l’unique fauteur de la révolte se donnant eux-mêmes non seulement
comme de fidèles alliés du Gouvernement, mais encore comme des martyrs.
Ce n’était pas sans raison qu’ils redoutaient l’envoi de Soliman à
Khartoum où il pouvait obtenir la permission de visiter son père au
Caire. Ils savaient que Zobeïr y possédait assez d’influence pour les
poursuivre comme ravisseurs de sa fortune; ils le savaient capable
aussi de faire l’impossible pour démontrer que Soliman n’était en rien
responsable de la révolte.
Ils se liguèrent donc et annoncèrent à Gessi que Soliman avait dépêché
à Rabeh des serviteurs de sa maison pour le rappeler et reprendre la
lutte contre Gessi; Soliman, d’après eux, avait fait savoir à Rabeh
que les forces de Gessi étaient si peu importantes qu’il aurait pu les
vaincre lui seul si on ne lui avait par ruse enlevé ses armes avant
qu’il eut pu reconnaître la faiblesse de son ennemi. Mansour effendi
lui-même vint confirmer ces dénonciations auprès de Gessi; il était,
disait-il, convaincu que Soliman était aussi hostile à Gessi qu’avant
sa soumission et qu’à la première occasion il se révolterait de nouveau
contre le Gouvernement. Gessi céda à la pression générale et promit de
mettre Soliman et ses compagnons hors d’état de nuire.
Dans le courant de la journée, il fit venir dans sa tente Soliman et
ses huit compagnons; là, il leur reprocha sévèrement la perfidie de
leur conduite. Habitués, en hommes libres, à ne pas déguiser leurs
sentiments, les captifs répondirent aigrement à Gessi; de part et
d’autre la dispute devint telle que Gessi, en proie à la plus violente
colère, sortit de la tente et donna aux Danagla l’ordre impatiemment
attendu d’exécuter Soliman et ses compagnons. Les Danagla se
précipitèrent dans la tente, se jetèrent sur les malheureux désarmés,
et leur ayant lié les mains derrière le dos, les poussèrent devant
eux. Soliman et ses compagnons raillaient les Danagla, leur adressant
les insultes les plus humiliantes, jusqu’au moment où tous ensemble
tombèrent sous les balles que leur tirèrent dans le dos les soldats de
Mansour effendi Hilmi. Cela se passait le 15 juillet 1879.
Ainsi s’accomplit la destinée de Soliman et de ses compagnons; on
ne peut dire qu’elle était tout-à-fait imméritée: ils avaient aussi
longtemps qu’ils l’avaient possédé, usé du pouvoir d’une façon aussi
détestable que l’avaient fait leurs ennemis; ils avaient, par leur
avidité et leur cruauté, dévasté les provinces du Bahr-el-Ghazal et du
Darfour.
Gessi expédia immédiatement une dépêche à la station de Foga pour
informer Gordon pacha de la mort de Soliman et de la fin de la
campagne. Cette nouvelle, comme je l’ai déjà fait remarquer, me fut
communiquée par le gouverneur Ali bey Sherif le jour où je quittais El
Obeïd.
Gessi pacha réclama alors aux sheikhs arabes les Basinger confiés
à leur garde; mais la plupart s’étaient, parait-il, enfuis; ce qui
n’avait rien d’impossible du reste, étant donné le petit nombre des
surveillants. Gessi rassembla donc les troupes qui lui restaient,
marcha sur le Bahr-el-Ghazal et fit tous ses efforts pour établir une
administration régulière dans cette province désolée par de longues
années de guerre. Quelque temps avant son départ, il fut informé que
Abou’l Kassim, Mousa El Djali, Idris El Sultan, Mohammed Fadhl Allah
et Abd el Bayin, les cinq chefs qui s’étaient séparés de Soliman et
de Rabeh se trouvaient encore dans le pays, cachés chez des Arabes
de leurs amis. Ordre fut immédiatement donné de se saisir de leurs
personnes et, comme il partait pour le Bahr-el-Ghazal, de les envoyer
à Fasher pour y être punis par le gouverneur de cette ville. En même
temps Mohammed bey Khaled (plus connu sous le nom de Zogal bey)
lieutenant du gouverneur de Dara et de Shakka était invité à faire le
nécessaire pour s’emparer des rebelles. Ceux-ci tombèrent, l’un après
l’autre, entre les mains des sheikhs arabes qui les amenèrent à Fasher
liés à la _Sheba_. La _Sheba_ est une sorte de fourche formée de fortes
branches de bois; on y introduit le coup du prisonnier et les deux
dents de la fourche sont alors reliées au moyen d’un bâton ou d’une
tige de fer. Le gouverneur de Fasher qui était alors Messedaglia bey
les fit pendre sur la place du marché sans autre forme de procès.
Ainsi tombèrent Soliman et tous ses chefs, à l’exception de Rabeh.
La puissance des Bahara (c’est ainsi que l’on nommait Zobeïr, ses
partisans et ses alliés) était anéantie.
Le Gouvernement, dans cette campagne, avait fait de grosses pertes en
hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire les tribus
arabes du sud, Baggara, Taasha, Habania et Risegat, qui avant et après
la soumission de Soliman avaient fait un riche butin en Basinger et en
armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d’augmenter
leur puissance. Aussi devaient-ils nous susciter plus tard de grosses
difficultés.
CHAPITRE II.
Séjour au Darfour.—Histoire de la Province.
Arrivée à Omm Schanger.—Une histoire de mariage.—Un Falstaff
soudanais.—Description d’El Fascher.—Histoire ancienne du pays.—Les
For et les Tadjo.—Fondation de la dynastie des Tunscher.—Coup
d’œil rétrospectif sur les dynasties du Darfour.—Prise du Darfour
par Zobeïr Pacha.—La tribu des Risegat.—Différends entre Zobeïr
Pacha et le gouverneur général.—Gordon Pacha gouverneur général du
Soudan.—Entrée en fonctions à Dara.—Description de Dara.—Zogal bey
sous-gouverneur.—Expédition de Bir Gaui.—Entrevue avec le Dr. Felkin
et le Révérend Wilson.—Le jeune Kapsoun—Campagne contre le Sultan
Haroun.—Niurnja, forteresse de Haroun dans le Gebel Marrah.—Défaite
du Sultan à Rahat en Nabak.—Mort de Haroun.—Lettre de Gordon écrite
d’Abyssinie.
Au commencement de juillet 1879, j’avais quitté El Obeïd accompagné
du Dr. Zurbuchen, inspecteur général de la santé au Soudan. Dans
notre voyage, nous traversâmes le Dar Hamr et à notre passage à Foga,
je reçus une dépêche de Gordon Pacha m’informant qu’il se rendait
en Abyssinie, en mission auprès du roi Jean. A notre arrivée à Omm
Schanger nous trouvâmes la ville envahie par une foule de Gellaba
récemment chassés des contrées du sud. Ces gens, presque tous dans un
état misérable, ne me regardaient pas d’un bon œil, le bruit singulier
s’étant répandu que j’étais le neveu de Gordon, c’est-à-dire le parent
de celui aux ordres de qui ils étaient redevables de leur infortune.
Comme j’avais la taille de Gordon, ses yeux gris-bleu et ses cheveux
blonds, que je me rasais régulièrement la barbe, quoique j’en eus
fort peu, il pouvait y avoir eu, en effet, entre nous une certaine
ressemblance faisant croire à notre parenté. Accablé de requêtes, je
dus déclarer à ces pauvres gens que, Omm Schanger n’étant pas de mon
ressort, je ne pouvais rien faire pour eux. Du reste, il m’eût été
impossible, même avec la meilleure volonté du monde, de satisfaire avec
les moyens dont je pouvais disposer, à toutes ces réclamations.
Mes souvenirs de cette époque me rappellent un épisode tragi-comique
que je mentionnerai brièvement ici.
Un jeune homme d’environ dix-neuf ans était venu, quelques mois
auparavant, à Omm Schanger, pris aux filets d’une dame noire, âgée,
mais très riche, il l’épousa, moins épris sans doute de ses charmes que
de sa grande fortune.
Cependant le gaillard était déjà fiancé depuis longtemps dans son
pays avec une jeune cousine, point riche, il est vrai, et ce mariage
causa un dépit extrême à ses parents qui arrivèrent à Omm Schanger en
même temps que moi, pour y réclamer l’infidèle. Ils me l’amenèrent;
c’était un charmant jouvenceau, joli, svelte; grâce à mes remontrances
énergiques, je réussis, non sans peine, à triompher de sa cupidité
apparente et à le décider à déposer une demande en divorce devant le
cadi (juge) qui avait été convoqué dans l’intervalle.
Pour qu’on ne put annihiler après coup le résultat de mon heureuse
intervention, j’engageai Ali ibn Mohammed, employé du gouvernement à
Omm Schanger, à faire partir du Darfour le jeune homme qui se vit ainsi
forcé de regagner ses pénates avec ses parents.
On ne manqua pas de me rendre responsable de cet insuccès conjugal
et de m’en imputer la faute; aussi, dans l’après-midi même, l’épouse
abandonnée et, de fait, lésée dans ses droits, me fit une scène que
je n’oublierai jamais. Zurbuchen était dans ma tente lorsqu’elle
arriva; étant le plus âgé, elle le prit aussitôt pour le coupable
et le malheureux docteur cherchait un moyen d’échapper par la fuite
aux doléances de la dame, lorsque je me déclarai coupable; jamais un
torrent de reproches plus passionnés ne s’abattit sur moi. Elle pleura,
jura, cria comme une furie, chamailla, se plaignant et gesticulant,
me mettant fort désagréablement les poings devant le visage; je ne
commençai à respirer librement que lorsque les kawas trouvant la
conversation trop vive et déjà trop longue poussèrent doucement mais
énergiquement la dame vers la porte, bien qu’ils n’en eussent pas reçu
l’ordre.
Si cette femme n’avait pas été si laide, avec ses cheveux gris en
désordre, avec sa figure massive et ridée, son nez percé d’une branche
de corail et ses joues tatouées de larges raies jusqu’au menton, je me
serais peut-être repenti de mon intervention en somme illégale.
Deux jours après, nous quittâmes Omm Schanger et passâmes la nuit à
Gebel el Hella, où nous fûmes reçus par Hasan bey Omkadok qui venait
d’être nommé bey par Gordon Pacha, en sa qualité de Sheikh des tribus
des Berti du nord et à cause de sa fidélité envers le Gouvernement.
C’était un homme de taille moyenne mais très gros, aux épaules larges
et au visage rond; il riait toujours,—un véritable Falstaff soudanais!
Appelé plus tard à Omm Derman, sous le gouvernement du Calife
Abdullahi, il prit rang à côté de moi comme mulazem (garde du corps)
et nous égaya par sa jovialité pendant maintes heures de tristesse.
Son frère Ismaïn lui était diamétralement opposé: d’une taille bien
au-dessus de la moyenne, il était maigre et sérieux. Ils n’avaient
qu’un point de commun: c’était de ne jamais avoir assez de bière
soudanaise; boire jusqu’à la dernière limite de leur capacité était
leur ambition.
A souper, on nous apporta un mouton rôti, plusieurs poulets rôtis
également, un plat d’assida (bouillie semblable à la polenta italienne,
préparée avec différentes sauces de viande) et naturellement aussi
quelques dulang d’assalia (vases de terre contenant de la bière du
pays). Nous fîmes honneur au repas, laissant toutefois l’assalia à
Hasan bey et à Ismaïn qui nous tenaient compagnie, et préférant de
beaucoup boire notre vin rouge. Quant aux maîtres du logis, ils firent
honneur non-seulement à la bière qu’ils avaient brassée eux-mêmes, mais
aussi à notre vin.
Hasan bey me parla beaucoup de Gordon Pacha qu’il honorait; il fut
attristé d’apprendre qu’il allait chez le roi Jean en Abyssinie. «Il
ne nous reviendra certainement plus; il retournera chez lui, disait-il
d’un ton attendri,» et, sans le savoir, il disait vrai! Puis, il alla
chercher une selle turque et un sabre. «Voici, nous dit-il, ce sont ses
derniers cadeaux; il me les fit lorsque je l’accompagnai à Fascher; il
était si bon et si généreux envers nous!»
Ismaïn aussi nous montra un cadeau qu’il avait reçu de Gordon:
c’était un manteau brodé d’or. «Gordon, nous dit Hasan, n’était point
orgueilleux; ainsi dans notre voyage à Fascher, un de ses compagnons
tua une hubara (une outarde). Pendant que nous faisions la sieste, son
cuisinier, après avoir fait bouillir de l’eau, y jeta l’oiseau pour le
déplumer ensuite. Gordon le voyant ainsi occupé, s’assit à côté de lui
et lui vint en aide pour activer la besogne. J’accourus à la hâte et
priai Gordon de me laisser faire ce travail à sa place. Il me remercia
en disant que le travail n’était pas humiliant, qu’il pouvait se servir
lui-même et qu’il ne laisserait aucun bey remplir pour lui l’office de
cuisinier.»
Jusque bien avant dans la nuit, Hasan nous entretint de la prise
du Darfour par Zobeïr, des révoltes qui y éclatèrent plus tard, de
l’état actuel du pays. Mais à chaque instant, il rappelait le souvenir
de Gordon qu’il paraissait admirer sincèrement. «Une fois, nous
raconta-t-il entre autres, je me trouvais faire partie de son escorte.
Quand je tombai malade, Gordon Pacha vint lui-même me visiter dans
ma tente. Dans le courant de la conversation, je me plaignis de ce
qu’étant habitué aux boissons spiritueuses, j’en étais privé depuis
plusieurs jours, et, j’attribuai à cela la cause de mon malaise.
Mon but, je l’avoue, était simplement d’obtenir de Gordon Pacha des
spiritueux que j’aime beaucoup. Mais il me fit de sérieux reproches, ne
comprenant pas qu’un musulman respectât si peu les lois de sa religion,
il ajouta que, ma croyance l’exigeant, je devais radicalement éviter
l’usage des spiritueux et que tout homme devait obéir sans réserve aux
prescriptions religieuses. Je répliquai que j’avais été toute ma vie
habitué aux spiritueux, mais qu’à l’avenir j’essayerais d’y renoncer
dans la mesure du possible. Gordon parut content, se leva et me tendit
la main en partant. Le lendemain, il m’envoya trois bouteilles de
cognac en me priant d’en user avec modération. Il était si bon pour
moi; Dieu veuille que je puisse le revoir!»
Et Hasan bey était tout ému en terminant son histoire. Tandis que
Hasan parlait, Ismaïn nonchalamment accoudé vidait à grands coups sa
calebasse remplie au fur et à mesure d’assalia fraîche. Il finit par se
lever et, plongé dans de mélancoliques souvenirs, il murmura tout en
s’essuyant la bouche avec les mains: «Oui, le cognac était bon; il ne
fit pas l’effet d’une boisson spiritueuse, mais d’une médecine. Gordon
était noble et généreux, nous ne retrouverons plus un homme comme lui».
Il était tard lorsque nos hôtes nous quittèrent.
Nos chameaux étant commandés pour l’aube, nous n’eûmes que quelques
heures de repos. Le lendemain, comme nous allions prendre congé de nos
hôtes, nous vîmes Ismaïn accourir vers nous; il paraissait encore se
ressentir de ses copieuses libations de la veille. «Monsieur, dit-il
d’une voix tremblante d’émotion, dans votre pays que l’on nous décrit
comme celui de la justice, on n’a certainement pas l’habitude de porter
préjudice à ses hôtes. Or, cette nuit, en partant avec les chameaux de
charge, vos gens ont emporté le beau et grand tapis que nous avions
étendu hier en l’honneur de votre réception.»
Cette accusation me causa une désagréable surprise; plein de méfiance,
je le priai de vouloir bien regarder encore dans la maison et de
voir si, par hasard, un des domestiques n’avait pas mis le tapis dans
un coin quelconque. Il m’assura que tout avait été minutieusement
visité et que le tapis devait avoir été emporté par un de mes hommes.
J’ordonnai aussitôt à un de mes kawas de monter mon propre chameau, un
excellent coureur, de rattraper la caravane et de visiter les bagages.
Le tapis était assez grand pour qu’on ne put le cacher facilement.
Je lui donnai l’ordre de lier le voleur et le tapis en croupe sur le
chameau et de les ramener avec lui.
Après deux heures d’attente qui me parurent interminables à cause
de ma disposition d’esprit, le kawas revint, le tapis étendu sur le
mahlusa (selle du chameau) et, en croupe, les mains liées au pommeau
de derrière la selle, un des huit soldats nègres qui nous servaient
d’escorte d’El Obeïd à Fascher. Le voleur demanda grâce; il prétendit
avoir emporté le tapis par mégarde. En sa qualité de soldat d’escorte,
il n’avait pas à toucher à nos bagages, donc on ne pouvait pas s’y
méprendre, il s’était approprié le tapis. Je lui fis donner 200 coups
de courbache, punition d’usage en pareil cas, et, après que le Dr.
Zurbuchen l’eût examiné, Hasan bey le fit conduire enchaîné à Omm
Shanger, station militaire la plus proche. (La courbache est un fouet
fait de peau d’hippopotame.) Je fus très irrité de cet incident, car
ici aussi on aime à citer le dicton «tel maître, tel valet.» Il me
fallut procéder avec sévérité, non-seulement pour montrer combien je
désapprouvais le vol, mais aussi pour tâcher de prévenir par la terreur
le retour de pareils incidents. Je présentai de nouveau mes excuses à
nos hôtes, puis nous quittâmes Gebel el Hella et nous dirigeâmes par
Brusch, Abiadh et Orgut sur Fascher que nous atteignîmes après cinq
journées de marche.
Fascher, choisi pour résidence par les rois du Darfour depuis le siècle
précédent, est situé sur deux collines sablonneuses qui s’étendent
du sud au nord, et sont séparées par une vallée, large d’environ 400
mètres, riche en humus, le «Rahat Tendelti», surnommé «l’étang de
pluie», qu’on ensemence de blé après la saison des pluies quand l’eau
a disparu et que le sol est redevenu sec. A la lisière de la vallée
se trouvent des jardins remplis de bananiers, de citronniers, de
grenadiers, qui donnent à Fascher l’aspect le plus attrayant. Sur la
colline ouest et suivant ses sinuosités se trouve le rempart; c’est un
mur épais d’un mètre, muni dans les angles de brèches et de batteries,
et protégé par un fossé large de cinq mètres. A l’intérieur du rempart
s’élèvent les bâtiments du Gouvernement (moudirieh), la résidence du
gouverneur, celle du commandant et les casernes de la garnison. La
cavalerie seule est cantonnée à l’extérieur. Les puits se trouvent à
environ 150 mètres du rempart, à la lisière de la vallée.
Nous fûmes reçus, le Dr. Zurbuchen et moi, d’une façon toute amicale
par le gouverneur, l’Italien Messadaglia; on nous assigna la moudiria
comme logement. Comme nous avions pris froid sur la route et que la
fièvre nous tenait, nous dûmes retarder notre départ de quelques jours.
* * * * *
Il convient de donner ici un aperçu de l’histoire du Darfour.
Le Darfour était autrefois un des plus grands parmi les royaumes qui
se succédèrent dans l’Afrique centrale. Au commencement du XVII^e
siècle, les rois du Darfour régnaient sur les terres situées à l’est
jusqu’à la frontière de l’Atbara. La tribu des Fung, énergique et
belliqueuse, les chassa peu à peu des contrées situées à l’est du Nil
Blanc. En 1770, le Darfour dut même abandonner au roi Adlan de Sennaar,
la province de Kordofan qu’administrait un lieutenant du royaume.
Cependant, cinq ans plus tard, le Kordofan fut reconquis par le Darfour
et lui resta annexé jusqu’en 1822; à cette époque, Mehmed bey ed
Defterdar, le beau-frère d’Ismaïl Pacha qui fut brûlé par les Djaliin
à Schandi en prit possession pour l’Égypte. La bravoure de Muslim,
en ce temps vice-roi du Darfour et «préfet» du Kordofan ne le servit
guère. Lui-même et une partie de ses cavaliers qui connaissaient à
peine le maniement des armes à feu, tombèrent sous les balles turques.
Le Kordofan resta soumis à l’Égypte jusqu’en janvier 1883, époque où
les Mahdistes prirent El Obeïd et assujettirent le pays. Le centre
naturel du Darfour, c’est la chaîne du Gebel Marrah dont les monts
inaccessibles dominent la contrée et dont l’étendue de l’est à l’ouest
et du nord au sud se mesure par plusieurs journées de marche. Les hauts
sommets dont quelques-uns atteignent jusqu’à 2000 mètres sont séparés
par des vallées plus fertiles même que la plaine; outre la saison des
pluies, qui dure de la fin du mois de mai au milieu de septembre, de
nombreuses sources donnent la possibilité d’arroser artificiellement le
sol, à l’aide des puits artésiens (nabr). Pendant la saison des pluies,
l’eau descend en grande quantité vers le sud et le sud-ouest. A ce
moment d’immenses vallées, comme celles de Wadi Azum et de Wadi Ebra
se transforment en torrents rapides, infranchissables. La première de
ces vallées aboutit au lac Iro qui s’écoule dans le Shari, la seconde
envoie ses eaux dans le Bahr el Arab, affluent du Bahr el Ghazal qui se
jette à son tour dans le Bahr el Abiadh ou Nil Blanc. L’apport des eaux
est moins fort vers le nord où elles sont en grande partie absorbées
par les terrains sablonneux de la région.
On cultive sur le Gebel Marrah de l’orge, du maïs et du duchn
(penicillaria), tandis, que les plaines du Darfour ne sont ensemencées
que de cette dernière espèce de blé. Suivant la qualité du sol, le
duchn, nourriture ordinaire de la classe ouvrière du Darfour, mûrit en
90 ou 100 jours, au sud, et en 60 ou 70 jours au nord.
Les tribus primitives du pays étaient les For et les Tadjo qui pendant
ces cent dernières années avaient étendu leur domination du Gebel
Marrah sur la plaine.
Les Tunscher, qui émigrèrent de Tunis vers le XIV^e siècle et
s’étendirent sur le Bornou et le Wadai, pénétrèrent aussi dans le
Darfour.
Deux membres de cette tribu, les deux frères Ali et Ahmed, parvinrent
avec leurs troupeaux jusque sur les pentes occidentales des montagnes
du Marrah. Ali, l’aîné et le plus riche, venait d’épouser une jeune
fille de sa tribu; celle-ci, par suite des travaux journaliers exécutés
en commun, conçut pour son beau-frère resté célibataire, un amour
passionné. Vaincue par la passion elle fit un jour, en l’absence de son
mari, l’aveu de son amour coupable et insensé au jeune homme.
Celui-ci, d’une bravoure et d’une loyauté reconnues, n’écoutant que
la voix de l’honneur, la repoussa et lui promit de n’en rien dire à
son frère; son frère en effet adorait sa femme et la révélation de cet
amour lui eût porté un coup terrible.
L’Arabe passionnée, mais blessée, exaspérée par ce refus, résolut de
se venger: Ahmed ne devait posséder aucune femme, il ne devait ni être
heureux ni rendre une autre femme heureuse.
Etant tombée malade, elle fit mander son mari près d’elle et après
qu’il eut juré de ne jamais trahir le secret qu’elle allait lui
confier, elle lui dit que son beau-frère Ahmed la fatiguait par de
continuelles poursuites.
Ali fut saisi d’horreur en apprenant la perfidie d’Ahmed en qui il
avait pleine confiance; il en conçut un profond chagrin; mais malgré la
méfiance qu’il sentait naître en lui, il ne pouvait croire vraiment au
crime de son frère.
Ahmed par compassion, fit tout ce qui lui était possible pour calmer la
peine de sa belle-sœur; il la traitait avec la plus grande indulgence,
comme si rien ne s’était passé. Ali de son côté devenait de plus en
plus méfiant, et enfin persuadé de la culpabilité de son frère, il
résolut de se venger. Il écarta tout d’abord la pensée d’attenter
aux jours de son frère pour lequel il avait toujours eu une sincère
affection, mais chercha un moyen de lui infliger une punition dont il
se ressentirait pendant toute sa vie.
Un jour, ayant décidé de changer de campement, il expédia en avant ses
gens et ses troupeaux, et resta seul avec son frère. Ils s’entretinrent
d’abord de choses sans importance, puis, peu à peu, Ali amena une
discussion sur les armes et joignant le geste à la parole, il tira
son épée, attendit le moment favorable et subitement coupa le tendon
d’Achille du pied droit de son frère; puis il s’enfuit à la hâte.
Ahmed, fidèle à sa renommée de courage et de fierté ne proféra aucune
plainte, il demeura baignant dans son sang, la tête cachée dans ses
mains, et attendant ce qui adviendrait.
Bizarrerie du sort, Ahmed el Ma’kur (l’homme au tendon coupé) devait
être le fondateur d’une nouvelle dynastie!
Cependant l’amour fraternel n’était pas tout à fait mort chez Ali. Il
envoya auprès de son frère deux de ses esclaves, avec ordre de prendre
soin de lui, Seid et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des
Sejadja et des Birket) montés sur deux chameaux mâle et femelle tout
équipés; il leur était interdit, sous peine de mort, de le ramener. Ali
se retira dans le pays de l’ouest et peu de temps après se sépara de sa
femme dont la vue lui rappelait continuellement ce malheureux frère, à
la culpabilité duquel il crut pendant toute sa vie.
Les deux esclaves trouvèrent Ahmed évanoui et ayant perdu une grande
quantité de sang. Ils pansèrent sa blessure, le ranimèrent de leur
mieux et, à sa prière le transportèrent aux habitations les plus
proches. Les habitants le reçurent cordialement et informèrent leur
roi Kor, le dernier de la tribu des Tadjo, de l’étrange nouvelle de
l’arrivée d’un étranger, auquel son propre frère avait sans aucun motif
coupé un tendon et qui se trouvait dans le village grièvement blessé.