rencontrai à deux milles au sud de Dara, dans une petite forêt. Je
saluai le Rév. Wilson et le Dr. Felkin et les trouvai tous deux très
fatigués de leur long voyage. Nous mangeâmes le déjeuner que j’avais
apporté, étendus sur un tapis étalé à l’ombre des arbres. Ils avaient
retardé leur arrivée, parce que le bruit s’était répandu que j’étais en
guerre avec Haroun, ce qui les avait portés à croire, que les routes
étaient peu sûres. Wilson et Felkin, dans la compagnie desquels se
trouvaient les envoyés de Mtésa, avaient donc attendu qu’il leur fut
assuré qu’ils pouvaient venir sans danger à Dara. Le Dr. Felkin avait
étudié à Iéna; il parlait l’allemand correctement, mais j’avais quelque
peine à comprendre Wilson, qui ne parlait qu’anglais; mes connaissances
en cette langue étant relativement fort minces. Après le déjeuner, nous
partîmes pour Dara où nous fûmes reçus par la garnison sortie à notre
rencontre.
Ces deux messieurs firent usage de ma maison et s’y installèrent,
tandis que leurs gens campaient devant la porte sous les tentes.
Zogal bey, Hassan effendi Rifki, ainsi que le Cadi et le Serr et
Toudjar suivis de plusieurs autres encore, vinrent faire leur visite.
Lorsque la cérémonie fut terminée et que nous eûmes, selon la coutume,
bu la limonade et le café, j’invitai la compagnie à prendre congé de
nos hôtes qui avaient besoin de repos.
Cependant les envoyés du roi Mtésa m’ayant fait comprendre par un
interprète qu’ils mangeraient volontiers de la viande, je leur fis
livrer un bœuf gras. Dès que ce dernier eut été abattu par mes gens,
ils le dépecèrent eux-mêmes, se le partagèrent et le firent rôtir sur
un brasier en plein air.
Mais voilà qu’ensuite, ils redemandèrent de la merisa, qu’un vieux
pécheur de nègre quelconque leur avait donné à goûter et qu’ils avaient
trouvé tout simplement exquise. N’étant guère compétent dans cette
question de bière et ne pouvant distinguer la bonne de la mauvaise,
je priai Zogal d’envoyer la quantité de bonne bière nécessaire à mes
hôtes, en lui recommandant de prendre en outre toutes ses mesures pour
que leurs gorges desséchées fussent enfin humectées convenablement.
Le Dr. Felkin et Wilson nous firent part de leurs voyages personnels et
nous décrivirent les mœurs et les coutumes des tribus nègres établies
au bord des lacs.
Je me pris à regretter alors d’être retenu au Darfour et de ne pouvoir
explorer la région des lacs.
L’escorte de mes hôtes, établie devant la maison, et gorgée de viande
et de bière, était devenue d’une gaieté bruyante. Nous entendions
ses cris et ses rires qui parvenaient jusqu’à nous. Poussé par la
curiosité, je sortis. Je trouvai alors ces gens dans une gaîté
complète. Ils riaient, criaient et dansaient, ou plutôt sautaient
autour du feu sur lequel rôtissaient encore des quartiers de viande.
Tout auprès se trouvaient les tonneaux de bière, à moitié vides. Les
soldats se tenaient tout autour, en cercle, avec leurs femmes, mélangés
avec quelques habitants de Dara qui regardaient, étonnés, ces étranges
démonstrations d’allégresse.
Je retournai auprès de mes amis et leur fis part de la joyeuse
disposition d’esprit de leur escorte.
Le Révérend Wilson me pria cependant de ne pas laisser trop de liberté
à ces gens, mais de donner l’ordre d’observer une juste mesure dans
la distribution des spiritueux; car ils en viendraient facilement à
commettre des excès.
Nous restâmes ensemble jusqu’à une heure fort avancée de la nuit. Ils
me racontèrent les derniers événements survenus dans l’Afrique Centrale
et je leur rapportai ceux d’Europe.
Nos récits nous amenèrent à la même conclusion: c’est que (dans le
monde entier) au nord comme au midi, la jalousie, les querelles
régnaient parmi les hommes. Nous ne nous séparâmes qu’après minuit.
Le matin suivant, nous fîmes, après déjeuner, une petite promenade à
cheval aux environs de Dara. De retour à la maison, un des domestiques
me raconta en riant qu’un chameau avait mis en fuite toute la mission
du roi Mtésa.
Le Dr. Felkin que j’interrogeai à ce sujet me répondit que la chose
était fort possible, attendu qu’il n’y avait pas de chameaux dans le
pays de Mtésa et que ses envoyés n’en avaient rencontré aucun pendant
le trajet de Kallaka au Bahr el Ghazal. Ils devaient sans doute avoir
pris l’animal pour un être extraordinaire; rien de plus naturel alors
qu’ils se fussent enfuis.
Je fis remarquer au Dr. Felkin qu’il serait bon d’habituer ses gens à
la vue de ces animaux, puisqu’ils devaient continuer leur voyage à dos
de chameau. Je le priai en outre de rassembler ses gens au complet. Le
Dr. Felkin approuva mon projet. J’envoyai immédiatement chercher par
l’un de mes domestiques un grand et gros chameau qui se trouvait chez
un marchand de ma connaissance.
Comme l’animal, mené à un licou, faisait son apparition inattendue,
toute la bande, de nouveau épouvantée, voulut prendre la fuite. Seule,
notre présence put les déterminer à tenir bon en face du monstre.
Le Dr. Felkin leur expliqua alors que le chameau était un animal
domestique des plus doux, des plus patients et qu’ils se serviraient de
ce quadrupède à deux bosses pour continuer leur voyage.
Non sans hésiter, nos gens s’approchèrent un peu. Je donnai l’ordre à
un kawas, de monter «à cru» l’animal, de le faire agenouiller, puis se
relever, leur montrant ainsi que ce «monstre» n’était pas redoutable.
Enfin, l’un des plus déterminés de la troupe, sur mon invitation, se
déclara prêt à monter sur le chameau. Je le fis placer sur le dos de
l’animal agenouillé. Mais lorsque celui ci se leva, l’homme, ainsi
enlevé à une hauteur insolite, se cramponna des pieds et des mains à
l’animal, en poussant des cris d’angoisse. Au bout de quelques minutes,
il se remit de sa frayeur, s’assit convenablement, et nous sourit
bientôt du haut de son siège.
Il se mit à parler avec ses compagnons qui, enhardis, s’approchèrent
peu à peu de l’animal. Tout à coup, sans doute sur l’invitation du
cavalier, tous s’élancèrent sur le chameau et voulurent grimper aux
jambes et au cou de l’animal. L’un d’entre eux lui avait même empoigné
la queue afin d’arriver à son compagnon par cette voie peu ordinaire.
Le chameau certes est patient; mais c’était trop abuser de sa patience
et de sa mansuétude! Epouvanté d’une attaque aussi intempestive, il
cambra ses reins et se mit à ruer, de telle sorte que les assaillants
eurent bien vite abandonné leur projet d’escalade. Le cavalier fut
projeté sur le sol par les secousses; celui qui s’était suspendu à la
queue de la bête se frottait les genoux que le sabot de l’animal avait
caressé suffisamment pour lui causer quelque douleur.
Nous rîmes beaucoup de toute cette comédie. Ces gens cependant prirent
leur temps et l’un après l’autre, à demi-rassurés, à demi-contents,
firent tranquillement leur premier «exercice d’équitation».
J’avais à la maison plusieurs petits nègres, achetés à des marchands
d’esclaves. Voyant que le Dr. Felkin n’en avait point, je le priai d’en
accepter un capable de lui rendre quelque service, et lui remis un
petit Fertit, du nom de Kapsoun. Il accepta avec plaisir ce bambin, à
la mine éveillée, et promit de faire son éducation en Europe.
Quelle fut ma surprise, quand, deux ans et demi plus tard, je reçus à
Fascher une lettre écrite en anglais par le petit Kapsoun. Comme il
me remerciait de l’avoir fait conduire, par le Dr. Felkin, dans un
pays où les hommes étaient si bons et si aimables! Il ajoutait qu’on
pouvait le compter maintenant au nombre des membres heureux appartenant
au christianisme. Il avait joint à sa lettre une photographie qui le
représentait en un élégant costume.
Les quelques jours qui suivirent passèrent trop rapidement en la
compagnie de mes hôtes. Le Révérend Wilson et le Dr. Felkin me
quittèrent suivis de leur escorte. Tous les membres de celle-ci
s’étaient déjà passablement habitués à monter à chameau. C’est ainsi
qu’ils se rendirent à Khartoum par Taouescha.
Quelques jours après leur départ, je reçus de Messedaglia bey, le
Gouverneur du Darfour, une communication confidentielle; il était,
disait-il, résolu à en finir avec Haroun dont les attaques devenaient
de plus en plus nombreuses.
Dans ce but, il me prescrivait de me préparer en secret à marcher, au
jour fixé, par Manoashi et Koubba sur Niurnja, (ancienne résidence des
sultans du Gebel Marrah); et d’attaquer la ville avec une division
d’infanterie régulière.
En même temps, des troupes devaient s’avancer de Fascher, par Turra, et
de Kolkol, par Abou, pour se réunir au jour fixé, à Niurnja.
Conformément à ces instructions, je quittai Dara avec 220 hommes
d’infanterie régulière et 60 Basingers.
Je ne pris que six chevaux; de la cavalerie nous eût couté, en effet,
trop de difficultés dans les montagnes, les chevaux qui n’étaient pas
ferrés ne pouvant opérer qu’en plaine.
C’était en février; il faisait un froid assez sensible. A Manoaschi,
je visitai le monument d’une extrême simplicité du dernier roi de la
dynastie des For, enterré dans la Djami. Le jour suivant, nous campâmes
devant Koubba, à l’entrée du défilé conduisant au Gebel Marrah.
Nous étions dans le voisinage de l’ennemi; je renforçai les postes,
mais la nuit se passa sans incident. De bonne heure, le lendemain, nous
dépassâmes lentement le défilé; un détachement marchait sur le versant
de la montagne pour protéger les flancs de la colonne.
La traversée du défilé dura une heure et demie; enfin nous atteignîmes
Hella Abd el Gelil, village où résidait l’un des chefs du Sultan
Haroun; depuis la veille, il avait quitté le village.
Le froment que nous trouvâmes en arrivant fut distribué à mes hommes,
et nous nous remîmes en marche. Le sentier pierreux, parfois très
raide, fatiguait extrêmement mes soldats peu habitués aux ascensions.
Le pays était totalement abandonné; nulle part on ne voyait trace d’un
être vivant. Aux abords du chemin, çà et là, sur les pentes ou sur les
petits plateaux, des huttes en paille, à soubassements de moellons.
Dans quelques-unes de ces huttes nous trouvâmes des provisions de blé
et des fruits de figuier sauvage (Djimesa, Ficus Sycomorus).
Après une courte marche, nous fîmes halte sur un petit plateau élevé et
nous préparâmes à y passer la nuit. Pour ne pas trahir notre présence,
nous nous abstînmes de faire du feu; nous eussions pu pourtant
facilement nous procurer du bois en détruisant les huttes qui se
trouvaient à notre portée. Il est vrai que, quoique chaudement vêtus,
chacun se ressentit vivement du froid. Mais cet acte de prudence nous
était commandé, car nous devions toujours nous attendre à une attaque
nocturne.
Toute la journée suivante fut consacrée à la marche. Nous établîmes nos
quartiers de nuit sur une plaine pierreuse.
Un de mes officiers me fit remarquer qu’on nommait cette place
«Dem-el-Fakd», le camp de la perte parce que Zobeïr Pacha, alors qu’il
poursuivait le sultan Hassab Allah, y perdit nombre de ses hommes par
suite du froid extraordinaire qui régnait à cette époque.
Le lendemain matin, quelques hommes se déclarèrent malades, bien que
j’eusse permis de faire un peu de feu. Je les fis transporter sur des
ânes et sur des mulets qui accompagnaient l’expédition.
Vers midi, arrivés sur l’un des plus hauts points de la chaîne des
montagnes de Marrah, nous aperçûmes, au loin, notre but: Niurnja.
Du pied de la montagne, un vallon aux sinueux replis se déroule dans
la direction de la ville; plus loin, il forme une sorte d’entonnoir
à fond plat, couvert de figuiers sauvages, dans lequel est située la
vieille résidence des anciens maîtres du pays.
J’aperçus avec ma lunette d’approche des gens qui sortaient des maisons
tenant leurs chevaux par la bride.
Il nous fallait presque quatre heures pour descendre de la montagne,
grâce aux tortueux lacets que forme le chemin. Vers le soir, nous
étions à Niurnja.
Nous avançâmes avec prudence, et reconnûmes bientôt que la ville était
completement abandonnée.
Nous y entrâmes sans tirer un coup de fusil.
Je fis occuper par mes gens la Djami d’Haroun; cette mosquée occupe un
point élevé, elle est isolée de toutes parts et entourée d’un rempart
de pierre haut d’un mètre et demi et d’environ 100m^2; tout cela en
faisait un point admirable pour repousser une attaque.
Vers le soir un montagnard qui s’était glissé dans nos postes fut fait
prisonnier. On me l’amena, mais comme il ne comprenait pas l’arabe,
je lui fis demander par un interprète où s’était retiré Haroun. Je
le rassurai sur son sort, lui promettant la liberté dès le lendemain
matin. Il me dit alors qu’Haroun avait quitté Niurnja, le matin même,
avec toute sa suite et s’était dirigé du côté de l’ouest, vers Abou
Haraz.
Avant son départ, il avait fait cacher dans la montagne, à environ
trois kilomètres de distance, les jeunes esclaves qui n’auraient pu
supporter la marche, ainsi que les chevaux.
Comme je devais attendre les troupes de Fascher et de Kabkabia, qui
auraient dû nous rejoindre ce jour-là et que, d’un autre côté, je ne
pouvais songer à poursuivre Haroun, je promis à l’homme une bonne
récompense s’il me conduisait à la «cachette» en question.
Au lever du soleil, je quittai le campement avec 100 hommes
d’infanterie régulière et deux chevaux. Le guide marchait en tête,
surveillé par deux soldats. Nous étions en marche depuis une demi-heure
à peine quand tout à coup, j’entendis quelques coups de feu qui, isolés
d’abord, ne tardèrent pas à se transformer en une véritable fusillade.
Les coups venaient du côté du campement. J’en conclus qu’Haroun avait
rebroussé chemin pendant la nuit et surpris mes hommes.
Nous fîmes volte-face; au pas de course, nous atteignîmes la lisière de
la vallée, et, comme j’étais à cheval et que je pouvais voir beaucoup
plus loin que mes hommes, j’aperçus, à mon entière stupéfaction, des
soldats combattant d’autres soldats.
J’ordonnai à mon trompette, que pendant cette marche rétrograde
inattendue, j’avais pris en croupe afin qu’il ne fut pas trop essoufflé
de jouer la sonnerie de «Colonel» et de «Cessez le feu». Mais la
fusillade continua; ce ne fut qu’à la répétition de la sonnerie que le
feu cessa. J’étais arrivé moi aussi en plein dans la mêlée et je reçus,
sans en être blessé, une balle qui traversa le manteau gris, que je
portais par dessus l’uniforme pour me protéger contre le froid. Une
autre balle avait égratigné la jambe droite de derrière de mon cheval.
Je fis réunir autour de moi tous les officiers et l’incident me fut
alors expliqué de la manière suivante.
Les troupes de Fascher, sous les ordres de Gasmi effendi, auquel était
adjoint un indigène Mohammed bey Khalil, avaient appris la veille
que le sultan Haroun se trouvait à Niurnja. Elles avaient marché
toute la nuit et s’étaient avancées, protégées par les maisons. Les
troupes que j’avais laissées, se chauffaient tranquillement autour
d’un feu, n’ayant pas jugé nécessaire de faire bonne garde. Quand les
troupes de Fascher ouvrirent le feu sur elles, les prenant pour des
soldats de Haroun, mes hommes de leur côté croyant à une attaque du
sultan rebelle, se mirent eux aussi à tirer sur les agresseurs qui se
trouvaient protégés par les huttes. Quoique Mansour effendi Hilmi, le
même qui assistait au meurtre de Soliman Zobeïr, et que j’avais laissé
auprès de mes hommes fit sonner aussitôt «l’alarme» et le «feu rapide,»
les troupes de Fascher ne cessèrent pas de tirer, car, comme le disait
Mohammed bey Khalil, «le sultan Haroun possédait aussi des soldats et
des trompettes qui portaient le fez».
Ce ne fut qu’à mon arrivée et en entendant mes. sonneries qu’ils
comprirent leur erreur et que des troupes obéissant au même chef
s’entre-tuaient mutuellement. De mes gens, qui étaient protégés par des
murs en pierre, trois furent tués et quatre blessés. Les troupes de
Fascher enregistrèrent quatre morts et sept blessés.
Je fis panser les blessés et, sur le champ même, dressai procès-verbal
de l’incident, pour l’expédier aussitôt aux autorités.
L’étalon blanc que j’avais acheté de Zogal bey et que j’avais laissé
à la Djami avec mes gens, avait été traversé de part en part à la
gorge, près de la poitrine. Je trouvai la pauvre bête étendue sur le
sol, épuisée par la perte de sang. La balle n’ayant touché aucune
partie essentielle, il se remit peu à peu. Je le fis entraver et lui
introduisis, à l’aide d’une baguette de fusil, une bougie dans la
blessure. Huit jours après, il était tout à fait rétabli.
Nous restâmes dix jours à Niurnja, sans nouvelle aucune. Les troupes
qui, comme il avait été convenu, devaient avoir quitté Kolkol,
n’étaient pas arrivées et la communication avec les hommes que nous
avions laissés à Dara et à Fascher était coupée par les montagnards,
qui ne laissaient passer aucune estafette isolée.
Dans l’intervalle, j’allai dans les montagnes visiter le territoire de
Abd er Rahman Kousa, l’un des principaux chefs de Haroun. Ses villages
étaient totalement abandonnés; les habitants s’étaient retirés dans la
montagne, derrière de gros massifs pierreux d’où ils nous observaient.
Toujours prévenus à temps de nos marches, ils avaient ainsi le temps de
se sauver.
La vallée que nous parcourûmes était couverte de forêts. Sur les
arbres, des vases ronds, en argile, avaient été déposés pour recevoir
des essaims d’abeilles qui abondent dans ces parages. Sur l’avis
prudent du Sherteia (sheikh) Tahir, un originaire du Gebel Marrah, nous
évitâmes ces arbres et passâmes assez rapidement pour ne pas troubler
cette multitude d’abeilles.
Nous campâmes à une demi-lieue environ plus loin, sur le revers d’une
montagne. Au coucher du soleil, Sherteia Tahir se rendit aux ruches
pour recueillir un peu de miel, accompagné de quelques hommes chargés
de bois et de paille. Ils allumèrent un grand feu dont la fumée chassa
les abeilles et ils revinrent bientôt chargés de miel.
Ils ramenèrent aussi, couché sur un brancard, un de nos Basingers
mourant. Cet homme, au moment de notre passage près des ruches, était
sans doute resté seul et en arrière; le visage et les mains enveloppés
de linges, il avait tenté de prendre quelques rayons de miel.
Furieuses, les abeilles l’avaient attaqué et atrocement maltraité. Le
Basinger était probablement tombé de l’arbre et était resté évanoui
jusqu’au moment où Sherteia Tahir l’avait trouvé. Son visage, criblé de
piqûres d’abeilles excitées, n’était plus qu’une masse méconnaissable,
de la grosseur d’une énorme courge. Jamais je n’avais vu un homme,
vivant, et d’un aspect si effrayant. Quelques heures plus tard, le
malheureux rendit l’âme, sans avoir repris connaissance.
Avant le lever du soleil, Tahir nous quitta. Il redoutait une attaque
des abeilles, dont la vengeance n’était sans doute pas encore
satisfaite. L’expérience lui conseillait de ne pas s’attarder en route.
De retour à Niurnja, je fis lever le camp et nous partîmes pour Mortal
en passant par Dar Omongaui.
En route, nous traversâmes quelques villages et en surprîmes les
habitants, qui n’avaient pas été informés de notre marche. La
plupart d’entre eux se trouvaient avec le sultan Haroun; ceux qui
restaient parvinrent à s’échapper. Nos soldats purent s’emparer d’une
trentaine de femmes. Les pauvres diables avaient eu trop de misères à
supporter pour qu’on leur refusât l’autorisation de disposer de leurs
prisonnières.
Nous pûmes ensuite nous approcher d’un village sans être aperçus par
les habitants; mais dès qu’ils nous virent, ceux-ci remplis d’effroi,
se mirent en toute hâte à escalader les montagnes avoisinantes.
J’étais à cheval en avant de mes hommes et ne pus apercevoir aucun
homme parmi les fuyards. Je fis sonner la «halte», afin que ces pauvres
femmes eussent le temps de se mettre en sûreté. Puis, je fis sonner «en
avant» et comme j’avais remarqué qu’une femme avait abandonné sur un
rocher deux petits enfants qui la gênaient dans sa fuite précipitée,
je m’approchai de cet endroit et trouvai deux charmantes petites
fillettes, toutes nues, le cou et les cuisses ornés de colliers de
perles rouges. Elles semblaient jumelles; toutes deux étaient noires
comme des corbeaux et pouvaient avoir de 16 à 18 mois. Elles se
tenaient l’une contre l’autre en pleurant. Je descendis de cheval, pris
entre mes bras les petites qui se débattaient et leur donnai quelques
morceaux de sucre que j’avais fait prendre dans ma gibecière. Le sucre
sans doute était de leur goût, car elles se mirent à sourire au milieu
de leurs larmes.
Je les enveloppai chacune dans un foulard de couleurs variées et
éclatantes—j’en portais toujours avec moi pour les distribuer en
cadeaux—et les ayant replacées toutes consolées sur le rocher, je
m’éloignai; je regardais longtemps en arrière, et vis à la fin de très
loin une forme humaine descendre la montagne et accourir vers les
fillettes. C’était sans doute la mère, qui retrouvait avec joie ses
enfants!
Arrivé à Mortal, après une marche de trois jours, je laissai les
troupes de Fascher regagner leur garnison, tandis que je me dirigeai
moi-même vers Dara.
Toutefois avant de partir, je fis rassembler les prisonnières de
mes hommes et leur rendis la liberté. Quant aux soldats, je leur
fis expliquer par un interprète que les maris de ces femmes devant
fatalement un jour ou l’autre faire leur soumission au Gouvernement,
nous devions aide et protection à leurs femmes et à leurs enfants. Les
captives me remercièrent et retournèrent bien vite à leur maison.
Le lendemain, à midi, comme nous prenions un instant de repos, mes
soldats m’amenèrent quelques individus de la tribu des Beni Mansour.
Ces gens m’informèrent que le sultan Haroun avait attaqué Dara, et que,
repoussé, il s’était retiré sur Manoashi, éloigné d’une petite journée
de marche de l’endroit où nous étions arrêtés et qu’il avait pillé le
village.
Haroun avait également attaqué, pillé, puis brûlé le village de Tauera,
qui appartenait au sheikh Meki el Mansour, et situé environ à six
lieues. Il devait pour le moment occuper les alentours de ce village.
Le sheikh lui-même, que je connaissais bien, n’avait échappé à la mort
qu’à grand’peine.
J’ordonnai à ces gens de m’amener le sheikh Meki el Mansour et marchai
sur Manoaschi.
Le soleil allait se coucher. Je fis sonner la halte et prescrivis aux
hommes de se reposer, quand Meki se présenta à moi. Il était dans un
fort piteux état et m’affirma qu’il ne lui restait pour tout bien que
les habits qu’il avait sur le corps; et encore avaient-ils été déchirés
en maint endroit par les épines et les ronces.
Je le priai de me raconter brièvement ce qui s’était passé.
Le sultan Haroun, me dit le sheikh, avait quitté Niurnja avec toutes
ses forces, et était descendu dans la plaine, sur Abou Haraz, après
une escarmouche avec la garnison de Kolkol. Celle-ci s’était retirée
à Kabkabia, sans avoir éprouvé de pertes sérieuses. Je comprenais
maintenant pourquoi nous l’avions attendue vainement à Niurnja. Le
sultan s’était ensuite dirigé par la route de Dar Beni Halba et de
Gebel Tadja directement sur Dara, où l’on ne fut informé de sa marche
que quelques heures avant son arrivée.
Dans une attaque qu’il fit pendant la nuit, il fut, il est vrai,
repoussé par la garnison de Dara; mais plusieurs des habitants de
la ville furent tués, et parmi eux, Chater, un frère du vizir Ahmed
Schetta. Beaucoup de femmes en outre furent faites prisonnières.
Le lendemain, Haroun marcha sur Manoashi qu’il détruisit presque
entièrement. Les habitants eurent à peine le temps de prendre la fuite.
De là, le sultan envoya un détachement sur le village de Tauera,
qu’il livra aux flammes. Les femmes, arrêtées dans leur fuite, furent
gardées comme prisonnières. Le sheikh Meki lui-même, qui me narrait ces
évènements, fut blessé légèrement à la cuisse.
S’étant tenu caché dans les fourrés, il ne dut qu’à sa bonne étoile de
s’en tirer vivant. Haroun devait se trouver à environ quatre milles
au sud-ouest de notre position. Mais Ahmed Chadvin et Gebr Allah, qui
n’avaient pas pu l’attaquer, avec leurs forces insignifiantes lors
de son passage à Dar Beni Halba, le suivaient à distance avec leurs
troupes, afin de pouvoir au moins faire parvenir à Dara et à Fascher
des nouvelles des mouvements de l’ennemi.
Je leur envoyai aussitôt l’ordre de me rejoindre pendant la nuit même
et invitai Meki à faire partir ses gens en éclaireurs, afin de savoir
exactement l’endroit où campait Haroun.
Au lever du soleil, Ahmed Chadvin et Gebr Allah Agha arrivèrent avec
100 et quelques Basingers. Presque en même temps, on m’annonça que
Haroun était déjà parti avec ses troupes et qu’il avait complètement
abandonné son campement. Une femme de la tribu de Meki el Mansour, qui
avait suivi les éclaireurs, nous raconta que le sultan Haroun, avant de
partir, avait fait venir toutes les prisonnières.