Dara, la capitale du Darfour méridional, est construite au milieu

d’une grande plaine dont le sol est composé en partie de sable et en

partie d’argile; le fort lui-même se trouvant sur le sommet d’une

colline sablonneuse et basse, à l’endroit même où Zobeïr Pacha s’était

retranché lorsqu’il avait envahi la contrée. Le fort est entouré d’une

muraille longue d’environ 500 mètres et large d’environ 300, avec des

tours à chaque angle et bordé d’un large fossé profond de 6 mètres.

Les troupes étaient cantonnées dans des huttes construites dans ce

rectangle; au centre se trouvaient les bâtiments du gouvernement,

comprenant la maison du gouverneur, divers bureaux, les cours de

justice (la mahkama), justice religieuse exercée par le cadi, la

temporelle, (meglis mahalli), par le président Serr et Toudjar, chef

des marchands, de même que les magasins d’armes et de grains que Gordon

avait relevés. Près de la porte du sud se trouvaient les maisons de

Zogal bey, du cadi et du commandant, construites en briques cuites et

entourées de murs.

La ville de Dara, composée presque toute entière de huttes de paille

et d’argile, se trouve à quelques centaines de mètres à l’est du fort,

tandis qu’à 1000 mètres à l’ouest est situé le village de Gos en Naam;

700 mètres plus loin se trouve le hameau de Khoumi.

En y comprenant la garnison, la population de Dara comptait de 7 à 8000

habitants, dont la plupart appartenaient aux tribus locales; mais il y

avait aussi un nombre considérable de marchands du Nil.

Nous étions au mois du Ramadan, époque du grand jeûne mahométan; on

nous prépara un repas composé de viande, de pain, de dattes et de

limonade; les fonctionnaires, ne pouvant assister au repas à cause du

jeûne prescrit, se firent excuser. J’en fus très heureux, car nous

étions extrèmement fatigués.

Le soir, un coup de canon nous annonça que le soleil avait disparu de

l’horizon et qu’un jour de jeûne était encore écoulé. On prépara à la

hâte le repas du soir. Zogal bey, Hasan effendi Rifki, le cadi el

Bechir et le Serr et Toudjar Mohammed Ahmed vinrent prendre avec nous

le repas appelé _futur_ (le premier repas après le jeûne). Un grand

nombre de serviteurs apportèrent du mouton rôti, du poulet, des vases

de lait et des plats de riz inondés de beurre et de miel; il y avait

encore des cruches d’asida et différents mets consistant en un mélange

de pâtes de duchn et de morceaux de viande.

En quelques minutes, le plancher de la maison fut couvert d’un sable

très fin; par dessus, on étendit des nattes de palmier et des tapis

sur lesquels les plats furent déposés. Zogal bey procéda lui-même à la

distribution des mets, servant ceux qui étaient venus nous saluer et

toute la domesticité, réservant toutefois les meilleurs morceaux pour

les hôtes les plus importants.

Nous prîmes place et attaquâmes vigoureusement le mouton rôti. Il

n’y avait naturellement pas trace de couteaux ni de fourchettes.

Tout-à-coup, nous entendîmes les domestiques se disputer au dehors

avec deux hommes qui voulaient pénétrer auprès de nous, sous prétexte

de communications très importantes à nous faire. Je priai Zogal bey de

s’informer de la cause de ce bruit. Il lécha ses doigts ruisselants de

graisse de mouton, sortit et revint quelques minutes après, porteur

d’une lettre. Cette missive venait d’Ahmed Chadoin et de Gebr Allah,

les commandants de Bir Gaoui, petite station militaire située à trois

journées de marche au sud-ouest de Dara. D’après la lettre, les deux

chefs déclaraient avoir reçu de source très sérieuse, l’avis d’une

attaque projetée contre eux par le sultan Haroun. Leurs forces étant

insignifiantes, ils demandaient qu’on leur envoyât des renforts de Dara

ou bien qu’on leur permit d’abandonner momentanément la station. Ils

ajoutaient que, s’ils se trouvaient contraints de battre en retraite,

les villages du district seraient infailliblement pillés, sans aucun

doute.

Il n’y avait pas une minute à perdre. Je donnai l’ordre à Hasan effendi

de se tenir prêt avec deux cents hommes d’infanterie régulière et deux

cents cavaliers irréguliers et puis de m’accompagner à Bir Gaoui.

Zogal, Hasan et les autres cherchèrent à me détourner de mon projet

d’aller moi-même à Bir Gaoui, car après mon si long voyage, je devais

avoir grand besoin de repos. Je leur fis comprendre que je n’avais

été envoyé au Darfour que pour combattre le sultan Haroun et que, si

je voulais me conformer aux ordres de Gordon Pacha, je ne devais pas

laisser échapper l’occasion qui se présentait. Voyant bien qu’ils

ne pouvaient m’empêcher de partir, ils se décidèrent à faire les

préparatifs du départ; peut-être d’ailleurs étaient-ils intérieurement

très satisfaits de me voir prendre en personne le commandement et la

responsabilité de cette expédition.

Le cheval bai dont Gordon m’avait fait présent, était épuisé par le

long voyage que nous venions de faire. Je demandai donc si quelqu’un

avait un cheval à me prêter ou à me vendre.

Zogal possédait depuis quelques jours un étalon blanc de Syrie.

Il l’envoya chercher: c’était un cheval de campagne, fort, bien

découplé; ayant appartenu à un officier, il était rompu à la fatigue

et habitué au tumulte des combats. Zogal bey voyant que l’animal me

plaisait beaucoup, me pria de l’accepter comme Dhijafa (en témoignage

d’hospitalité); je lui déclarai que, comme il était mon subordonné, je

ne pouvais accepter son présent. Dans la conversation que nous avions

eue, j’avais dit que mon cheval m’avait été donné par Gordon; Zogal

ne voyait aucune différence entre les deux cas. Cependant je lui fis

comprendre qu’il était permis d’accepter un présent d’un supérieur,

surtout un témoignage d’amitié, mais non d’un subalterne.

Il finit par accepter 180 écus,[5] non sans avoir vivement protesté.

Un peu après midi, tout était prêt. Je pris congé du Dr. Zurbuchen,

avec l’espoir de le revoir dans quatre ou cinq jours; et je partis

pour le sud-ouest. Jeune et vaillant, je me réjouissais à l’idée d’une

rencontre avec le sultan Haroun. Les difficultés m’importaient peu,

et je ne demandais que l’occasion de montrer à mes hommes sinon mes

capacités, du moins ma bonne volonté.

Après le coucher du soleil, je fis ranger mes hommes en bataille.

Tous, même les officiers, étaient Soudanais; les cavaliers seuls

étaient Turcs, Égyptiens, etc... Ils me connaissaient à peine; aussi

profitai-je de l’occasion pour leur dire quelques paroles, les

encourager à supporter courageusement les fatigues d’une marche forcée,

me déclarant prêt à partager avec eux la bonne et la mauvaise fortune.

Ces simples mots, je le constatai avec joie, produisirent sur eux une

excellente impression. Selon la coutume soudanaise, ils brandirent

leurs armes au-dessus de leurs têtes et me promirent de sacrifier,

s’il le fallait, leurs vies, pour assurer la victoire.

Vers midi, nous fîmes halte près d’un village.

Mes gens étaient bien montés en armes et en munitions; chacun possédait

même comme outre une peau de gazelle ou de chevreau, mais ils n’avaient

presque pas de provisions. A mes observations, il avait été répondu

qu’il était inutile de se charger de vivres et que, partout au Darfour,

on trouverait quelque chose à manger.

Je fis appeler le sheikh du village et le priai de nous envoyer une

provision de «duchn». Cette graine s’amollit dans l’eau et on la mange

mélangée avec le fruit du tamarinier. L’eau elle-même conserve un goût

très agréable, doux et acide et désaltère à souhait.

Cet aliment est considéré par les Européens comme indigeste, mais il

est en réalité très nourrissant. Je m’y étais habitué progressivement;

cependant, quand j’étais même légèrement indisposé, il m’occasionnait

toujours quelque malaise, dû à la difficulté que j’avais à le digérer.

Le sheikh nous apporta ce que nous demandions et un vase d’«asida».

Les hommes prirent leur repas et j’invitai à ma table les officiers

qui préféraient de beaucoup mes conserves d’Europe à l’«asida» et au

«duchn». Je fit donner au sheikh par mon secrétaire un reçu du blé

qu’il nous avait fourni, afin qu’il en fut tenu compte plus tard au

moment du payement des impôts. Le sheikh, très étonné, ne voulait

pas accepter de reçu, prétendant qu’il était de son devoir de nous

remettre le «duchn» et que du reste, l’hospitalité l’exigeait ainsi.

Je lui fis entendre que j’etais convaincu du caractère hospitalier des

habitants du Darfour, mais qu’il n’était plus juste d’y avoir recours

alors qu’il s’agissait de nourrir quelques centaines d’hommes et qu’il

devait donc accepter le reçu. Il y consentit à la fin et me déclara que

les habitants étaient tous disposés à faire tout ce qui leur serait

possible pour approvisionner les troupes si l’on voulait agir d’après

ces principes. Malheureusement, ajouta-t-il, les soldats avaient

l’habitude, à leur arrivée dans un village, de s’approprier tout ce

dont ils ont besoin et naturellement, les habitants inquiets pour leur

approvisionnement personnel, cherchaient à cacher toutes les provisions

du mieux qu’ils peuvent. Je remerciai le sheikh de son renseignement

et lui promis de faire mon possible pour éviter de pareils faits à

l’avenir.

Après trois heures de halte, nous reprîmes notre route accompagnés de

la bénédiction du brave homme et de ses gens. Le chemin traversait

des terrains couverts d’épaisses forêts, entrecoupées de marécages et

d’étangs formés par les pluies. De loin en loin, entre les arbres,

nous apercevions un village. Après une marche forcée de quatre heures,

nous fîmes halte au milieu d’une plaine où poussaient quelques arbres

clairsemés. De là, je dépêchai deux cavaliers à Bir Gaoui pour annoncer

notre arrivée. Pendant cinq heures, nous goutâmes un doux repos sous

les figuiers sauvages et les tamariniers; enfin nous nous remîmes

en route et marchâmes jusqu’au lendemain midi, ne nous arrêtant que

rarement. Ayant dû, une ou deux fois, refaire nos provisions de blé,

je me heurtai chaque fois à la difficulté de faire accepter un reçu

par le sheikh. Grâce à la rapidité de notre marche, nous comptions

atteindre Bir Gaoui avant la nuit. Sur notre route se trouvait un

endroit où croissaient en abondance des palmiers _deleb_ (Borassus

flabelliformis); nous le contournâmes pour ne pas être blessés par les

fruits qui pouvaient tomber de ces arbres. Un seul de ces fruits pèse

environ deux à trois livres. Malheur à l’étranger qui, sans le savoir,

passe la nuit dans un de ces buissons de palmiers. Les indigènes,

eux mêmes, sont très prudents et empêchent les ignorants de camper

en un tel lieu pendant la saison où les fruits mûrissent. Au coucher

du soleil, nous arrivâmes à Bir Gaoui. Ce poste était entouré d’une

zeriba rectangulaire, dont les côtés mesurent 180 mètres de long et

forment une haie continue de bois épineux, haute de deux mètres et

d’une épaisseur de trois mètres environ. A l’intérieur, s’èlevaient les

remparts, d’où les soldats pouvaient tirer au loin par dessus la haie.

En dehors de la haie était creusé un fossé large et profond d’environ

trois mètres.

La garnison forte de 120 fusiliers irréguliers était sortie avec les

officiers pour me rendre les honneurs.

Je fis arrêter mes hommes et m’avançai pour rendre le salut. Une

musique très peu agréable à l’oreille se fit entendre; on battait de la

«Nahas»[6] et de la «Nugara», on sonnait de «l’Umbaia», on agitait des

calebasses remplies de pierre! Le tout faisait un bruit d’enfer bien

suffisant pour une garnison, non de 120 hommes, mais de mille.

Après l’inspection, je saluai Ahmed Chad vin, Gebr Allah et toute la

garnison. Certains hommes se firent un plaisir de tirer quelques

salves. Ma petite troupe défila alors sur deux rangs et entra, sur

mon commandement, dans la zeriba. L’intérieur de celle-ci était

rempli de huttes de paille; celles des officiers étaient entourées de

hautes murailles en paille. La place était suffisante et ma résidence

particulière fut installée dans une autre hutte de paille, à un endroit

demeuré libre.

Le poste de Bir Gaoui avait été établi pour protéger les villages

environnants. Mais la garnison ne pouvait suffire pour repousser une

attaque, et l’utilité du poste était sujette à question.

En descendant de cheval, je me couchai sur un angareb (bois de lit

arabe, bas, garni de lanières de cuir), et envoyai chercher Ahmed Chad

vin et Gebr Allah pour demander quelques renseignements sur les actes

du sultan Haroun. Ahmed Chad vin arriva, appuyé sur des béquilles. Il

appartenait à la tribu des Fung; ses ancêtres qui avaient été faits

prisonniers par les For, lors de la conquête du Kordofan par ces

derniers, avaient été emmenés en captivité dans la contrée.

Il remplissait les fonctions de Hakim Ghot (sorte de préfet) et

répondait de la sécurité du pays.

Je lui demandai pourquoi il était boiteux; il me répondit qu’il avait

été quelques années auparavant blessé au genou par une balle; depuis ce

temps là, ajouta-t-il, j’ai toujours sous la main un cheval tout sellé.

Dans la zeriba, cela va encore; mais, quand on voyage par ces temps de

trouble, on peut être attaqué à chaque instant; aussi, même quand je

dors, mon cheval est-il toujours près de moi, la bride passée dans mon

bras. Celui qui jouit de deux bonnes jambes, peut aisément prendre la

fuite: avec ma jambe raidie je ne saurais courir; j’ai dû m’exercer à

monter rapidement à cheval avec une seule jambe.

Je lui demandai des nouvelles du sultan Haroun. Il me répondit que Gebr

Allah Agha avait envoyé des espions; ceux-ci étaient de retour depuis

quelques heures et racontaient qu’Haroun avait rassemblé ses hommes,

mais n’avait pas encore quitté ses montagnes.

Je considérai avec grand intérêt Gebr Allah. C’était un noir grand et

bien proportionné, de la tribu des For. Il pouvait avoir 40 ans; son

visage réflétait quelque noblesse; chose rare, il avait un nez aquilin

d’une forme parfaite, une petite bouche, le visage entouré d’une barbe

naissante. Et cependant ce fourbe avait trahi son beau-père, le sultan

Bosch qui lui avait donné pour femme, la plus belle de ses filles.

Comment avoir confiance en un tel homme?

Il avait sans doute d’excellentes raisons pour rester fidèle au

gouvernement; sachant fort bien, qu’une fois entre les mains d’Haroun,

celui-ci vengerait la mort de son père et de son oncle. Son ambition

était d’obtenir le titre de bey, comme Zogal, avec lequel il était en

mauvais termes.

Mon voyage et surtout la marche des deux derniers jours me forcèrent à

prendre du repos. Je ne pus m’endormir. A un mal de tête accompagné de

fièvre se joignait encore une musique infernale qu’on tenait à ne point

faire cesser, en l’honneur de mon arrivée.

Le lendemain matin, j’étais brisé et souffrais d’un violent mal de

tête, quand Ahmed qui était venu s’informer de ma santé, s’écria

presque joyeusement: «Ce n’est rien; j’ai un de mes hommes qui

dissipera, comme par enchantement, votre mal de tête. Il en sait plus

long que le docteur de Dara».

En réalité, il n’y avait pas de docteur à Dara, mais un pharmacien

auquel les malades avaient donné le titre de médecin.

«Fort bien, lui dis-je, mais comment s’y prendra-t-il pour me guérir?»

«Très simplement; il posera ses mains sur ta tête et prononcera

quelques paroles; aussitôt tu seras non seulement guéri, mais encore

mieux portant qu’auparavant».

J’acceptai son offre. Chad vin me présenta l’homme. Il était grand,

brun; sa barbe était toute blanche; il paraissait appartenir à la

tribu des Bornou. Il posa sa main sur ma tête, le pouce sur une tempe,

l’index sur l’autre, murmura de longues phrases incompréhensibles

et..... pour finir me cracha légèrement à la figure. Brusquement je me

levai et lui portai un coup qui le fit tomber à la renverse. Ahmed qui

était là, appuyé sur ses béquilles, essaya de me calmer; il m’assura

que ce traitement, souvent éprouvé, était efficace.

Ce fameux docteur se mit à distance respectueuse et me dit: «Les maux

de tête sont un des jeux du diable; je le chasse en prononçant des

versets du Saint Coran et des sentences des Saints; en crachant sur lui

je l’expulse lui et sa diablerie.»

Je me mis à rire de bon cœur à l’idée que cet homme me croyait possédé

du démon—un très petit diable sans doute—et qu’il voulait m’exorciser!

Je trouvai une seconde expérience inutile; je dispensai le docteur de

toute consultation ultérieure et lui remis, à titre de dédommagement

pour le coup qu’il avait reçu, un écu. Il partit non sans avoir appelé

sur moi la bénédiction du ciel.

Nous attendîmes, mais en vain, pendant toute la journée, des

renseignements sur les opérations de Haroun. Ne sachant à quoi nous en

tenir, je consignai mes hommes à la zeriba et les engageai à se coucher

de bonne heure.

A peine étais-je endormi, que mon domestique m’éveilla, m’annonçant

qu’Ahmed et Gebr Allah désiraient me parler. Je les fis entrer aussitôt

pensant qu’ils m’apportaient des nouvelles de Haroun. Mais non; ils

venaient simplement pour me dire que, selon la coutume du pays, chacun

d’eux me faisait présent d’un excellent cheval de race indigène,

présent d’autant plus de circonstance que je n’en possédais qu’un

seul. Je leur fis la même réponse qu’à Zogal bey: «J’étais persuadé,

ajoutai-je, que nous resterions toujours amis, même sans échanger

de cadeaux, pourvu qu’ils remplissent fidèlement leurs devoirs.»

Quoiqu’ils parussent affligés de ce refus, je suis convaincu qu’ils en

étaient au fond tout à fait enchantés.

Gebr Allah revint toutefois quelques minutes après me demander une

seconde audience. Il me réitéra ses regrets de ce que je n’avais point

accepté son cheval, puis m’offrit une de ses esclaves. Il se permettait

cette offre puisqu’il me savait indisposé et voyageant seul! Il ajouta

même qu’elle préparait à souhait les mets du pays, savait tenir une

maison et avait quelque connaissance de la médecine.

Gebr Allah dut se retirer après avoir essuyé un second refus.

Je ne pus m’empêcher d’établir une certaine comparaison entre

l’habileté de cette esclave en matière médicale et mon docteur de la

matinée. Leur science devait nécessairement procéder du même principe.

Le lendemain matin, je me sentais mieux et quand je parlai de cette

amélioration à Ahmed, il me répondit aussitôt: «Eh, naturellement! je

le savais bien que tu te porterais à merveille; Isa (c’était le nom de

mon docteur) n’a jamais touché quelqu’un sans lui venir en aide.»

Un jour se passa encore sans nouvelles d’Haroun. J’allai avec Ahmed

Chadvin et Gebr Allah au marché, distant de la zeriba d’environ 100

pas. Le marché est surtout utile aux habitants des villages voisins qui

y trouvent tout ce dont ils ont besoin. On y rencontre aussi parfois

les Arabes Beni-Halba, qui habitent cette partie du pays.

Les femmes, assises par terre, y vendent des nattes en feuilles de

palmier et d’autres ouvrages de vannerie, des morceaux de viande de

girafe, d’antilope et de vache séchés à l’air, du sel, du poivre

rouge du Soudan et des légumes indigènes séchés qui entrent dans la

préparation de différentes sauces et qu’on mange en buvant de l’asida.

Les hommes vendaient des cotonnades indigènes (Takaki), du fil, du

natron, des bâtons de soufre que les Arabes mélangent avec de la

graisse pour se frotter la tête. En face, d’autres femmes offrent du

merisa dans de grands récipients en terre cuite, ayant la forme de

coupes. Çà et là, on rencontre un mouton ou une chèvre qui attendent

leur nouveau propriétaire. J’achetai quelques nattes de palmier.

Le lendemain à midi, un messager de Gebr Allah nous informa qu’Haroun

continuait à rassembler des hommes, mais n’avait pas encore quitté la

montagne. Le quatrième jour de notre arrivée à Bir Gaoui, un second

messager vint nous raconter que le sultan Haroun avait appris des

indigènes que j’avais quitté Dara avec l’intention de le combattre.

Aussi avait-il donné l’ordre à ses gens de se disperser dans les

montagnes de Marrah. Fort désappointé de l’échec de mes desseins, je

m’en retournai découragé à Dara; auparavant toutefois je visitai la

source d’eau sulfureuse, qui en est éloignée de deux heures. Cette

source a donné le nom à la contrée de Bir Gaoui, qui signifie le puits

brûlant ou à odeur forte. Elle jaillit dans une dépression de terrains

sablonneux; les habitants, qui lui ont creusé un lit, utilisent cette

eau pour les maladies du sang et des articulations.

Après une absence de neuf jours, j’arrivai de nouveau à Dara. Le Dr.

Zurbuchen était parti et avait laissé pour moi une lettre dans laquelle

il m’exprimait tous ses souhaits pour la réussite de mon entreprise.

Mon pauvre secrétaire arabe, Abd es Sejjid effendi, qui m’avait

accompagné jusque là dans mes voyages comme inspecteur des finances et

que j’avais laissé malade de la fièvre, aux soins du Dr. Zurbuchen,

était devenu fou. Comme je lui rendais visite, il sauta à bas de son

lit et voulut m’embrasser en pleurant.

«Dieu soit loué de ce que je te revois, me cria-t-il, le sultan Haroun

ne pouvait te faire aucun mal, mais Zogal bey est un traître, garde-toi

de lui; j’ai donné l’ordre de chauffer la locomotive; elle t’emportera

en Europe, où tu reverras tes frères et tes sœurs. Je t’accompagnerai;

mais tenons-nous en garde contre Zogal bey, cet homme est un coquin!»

Je calmai le pauvre vieux et le priai d’attendre que la locomotive fût

chauffée et le signal du départ donné. Je le recommandai aux soins

particuliers de son gardien. Deux jours après le pauvre diable mourut

d’un coup de sang.

Je m’occupai ensuite de l’administration de la province de Dara, qui,

outre les districts qui en dépendent, était divisée en cinq cercles, ou

_gismes_, savoir:

1. Le _gisme_ de Dara.

2. » » » Taouescha.

3. » » » Kerchou.

4. » » » Giga.

5. » » » Sirga et Arebo.

Chacun de ces cercles avait une certaine somme d’impôt à payer, mais

était en définitive abandonné à l’arbitraire des fonctionnaires.

La perception des impôts est très difficile chez les Arabes nomades,

parce qu’ils n’ont aucune demeure fixe et que leur fortune, consistant

principalement en bestiaux, ne peut être connue que d’une manière

approximative. La coutume était d’imposer pour une somme fixe toute

la tribu; cette somme était ensuite répartie par le sheikh principal

dans un conseil des chefs des différentes sous-tribus, et chacune de

celles-ci était imposée suivant ses moyens.

Je fis dresser pour chacun de ces cinq cercles une liste des villages

qui en dépendaient et pour chaque village un état des personnes y

résidant et se livrant à l’agriculture et au commerce. Je pus,

de cette façon, avoir au moins une connaissance approximative du

nombre des personnes soumises à l’impôt. Je voulais examiner ensuite

par moi-même, en faisant quelques voyages d’inspection, la qualité

du sol et la valeur de ses produits, afin d’avoir une base pour

l’établissement des impôts; je comptais aussi m’informer dans ces

voyages de la situation de fortune des tribus nomades d’Arabes.

C’est alors que je reçus du Bahr-el-Ghazal une lettre de Gessi Pacha

dans laquelle il m’annonçait que les missionnaires, le Dr. R. Felkin

et le Rév. Wilson, de la mission protestante anglaise de l’Afrique

Centrale, se trouvaient en ce moment chez lui. Ils venaient de

l’Ouganda et désiraient se rendre à Khartoum par la route de Dara.

Ils étaient accompagnés de personnages envoyés par le roi Mtésa à Sa

Majesté la reine d’Angleterre. Gessi me priait de les faire protéger

pendant leur voyage et m’annonçait qu’ils devaient partir un jour après

sa lettre. Je pouvais donc les attendre à tout instant. J’expédiai

aussitôt des messagers au sheikh principal de Kallaka, lui recommandant

de mettre à la disposition des voyageurs les vivres nécessaires et de

les conduire à Dara avec une escorte sûre.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 6 / 25 段