirement à Fascher, les fonctions de Moudir Umum,

pour qu’il tranchât la question.

Je répondis sur le champ exposant aussitôt que, malgré mes injonctions

réitérées, Aagil n’avait jamais voulu comparaître devant moi et qu’il

m’était impossible de reconnaître comme sheikh suprême d’une tribu

soumise à ma juridiction, un homme qui se refusait constamment à toute

entrevue. Je demandais, par la même lettre, l’autorisation de me

rendre à Khartoum, afin de présenter au gouverneur général certaines

propositions relatives à l’administration du pays et au recrutement

des troupes. D’ailleurs, je souffrais quelque peu de la fièvre et un

changement d’air m’était recommandé.

La poste, quelques jours plus tard, m’apportait de Fascher une lettre

d’Aly bey Chérif m’informant qu’il avait été chargé par le gouverneur

général de trancher la question pendante entre Madibbo bey et Aagil.

Aly bey me faisait savoir en outre qu’il lui était impossible de

quitter Fascher; et comme il estimait que la question ne pouvait

être résolue pleinement et équitablement que sur les lieux mêmes, il

déléguait ses pouvoirs à Omer woled Dorho, sandjak des Sheikhiehs

lequel se rendait à Shakka afin d’y juger le différend en son nom.

Un mois environ après le départ de ma lettre, je reçus du gouverneur

général la permission que j’avais sollicitée, de me rendre à Khartoum

et je fis mes préparatifs de départ. Deux jours avant l’époque fixée

pour mon voyage, Omer arriva de Fascher, avec 100 cavaliers. Une

semblable escorte me parut surprenante, le pays étant tranquille, les

chemins sûrs, Omer ne pouvait donc avoir d’autre but que de piller le

pays. Omer en se présentant à moi, m’affirma qu’il se réglerait, en

toute circonstance, sur mes instructions. Je lui répondis qu’il m’était

indifférent que le sheikh de la tribu fût Madibbo ou bien Aagil; et

que, en sa qualité d’arbitre, il devait mener consciencieusement

son enquête et se régler avant toute chose sur les intérêts du

Gouvernement, qu’alors seulement il aurait à tenir compte des désirs

de la tribu intérieure. Le chef devait en effet être estimé de ses

hommes, posséder les capacités nécessaires pour les gouverner et

marcher d’accord avec le Gouvernement. J’enjoignis à Zogal bey, mon

représentant, de rester neutre dans cette affaire, mais de me tenir au

courant de ce qui se passerait.

M’étant procuré les chameaux nécessaires, je quittai Dara vers la fin

de janvier 1881. Après un voyage de neuf jours par Taouescha et Dar

Hamer, j’atteignis El Obeïd et me rendis directement chez le moudir,

afin de saluer le gouverneur Mohammed Pacha Saïd. Je fus reçu avec

la plus grande cordialité. Comme je donnais l’ordre de desseller les

chameaux, mon domestique m’apprit que les animaux, sur l’ordre de Ahmed

bey Dheifallah, une connaissance d’autrefois, avaient été conduits dans

sa maison et que des chevaux tout sellés se tenaient à ma disposition

devant le bâtiment du Gouvernement, pour me conduire chez Ahmed.

Comme j’avais l’intention de ne m’arrêter que deux jours, j’expliquai

à Mohammed Pacha Saïd que je ne voulais pas le déranger et que je

désirais demeurer chez Ahmed bey, notre ami commun qui avait déjà tout

préparé pour me recevoir.

Je montai donc un des chevaux et me rendis, en compagnie des kawas

mis à ma disposition par Mohammed Pacha Saïd, à la maison de Ahmed

bey Dheifallah. Celui-ci m’attendait sur le seuil de la porte et

manifestait une joie visible. Après l’échange des salutations d’usage,

il me conduisit aux deux chambres qu’il me destinait et qui, tendues

de tapis précieux et décorées d’étoffes tissées d’or, me firent penser

que le séjour d’El Obeïd devait être très confortable. Sur les tables

se trouvaient tous les spiritueux recherchés dans le Kordofan, des

cigares variés, des conserves, des confitures, etc. Je fus vraiment

touché de voir que mon hôte se fut donné tant de peine pour me recevoir

aussi bien que possible. Quelques minutes plus tard, Mohammed Pacha

Saïd vint me rendre visite et m’inviter à dîner ainsi que Ahmed bey.

Les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires du Gouvernement,

de même que les notables du pays, vinrent successivement me présenter

leurs salutations, en sorte que cette journée fut pour moi plus

fatigante qu’une journée de voyage.

Pendant la soirée que je passai chez Mohammed Pacha, celui-ci me

dit entr’autres choses qu’il désirait me voir le lendemain, pour

m’entretenir des affaires de la contrée.

A mon arrivée chez lui, le lendemain matin, il appela auprès de lui les

trois jeunes nègres qui m’accompagnaient et me demanda en riant, en

leur présence, s’ils étaient libres ou esclaves. Mes jeunes serviteurs

s’écrièrent aussitôt qu’ils étaient libres, qu’ils me suivaient de leur

propre volonté et qu’ils me servaient avec plaisir. Ils lui montrèrent

leurs cartes de libération, qui ne les quittaient jamais et qui

étaient soigneusement enfermées dans un étui.

Mohamed Pacha les lut et secouant la tête me dit d’un air étonné:

«Ami, tu es plus avisé que je ne croyais; je voulais me permettre une

petite plaisanterie, qui ne m’a malheureusement pas réussi.»

Nous nous mîmes alors à parler de l’esclavage et fûmes tout à fait du

même avis: la suppression de l’esclavage, au point de vue humanitaire,

était certainement à souhaiter, mais on ne pouvait procéder assez

prudemment, pour des motifs économiques et politiques, à l’exécution

d’une mesure de ce genre. D’abord pour ne pas priver tout d’un coup

le pays de sa force productive et, ensuite, pour ne pas accroître

l’antipathie peu ancienne encore, qui existait entre l’élément indigène

et l’élément turc. Il fallait donner aux propriétaires d’esclaves le

temps de s’habituer à un nouveau système qui allait bouleverser de fond

en comble leur existence.

La veille j’avais prié Ahmed bey de m’acheter des chameaux; il m’apprit

que c’était chose faite; j’annonçai donc au gouverneur que mon départ

était fixé au lendemain matin et le priai d’en informer officiellement

le gouverneur général Abd er Rauf Pacha. Pour moi, je télégraphiai au

Dr. Zurbuchen et lui demandai de me faire préparer un pied-à-terre.

En plus de mes serviteurs, j’étais accompagné de deux sheikhs arabes,

Ali woled Hagar et Mohammed Abou Omm Salama, tous deux de la tribu des

Maalia, qui m’avaient rejoint pendant le voyage. Le lendemain donc je

partis et après trois jours de marche rapide arrivai à la station de

Abou Garad, où je reçus une dépêche du Dr. Zurbuchen, qui me demandait

instamment de consentir à être son hôte et m’avisait que toutes les

dispositions étaient déjà prises pour ma suite.

Dans l’après-midi du jour suivant, nous nous arrêtâmes à Dourrah el

Khadra, au bord du Nil, à l’endroit où j’avais pris congé de Gordon.

Je montai un des chameaux que m’avait achetés Ahmed bey. Mais on avait

oublié de m’avertir que pour conduire l’animal il fallait employer non

seulement la bride, mais encore des anneaux passés dans les narines

(zimams).

Le soir était venu; nous nous hâtions afin d’atteindre Khartoum le

plus tôt possible. J’avais enlevé à mon chameau la bride communiquant

aux anneaux du nez et essayais dans mon impatience, car il allait trop

lentement à mon gré de le faire courir plus vite en usant du fouet.

L’animal prit la chose fort mal; il se jeta dans des fourrés et se

livra à des bonds désordonnés entre les arbres; une grosse branche

me heurta en pleine poitrine et me désarçonna. Je tombai sur le dos,

mes yeux se brouillèrent et je perdis connaissance. Heureusement

les cavasses s’étaient aperçus de l’accident; ils accoururent, me

relevèrent, se mirent à me masser brutalement le cou, les jambes et les

bras, afin de remettre à leur place les membres qui auraient pu être

luxés; au bout de dix minutes environ, ils m’avaient si bien ranimé que

je pus de nouveau monter sur ma bête, qui, comme un animal bien dressé,

était restée tranquille après ma chute.

Malgré les violentes douleurs que je ressentais à la poitrine, nous

continuâmes notre route et marchâmes jusqu’à minuit. Mais instruit par

l’expérience, j’eus soin de fixer de nouveau la bride aux anneaux du

nez de ma bête.

Le lendemain matin, après une nuit sans sommeil, je fus pris d’un accès

de toux et crachai beaucoup de sang; je me sentais cependant assez bien

pour continuer ma route.

Enfin nous atteignîmes Khartoum. Reçu très cordialement par le Dr.

Zurbuchen, j’acceptai l’hospitalité qu’il m’offrait dans la maison

voisine du bâtiment des missions catholiques. Cette maison avait été

autrefois la propriété d’un Maltais, Latif Debono, qui avait été l’un

des principaux marchands d’esclaves et d’ivoire du Soudan.

Le gouverneur général envoya son Saghcolaghassi (le chef des kawas),

pour me saluer et m’inviter à me présenter chez lui dans l’après-midi.

A l’heure fixée, je me rendis au palais du Gouvernement et fus reçu

très amicalement par le gouverneur général Abd er Rauf Pacha, chez qui

je rencontrai Marcopoulo bey, l’ancien interprète de Gordon, que je

connaissais beaucoup.

Après les questions d’usage au sujet de ma santé, Rauf Pacha dit, d’un

air piqué, que je pourrais, quand je voudrais, jouir du congé que

j’avais demandé au Caire; la permission en avait été télégraphiée à

Khartoum par le président du conseil Riadh Pacha.

Très surpris, je répondis que je n’avais pas écrit au Caire et que je

n’avais pas le moins du monde demandé un congé.

«Alors, comment expliquer cela? me dit-il. J’ai beaucoup regretté que

toi, un soldat qui devais cependant connaître la voie hiérarchique, tu

aies pu me manquer à ce point, de déférence. Comme mon subordonné,

c’est à moi ou tout au moins par mon entremise que tu dois demander un

congé, et non pas t’adresser directement au Gouvernement, au Caire; et,

maintenant, tu me dis que tu n’as rien demandé? Marcopoulo bey, lis

nous le télégramme. L’interprète qui le tenait tout ouvert à la main

lut: «Accorder au moudir du Darfour occidental, l’officier autrichien

Rodolphe Slatin, sur sa demande un congé de trois mois avec traitement.»

Je fus extrêmement surpris, et répétai que je n’avais fait aucune

demande, et que je ne voulais pas davantage faire usage de la

permission accordée; je finis en déclarant que j’espérais pouvoir lui

donner dans quelques jours l’explication de ce mystère.

La chose en effet s’expliqua bientôt. J’avais écrit de Dara à

mes parents que je souffrais un peu de la fièvre et que j’irais

probablement à Khartoum pour changer d’air, et me remettre. Ma pauvre

mère, morte aujourd’hui, et que son affection pour moi rendait très

inquiète, s’imagina que, pour ne pas l’effrayer, je lui cachais quelque

maladie plus grave et, sans me prévenir, mit tout en mouvement, pour me

faire obtenir rapidement un congé et me donner ainsi la facilité de me

soigner au Caire.

Quand l’affaire eut été éclaircie, Abd er Rauf Pacha, se radoucit

tout à fait et s’excusa de m’avoir accusé d’un manquement grave au

règlement. Il saisit cette occasion de constater la puissance de

l’amour maternel et de déclarer qu’un enfant ne pouvait le payer que

par une obéissance absolue et par l’amour filial le plus ardent.

«Moi-même, ajouta-t-il, j’aime de tout mon cœur ma mère, qui n’est

pourtant qu’une esclave abyssine, et je suis toujours à la lettre

les conseils qu’elle me donne pour la direction de mes affaires

personnelles.»

Pour un homme de sa race, c’est là, certes, un rare trait de sentiment!

Pendant mon séjour, je soumis à Rauf Pacha quelques propositions

relatives à un partage plus équitable des impôts, lesquels, notamment

à Fascher et Kabkabia, se trouvaient tout à l’avantage de quelques

favorisés de la fortune. Puis, je lui demandai l’autorisation de

lever chaque année un certain nombre de jeunes nègres, et surtout

chez les tribus arabes, afin de pouvoir combler, dans mes bataillons,

les vides causés par la maladie et la mort. Je lui fis part aussi de

mon intention d’échanger contre des esclaves, les bêtes à cornes qui

m’étaient remises par les Arabes en payement de leurs impôts, parce que

j’espérais de cette manière rassembler peu à peu entre mes mains les

Basingers de Soliman Zobeïr encore dispersés dans le pays et capables

de porter les armes. Il se montra complètement d’accord avec moi sur

mes propositions et m’autorisa à expédier sur le champ les ordres

nécessaires.

Dès mon arrivée, j’avais reçu la visite de Hasan woled Saad en Nur, qui

était interné à Khartoum et dont le père, comme on l’a vu plus haut,

avait été tué à Shakka avec le vizir Ahmed Schetta. Il me supplia en

pleurant de le faire rendre à la liberté et de le ramener avec moi

dans son pays. Convaincu de son innocence, je lui promis de ne pas

retourner sans lui au Darfour et en demandai la permission à Abd er

Rauf Pacha, dans une nouvelle entrevue que j’eus avec lui, permission

qu’il s’empressa de m’accorder. Quelques jours après cependant, il

me fit appeler et me dit avoir appris que Hasan woled Saad en Nur

était devenu un des chefs des rebelles et qu’il était par conséquent

obligé de lui retirer la permission de retourner au Darfour. Je lui

représentai que Hasan n’avait joué dans l’insurrection qu’un rôle

relativement effacé et qu’il n’y avait désormais plus rien à craindre

de lui. Comme le gouverneur général persistait dans son opinion, je

lui avouai que j’avais déjà donné, peut-être trop précipitamment, ma

parole à Hasan de ne pas partir sans lui et que je me croyais obligé de

tenir ma promesse; je n’avais donc que deux alternatives à proposer au

gouverneur: ou bien il accorderait à Hasan l’autorisation demandée, ou

bien il accepterait ma démission.

Ce n’est que deux jours après qu’il me fit mander de nouveau; il

m’adressa au sujet de la promesse inconsidérée faite à Hasan, de

violents reproches que je reçus sans broncher, car je les méritais:

Bien que, à son avis, je fusse un peu têtu, il me considérait cependant

comme un fonctionnaire sérieux; ainsi consentait-il au départ de Hasan

et avait-il soumis à S. A. le Khédive Mohammed Tewfik une proposition

tendant à me faire nommer moudir umum (gouverneur supérieur) de tout le

Darfour avec le titre de bey. Je le remerciai de sa semonce amicale et

lui donnai l’assurance que je tiendrais toujours à honneur de mériter

la grande confiance qu’on me témoignait. Néanmoins il exigea une

déclaration écrite, par laquelle je me reconnaissais seul responsable

de tous les troubles qui pourraient être suscités par Hasan Saad en

Nur, déclaration que je dus rédiger aussitôt de ma propre main.

En rentrant chez moi, j’envoyai aussitôt chez Hasan, qui avait passé

les deux derniers jours dans le désespoir. Lorsque je lui communiquai

l’heureuse nouvelle et lui ordonnai de se préparer le plus rapidement

possible à partir, il voulut, dans sa reconnaissance, se jeter à mes

pieds.

J’étais convaincu d’avoir rendu service à un homme d’honneur; c’était

pourtant un traître, ainsi qu’on le verra plus tard.

Les jours, à Khartoum, passaient vite. Ils furent agréablement remplis

par des invitations chez le gouverneur général, chez l’évêque Mgr.

Comboni, qui était arrivé du Caire à la fin de décembre 1880 avec les

pères Joseph Ohrwalder et Jean Dichtel; chez le chef du département

des finances, Hasan pacha, chez Bosati bey, chez le consul Hansal et

d’autres encore. Le père Ohrwalder et le père Dichtel venaient souvent

chez moi; nous nous entretenions pendant des heures de la patrie

commune; tous deux furent pour moi de bons amis. Le père Dichtel

retourna plus tard en Europe, atteint d’une pernicieuse maladie des

poumons et vécut quelques années à Ober Saint-Veit, près de Vienne, où

il mourut prématurément à l’âge de 31 ans en 1889.

A la fin de février 1881, Gessi Pacha, très malade, arriva de la

province du Bahr el Ghazal à Khartoum. A son embarquement à Mechra

er Rek, il n’avait pris avec lui que les vivres indispensables pour

le voyage. Pendant la descente sur Khartoum, il fut arrêté par un

enchevêtrement de plantes aquatiques, nommées «sedd» qui croissent en

grand nombre dans le Haut-Nil, en sorte que son bateau, malgré tous

les efforts de la machine, ne put plus ni avancer ni reculer et que

Gessi dut rester prisonnier au milieu du fleuve. Il resta ainsi enfermé

pendant des semaines entières; comme il était absolument impossible

de se rendre au rivage et de traverser les amas extraordinaires de

plantes enchevêtrées et qui formaient de solides barricades, Gessi

serait assurément mort de faim, si le Gouvernement, qui attendait

depuis longtemps son arrivée et que son retard inexplicable inquiétait,

n’avait envoyé Ernest Marno à sa recherche. Celui-ci arriva et se

fraya non sans peine un chemin au moyen d’un instrument qu’il avait

eu la précaution d’apporter avec lui et dont se servent les indigènes

pour arracher ces paquets d’herbes; il réussit enfin à délivrer de la

situation épouvantable dans laquelle il se trouvait, Gessi dont ses

compagnons étaient sur le point de s’entre-dévorer.

A son arrivée à Khartoum, Gessi fut soigné par les sœurs de la mission

autrichienne, dans la maison du consul d’Italie. Malgré les soins

les plus empressés et l’habileté du Dr. Zurbuchen, la maladie de

Gessi traîna en longueur et le malade dut garder le lit jusqu’à son

départ. Le domestique qu’il avait amené avec lui était un eunuque,

nommé Almas, qu’il désirait emmener en Egypte, parce que c’était un

excellent garde-malade. Mais il rencontra de grandes difficultés de

la part du gouverneur général qui avait défendu une fois pour toutes

d’emmener des eunuques en Egypte afin de ne pas donner aux ennemis de

l’administration du Soudan, prétextes à des attaques malveillantes.

Grâce toutefois à nos pressantes démarches, la défense fut levée en

faveur d’Almas.

Nous transportâmes en civière le pauvre Gessi sur la Dahabieh du

Gouvernement, car ses nerfs affaiblis n’auraient jamais pu supporter

le bruit de la machine d’un bateau à vapeur. En prenant congé l’un

de l’autre je lui souhaitai un heureux voyage et la joie de pouvoir

retrouver sa famille qui vivait autrefois à Trieste. J’exprimai

le souhait de lui serrer bientôt la main et de le trouver alors

complètement rétabli; et, en effet, une légère amélioration s’était

déjà fait sentir dans les derniers jours.

Mais il ne devait jamais revoir les siens. Les fatigues du voyage

activèrent la marche de son mal et, le 30 avril 1881, il rendit le

dernier soupir à Suez.

Zogal bey m’ayant appris que Omer woled Dorho commettait quelques

déprédations à Shakka, je fis part de cette nouvelle à Abd er Rauf

Pacha qui, par dépêche télégraphique, intima à Omer l’ordre de rentrer

à Fascher.

J’étais complètement rétabli et ma nomination m’étant enfin parvenue,

je me décidai à partir. Le gouverneur général mit un vapeur à ma

disposition. Il m’informa que l’évêque Comboni désirant se rendre avec

sa suite au Kordofan, serait très heureux de profiter de l’occasion qui

se présentait de faire la route avec moi, si toutefois je voulais bien

l’en prier.

Enchanté de cette nouvelle, je me rendis aussitôt chez Monseigneur

Comboni, qui accepta avec plaisir mon invitation. Je le priai de

hâter son départ, dans la mesure du possible, car je devais regagner

au plus tôt ma province. L’évêque m’expliqua qu’il avait quelques

chameaux à acheter et que cette opération lui prendrait sans doute

du temps; comme j’en avais acheté de mon côté une grande quantité,

je les mis à sa disposition pour le conduire jusqu’à el Obeïd. Le 29

mars, nous quittâmes Khartoum; le Consul Hansal, Marcopoulo bey et le

Dr. Zurbuchen m’accompagnaient. Le 1^{er} avril, nous prîmes congé

d’eux; ils rentraient à Khartoum avec le vapeur. Après cinq jours d’une

marche très pénible, une marche que Monseigneur Comboni appelait une

chasse aux chiens courants, l’on atteignit el Obeïd. L’évêque, qui

voyageait avec deux domestiques, n’était accompagné que du missionnaire

le Père Ohrwalder; celui-ci devait prendre la direction d’une mission

nouvellement créée à Delen. Qui aurait pu songer alors dans quelle

situation épouvantable nous nous reverrions tous les deux, Ohrwalder et

moi!

A El Obeïd je reçus une dépêche m’invitant à me rendre à Foga, la

station télégraphique du sud-ouest du Soudan, et là, d’attendre des

ordres ultérieurs. Je descendis de nouveau chez Ahmed bey Dheifallah

qui fit tout pour me retenir quelques jours afin de préparer en mon

honneur un grand festin.

Mais à la réception de la dépêche il dut se résigner et me laisser

partir, à ma grande joie, je l’avoue.

Mohammed Pacha Saïd et les autres notables m’accompagnèrent jusqu’aux

portes de la ville. De El Obeïd, je me rendis, par Abou Haraz et

Schelola, à Foga où j’arrivai après deux jours de marche. C’est là que

je reçus par dépêche ma nomination de Moudir Umum du Darfour avec ordre

de me rendre à Fascher et de m’occuper des affaires de Ali bey Chérif.

Je ne m’arrêtai à Dara que pour liquider certaines affaires et me faire

remettre les papiers nécessaires; et j’arrivai enfin à Fascher le 20

avril 1882, si j’ai bonne mémoire.

On ne peut se faire aucune idée du désordre qui régnait dans

l’administration: à commencer par le Moudir jusqu’au dernier copiste,

même les employés de l’administration judiciaire, tous ou peu s’en faut

avaient à répondre devant la justice de leurs agissements fâcheux;

celui-ci avait détourné des fonds qui lui avaient été confiés, cet

autre menait une vie scandaleuse, un troisième avait forfait à

l’honneur, que sais-je encore? tous étaient à la fois accusateurs et

accusés!

Il aurait fallu des années pour se reconnaître dans un tel chaos de

mensonges échafaudés avec la plus insigne mauvaise foi; et encore, il

n’eût guère été possible d’en venir à bout. Je me vis forcé de rendre

tant bien que mal quelques jugements dans ces procès; pour le reste, un

amas de plaintes et de récriminations, je le classai ad acta. Saïd bey

Djouma, autrefois Moudir de Fascher et commandant des troupes s’était

trouvé lui aussi impliqué dans ces affaires et avait été licencié;

faute de preuves suffisantes, je le fis réintégrer dans ses fonctions.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 9 / 25 段