devenaient trop puissants et l’Egypte était trop avide de conquêtes.
Mon maître était un homme sage et le Seigneur qui lui avait enlevé la
vue avait rendu son intelligence plus pénétrante.
Zobeïr commença aussitôt les opérations. Il quitta sa forteresse de Dem
Zobeïr et marcha contre Shakka avec des forces considérables.
Arrivé à la frontière sud du Darfour, les principaux chefs des Risegat,
tels que Madibbo, Aagil woled el Djangaui et plusieurs autres, se
joignirent à lui et lui servirent de guides et d’espions contre leurs
propres compatriotes.
Quoique son armée eût beaucoup à souffrir de la faim et de la maladie,
quoique les Arabes l’attaquassent à maintes reprises, attaques qu’il
repoussa toujours malgré de fortes pertes, il atteignit Abou Segan,
le point central de la région de Shakka. Là, il apprit que le Sultan
Ibrahim Koïko avait envoyé contre lui son vizir Ahmed Schetta qui
était en même temps son beau-père, avec une forte troupe. Celui-ci
vivait en mésintelligence avec son beau-fils depuis l’avènement de
ce dernier au trône et avait pris à contre-cœur le commandement de
l’expédition contre Zobeïr. Il disait à ses amis qu’il ne recherchait
pas la victoire, mais qu’il préférait une mort héroïque sur le champ
de bataille à la vie qu’il devait mener dans les circonstances
actuelles. Pendant ce temps, Zobeïr fortifiait ses positions à Shakka
et achevait ses préparatifs de combat. Il reçut des Risegat ce message
caractéristique: «L’armée du Sultan du Darfour avance; tu es notre
ennemi comme lui-même; aussi resterons-nous neutres pendant le combat.
Si tu es vaincu, nous te couperons la retraite et anéantirons ton
armée, jusqu’au dernier homme; si tu es victorieux, montés sur nos
courriers rapides, nous poursuivrons les fuyards et partagerons avec
toi le butin».
Dès l’aube, les postes avancés de Zobeïr signalèrent la marche en avant
de l’armée du Darfour. A sa tête marchait son chef, le vizir Ahmed
Schetta, qui semblait vouloir chercher la mort. Il avait endossé un
superbe uniforme, cotte de mailles et casque d’or. On le remarquait
de loin, monté sur son cheval caparaçonné d’or et d’argent, en avant
des premières lignes de bataille. A peine était-il engagé que son
cheval fut tué sous lui; trop fier pour se retirer, il s’élança sur
une autre monture, mais à peine était-il en selle qu’il tomba frappé
de plusieurs balles. Avec lui tombèrent aussi un grand nombre de ses
parents et de ses compagnons fidèles, Melik Saad en Nur, Melik en Nahas
(l’instructeur en chef des tambours de guerre impériaux) qui avait été
envoyé comme commandant en second.
Privées de leurs chefs, les troupes battirent en retraite. Zobeïr
saisit l’occasion pour diriger une contre-attaque, prit l’ennemi de
flanc et, après un court engagement, le mit en fuite.
Aussitôt les Risegat, cachés derrière des arbres, tombent sur les
fuyards, les massacrent, enlèvent un butin immense et se joignent aux
vainqueurs, sachant bien le bénéfice qu’ils devaient retirer de cette
trahison.
Un bien petit nombre des soldats du Darfour échappèrent au massacre et
purent atteindre Dara, où la lugubre nouvelle fut accueillie par des
plaintes et des lamentations.
Zobeïr fit porter la nouvelle de sa victoire à El Obeïd et à Khartoum
par des messagers spéciaux. Il reçut, comme cela s’était fait
autrefois à l’occasion d’un succès, un renfort d’hommes et de canons.
Lorsque ceux-ci furent arrivés, Zobeïr marcha sur Dara, pendant que le
gouverneur général (Hokumdar) quittait El Obeïd pour se rendre à Omm
Shanger avec 3000 hommes environ d’infanterie régulière et de cavalerie
irrégulière.
A part une attaque insignifiante qu’il repoussa victorieusement, Zobeïr
arriva à Dara d’un trait. Il trouva la ville presque déserte, y prit
position, éleva une fortification sur une colline de sable et attendit
l’attaque des fils du sultan Ibrahim, dont les troupes approchaient.
Ces princes se contentèrent de pousser une reconnaissance et
retournèrent à Fascher, auprès de leur père, sans avoir livré bataille.
Ils l’engagèrent à marcher lui-même à la rencontre de l’ennemi. Ibrahim
rassembla donc toutes ses forces; mais, bien que le nombre en fut
considérable, il ne s’y trouva que bien peu d’hommes prêts à mourir
pour leur roi.
Ibrahim voulant tout d’abord se renseigner sur la position de Zobeïr,
s’avança accompagné d’une partie seulement de son armée, dispersée sur
un large front. Il fut reçu par une grêle de balles; et quelques hommes
de sa troupe furent tués. Ibrahim fut contraint de battre en retraite,
mais son arrière-garde croyant à un échec s’écria: «’âbû, ’âbû,»
(c’est-à-dire, vous vous êtes couverts de honte), et la clameur était
si forte que le sultan l’entendit. Plein d’indignation et de colère, il
donna, sans y refléchir, l’ordre à ceux qui se trouvaient près de lui
de tirer sur ses propres troupes. Quelques-uns furent tués, d’autres
blessés, le reste partit à la débandade; quant à ceux qui étaient
restés aux abords du camp ils profitèrent de l’occasion pour s’enfuir
et retourner chez eux.
L’ordre inconsidéré du sultan Ibrahim devait avoir de cruelles
conséquences: il fut cause, en effet, de la dispersion de son armée et
lui coûta ses domaines et la vie.
Néanmoins il fit lever le camp afin d’attirer Zobeïr hors de ses
retranchements et, comme il le disait à ses chefs, le vaincre dans un
combat en rase campagne. Mais ses hommes avaient perdu toute confiance
en lui et les déserteurs devenaient si nombreux qu’à son arrivée à
Manoaschi—après une journée de marche—il ne lui restait plus de
l’armée colossale qu’il conduisait que quelques troupes insignifiantes.
Zobeïr admirablement renseigné par ses espions sur tout ce qui se
passait dans l’armée du sultan, le poursuivit à Manoaschi, avec toutes
les forces dont il disposait. Le lendemain à l’aube, il était devant
la ville, ses troupes rangées en ordre de bataille. Son arrivée fut le
signal d’une fuite générale.
Ibrahim sentant que tout était perdu, résolut de mourir glorieusement.
Il endossa sa cotte de mailles lamée d’or et se couvrit de son casque.
Puis, accompagné de son fils, du cadi et de quelques serviteurs
demeurés fidèles, tous montés sur des chevaux richement caparaçonnés,
il s’élança sur l’ennemi, l’épée au clair. Il franchit le premier
rang des Basinger; trop fier pour frapper les esclaves, il s’écria:
«Fen sidkum Zobeïr?» (Où est Zobeïr, votre maître?) et s’élança vers
l’endroit où Zobeïr, vêtu comme ses gens, pointait un canon contre
les assaillants; mais il avait à peine fait quelques pas que lui et sa
poignée d’hommes tombaient, criblés de balles.
Ainsi périt le dernier roi du Darfour et avec lui s’éteignit la
dynastie qui avait sans interruption gouverné cette vaste contrée et
ses millions d’habitants pendant des siècles.
Zobeïr fit rendre les plus grands honneurs au sultan défunt. Les
«Fukahâ» de Manoaschi furent envoyés pour laver le corps conformément
aux rites religieux; et, enveloppé dans un riche drap mortuaire, il fut
enterré en grande pompe dans la mosquée de la ville.
Le vainqueur se hâta d’informer de sa victoire le gouverneur général du
Soudan qui se trouvait alors à Omm Shanger, puis craignant que le riche
butin de la province ne tombât entre les mains des infidèles, Zobeïr
marcha immédiatement sur Fascher. Là, il s’empara des trésors royaux,
des selles rehaussées d’argent et d’or, des armes, des bijoux, sans
parler des milliers de femmes esclaves qu’il partagea entre ses hommes.
Quelques jours après, Ismaïl Pacha arriva. Il était trop tard. Le
butin était déjà distribué. Zobeïr en lui offrant des cadeaux de prix,
fit tout ce qu’il put pour s’assurer son amitié. Il n’est pas douteux
toutefois, que cet épisode fut le commencement d’une mésintelligence
entre les deux hommes, mésintelligence qui, par la suite, devait se
transformer en une haine mortelle.
L’œuvre de la soumission du reste du pays commença alors. Hassab Allah,
le vieil oncle du sultan Ibrahim, avait cherché refuge à Gebel Marrah;
Ismaïl Pacha donna l’ordre à Zobeïr de marcher contre lui. Zobeïr
eut bientôt fait d’obtenir sa soumission et celle du frère du sultan
défunt, Abd er Rahman Shattut. Tous deux furent envoyés au Caire où ils
restèrent jusqu’à leur mort. Leurs familles résident encore maintenant
dans la haute Égypte et reçoivent une large pension du Gouvernement.
Nombre de leurs adhérents étaient restés à Gebel Marrah et s’étaient
groupés autour de Hassab Allah et d’Abd er Rahman. Ils choisirent comme
chefs les plus jeunes frères du sultan Husein Bosch et Sef ed Din et
résolurent de résister.
La première démarche de Bosch fut d’envoyer, comme espion au camp
de Zobeïr son beau-fils Gebr Allah, de la tribu de For. Cet homme
jouissait de l’entière confiance de son chef qui lui avait donné, en
mariage pour s’assurer sa fidélité, sa fille Umm Selma, célèbre par
sa beauté, en dépit de l’opposition de sa famille. Gebr Allah, en
arrivant au camp de Zobeïr, tomba comme une proie facile aux mains du
rusé guerrier. Zobeïr lui promit sa grâce et une haute position dans
le gouvernement. Ces promesses suffirent à Gebr Allah pour l’amener à
trahir son beau-père et à fournir les renseignements les plus précis
sur sa position et sur ses forces. De retour auprès de Bosch, il
l’engagea à rester dans la position qu’il occupait, lui donnant à
entendre que, les troupes de Zobeïr souffrant beaucoup du froid et de
la maladie, leur chef n’avait nullement l’intention de l’attaquer.
Zobeïr suivit les traces de Gebr Allah, comme il avait été convenu
au préalable entre eux; à un signal donné, le camp de Bosch fut tout
à coup enveloppé et tomba aisément aux mains de l’assaillant. Bosch
et Sef ed Din réussirent toutefois à s’échapper et à se refugier
à Kabkabia, où ils rassemblèrent de nouvelles forces. Cependant
Zobeïr se mit à leur poursuite et dans un combat acharné, les deux
malheureux chefs furent tués. Les derniers vestiges des troupes du
Darfour disparurent et le pays presque tout entier tomba aux mains du
Gouvernement égyptien.
Zobeïr fut élevé au rang de Pacha. Il retourna à Fascher, où Ismaïl
Ayoub Pacha s’occupait à mettre de l’ordre dans l’administration de la
contrée et à lever de gros impôts. Mais il ne fallut pas longtemps pour
que de sérieuses contestations s’élevassent entre ces deux hommes.
Zobeïr, le conquérant du pays, éprouvait quelque ressentiment en voyant
que le Gouvernement n’avait pas eu pleine confiance en lui; de son
côté, Ismaïl, désireux de se débarrasser de la présence de Zobeïr, lui
donna l’ordre d’aller occuper Dara et Shakka avec ses troupes. Zobeïr,
irrité, envoya de Dara par El Obeïd un message à S. A. le Khédive,
lui demandant l’autorisation d’aller au Caire. Cette permission lui
fut immédiatement accordée, ainsi qu’à tous ceux qui désiraient
l’accompagner.
Zobeïr ayant désigné pour le remplacer son jeune fils Soliman, partit
sur le champ emmenant avec lui un grand nombre d’esclaves des deux
sexes et des cadeaux de prix. Après avoir traversé Khartoum et Korosko,
il arriva au Caire où il fut cordialement reçu. Il exposa aussitôt
au Khédive ses griefs contre Ismaïl Ayoub Pacha. Ce dernier mandé à
son tour, fit plusieurs dépositions qui n’étaient pas à l’avantage de
Zobeïr, si bien que tous les deux furent gardés au Caire. Cependant,
Hasan Pacha Hilmi el Djoeser avait été désigné comme représentant du
Gouvernement au Darfour par Ismaïl Pacha Ayoub. Les habitants de la
contrée, fatigués du gouvernement arbitraire du sultan, soupiraient
après un changement. Mais ils s’aperçurent bientôt qu’ils étaient
tombés de Charybde en Scylla et auraient préféré des rois qui les
eussent châtiés, aux fonctionnaires peu scrupuleux qui affluaient dans
la contrée.
Bientôt le plus amer mécontentement se répandit dans le pays, le
Darfour se révolta et la population choisit pour sultan Haroun er
Reschid, le fils de Sef ed Din tué à la bataille de Kabkabia. On prit
secrètement la résolution de s’emparer de plusieurs places fortes
appartenant au Gouvernement et, dans un espace de temps incroyablement
court, les villes de Dara, Fascher, Kabkabia et Kolkol furent serrées
de près, alors que le pays se déclarait soumis au successeur de ses
anciens maîtres, le Sultan Haroun dont nous venons de parler.
A Fascher, le fort subit deux assauts si sérieux que le gouverneur
sentant qu’il ne pouvait plus tenir, avait déjà tout préparé pour
détruire le magasin de poudre et se faire sauter lui-même avec sa
garnison. Il réussit pourtant, après un combat désespéré, à chasser
l’ennemi de la position.
Cependant, les autorités de Khartoum envoyaient à la hâte des troupes
sous les ordres de Abd er Razzak qui reçut des renforts à El Obeïd. Il
s’avança à marche forcée sur le Darfour. A Brusch, à mi-chemin entre
Omm Shanger et Fascher, il infligea une cruelle défaite aux rebelles.
Peu de jours après, Fascher était délivré, des renforts étaient
expédiés à Dara, Kabkabia et Kolkol; et le pays rentrait sous la
domination du Gouvernement égyptien.
Après le rappel d’Ismaïl Ayoub Pacha, Gordon, nommé gouverneur général
du Soudan, jugea nécessaire de visiter le Darfour nouvellement
conquis. Et de fait, quand il arriva à Fascher, à Kabkabia et à
Kolkol, la révolte n’était encore qu’en partie réprimée. Malgré cela,
Gordon voyageait, et dans son voyage à travers le pays il se trouva
fréquemment dans des positions extrêmement dangereuses, d’où il sortit
toujours grâce à sa présence d’esprit et à son grand courage. De
Fascher, Gordon se rendit à Dara; par sa bonté, par sa sympathie, par
sa libéralité, il gagna une grande partie de la population. Avec une
poignée d’hommes et avec l’aide de quelques Arabes Risegat, il dompta
complètement la tribu des Mima, célèbres par leur vaillance, et celle
des Khauabir, et, peu à peu, grâce à ses efforts, la paix fut rétablie
dans le pays.
Le Sultan Haroun, avec quelques partisans, chercha refuge dans les
montagnes de Marrah, dont l’accès est très difficile. Hasan Pacha Hilmi
l’y poursuivit, le battit deux fois, à Mortal et à Mortafal et le força
à se retirer à Niurnja.
Gordon cherchait à gagner au Gouvernement la population du territoire
soumis et à calmer les esprits excités. Son premier acte fut de
remettre la majeure partie des impôts, qui, à cause de la guerre,
n’avaient pu être payés. Il donna les instructions les plus sévères aux
fonctionnaires afin qu’ils se comportassent avec douceur envers le
peuple, les prévenant que toute désobéissance à ses ordres serait punie
très sévèrement.
Afin d’équilibrer autant que possible les revenus et les dépenses, il
réduisit considérablement la garnison du Darfour, renvoyant à El Obeïd
et à Khartoum un grand nombre de fantassins et de cavaliers qui avaient
été expédiés pour réprimer la dernière révolte. Ces mesures d’économie,
prises évidemment dans l’intérêt de la province nouvellement conquise,
eurent par la suite un effet des plus désastreux. Gordon, il est vrai,
ne pouvait pas prévoir les événements.
Ses obligations officielles rappelant Gordon à Khartoum, il laissa
Hasan Pacha Hilmi comme gouverneur du Darfour. Celui-ci, quatre
mois avant mon arrivée, avait été remplacé par Messedaglia bey,
primitivement gouverneur de Dara pendant quelques mois.
Durant cet intervalle, le sultan Haroun s’était pour ainsi dire
«remonté» et avait établi une sorte de gouvernement indépendant à
Niurnja, ancienne capitale des princes de Tadjo. Il descendait parfois
dans la plaine, attaquait les villages qui s’étaient soumis, bien
malgré eux pourtant, au Gouvernement et regagnait ses montagnes, chargé
de butin.
* * * * *
Tel était, brièvement exposé, l’état de la province du Darfour quand,
en août 1879, me rendant à Dara, j’arrivai en qualité de moudir à
Fascher.
La garnison du pays comprenait:
A Fascher: deux bataillons d’infanterie régulière, deux batteries
d’artillerie de campagne et 250 hommes de cavalerie irrégulière (de la
tribu des Sheikieh), sous les ordres de Omer woled Dorho.
A Dara: un bataillon d’infanterie régulière, 200 Basingers
(irréguliers), une batterie de vieille artillerie de campagne et 50
hommes de cavalerie irrégulière, de différentes tribus.
A Kabkabia et à Kolkol: 6 compagnies d’infanterie régulière, 400
Basingers et 25 cavaliers irréguliers.
Après quelques jours de repos à Fascher, repos dont nous avions grand
besoin, le Dr. Zurbuchen et moi, nous continuâmes notre voyage vers
Dara. Messedaglia bey nous accompagna pendant quelques heures, nous
apprit, tout joyeux, que sa femme était sur le point d’arriver à
Khartoum et demanda un congé pour aller à sa rencontre et la ramener à
Fascher. Je lui fis observer qu’il ferait peut-être mieux d’attendre
que le sultan Haroun fut soumis. Mais Messedaglia répliqua qu’il n’y
avait absolument rien à craindre, les troupes en garnison dans la
contrée suffisant amplement à apaiser toutes les petites difficultés
locales. Nouveau dans le pays et ne le connaissant encore que fort
peu, je ne pouvais que difficilement me rendre un compte exact de
la situation et je me ralliai à l’avis de Messedaglia. Nous primes
congé de lui et de Saïd bey Djuma, le commandant de Fascher, qui nous
accompagnait également et nous dirigeâmes à marche forcée vers Dara, en
suivant la route de Kerriut, Gedid Ras-el-Fil et Sheria.
Le Dr. Zurbuchen paraissait beaucoup plus âgé que moi-même, (avec
sa longue barbe noire et ses lunettes). Je semblais peut-être même
plus jeune que je n’étais, en réalité. Ma moustache avait à peine
commencé à pousser et, somme toute, j’avais une figure enfantine; c’est
pourquoi, partout où nous allions, il était invariablement pris pour le
gouverneur et moi pour le docteur ou le pharmacien.
Comme nous approchions de la fin de notre voyage, le docteur qui
souffrait de la fièvre, dut retarder sa marche; je le devançai et
atteignis le village de Sheria (à une journée de Dara) avec les 2
domestiques de Zurbuchen, un peu avant le moment fixé. Je trouvai
les habitants qui avaient été avertis de notre arrivée, se préparant
activement pour notre réception. On nettoyait les maisons; on étendait
par terre des nattes de paille, le cadi et le sheikh du village[4]
avaient prêté leurs vieux tapis pour recouvrir la chaussée au moment
de la cérémonie. Faisant agenouiller mon chameau, je mis pied à terre
et je me présentai comme faisant partie de l’escorte du nouveau
gouverneur. Mes domestiques avaient la consigne de garder le secret.
Les villageois curieux m’assaillirent d’innombrables questions. Je
fis aux gens le portrait du nouveau moudir en donnant exactement le
signalement du Dr. Zurbuchen. «Quelle sorte d’homme est le nouveau
gouverneur?» disait l’un. «Oh, répliquai-je, je pense qu’il fera de son
mieux et je crois qu’il est porté à se montrer juste et conciliant.»
«Mais est-il brave? A t’il bon cœur?» disait un autre. C’était une
question plutôt embarrassante pour moi; aussi répliquai-je prudemment:
«Il ne paraît pas avoir peur; mais je n’ai point encore entendu dire
grand chose au sujet de son courage; ce dont je suis persuadé, c’est
qu’en cas de nécessité, on trouvera en lui un homme. Il a une apparence
virile et je crois qu’il a bon cœur; mais naturellement il lui est
impossible de satisfaire chacun.» «Ah, dit un autre, si seulement nous
avions un gouverneur comme Gordon Pacha, le pays serait certainement
tranquille. Il distribuait sans cesse des présents, jamais il ne
repoussait le pauvre et le nécessiteux. Je ne l’ai entendu qu’une fois
dire des paroles dures; c’était au temps où Soliman Zobeïr était à
Dara; Gordon s’adressant au cadi lui déclara qu’il y avait bien des
mauvaises têtes parmi les Soudanais et qu’il ne fallait pas toujours
les traiter avec douceur. «Oui,» confirma le cadi, «je l’ai entendu
parler ainsi moi même; mais ce n’est pas de nous qu’il parla, mais des
Gellaba et des marchands du Nil qui étaient impliqués, avec Zobeïr et
son fils, dans toutes sortes de trafics illicites dont ils tiraient
toujours quelque bénéfice».
«Gordon était vraiment un brave homme, dit le cheikh du village,
qui se présenta lui-même, expliquant son nom: Moslim woled Kabashi.
J’étais l’un des chefs placés sous ses ordres dans la bataille contre
les Arabes Mima & Khauabir. Ce fut une chaude journée dans la plaine
de Fafa! L’ennemi nous avait cherchés et avait déjà forcé la première
ligne de nos troupes; les javelots tombaient drus autour de Gordon;
mais il ne semblait pas y faire attention et la victoire, que nous
remportâmes, fut entièrement due à lui et ses cent hommes de réserve.
Au plus fort du combat il trouva le temps d’allumer très calme une
cigarette. Le lendemain, quand il procéda au partage du butin, personne
ne fut oublié; mais il ne garda rien pour lui-même. Il avait le cœur
très tendre pour les femmes et les enfants et ne permit jamais qu’on
se les partageât, comme c’est notre coutume dans la guerre. Il les
nourrissait, leur donnait des vêtements à ses propres frais et les
renvoyait chez eux aussitôt que la guerre était terminée. Un jour,
continua le sheikh en souriant, sans le lui faire savoir, nous mîmes
quelques femmes de côté; mais s’il nous avait découverts, nous aurions
passé un mauvais quart d’heure.
Après une courte pause, je demandai des renseignements sur les affaires
et sur les fonctionnaires que je me fis présenter; les uns étaient
dignes d’intérêt, d’autres étaient jugés plus sévèrement.
Pendant ce temps le Dr. Zurbuchen et le reste de la caravane étaient
arrivés. Aussitôt, le sheikh, le cadi et les autres dignitaires du
village formèrent un demi-cercle pour le recevoir, tandis que moi,
m’effaçant autant que possible, j’attendis le discours qu’allait
prononcer Moslim woled Kabashi à son nouveau moudir, le Dr. Zurbuchen.
Il commença par souhaiter une chaude bienvenue au nouveau gouverneur,
loua ses qualités et décrivit éloquemment la joie qu’éprouvait tout le
peuple de sa venue. Le pauvre Dr. Zurbuchen, qui comprenait très mal
l’arabe devenait de plus en plus perplexe. «En vérité, je ne suis pas
le gouverneur, s’écria-t-il, je ne suis que l’inspecteur sanitaire.
Le gouverneur doit être arrivé depuis longtemps. Peut-être a-t-il été
pris pour quelqu’un d’autre.» Je pensai alors que le moment était venu
de m’avancer, et, en riant, je remerciai les villageois de leur bonne
réception, les assurant que je ferais tout mon possible pour satisfaire
leurs désirs et que, en même temps, je comptais sur eux pour la stricte
exécution de mes ordres. Naturellement ils me firent les plus grandes
excuses de ce qu’ils ne m’avaient pas reconnu. Je les rassurai
promptement leur déclarant que mon seul désir était de rester dans les
termes les plus amicaux avec eux tous. J’exprimai l’espoir qu’il en
serait ainsi pendant longtemps. Depuis ce jour, le sheikh Moslim woled
Kabashi devint un de mes plus fidèles amis; il le fut dans les heures
de joie comme dans les heures de tristesse, et jusqu’à mon départ du
pays.
Ce petit incident ne nous empêcha pas d’avoir grand appétit et nous
fîmes honneur à un excellent mouton rôti, après quoi, nous nous remîmes
en selle. Nous passâmes la nuit sous un grand arbre à environ deux
heures de marche de Dara. Le lendemain, au lever du soleil, j’envoyai
un messager pour annoncer notre arrivée. Dès que nous approchâmes de
la forteresse, les honneurs militaires nous furent rendus. Accompagnés
par le commandant, le major Hassan effendi Rifki, Zogal bey, le
sous-gouverneur, le cadi et quelques-uns des principaux marchands,
nous nous avançâmes vers le fort dans lequel s’élèvent les bâtiments
du gouvernement. L’inspection dura environ une demi-heure, après quoi
je me retirai dans mon logis particulier où j’avais fait préparer un
appartement pour le Dr. Zurbuchen, qui devait être mon hôte pendant
quelques jours.