liberté à toutes les femmes prises par ses soldats. Il ne convient donc
pas que moi, le sultan fidèle, je vous conserve comme butin et vous
emmène avec moi. Je vous rends donc la liberté et ne retiens que celles
qui sont de ma famille et dont je suis par conséquent le chef.»
Ses gens, en effet, avaient fait prisonnières quelques Miram
(princesses de la race royale des For), à Dara et une autre princesse
de Tauero. Cette dernière était précisément la femme du sheikh Meki el
Mansour. Le malheureux se livrait déjà à la joie que lui causait la
nouvelle de la générosité de Haroun, quand on lui apprit que sa femme
ne se trouvait pas au nombre des captives rendues à la liberté. Jugez
de sa tristesse!
Pendant mon séjour au Gebel Marrah, le froid intense qui régnait alors
avait fait périr quelques-uns de mes hommes. Ceux qui se nourrissaient
de mérisa et de viande avaient facilement supporté la rigueur du temps;
mais ceux qui se nourrissaient de lait avaient succombé.
Je fis reprendre la marche et terminai mon rapport. Je laissai en
arrière tous ceux qui étaient faibles et malades, disposant encore de
plus de 175 hommes d’infanterie régulière et de 140 Basingers.
Les chevaux, n’étant pas ferrés, s’étaient blessés aux sabots sur les
chemins pierreux des montagnes; seul mon cheval blanc qui s’était remis
de ses blessures était en état de marcher.
En quelques heures nous atteignîmes le camp abandonné par Haroun.
Auparavant j’avais envoyé à Dara des messagers chargés d’annoncer
que je restais à Manoashi; d’autres avaient l’ordre de presser les
tribus arabes des Beni Halba et des Messeria qui se trouvaient dans le
voisinage de venir me rejoindre le plus rapidement possible avec leurs
chevaux.
Nous suivîmes la trace de l’ennemi qui devait avoir une avance d’au
moins neuf à dix heures. Cette trace bien marquée conduisait d’abord
vers le nord-ouest, puis droit au nord, dans la direction de Fascher.
D’après les rapports que j’avais reçus, le sultan Haroun pouvait avoir
à peu près 400 fusils, quelques centaines de gens armés seulement de
lances et d’épées et environ 60 cavaliers; il ne pouvait guère, avec
ces forces, attaquer Fascher, où l’on était sans doute déjà informé de
sa présence dans la plaine. Quelles pouvaient donc être ses intentions?
Comme la nuit tombait, nous dûmes faire halte, les soldats étaient
épuisés; dans l’obscurité, nous ne pouvions suivre avec certitude les
traces indistinctes qui se ramifiaient en tous sens. Mais au lever du
soleil nous reprîmes notre route; toute la journée nous marchâmes sans
nous arrêter et sans camper; à peine accordai-je quelques instants de
repos. Je marchai à pied, afin d’encourager les hommes.
Ils avaient fait des marches fatigantes dans le Gebel Marrah; ils
avaient rudement souffert du froid et de la faim et auraient été
naturellement enchantés de rentrer dans leur garnison, où j’aurais pu,
ils le savaient bien, les remplacer par des troupes fraîches. Mais nous
n’avions pas de temps à perdre et je le leur avais fait comprendre
avant de nous mettre à la poursuite de Haroun: il ne leur restait qu’à
se résigner.
Nous campâmes à environ deux milles du Gebel Haraz; nous étions à peine
éloignés de Fascher de deux jours de marche. Comme nous n’avions pas
eu le temps, avant notre départ, de nous approvisionner suffisamment
et que nous n’avions rien trouvé dans les villages pillés par Haroun;
comme, d’autre part, le chemin qu’il avait suivi, se trouvait en dehors
de tous lieux habités, la faim commença à se faire cruellement sentir
chez mes gens. Je leur ordonnai de se secourir mutuellement le plus
possible et leur promis des vivres pour le lendemain, à moins d’une
rencontre avec l’ennemi, rencontre qu’il fallait prévoir.
Comme nous atteignions le lendemain matin, un peu après le lever du
soleil, les puits de Gebel Haraz, nous les trouvâmes abandonnés.
Nous n’avions pas encore apaisé notre soif—l’eau nous ayant manqué
également la veille,—que mes soldats amenèrent une femme qui était
cachée dans le voisinage et qui voulait fuir, nous prenant pour des
ennemis. Elle raconta que, la veille Haroun avait surpris et pillé le
village d’Omer, sultan de Massabat, village situé à une petite lieue
de là; un grand nombre d’habitants avaient péri dans l’affaire. Les
survivants, femmes et enfants, se tenaient cachés dans les fourrés
voisins presque impénétrables. Haroun s’était retiré à l’aube et ne
devait pas se trouver bien loin. Cette nouvelle nous rendit très
heureux car nous étions convaincus qu’une rencontre avec Haroun était
imminente.
Nous nous remîmes aussitôt en route. La femme nous servit de guide et,
laissant à droite le village pillé, nous trouvâmes, après une heure et
demie environ de marche, les traces encore toutes fraîches de l’ennemi.
Mes soldats étaient redevenus joyeux et marchaient gaiement; ils
étaient ravis de la rencontre, car ils pensaient qu’après la victoire
ils pourraient retourner auprès de leurs femmes et de leurs enfants et
se reposer de tant de fatigues.
Nous suivions la direction de l’est. Il pouvait être 11 heures du
matin; nous nous trouvions en vue de deux petites collines pierreuses,
quand des gens de Ahmed Chadvin, qui marchaient sur notre flanc pour
nous protéger, amenèrent un homme.
Celui-ci raconta qu’il avait été blessé et fait prisonnier dans le
village d’Omer, qu’il venait de s’échapper et avait reconnu de loin mes
hommes à leur fez rouge. Le sultan Haroun, ajouta-t-il, était posté en
arrière des collines de pierre que nous apercevions tout près de nous,
à Rahat en Nabak.
Nous fûmes bientôt à proximité des deux collines. Je me portai un peu
en avant, afin de reconnaître la position de l’ennemi.
Haroun était en effet campé à 2500 mètres environ en arrière des
collines, sur un terrain en pente et je pouvais voir distinctement au
moyen de ma lunette, qu’on était en train de seller les chevaux et
qu’il régnait dans le camp une grande agitation. Haroun avait donc
connaissance de mon approche et se préparait à livrer bataille ou bien
à continuer sa route. Je donnai rapidement mes ordres.
Je pris avec moi 130 hommes d’infanterie régulière. Woled el Abbas avec
45 réguliers et 40 Basingers se porta sur ma gauche, à une distance
d’environ 1000 mètres et sur la même ligne, tandis que Ahmed Chadvin et
Gebr Allah Agha avec le reste de mes hommes restaient provisoirement
en réserve, sur ma droite, dissimulés par une hauteur. Je marchai
à l’ennemi, qui se préparait au combat, tandis que Woled-el-Abbas
contournait la colline qui se trouvait à ma gauche, conservant
exactement la distance prescrite.
Arrivés à 1000 mètres environ de l’ennemi, nous entendîmes siffler les
premières balles des Remington de Haroun. Mon cheval qui avait déjà été
blessé devenait ombrageux et refusait d’avancer malgré les coups de
cravache et d’éperon; je dus descendre et conduire à pied mes hommes
au pas de course, sous le feu de l’ennemi, jusqu’à environ 600 mètres.
Là, je fis faire halte et tirer la première salve; en même temps,
Woled el Abbas recevait l’ordre d’avancer au pas gymnastique, de se
porter sur la droite et d’engager un feu nourri contre le flanc droit
de l’ennemi. L’ordre fut exécuté d’une manière si rapide et si précise
que Haroun ne put résister à ce feu croisé, extrêmement violent, et se
vit bientôt forcé de se retirer vers le sud. Alors Ahmed Chadvin et
Gebr Allah tombèrent sur les flancs de l’ennemi qui battait en retraite
avec beaucoup d’ordre; mais ce mouvement ne tarda pas à se changer
en une véritable fuite. Le sultan Haroun, qui avait eu son cheval tué
sous lui, ne dut son salut et celui de sa famille qu’à la rapidité de
sa course; car mes soldats étaient trop épuisés pour les poursuivre
sérieusement et nous n’avions malheureusement pas de cavalerie.
Au coucher du soleil nous campâmes de nouveau près des sources de Gebel
Haraz, où le butin fut apporté. Nous avions pris environ 160 fusils,
quatre gros tambours en cuivre, tous les drapeaux, au nombre de quatre,
et deux chevaux. Les femmes prises par les soldats de Haroun dans les
razzias antérieures, s’étaient toutes échappées. Nos pertes étaient
relativement importantes; nous avions 14 morts et environ 20 blessés.
Parmi les morts se trouvait un chef monté des Basingers d’Ahmed
Chadvin, du nom de Babika, qui, en poursuivant le sultan Haroun,
l’avait attaqué personnellement et avait été tué par ses gardes. Les
pertes de Haroun étaient beaucoup plus sérieuses que les nôtres.
Comme je l’appris par quelques-uns des captifs délivrés, Haroun avait
l’intention de se joindre à la tribu des Mima, dont il avait reçu
un message l’informant qu’ils n’attendaient que son arrivée pour se
soulever contre le Gouvernement.
Le sultan Haroun se retira avec ce qui lui restait de troupes dans le
Gebel Marrah, tout près de là; moi je partis directement pour Dara.
En route je rencontrai 400 cavaliers environ des Beni Halba et des
Messeria qui, comme je le leur avais demandé, arrivaient à mon aide,
mais malheureusement trop tard.
A Dara, tout était encore dans la plus grande confusion. Les riches
marchands, effrayés par l’attaque nocturne et inquiets pour leurs
biens et leur vie, s’étaient, avec leurs familles, réfugiés dans la
forteresse, déjà toute remplie de gens, attendant dans la plus grande
avidité l’issue du combat engagé contre Haroun. Dès qu’ils connurent le
résultat, ils se déclarèrent prêts à obéir avec joie à mes ordres et
quittèrent la citadelle pour réintégrer leurs demeures.
Le sultan Haroun s’était bien vite remis de sa défaite et, réunissant
ses fidèles autour de lui, s’était rendu à Dar Gimmer, dépendance de la
moudirieh de Kolkol. Là, il tomba à l’improviste sur les Arabes, enleva
les chameaux et les troupeaux de bœufs et, quelques marchands étant
tombés entre ses mains, il les tua et s’empara de leurs marchandises.
Le moudir de cette province, Nur bey Angerer, informé de ce qui se
passait, marcha contre Haroun. Avec sa rapidité bien connue, il
franchit en 26 heures à peine une distance évaluée à deux journées de
marche.
Aux premières lueurs du matin, il surprit Haroun dans son camp. Le
sultan voulut sauter sur son cheval; mais la sangle se rompit; c’était
déjà un mauvais présage. Haroun se fit amener un second cheval, mais
il avait à peine le pied à l’étrier qu’une balle l’atteignit en
pleine poitrine. Il tomba mort sous sa monture. Ses gens surpris par
l’irruption soudaine des troupes du moudir et plus encore par la perte
de leur chef s’enfuirent en toute hâte, abandonnant tout le camp à Nur
Angerer.
Celui-ci fit trancher la tête du sultan Haroun et l’envoya à Fascher en
témoignage de sa victoire. Les partisans de Haroun qui avaient échappé,
se réunirent dans la suite à Gebel Marrah et s’y choisirent pour
nouveau maître le sultan Abdullahi Doud Benga, fils du sultan Abaker
et cousin de Haroun. Un nouveau coup de main sur le Darfour paraissait
dès lors peu probable, et la tranquillité semblait devoir désormais
régner dans la contrée.
Dans l’intervalle, j’avais reçu de Messedaglia une lettre m’annonçant
qu’il se rendait à Khartoum pour y recevoir sa femme et la conduire de
là au Darfour.
J’appris plus tard qu’une fois arrivé à Khartoum, Messedaglia eut des
démêlés avec le Gouvernement qui le força à donner sa démission. Ali
bey Chérif, ancien moudir du Kordofan, lui succéda.
A cette même époque, c’est-à-dire à la fin de 1879 ou au commencement
de 1880 je reçus de Gordon Pacha les lignes suivantes:
Abyssinie, Debra Tabor.
_Mon cher Slatin!_
Après avoir accompli ma mission auprès du roi Jean, je voulais
reprendre le chemin par lequel j’étais venu. Mais près de la frontière
de Gallabat je me heurtai, aux gens du Ras Adal qui me forcèrent à
rebrousser chemin. On me conduit sous escorte à Kassala ou à Massaouah.
J’ai brûlé tous papiers compromettants.
Le roi Jean ne sera guère réjoui d’apprendre qu’il n’est plus maître
dans sa maison.
Votre ami,
_Gordon_.
CHAPITRE III.
Le Gouvernement du Darfour.
De l’administration de Dara.—Mes difficultés avec les
Gellaba.—Inspection des districts du sud.—Arrivée à Shakka.—Madibbo
bey, sheikh des Risegat.—Ma visite à Khartoum.—Entretien avec
le Gouverneur général.—Arrivée de Gessi à Khartoum.—Je me rends
dans l’ouest avec l’évêque Comboni et le P. Ohrwalder.—Je suis
nommé Moudir Umum du Darfour.—Nur Angerer.—Hostilités entre
les Arabes Mahria et les Arabes Bedejat.—Expédition au pays des
Bedejat.—Salih Dunkousa et l’arbre Heglig.—Négociations avec les
sheikhs des Bedejat.—Cérémonie du serment de fidélité.—Retour à
Fascher.—Troubles à Shakka et mort d’Emiliani.
De retour à Dara, je me consacrai à l’administration de la province qui
m’avait été confiée.
J’avais réclamé la liste complète, au moins approximativement, des noms
des localités avec le nombre de leurs habitants. Ces listes me furent
remises peu à peu et je commençai à parcourir le pays pour me rendre
compte par moi-même de la situation.
L’argent monnayé est chose rare au Darfour. On n’en rencontre guère
que chez les tribus arabes du nord qui accompagnent les marchands du
Darfour à Siout en Égypte, par la grande route du désert. Ces tribus
possèdent de l’argent, voire même de l’or, mais en petite quantité.
Dans les autres parties du pays, les transactions commerciales se
font presque exclusivement par voie d’échanges. On donne en payement
des tissus blancs de coton, de fabrication indigène et qu’on nomme
Tokia (au pluriel Takaki). Coupés en pièces de longueur déterminée,
ils tiennent lieu d’argent. Certaines espèces de tissus, de valeur
inférieure, importées d’Europe, sont également acceptées en payement.
Mais comme ces tissus sont parfois assez rares sur la place, la valeur
s’en trouve soumise à des fluctuations considérables et ils n’ont pas
de valeur bien précise.
Comme la population payait ses impôts en nature: blé, miel, cotonnades
indigènes et animaux domestiques, tels que chameaux, vaches, moutons,
etc., je reconnus bien vite qu’il était plus pratique de céder ces
produits à des marchands, en fixant la valeur, au cours des tissus, en
piastres égyptiennes (la piastre vaut environ 25 centimes). Cependant
je conservais le froment qui était toujours reçu suivant une valeur
déterminée et toujours la même. Ces recettes suffisaient à payer aux
soldats leur solde et aux fonctionnaires leur traitement.
Je commençai ma tournée par Taouescha et Dar el Chawabi; puis revins à
Dara, par Sheria, et me rendis à Shakka, par Kerchou.
C’est pendant ces voyages que j’établis la quotité de l’impôt de
capitation, c’est-à-dire afférent à chaque tête. A Shakka, à Kallaka et
à Dar Beni Halba, je m’efforçai, soit en m’entourant d’informations,
soit en jugeant de mes propres yeux, de me faire une idée, au moins
approximative, de la situation de fortune des diverses tribus arabes.
En même temps, il me fallait penser à rassembler les Basingers de
Soliman woled Zobeïr, encore disséminés parmi les Risegat, les Habania
et les Taasha.
Je fis promettre aux sheikhs principaux de ces tribus et aux sheikhs
des tribus secondaires, de me livrer les Basingers qui se trouvaient
sur leurs territoires.
Je savais qu’il était pour ainsi dire impossible de mettre la main sur
tous les Basingers disséminés dans le pays. Toutefois les trois tribus
dont je viens de parler me livrèrent près de 400 nègres en état de
porter les armes.
J’en expédiai aussitôt la plus grande partie à Khartoum, sous bonne
escorte. J’aurais bien voulu les retenir pour renforcer mes troupes,
mais je ne pouvais pas assez compter sur la fidélité de ces Basingers,
qui, accoutumés à certaines licences, montraient une répulsion innée
pour tout ce qui était ordre et discipline, et qui, si l’on voulait
les contraindre à l’obéissance, pouvaient trop aisément déserter
grâce à leur connaissance parfaite du pays et des habitants. A Dara,
j’appris que Gordon Pacha était revenu d’Abyssinie et avait résigné ses
fonctions. Abd er Rauf Pacha, qu’avait fait connaître Sir Samuel Baker,
lui avait succédé comme gouverneur général du Soudan.
Les marchands qui avaient été expulsés de Shakka et de Kallaka, par
ordre de Gordon, lors de la rébellion de Soliman Zobeïr, mirent à
profit ce changement de régime. Ils accablèrent le nouveau gouverneur,
peu au courant des faits, de suppliques et de requêtes, exposant
qu’ayant été dépouillés, chassés et séparés de leurs femmes et de leurs
enfants, par les Arabes, ils venaient à Khartoum pour implorer la
protection du gouverneur.
Abd er Rauf Pacha leur répondait invariablement que j’avais été désigné
pour rendre la justice et appliquer la loi, pour restituer leurs
propriétés et leurs biens, à ceux qui en avaient été dépouillés, pour
leur rendre leurs femmes, etc.
Naturellement des centaines de Gellaba arrivèrent aussitôt à Dara,
porteurs de mémoires dans lesquels la fortune qui leur avait été ravie
était évaluée de la façon la plus fantaisiste.
Je me mis loyalement à leur service. Je fis établir la valeur intégrale
de ce qu’ils prétendaient leur avoir été enlevé, ivoire, plumes
d’autruche, or, argent, etc. et j’en arrivai à cette conclusion que, si
l’on confisquait et si l’on vendait le butin, réellement enlevé par les
tribus arabes; si l’on y ajoutait encore l’avoir total de celles-ci, le
produit que l’on obtiendrait serait loin de satisfaire aux réclamations
des Gellaba.
J’avais appelé à Dara les sheikhs des tribus arabes visées plus haut
et les avais informés de ces plaintes. Autre cloche, autre son: les
sheikhs, en effet, affirmèrent que ni eux, ni les membres de leurs
tribus, n’avaient dépouillé les Gellaba de quoi que ce soit. D’autre
part, ils me confièrent que les hommes de leurs tribus, informés de
l’intention où était le Gouvernement de faire droit aux prétentions
ridicules des Gellaba, préféreraient quitter leur propre pays et
émigrer au Wadai ou au Bornou plutôt que de se soumettre à de pareils
ordres.
J’eus grand’peine à obtenir des chefs supérieurs arabes la promesse de
restituer aux marchands établis autrefois chez eux, leurs femmes, leurs
enfants, et une partie des biens qui leur avaient été enlevés; cela,
d’ailleurs, à l’amiable, et sans l’intervention du Gouvernement.
Quant aux autres qui, auparavant sans domicile fixe, parcouraient le
pays pour y pratiquer leur négoce et avaient été expulsés sur l’ordre
formel de Gordon Pacha, à ceux-là, dis-je, qui venaient, par centaines,
pour tenter de tirer parti de la situation embarrassée que créait un
changement de gouvernement et réclamer une indemnité pour des pertes en
grande partie simulées, j’intimai l’ordre de retourner à Khartoum.
J’adressai à Abd er Rauf Pacha un rapport détaillé en le priant de ne
pas prêter à l’avenir une oreille trop complaisante à des plaintes de
ce genre.
Peu de temps après, nouvelles plaintes de la part des Arabes Habania.
Les Gellaba que j’avais renvoyés avec leurs requêtes à Khartoum
s’étaient rendus à Kallaka. Là, ils s’étaient entendus avec le Mamour
de cette ville (percepteur des contributions), Ali woled Fadhl Allah,
parent de Zogal bey. Le Mamour essayait, en dépit de mes ordres,
d’extorquer aux Arabes, sous forme d’indemnité, le montant des
prétentions des Gellaba. Ceux-ci avaient promis au percepteur la moitié
de tout ce que les Arabes restitueraient par son entremise.
Je saisis cette occasion pour faire un nouveau voyage dans les
districts du sud et me rendis à Kallaka, en compagnie des sheikhs qui
étaient venus me porter leurs plaintes. Je passai par Nimer et Deen, où
je rencontrai le grand sheikh des Risegat, Madibbo bey, qui avait là un
pied à terre. Il me fit promettre mon intervention pour amener, lorsque
je serais de retour, une réconciliation entre lui et Aagil woled el
Djangaoui, avec lequel il avait de continuelles difficultés.
Deux jours après, j’étais à Tauvila, point central de Kallaka. Mon
escorte ne se composait que de 40 cavaliers.
Ali woled Fadhl Allah ne fut pas peu effrayé de mon arrivée inattendue;
il lui était impossible de nier le marché qu’il avait conclu avec les
Gellaba et que les sheikhs lui reprochaient.
Je fis amener devant moi tous les Gellaba qui se trouvaient sans
tasrich (passeport) à Kallaka.
En deux jours, cent vingt-quatre Gellaba se présentèrent et me
déclarèrent simplement qu’ils ne voulaient pas rentrer pauvres dans
leur pays.
Je leur demandai alors de quelle façon ils espéraient acquérir ici
une fortune, puisqu’ils étaient arrivés sans le moindre pécule et
que, légalement, ils n’avaient aucun droit à une indemnité pour leurs
pertes, pertes fictives et qu’ils ne pouvaient pas prouver. Mais ils
se turent tous et malgré mes questions réitérées ne purent trouver une
réponse quelconque.
Je pris alors le parti de les expédier tous à Shakka chez le Mamour
Hasan Agha qui, à son tour, avait ordre de les envoyer à El Obeïd. Je
destituai Ali Fadhl Allah et le fis conduire, sous escorte, à Dara où
il devait être puni pour abus dans l’exercice de ses fonctions.
Quelques-uns des marchands, établis dans la ville, vinrent me présenter
leurs salutations et me remercier de mon intervention.
Les Arabes leur avaient, en réalité, rendu volontairement leurs femmes,
leurs enfants et une partie de ce qui leur avait été enlevé autrefois.
Ces marchands vivaient à présent dans les meilleurs termes avec les
indigènes.
Je nommai un autre Mamour et quittai Kallaka pour me rendre à Shakka
où, comme il était convenu, Madibbo bey devait m’attendre.
Comme nous chevauchions à travers les forêts, avant le lever du soleil,
une odeur pénétrante, rappelant le musc, nous signala la présence de
civettes.
J’exprimai le désir de rapporter quelques-uns de ces animaux qu’on
apprivoise très facilement.
«Qu’en veux-tu donc faire? me demanda avec stupéfaction Arifi Abou
Mariam, le grand sheikh; elles vont empester toute la maison.»
«Empester?» lui répondis-je, feignant l’étonnement; car je savais que
les Arabes détestent l’odeur de la civette.
«Certainement, il n’y a rien au monde qui répande une odeur aussi
désagréable que la civette; elle pue abominablement.»
Et, comme en cet endroit, l’odeur devenait plus pénétrante, il fit une
grimace horrible en se bouchant le nez.
«Bien, ajoutai-je après quelques instants, pourquoi aimes-tu l’odeur du
soufre; il prend autrement à la gorge que l’odeur de la civette».
«Au contraire, répliqua-t-il aussitôt, le soufre est une odeur
agréable, nous y sommes habitués dès notre plus tendre enfance, et nous
l’aimons en effet, tout particulièrement.»
«Tu as raison, lui dis-je; combien de fois ai-je vu, dans vos tribus,
frotter les nouveau-nés avec de la graisse mélangée à du soufre
pulvérisé. Vos mères mêmes s’enduisent la poitrine avec ce singulier
onguent.»
«Lorsque tu étais dans les langes, que tu tétais et regardais dans
les yeux si doux de ta mère, tu aspirais déjà l’odeur du soufre et tu
la trouvais agréable. C’est l’habitude qui fait que plusieurs choses
mauvaises en réalité, nous semblent bonnes et c’est pourquoi tu mets le
soufre au nombre des parfums agréables.»
Nous rencontrions souvent des Arabes nomades; qui toujours nous
invitaient avec la plus grande amabilité à pénétrer dans leur tente, et
nous priaient d’user largement de leur hospitalité.
En chemin, je reçus du gouverneur général la nouvelle que la province
de Dar Djangé, réunie quelques mois auparavant à la province de Dara,
était rattachée de nouveau au Bahr-el-Ghazal (de qui elle dépendait
autrefois).
Cet arrangement était très heureux et arrivait à propos, car Dar Djangé
ne payait son tribut qu’en bétail; or, en raison du grand nombre des
tribus de Baggara établies au Darfour et qui toutes acquittaient leurs
droits de la même façon, j’étais fort embarrassé de tant de bétail,
dont la valeur baissait de jour en jour en raison de la quantité.
Gessi, le gouverneur du Bahr-el-Ghazal, n’avait au contraire parmi ses
administrés aucune tribu, qui s’occupât de l’élevage du bétail; celle
de Djangé était donc pour lui de première importance, puisqu’elle lui
permettait de se procurer la viande nécessaire à ses troupes régulières
et il avait lieu de se féliciter de la réunion du territoire de cette
tribu à la province du Bahr-el-Ghazal.
Quatre jours plus tard nous étions à Shakka.