Malgré leur nombre et leur bravoure les assaillants furent repoussés
par Gessi et ses compagnons grâce aux précautions prises. Des deux
côtés les pertes furent considérables, mais celles de Soliman Zobeïr
furent de beaucoup supérieures à celles de Gessi. Dans l’espace de
trois mois, Soliman tenta par quatre fois de s’emparer de Ganda, mais
il fut chaque fois repoussé avec de grosses pertes. En mars 1879 Gessi,
ayant reçu de Khartoum des renforts et des munitions, put à son tour
prendre l’offensive contre Soliman qui dans ses inutiles assauts avait
perdu un grand nombre de ses hommes et avait eu à déplorer la mort de
ses meilleurs chefs et dont les troupes étaient déjà découragées.
Gessi se porta en avant et fut victorieux dans le combat du 1^{er} mai
1879; les pertes, en comparaison de celles éprouvées précédemment,
furent insignifiantes, mais le résultat en fut absolument décisif.
Soliman prit la fuite abandonnant les richesses accumulées à Dem
Zobeïr. Les Danagla se partagèrent en secret la plus grande partie du
butin, sans que leur chef en fut informé et eut donné son consentement.
Soliman était perdu. Il lui fallait ou bien s’enfuir jusqu’au cœur de
l’Afrique, ou bien se rendre à merci au gouvernement. Ses richesses et
celles de ses chefs étaient tombées aux mains de Gessi, ou plutôt aux
mains des Danagla. Soliman devait posséder de six à huit cents femmes,
ses chefs et leurs parents en possédaient également plus de cent; les
Basinger qui n’étaient pourtant que des esclaves, possédaient eux-mêmes
des femmes esclaves. Toutes tombèrent aux mains du vainqueur. D’après
les dires des domestiques qui furent faits prisonniers à droite et à
gauche ou qui, de leur propre mouvement, vinrent prendre du service
auprès des employés du gouvernement, Soliman et ses principaux chefs
possédaient encore une fortune importante en or et en argent monnayé.
Il ne pouvait guère en être autrement si l’on réfléchit que tous les
chefs de Soliman avaient pris part avec son père Zobeïr au pillage de
Dara, de Manoashi (où était tombé le sultan Ibrahim fils du sultan
Hussein, le dernier souverain régnant du Darfour), de Fasher, de Kobbé,
l’ancienne capitale du Darfour, de Kabkabia, etc. et avaient eu là
l’occasion de recevoir un butin considérable en argent et en objets
précieux. Les Danagla s’étaient entendus pour cacher tout ce butin à
Gessi, qui comprenait à peine l’arabe, et, pour se le partager.
Gessi laissa la plus grande partie de ses forces dans la forteresse
abandonnée par Soliman et se mit à la poursuite de celui-ci avec une
troupe relativement minime. Soliman s’était réfugié avec ses partisans
dans les grands territoires de l’ouest et là, il partagea ce qui lui
restait d’armée en plusieurs fractions pour rendre plus difficile la
poursuite. Grâce à cette manœuvre, Gessi ne put ni s’emparer de lui, ni
savoir exactement l’endroit où il s’était retiré. Dans ses expéditions
à droite et à gauche, il ne rencontra qu’une troupe des partisans de
Soliman, commandée par Rabeh, troupe qu’il battit et dispersa sans
grand effort; mais Rabeh put s’échapper. Après de vaines recherches,
Gessi rentra à Dem Zobeïr où il reçut l’ordre, ou plutôt la permission
de se présenter devant Gordon Pacha dans le Darfour.
Laissant donc le gros de son armée se reposer de ses fatigues à Dem
Zobeïr, et accompagné seulement de quelques-uns de ses officiers, parmi
lesquels Youssouf el Shellali, Gessi se rendit au Darfour. A Taouesha,
station principale de la route des caravanes Dara-Omm Shanger-El
Obeïd, il rencontra Gordon. Le général, pendant son second séjour au
Darfour, avait appris que des marchands soudanais d’El Obeïd vendaient
des armes et des munitions au rebelle Soliman vers lequel ils étaient
portés par des raisons particulières et intéressées. Ces marchands
étaient des principaux commerçants d’El Obeïd qui souhaitaient dans
leur cœur le triomphe de Soliman mais qui en tout cas, pensaient encore
plus en opérant ce trafic au bénéfice qu’ils pourraient en retirer.
Ces armes étaient démontées par les Gellaba, petits marchands qui les
introduisaient en contrebande et, parmi d’autres marchandises dans
la province du Bahr el Ghazal, où les rebelles payaient à des prix
extravagants les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion
à deux coups, par exemple, on donnait six ou même huit esclaves; une
petite boîte de capsules pouvait en valoir un ou deux. L’argent était
rare et les esclaves formaient la valeur régulière d’échange.
Le gouvernement avait donné des ordres pour mettre fin à ce commerce;
mais l’exécution de ces ordres était fort difficile, les pays situés
entre El Obeïd et le Bahr el Ghazal étaient presque complètement
peuplés par des tribus nomades, comme les Arabes Baggara (Baggara veut
dire «qui possède des troupeaux de bœufs»), les Haouasma, les Hamr, les
Messeria, les Risegat, etc. Aussi était-il fort aisé aux Gellaba, qui
ne voyagent qu’en petites troupes, de passer inaperçus dans ces régions
couvertes de forêts et très peu peuplées. De plus, les employés du
gouvernement étaient corrompus à tel point qu’une caravane, à supposer
qu’elle eut été arrêtée, obtenait très facilement la permission de
continuer son voyage.
Gordon Pacha fit paraître son arrêté, supprimant tout commerce entre
El Obeïd, Shakka et le Bahr el Ghazal. Les marchands reçurent l’ordre
d’abandonner la région située au sud de la route des caravanes El
Obeïd-Taouesha-Dara et de restreindre leur trafic, au moins jusqu’à
la fin de la lutte engagée entre le gouvernement et Soliman Zobeïr,
au Darfour central et septentrional. Mais, bien que les instructions
de Gordon furent conçues en termes très sévères, bien que ces ordres
eussent été publiés dans toute la contrée, les marchands entraînés par
l’espoir d’un gain énorme n’en continuaient pas moins leurs opérations
illicites. Et, comme l’ennemi, grâce à cette contrebande, reprenait
constamment des forces, le gouvernement dut chercher à supprimer d’une
façon quelconque le commerce des armes qui grandissait chaque jour
au lieu de diminuer. Gordon donna donc aux Sheikhs des tribus arabes
dont nous avons parlé, l’ordre de se saisir de tous les Gellaba qui se
trouveraient sur leur territoire et de les mener sous escorte à Dara,
Taouesha, Omm Shanger et El Obeïd. En même temps, les sheikhs étaient
avertis que, si dans quelque tournée d’inspection ultérieure, on
trouvait des Gellaba dans leur district, eux-mêmes seraient tenus pour
responsables. Nul ordre ne pouvait être plus agréable à la cupidité des
Arabes. Bien que parmi les marchands il s’en trouvât sinon beaucoup,
du moins quelques-uns n’exerçant pas la contrebande des armes, on ne
pouvait ou on ne voulait guère séparer l’ivraie du bon grain. Les
Arabes commencèrent donc une chasse générale et effrenée contre les
Gellaba qui, dépouillés de leurs biens, et même de leurs vêtements
furent chassés presque nus et par centaines comme des fauves, vers
Dara, Taouesha et Omm Shanger.
La punition était sévère, mais il faut reconnaître que pour la plupart
des Gellaba, c’était le juste châtiment de leur complaisance envers
l’ennemi auquel ils fournissaient des secours. Depuis de longues années
plusieurs Gellaba étaient installés dans ces districts; ils y avaient
leur famille, leurs femmes, leurs enfants, des esclaves; tout leur
fut enlevé. Terrible vengeance du sort, eux qui jadis exerçaient le
fructueux métier de chasseurs d’hommes et de voleurs d’esclaves! Œil
pour œil, dent pour dent!
Comme les Gellaba appartenaient presque entièrement à la population
agricole de la vallée du Nil, surtout aux Djaliin, ces incidents
accrurent davantage encore l’inimitié irréconciliable entre les tribus
arabes de l’ouest et les habitants de la vallée du Nil, inimitié qui
existe encore aujourd’hui.
Au point de vue de nos idées humanitaires, cette expulsion arbitraire
et violente des Gellaba est sujette à critique; cependant, d’autre
part, on doit convenir qu’un état de choses aussi anormal exige
également des mesures anormales et que, en ces temps troublés, la
raison d’état peut obliger à avoir recours aux moyens les plus violents
qui seuls peuvent amener le résultat cherché. L’Arabe lui-même dit:
«Nar el ghaba julzim el hariga», expression que nous essayerons de
rendre par «pour combattre le feu des prairies, il faut un feu plus
violent encore», c’est-à-dire, à la force il faut opposer la force.
Les Gellaba expulsés des districts du sud appartenaient aux populations
du Cordofan et de la vallée du Nil (les Djaliin, Sheikieh et Danagla);
ils avaient quitté leur patrie pour chercher la richesse dans le
commerce et la traite des noirs, mais avaient laissé chez eux leurs
parents et leurs amis qui prenaient le plus grand intérêt à leur
prospérité; ceux-ci participaient aussi en partie financièrement à
leurs entreprises et, par suite s’intéressaient à leur sort.
Aussi l’ordre d’expulsion des Gellaba devait porter une grave atteinte
à la considération et à la popularité de Gordon Pacha, auprès des
habitants de la vallée du Nil. Quelques-uns sans doute, mais la
minorité, comprenaient que les circonstances seules avaient forcé
Gordon à recourir à des mesures disciplinaires aussi rigoureuses et
que, d’autre part la victoire et l’existence même de l’armée de Gessi
étaient incontestablement en jeu.
Dans l’entrevue qu’il eut avec Gordon Pacha à Taouesha, Gessi le mit au
courant des évenements qui venaient de se passer et reçut l’ordre de
retourner à Dara pendant que Gordon poursuivait sa route sur Khartoum.
Youssouf bey El Shellali qui avait fidèlement servi le Gouvernement
sous les ordres de Gessi s’était trouvé en désaccord avec celui-ci à
la suite des menées de quelques intrigants et avait obtenu de Gordon
l’autorisation de l’accompagner à Khartoum ne voulant plus à aucun prix
retourner auprès de Gessi et reprendre du service sous ses ordres.
Gordon ne se contenta pas de le prendre avec lui, mais en récompense de
ses fidèles services il lui accorda le titre de pacha.
A Dara, Gessi apprit que Soliman Zobeïr avait de nouveau rassemblé ses
troupes et, ayant abandonné la province du Bahr-el-Ghazal, se trouvait
actuellement dans la région méridionale du Darfour. On pensait qu’il
voulait, pour chasser l’étranger du pays, se joindre au sultan Haroun
bey Sef ed Din, le descendant direct de la dynastie royale du Darfour,
et qui en sa qualité de prétendant au trône avait engagé la lutte
contre le Gouvernement. On ne peut affirmer que telle était l’intention
de Soliman, mais il est certain que jamais le sultan Haroun n’eut
consenti à faire alliance avec lui. Car, ainsi que tous les gens du
Darfour, il haïssait Zobeïr et son fils encore plus que les Égyptiens.
En comparaison des bandes indisciplinées des Basinger de Zobeïr, les
Égyptiens jouissaient dans le Darfour d’une réputation relativement
excellente. D’ailleurs Zobeïr et les Égyptiens considéraient le Darfour
qu’ils avaient conquis comme leur possession légitime et ne s’étaient
fait faute, ni les uns, ni les autres, de se livrer à tous les actes
les plus tyranniques et à l’oppression la plus dure.
Gessi qui n’était accompagné que de quelques-uns de ses officiers
et avait laissé ses troupes au Bahr-el-Ghazal demanda à Zogal bey
(plus exactement Mohammed bey Khaled), alors chargé des affaires
du Gouvernement à Dara, deux compagnies d’infanterie régulière qui
furent immédiatement mises à sa disposition sous le commandement du
Saghcolaghassi (capitaine de première classe) Mansour effendi Hilmi.
Il prit en outre avec lui Ismaïn woled Bernou, Égyptien d’origine,
et né au Darfour, qui se distinguait par sa bravoure et sa parfaite
connaissance du pays. De Dara il se rendit à Kallaka, résidence des
Arabes Habania, et là vit sa petite troupe renforcée par Madibbo bey,
sheikh des Risegat et entièrement dévoué au Gouvernement, qui lui
fournit quelques centaines de chevaux; de plus, le sheikh des Arabes
Habania, Arifi woled Ahmed se mit également à sa disposition.
L’étoile de Soliman Zobeïr pâlissait de plus en plus. Un grand nombre
de ses parents et de ses compatriotes, c’est-à-dire les individus
appartenant à la population libre de la vallée du Nil l’avaient
abandonné pour retourner inaperçus dans leur pays à travers les forêts
en suivant la route de Shakka et d’El Obeïd. D’un autre côté, une
partie considérable de ses Basinger, affaiblis par la faim et les
fatigues résultant des marches et des contremarches exécutées sans plan
précis, s’étaient dispersés dans la campagne à la recherche de nouveaux
maîtres auprès desquels ils pourraient enfin trouver un peu de repos et
une nourriture assurée.
Gessi qui, pendant son séjour à Kallaka, avait été exactement renseigné
sur tout ce qui se passait au camp de Soliman, résolut de contraindre
ce dernier à se rendre. Il dépêcha donc Ismaïn Bernou qui connaissait
depuis longtemps Soliman et avait eu jadis d’amicaux rapports avec
son père; c’était bien là l’intermédiaire qu’il convenait le mieux de
charger d’une pareille mission à Djerra, où Soliman avait établi son
camp.
Par l’entremise d’Ismaïn, Gessi proposait la paix à Soliman, lui
promettant s’il voulait se soumettre: la vie sauve pour lui et ses
chefs, assurant à tous un traitement honorable et la sécurité entière
pour les membres de leurs familles, leurs femmes et leurs enfants. Il
ne lui demandait que de livrer les armes et les Basinger, et de prêter
un nouveau serment de fidélité au Gouvernement égyptien.
Ismaïn fit comprendre clairement à Soliman que le mieux pour lui
était de se soumettre puisqu’il ne pouvait plus compter sur une issue
favorable à ses armes. Il ajoutait en confidence que, né dans le pays,
lui Ismaïn savait pertinemment que Soliman devait renoncer à toute idée
d’une alliance défensive et offensive avec le sultan Haroun.
Soliman Zobeïr tint conseil avec ses chefs: devait-on accepter les
conditions proposées et conclure la paix? Pour la plupart, les
officiers de Soliman étaient las de combattre et presque anéantis au
physique comme au moral par les nombreuses défaites qu’ils avaient
essuyées. Cependant un certain nombre d’entre eux mettait en doute
la sincérité des propositions de Gessi et redoutait la rupture de
ses engagements. Ismaïn affirma que Gessi était vraiment sincère et
désirait personnellement la fin d’une guerre qui avait fait des deux
côtés tant de victimes: qu’au surplus il était chargé d’affirmer au
nom de Gessi et sous la foi du serment la sincérité des propositions
présentées et leur exécution intégrale. A la fin Soliman et ses
chefs consentirent à accepter les propositions de paix; seul Rabeh,
le souverain futur de Bagirmi, fit opposition. «Vous n’ignorez pas,
dit-il, qu’avant que nous ayons engagé la lutte contre le Gouvernement,
j’ai toujours été d’avis, et les évènements m’ont malheureusement donné
raison, que l’insurrection ne pouvait avoir une heureuse issue. En ce
qui me concerne, il me serait pénible de me séparer de camarades dont
pendant toute une année j’ai partagé les joies et les peines, mais
jamais je ne consentirai à me mettre au pouvoir de Gessi qui ne doit
ses succès qu’aux Danagla.» Et, après leur avoir rappelé l’inimitié
farouche qui séparait les Djaliin des Danagla et les cruautés commises
à la prise de Ganda que défendait Othman Dabter, il proposa les deux
solutions suivantes:
Ou réunir toutes les forces actuellement disponibles et se porter
immédiatement vers l’ouest dans les pays de Banda qui jusqu’alors
avaient échappé à toute invasion étrangère; les milliers de Basinger
encore présents et tous remplis de bonne volonté suffisaient pour
conquérir ces contrées et les mettre en état de servir à leur but.
Gessi et ses hommes, fatigués par une lutte prolongée et pénible ne
feraient certainement aucune tentative pour les poursuivre dans ces
régions inconnues;
Ou bien, dans le cas où, tout à fait las de combattre, on aspirerait à
se reposer et à vivre au milieu des populations riveraines du fleuve et
au milieu de leurs parents les Djaliin qui habitent les bords du Nil,
demander, directement et sans l’intermédiaire de Gessi, la paix et le
pardon au souverain du pays, c’est-à-dire au vice-roi d’Egypte, ou
tout au moins à Gordon Pacha. Gessi ne leur demandait que de livrer les
armes et les Basinger, car depuis la prise de Dem Zobeïr il avait entre
les mains toute leur richesse; il ne leur restait plus pour tout bien
que la vie et encore finiraient-ils par la perdre plus tard, grâce aux
intrigues incessantes des Danagla. Si l’on voulait se contenter d’avoir
la vie sauve, on n’avait qu’à laisser là les armes et les Basinger
et, sans craindre d’être atteints par Gessi ou ses gens se retirer,
par Kallaka et Shakka, à travers des forêts presque inhabitées,
sur Foga, poste télégraphique extrême de l’ouest du Soudan, sur la
frontière orientale du Darfour; de là on annonçait télégraphiquement
sa soumission et l’on implorerait un pardon qui serait certainement
accordé. On pouvait aussi de Shakka se diriger par Dar Homr (un peu au
nord de Dar Djangé) sur El Obeïd d’où, par l’entremise du parent de
Rabeh, Ilija (Elias) pacha woled Omberir, on pouvait demander la paix.
Rabeh finit son discours en déclarant que, si ses propositions étaient
repoussées, il se verrait obligé à son grand regret de réunir ceux
qui voudraient se joindre à lui et de partir pour l’ouest à la grâce
de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en aucun cas il ne
consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et des Danagla
quelque bienveillantes que pussent paraître leurs propositions de paix.
Rabeh avait exposé ses récriminations en présence d’Ismaïn, qui
s’efforça d’en atténuer l’impression. On n’avait, dit-il, rien de mal
à craindre de Gessi; il avait dès le commencement conduit la campagne
contre Soliman et son amour propre serait certainement flatté s’il
la pouvait terminer ainsi; aussi était-il disposé à adresser au
Gouvernement un rapport favorable à Soliman. Mais si l’on se décidait
à fuir et à demander le pardon sans son entremise, ce serait pour
lui une offense; il leur refuserait son appui en toute circonstance
et parviendrait peut-être à aggraver encore leur situation par des
rapports défavorables.
Mousa woled el Hag dont les conseils avaient déjà été en faveur auprès
de Zobeïr dit alors à Rabeh:
«Tu as ouvertement exposé les deux propositions en présence d’Ismaïn
Bernou. Si nous nous y rangeons, que comptes-tu faire de lui? Ismaïn
est notre ami et il a été autrefois étroitement lié avec Zobeïr. Loin
de moi l’idée de vouloir lui faire du mal! Cependant, si nous nous
décidons à fuir, notre propre salut exige que nous ne le perdions pas
de vue et que nous l’emmenions avec nous jusqu’à ce que nous ayons mis
entre nous et Gessi une distance qui rende toute poursuite impossible.
A ce moment-là seulement Ismaïn et ses compagnons pourraient retourner
chez eux.»
Enfin, après de longs et vifs débats, deux partis se formèrent: Soliman
Zobeïr et, avec lui, Hassan woled ’Aagil (oncle de Zobeïr et, par
conséquent, grand-oncle de Soliman), Mousa woled el Hag, Ibrahim woled
Hussein (frère de Saïd Hussein moudir de Shakka et qui peu de temps
auparavant avait été envoyé à Khartoum), Soliman woled Mohammed, Ahmed
woled Idris, Abdel Kader woled el Imam et Babaker woled Mansour, tous
de la tribu des Djimeab et Arbab Mohammed woled Diab de la tribu des
Sadab (les Djimeab et les Sadab font partie de la grande tribu des
Djaliin) étaient disposés à se rendre à Gessi.
Rabeh, Aboul Kassim de la tribu des Magadib (faisant également partie
des Djaliin), Mousa woled El Djali, Idris woled El Sultan et Mohammed
woled Fadhl Allah, de la tribu des Djimeab, ainsi que Abd el Bayin, un
esclave de Zobeïr ne voulaient en aucun cas se soumettre et étaient
résolus à chercher le salut dans la fuite.
Comme, après tout et conformément aux instructions de Gessi, Ismaïn
ne tenait qu’à la soumission de Soliman, il demanda de tenir la
discussion pour close et de lui remettre un document écrit constatant
l’acceptation de la paix aux conditions proposées et certifiant qu’on
était disposé à se soumettre. L’écrit fut dressé dans ce sens et signé
par Soliman et les huit chefs qui s’étaient joints à lui, et Ismaïn
emmenant les esclaves mâles et femelles qui lui avaient été remis comme
présents, retourna au camp de Gessi à Kallaka.
A peine Ismaïn était-il parti que Rabeh éclata en violents reproches
contre ceux qui avaient consenti à se rendre, et les supplia une fois
encore de suivre ses avis. Mais ses exhortations restant vaines, il
donna l’ordre à ses partisans et à ses Basinger de battre le tambour de
guerre. Il prit, avec émotion, congé de ses anciens compagnons d’armes
et partit pour les régions lointaines du sud-ouest aux accents sonores
de _l’umbaia_ (dent d’éléphant creusée qui sert de trompette guerrière
et qui produit des sons éclatants). Un grand nombre des Basinger de
Soliman se joignirent à lui, préférant mener au milieu des bois une vie
pleine de dangers plutôt que de se soumettre aux Danagla détestés.
Avec Rabeh partirent aussi les cinq chefs dont nous avons parlé
plus haut, mais à la première halte ils se séparèrent de lui dans
l’intention de se tenir d’abord cachés pendant quelque temps grâce aux
sheikhs arabes qu’ils connaissaient, et plus tard, quand tout danger
serait écarté, de retourner dans leur pays sur les bords du Nil.
Gessi, aussitôt qu’il eût reçu la soumission de Soliman, se porta en
avant sur Djerra. Ismaïn conseillait une marche rapide, dévoilant les
projets de Rabeh et faisant comprendre que, étant donnée l’inconstance
de Soliman et de ses gens, on pouvait craindre qu’au dernier moment
ils se fussent rendus aux avis de Rabeh. Gessi qui avait reçu des
renforts importants de Madibbo bey, de Arifi et de leurs arabes, arriva
à Djerra et expédia Ismaïn à Soliman avec une lettre dans laquelle il
déclarait accepter la soumission de Soliman et s’engageait à respecter
scrupuleusement les conditions déjà proposées. Ismaïn revint bientôt et
annonça que Rabeh et ses partisans s’étaient enfuis emmenant un grand
nombre des Basinger et une grande partie des armes et des munitions,
mais que Soliman et ses adhérents étaient prêts à faire leur soumission.
Gessi, à la tête de toutes ses troupes, se rendit à Djerra où Soliman
et ses compagnons l’attendaient à pied; les fusils de leurs Basinger
avaient été mis en faisceaux. Gessi s’avança vers Soliman et lui
déclara de vive voix qu’il lui accordait le pardon demandé, puis il
donna l’ordre à ses gens de saisir les armes et répartit les Basinger
entre Madibbo bey, le sheikh Arifi et leurs chefs avec ordre de les
garder sous escorte et de se tenir prêts à les remettre aux employés
du Gouvernement qu’il désignerait ultérieurement. Ces ordres furent
strictement exécutés et en peu d’instants il ne resta plus auprès de
Gessi que Soliman et ses chefs avec quelques-unes de leurs femmes et un
certain nombre de leurs serviteurs; tous étaient étroitement surveillés.
Comme l’avait fait préssentir Rabeh, les Danagla ne tardèrent pas à
nouer leurs intrigues contre Soliman Zobeïr.
Soliman, prétendaient-ils, avait déclaré à ses serviteurs qu’il
regrettait amèrement de s’être rendu à Gessi; s’il avait prévu qu’il
serait ainsi accueilli et traité d’une manière aussi humiliante il
aurait préféré de beaucoup succomber les armes à la main.
Gessi, qui à la vérité était d’un caractère honnête et loyal, ne sut
pas malheureusement résister à ces suggestions; il accordait à des gens
qui si souvent avaient risqué leur vie pour lui procurer la victoire
une confiance beaucoup trop grande dans des circonstances aussi
délicates. Les Danagla avaient un intérêt capital à rendre Soliman et
ses compagnons à jamais incapables de nuire. Comme nous l’avons déjà
dit, ils s’étaient approprié et partagé secrètement dans différentes
affaires et surtout à la prise de la Zeriba de Soliman un butin
considérable, esclaves des deux sexes, bijoux, or, argent et de grosses
sommes d’argent monnayé. Gessi l’ignorait; aussi craignaient-ils que
Soliman, pour se concilier la faveur de Gessi, ne lui révélât leur
fourberie, et que celui-ci ne les contraignit à restituer les biens
volés pour les remettre au Gouvernement.