avait besoin et le fit soigner par ses propres médecins; Ahmed ne put
toutefois satisfaire la curiosité du roi, car lui-même savait à peine
la cause de l’inimitié de son frère.
Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres; il n’avait jamais vu
d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de ce qui s’y passait.
Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les tribus de
la plaine ou plus simplement encore se procurait tout ce qui lui était
nécessaire pour l’entretien de sa cour en s’appropriant les richesses
de ses sujets.
Ahmed lui plut; il le chargea de la direction de sa maison et fit
de lui son conseiller intime. D’après ses avis ce roi prescrivit à
tous ses chefs de faire un partage équitable des terres cultivables
et de les distribuer aux habitants à titre de propriété perpétuelle.
L’année précédente, à la saison des pluies, les habitants du Gebel
Marrah avaient ensemencé les terrains qui leur convenaient le mieux;
mais comme il n’y avait ni propriétés individuelles, ni délimitations
quelconques, chaque année, avaient lieu des combats sanglants qui
coûtaient la vie à de nombreuses personnes. Aussi fût-ce avec joie que
les montagnards saluèrent ce partage des terres, auquel ils n’avaient
jamais songé.
Ahmed, qui avait vu beaucoup de choses dans ses voyages depuis
qu’il avait quitté Tunis et qui, en sa qualité d’Arabe, était plus
intelligent que les indigènes, fit de nombreuses améliorations dans la
direction intérieure de la maison du roi.
Toute la cour, c’était l’usage, était nourrie par le roi, chacun
prenant ses repas à l’heure qui lui convenait et sans égard aucun pour
les autres commensaux. Aussi arrivait-il souvent que ceux qui étaient
présents au moment du service avaient des mets en abondance tandis que
les retardataires mouraient de faim; de là, d’interminables querelles.
Ahmed fixa les heures des repas auxquels chacun devait assister; cette
prescription ramena la paix et la concorde. Il ne tarda pas à devenir
le favori du roi Kor, qui, n’ayant pas de fils, lui donna sa fille
unique en mariage; et quand son beau-père mourut, Ahmed qui était
très-aimé de tous fut élu roi. Il y eut bien quelques mécontents, mais
Ahmed les mit promptement à la raison.
Les Tunscher établis à Wadai et dans le Bornou, apprenant qu’un des
leurs était devenu roi du Darfour, arrivèrent en foule dans ce pays et
refoulèrent peu à peu les Tadjo.
Ceux-ci vivent actuellement dans le voisinage de Dara et obéissent à
un sheikh nommé par eux. Ils possèdent, en outre, un petit domaine
indépendant dans le sud-ouest du Darfour: c’est le Dar Sula gouverné
par un roi particulier. Le souverain actuel Abu Rischa el Tadjaui est
surnommé le Buffle Jaune (Djamus el Asfar).
Ahmed el Ma’kur eut un règne long et heureux; après lui, ses
descendants lui succédèrent sur le trône. Environ un siècle plus tard,
régnait un de ses arrière-petits-fils, le roi Dali. La mère de ce
prince étant de la tribu des Kera-For, le sang de la dynastie fut donc
mêlé au sang nègre des For.
Ce roi Dali employa tous ses efforts à relever la culture du pays.
Il s’entoura de gens éclairés et adonnés à l’étude, de voyageurs
expérimentés et connaissant les mœurs et les coutumes des peuples
étrangers. Il répartit le pays en provinces et en districts; il fit
élaborer un code de loi qu’il mit en vigueur dans tout le royaume et
qu’on appela Kitab Dali (le livre de Dali). Jusqu’au milieu de ce
siècle, ses successeurs suivirent son exemple et se conformèrent à sa
méthode.
Après une longue succession d’années, Soliman Solong monta sur le
trône. Le mot Solong signifie, dans la langue des For, «Arabe».
Sa mère était une Arabe et lui-même prit aussi une Arabe pour femme.
La famille royale qui régna jusqu’en 1878, descendait directement de
Soliman Solong. Malgré sa haine pour les Arabes nomades, cette famille
est fière cependant de compter parmi ses aïeux des Arabes libres et ne
consentirait jamais à admettre que du sang nègre coule dans ses veines.
D’après la loi de Dali, le fils aîné du roi était généralement reconnu
comme l’héritier de la couronne; mais ce principe ne fut pas toujours
observé. On choisissait, il est vrai, presque toujours un des fils
du roi défunt, mais ce choix tombait invariablement sur celui que
préféraient les hauts dignitaires. L’Abou Sheikh, c’est-à-dire,
«l’eunuque en chef» de la maison royale avait ordinairement une
influence capitale dans l’élection du nouveau roi. Tous les princes
qui faisaient usage du Merisa (bière du pays) ou d’autres boissons
spiritueuses étaient exclus de la succession.
Soliman Solong eût pour successeur son fils Musa. Ahmed Bakkor qui
succéda à Musa était très libéral et s’entretenait volontiers
avec les étrangers de passage cherchant à obtenir d’eux le plus de
renseignements possibles sur l’agriculture. Après lui régna son fils
Mohammed Daura. Quand il monta sur le trône, il avait, à ce que l’on
raconte, 150 frères; il en fit mettre à mort plus de la moitié, et
tua de sa propre main son fils aîné qu’il soupçonnait de le vouloir
détrôner.
Le fils de Mohammed Daura, Omer Lele (appelé Lele du nom de sa mère)
régna après son père et se montra aussi barbare que lui; il fut du
reste aussi populaire. Il mourut au cours d’une expédition qu’il avait
entreprise contre le Wadai, et son oncle Abou-el-Kasim lui succéda.
Abou et ses frères Mohammed Terab et Abd er Rahman étaient du petit
nombre de ceux qui avaient échappé à la mort, lors de l’avènement de
Mohammed Daura. Comme il accordait toute sa confiance aux esclaves, ses
parents en furent blessés et l’abandonnèrent pendant une expédition
contre le Wadai, en sorte qu’il resta seul avec ses esclaves en plein
pays ennemi.
D’après les uns, il mourut en combattant, d’après d’autres, revenu au
Darfour après de longues années d’absence, il aurait été exécuté par
son frère Mohammed Terab qui s’était emparé du pouvoir.
Mohammad Terab fut un roi énergique et ambitieux; vers la fin de son
règne, voulant reculer les frontières de son empire et rétablir l’état
glorieux des For qui s’était jadis étendu jusqu’à l’Atbara, comme
nous l’avons déjà dit, il appela aux armes les tribus qui lui étaient
soumises pour attaquer les Fung qui régnaient sur la rive orientale du
Nil; lui-même, accompagné de son frère Abd er Rahman, d’une armée de
cavaliers et de lanciers, se dirigea vers l’est. Arrivé à Omm Derman,
capitale actuelle des Mahdistes, il se trouva, à sa grande surprise,
arrêté par le Nil; les habitants ayant eu la précaution de cacher
toutes les barques, Terab essaya, mais en vain, de construire un pont.
Il ne réussit pas davantage dans la tentative qu’il fit de franchir le
cours impétueux, large en cet endroit de 600 mètres, dans des troncs
d’arbre creusés. Le sultan Terab ne pouvant atteindre le but qu’il
s’était proposé, les chefs lui conseillèrent de retourner au Kordofan
et au Darfour; l’important était de sauver l’armée, mais Terab était
trop fier pour accepter de pareils conseils; il considérait comme une
honte d’abandonner ses projets, et menaça de mort quiconque parlerait
de retourner en arrière.
Ses chefs ne se tinrent pas pour battus et cherchèrent à faire
prévaloir leur avis par un autre moyen. Ils arrivèrent à convaincre
Chadiga, son épouse favorite, qu’en tuant Terab, elle sacrifiait
noblement son amour au bien public. Terab mourut après un repas que
lui avait préparé Chadiga. Son frère, le pacifique Abd er Rahman fut
proclamé roi par l’armée. De nos jours on voit encore à l’extrémité sud
d’Omm Derman les soubassements en pierre d’un bâtiment que le Sultan
Mohammed Terab fit construire pendant son séjour. Son corps embaumé fut
transporté à Bara et plus tard à Turra, nécropole des rois du Darfour,
à une journée et demie (de marche) à l’ouest de Fascher.
Abd er Rahman retourna avec son armée au Darfour, où Terab avait laissé
son fils Ishaak pour administrer le royaume. Celui-ci ne voulant pas
reconnaître son oncle comme roi, un combat fut décidé dans lequel
Ishaak succomba.
La favorite d’Abd er Rahman, Ombussa, était de la tribu des Begus.
Elle eut une influence d’autant plus grande dans les affaires du
gouvernement, que son mari était disposé à satisfaire à tous ses désirs.
Les Begus occupaient primitivement le district septentrional du Bahr
el Ghazal d’où ils avaient émigré autrefois au Darfour où le roi
leur avait accordé des terres à la condition que, chaque année, ils
fourniraient au harem du Sultan une belle fille de leur tribu.
Les Begus, race africaine très pure, descendent de la famille de Mudke.
Ombussa doit avoir été une femme non seulement très belle, mais aussi
très intelligente; d’esclave qu’elle était, elle devint la femme
légitime d’Abd er Rahman. Il avait soixante ans quand Ombussa lui
donna un fils. Il l’appella Mohammed el Fadhl et le confia à l’ancien
gouverneur du Kordofan, Abou Sheikh Kurra. Ce dernier avait été emmené
captif au Darfour et obligé de s’humilier devant Abd er Rahman, dont il
avait su conquérir la faveur.
C’est pendant le règne d’Abd er Rahman que le voyageur Browne arriva
au Darfour. C’est également ce Sultan qui envoya, en 1797, une lettre
de félicitation et 2000 esclaves nègres à Bonaparte, alors dans la
Basse-Égypte avec son armée. Sous son règne, la résidence royale fut
transférée de Kobbe à Fascher.
A la mort d’Abd er Rahman, son fils Mohammed el Fadhl, âgé de 13 ans,
fut proclamé roi par son gouverneur Abou Sheikh Kurra. Son grand-père
maternel Omer, habitait Dar Begu, pays situé au sud-ouest du Darfour,
à deux journées environ de Dara. Là le vieillard menait ses troupeaux
à l’abreuvoir lorsqu’un cavalier monté sur un cheval couvert d’écume
s’approcha: «Je t’apporte un heureux message, seigneur, lui dit-il en
sautant à bas de son cheval; le fils de la noble fille Ombussa est
seigneur et roi du Darfour, depuis cinq jours».
Omer ne répondit pas, mais creva d’un coup la paroi du Dabarek[3] et
laissa couler l’eau dans le sable.
«Plus jamais, dit-il enfin, ni moi, ni ma famille n’abreuverons le
bétail à la fontaine. Dieu, miséricordieux et juste, a choisi mon
petit-fils pour être roi du Darfour.» Et partageant ses troupeaux
entre ses compatriotes, il se rendit sur le champ à Fascher chez son
petit-fils.
Mohammed el Fadhl déclara libre la tribu de sa mère: ce fut son premier
acte. Il abolit ensuite le tribut qui consistait à livrer annuellement
une belle fille à son harem. Il défendit, sous peine de mort, d’acheter
ou de vendre un membre de la tribu des Begus. Bien que pendant près de
quatre années, Abou Sheikh Kurra remplit auprès du jeune roi son emploi
de tuteur et de régent avec justice et énergie, certaines intrigues
cependant amenèrent la défiance entre le tuteur et son pupille. Au roi
on donnait à entendre que Kurra aspirait à une autorité plus grande que
celle qu’il possédait; à Kurra on laissait croire que le roi cherchait
à lui enlever son pouvoir.
De la méfiance réciproque, on passa aux hostilités ouvertes. Un combat
eut lieu au Rahat Tendelti (étang de pluie) près d’El Fascher. Kurra
fut vaincu et aussitôt exécuté.
Mohammed el Fadhl songea ensuite à châtier les orgueilleuses tribus
arabes qui, bien loin de consentir à se soumettre cherchaient à secouer
le joug du Darfour. D’abord les fonctionnaires furent chargés de
mettre à la raison les Arabes «Beni Halba» qui se refusaient à payer
le tribut et dont tous les biens furent confisqués. Ensuite il fit
exterminer presque en entier la tribu des «Eregat» (Arabes possesseurs
de chameaux), une des plus puissantes du Darfour. L’assujettissement
des Risegat fut plus difficile; c’était certainement la tribu la plus
puissante et la plus belliqueuse de la contrée.
Quelques siècles auparavant, un Arabe de l’ouest, nommé Riseg,
l’ancêtre des Risegat, s’était établi dans la partie sud du Darfour
avec ses trois fils, Mahmoud, Mahir et Nuwaib, leurs familles et leurs
troupeaux.
Là, dans les forêts immenses, ils trouvèrent pour eux-mêmes et pour
les leurs, largement de quoi vivre. Ils étaient également protégés
à l’abri, dans ces contrées désertes, de toute attaque de l’ennemi.
Ils se multiplièrent rapidement et de nombreuses tribus de moindre
importance étant venues se joindre à eux, ils devinrent à la fin si
puissants que les sultans du Darfour, malgré tous leurs efforts, ne
purent jamais les assujettir complètement. Seul, Mohammed el Fadhl
réussit après une lutte longue et pénible, à subjuguer complètement
la tribu. Ayant fait cerner peu à peu par ses innombrables Darfour
les forêts occupées par les Risegat, il fondit sur eux et en tua un
nombre considérable. On fit quelques prisonniers que l’on amena au
Sultan. Celui-ci leur ayant demandé où se trouvait le gros des Risegat,
«Seigneur, lui répondirent-ils, nous avons tous été tués ou dispersés
par tes soldats.» Sur quoi, le sultan donna l’ordre de mettre à mort
tous les hommes âgés de plus de trente ans et se fit amener les jeunes
gens au nombre de plusieurs milliers. Il prit soin lui-même de classer
les captifs d’après leur descendance, et en forma trois groupes d’après
les trois tribus originelles dont nous avons parlé. Chacun de ces
groupes fut à son tour partagé en deux parties—L’une fut autorisée à
vivre comme par le passé dans leur patrie avec leurs femmes, et comme
presque tous les troupeaux étaient tombés aux mains de ses chefs, il
fit donner un bœuf et une vache à chaque homme, ainsi qu’à chaque
femme dont le mari avait été tué pendant le combat. L’autre moitié fut
transportée, hommes et femmes, et sous escorte au nord du Darfour.
Là, chacun reçut un chameau et une chamelle et on leur assigna pour
demeure les pâturages des Eregat qui avaient été presque complètement
exterminés. Ce sont là les tribus actuelles des Mahria, des Mahamia
et des Naueiba, possesseurs de chameaux et parents des Arabes Risegat
(Baggara). Baggara (qui vient de Bagr, la bête à cornes) est un nom qui
s’applique à tous les Arabes qui s’occupent de l’élevage des bêtes à
cornes; les Risegat, les Habania, les Taascha, les Beni Halba, etc.,
sont tous des Baggara.
Mohammed el Fadhl mourut au commencement de l’année 1838. Son fils et
son successeur Mohammed Husein s’efforça de reconquérir la popularité
que son père avait perdue. Mais en 1856, étant devenu aveugle, il dut
remettre la direction de presque toutes les affaires à sa sœur Ija Basi
Semsem qui gouvernait déjà depuis longtemps en qualité de régente. La
sœur aînée des rois du Darfour portait toujours le titre de «Ija Basi»
et avait une grande influence politique. La sœur de Mohammed Husein
était non seulement prodigue, mais menait une vie tellement relachée
que l’entretien de sa cour engloutissait la plus grande partie des
revenus de l’état. A cette époque la province du Bahr el Ghazal était
soumise au Darfour. Les tribus nègres devaient payer au sultan une
redevance en esclaves et en ivoire. Des retards se produisaient souvent
dans le paiement du tribut. C’était pour les habitants du Darfour une
occasion qu’ils ne laissaient pas échapper d’opérer une razzia qui
ordinairement leur procurait un riche butin. Les esclaves et l’ivoire
étaient échangés contre les marchandises européennes aux marchands
égyptiens se dirigeant sur le Caire par les routes désertes de Bir
el Milh, l’oasis Wohad et Siout. C’est de cette manière qu’entraient
dans le pays tous les objets recherchés par les For: selles turques
richement dorées, brocart d’or et étoffes de soie, parures en or et en
argent, armes à feu surtout et munitions.
Le cours du récit nous amène à parler maintenant de l’époque où entre
en scène le célèbre Zobeïr Pacha. Membre de la tribu des Djimeab
(fraction de la tribu des Djaliin), Zobeïr avait, tout jeune encore,
quitté Khartoum et s’était dirigé vers le sud dans l’espoir d’y faire
fortune. De nombreux marchands et des chasseurs d’esclaves s’étaient
précisément établis sur les bords du Nil Blanc et du Bahr el Ghazal.
Le jeune Zobeïr trouva à s’employer chez l’un d’eux, le marchand bien
connu Ali Abou Amuri dont Sir Samuel Baker a fait souvent mention.
Avec le temps il arriva à se rendre indépendant et fonda une Zeriba
pour son compte. Aidé d’indigènes bien armés, il s’appropria quelques
terres, amena de grandes quantités d’ivoire et réunit un grand nombre
d’esclaves qu’il échangeait à des marchands du Nil contre des armes et
des munitions. Je ne crois pas que Zobeïr Pacha fut meilleur ou pire
que la plupart des autres trafiquants de cette espèce; le commerce
auquel il s’était adonné lui paraissait parfaitement licite. Ce dont
on ne peut douter, c’est que c’était un homme d’une volonté de fer
et d’une intelligence remarquable. En cela il dépassait de beaucoup
les autres marchands d’ivoire et d’esclaves: ce fut, du moins je le
crois, la raison principale de son immense succès. Mon intention n’est
point de suivre les différentes étapes qui l’amenèrent progressivement
à la possession souveraine du Bahr el Ghazal. Il suffit de rappeler
qu’à l’époque dont je parle, Zobeïr était un des hommes les plus
puissants du Soudan. Aussi, le royaume chancelant du Darfour tomba-t-il
rapidement en son pouvoir. Zobeïr étendant toujours ses conquêtes dans
la région septentrionale de la province du Bahr el Ghazal, ne tarda
pas à se heurter aux régions tributaires du Darfour. Pour éviter toute
difficulté, il écrivit au Sultan Husein, prétendant que les nègres,
race sans maître et pratiquant le paganisme étaient considérés par les
musulmans comme un butin qui leur était désigné par la loi du Prophète.
A quoi Husein répondit qu’en sa qualité de descendant de l’ancienne
dynastie, il avait le même droit sur les nègres et les marchands de
chevaux. Par ce dernier terme, il faisait allusion à Zobeïr qu’il
mettait au rang des autres Djaliin connue au Darfour comme Dongolais,
marchands de chevaux. Zobeïr ne se laissa pas intimider. Son influence
avait crû d’année en année et il avait conquis tous les districts du
Bahr el Ghazal tributaires du Darfour. Les habitants de cette province
habitués à vivre dans le luxe eurent bientôt à souffrir de l’influence
de Zobeïr. Les esclaves ni l’ivoire ne rentrant plus, on fut contraint,
pour subvenir aux besoins du Gouvernement d’élever le taux de l’impôt;
un mécontentement général se produisit parmi la population. A cette
époque vivait à la cour du Sultan Husein un homme du nom de Mohammed
el Belali, de la race des Belalia qui forment un parti influent dans
la Wadai et le Bornou. Cet homme, un fakîh ou professeur de matière
religieuse, se prétendait de noble extinction et s’était insinué dans
les bonnes grâces de Husein, en dépit de l’«Ija Basi» et du vizir Ahmed
Schetta; ceux-ci, mécontents de son ingérence, décidèrent le Sultan à
le chasser du pays.
Jurant de se venger, il se rendit à Khartoum et renseigna le
Gouvernement sur la richesse et la prospérité de la province du Bahr el
Ghazal et des districts de Hofrat en Nahas qui n’appartenaient plus au
Darfour et se trouvaient sans roi.
Le perfide Belali cherchait ainsi à fomenter une guerre contre le
Darfour, dans le but de créer des ennuis au Sultan Husein qui l’avait
chassé du pays. Le gouvernement, plein de confiance mais mal renseigné,
l’envoya de Belali au Bahr el Ghazal pour occuper les provinces sans
possesseurs. Kutschuk Ali, un sandjak turc qui disposait déjà de
troupes irrégulières (bachi-bouzouks) l’accompagna avec 200 hommes
d’infanterie régulière.
On comprend aisément que Zobeïr regarda de travers ce parvenu.
Pourtant, avec sa pénétration habituelle, il surveilla le développement
du plan de son rival et attendit. Sur ces entrefaites, Kutschuk Ali
mourut subitement et fut remplacé par Hadji Ali Abou Murein.
A l’instigation de ce dernier et enhardi par l’inaction de Zobeïr,
le Belali se disposa à s’emparer de vive force des magasins de blé
établis par Zobeïr lui-même pour les Basinger. Zobeïr n’hésita plus; il
saisit l’occasion attendue depuis si longtemps, attaqua le Belali près
des magasins de blé et après un court engagement le mit en déroute.
Rassemblant tout ce qu’il put trouver d’hommes, le Belali attaqua
Zobeïr dans sa Zeriba. Il fut de nouveau repoussé et, grièvement
blessé, s’enfuit à Ganda. Les hommes de Zobeïr le poursuivirent, le
firent prisonnier et le ramenèrent à la Zeriba où il mourut.
Zobeïr savait fort bien qu’en cette circonstance, son action pouvait
avoir de sérieuses conséquences. Aussi employa-t-il tous les moyens
pour prouver que le Belali était seul responsable de tout ce qui
s’était passé. Il fit de riches présents aux gens du Belali, notamment
aux dignitaires et aux personnages influents, si bien qu’à Khartoum
l’affaire fut très atténuée. Zobeïr non seulement trouva grâce complète
mais il fut même nommé gouverneur du Bahr el Ghazal.
Alors il informa secrètement le gouvernement, du mécontentement qui
régnait parmi la population de la province voisine, le Darfour; il
ajoutait que lui-même était en relation avec beaucoup de personnes
influentes qui salueraient avec joie l’annexion de ce pays aux
territoires du Gouvernement égyptien. Il s’offrit même à opérer
cette annexion sans aucun secours du Gouvernement. Après de longues
hésitations, le Gouvernement agréa enfin la proposition de Zobeïr et
celui-ci, au commencement de l’année 1873, se prépara à annexer le
Shakkha.
Mais revenons aux Risegat. Après la défaite cruelle que le Sultan
du Darfour, Mohammed el Fadhl, leur avait infligée, ils restèrent
tranquilles et soumis pendant de longues années. Tandis que l’autorité
du Gouvernement baissait de plus en plus, les Risegat au contraire se
relevaient peu à peu, à tel point qu’ils recouvrèrent leur situation
à demi indépendante, entre le Darfour et le Bahr el Ghazal. On essaya
bien de faire rentrer les impôts; mais pendant une razzia, le vizir
Adam Tarbusch, l’esclave favori et l’un des chefs du Sultan Husein,
fut battu près d’Omm Waragat. Singulière coïncidence! La destinée me
réservait quelques années plus tard sur le lieu même de sa défaite,
une défaite autrement terrible que m’infligèrent les Mahdistes. Dans
une autre occasion, les Risegat avaient surpris une caravane venant du
Nil et du Kordofan et se rendant au Bahr el Ghazal. Ils la pillèrent
et tuèrent la plus grande partie des gens qui la composaient et parmi
eux des parents de Zobeïr. Les Risegat comptant régulièrement parmi les
tributaires du Darfour, Zobeïr demanda réparation au Sultan. Celui-ci
fit la sourde oreille. Zobeïr déclara alors ouvertement que, ne pouvant
obtenir satisfaction, il se voyait contraint à punir les Risegat. Il
savait fort bien que c’était là l’occasion d’une première tentative
pour l’annexion du Darfour au Gouvernement égyptien.
Le Sultan Husein mourut, sur ces entrefaites, au commencement
de l’année 1873. Son fils Ibrahim, que les habitants du Darfour
surnommaient Koïko, lui succéda.
Pendant mon séjour à Fascher comme gouverneur du pays, j’eus l’occasion
de voir souvent Mohammed el Heliki, un fakîh très connu dans la
contrée. Il était né à Fascher même, de la race des Fellata. Il
possédait à fond et mieux que personne l’histoire du Darfour; entre
autres choses il connaissait par cœur le vieux code, le Kitab Dali.
C’est à lui que je devais les notes précises que je possédais sur
l’histoire du Darfour et qui malheureusement sont tombées aux mains des
Mahdistes avec bien d’autres documents; le tout fut brûlé.
Un soir, il me fit le récit suivant: «Il y a près de trois ans, avant
la mort de mon maître le Sultan Husein, nous étions assis côte à côte
et parlions du présent et de l’avenir du pays. Il se cacha la tête
dans ses mains—l’infortuné était aveugle depuis quatorze ans déjà—et
me dit: Je prévois la ruine de mon pays et du royaume de mes frères.
Dieu veuille que je n’y assiste pas. J’entends déjà résonner devant ma
maison les trompettes turques et le son sourd de l’umbaia des Bahara!
Que la miséricorde de Dieu repose sur mon fils Ibrahim et sur mes
malheureux descendants.» Mon maître sentait bien le mécontentement
général qui régnait; mais il était âgé, il était aveugle et il ne
pouvait apporter aucun changement à l’état corrompu du pays.