Le 25 décembre 1878, Soliman dirigea sa première attaque sur Ganda.

Malgré leur nombre et leur bravoure les assaillants furent repoussés

par Gessi et ses compagnons grâce aux précautions prises. Des deux

côtés les pertes furent considérables, mais celles de Soliman Zobeïr

furent de beaucoup supérieures à celles de Gessi. Dans l’espace de

trois mois, Soliman tenta par quatre fois de s’emparer de Ganda, mais

il fut chaque fois repoussé avec de grosses pertes. En mars 1879 Gessi,

ayant reçu de Khartoum des renforts et des munitions, put à son tour

prendre l’offensive contre Soliman qui dans ses inutiles assauts avait

perdu un grand nombre de ses hommes et avait eu à déplorer la mort de

ses meilleurs chefs et dont les troupes étaient déjà découragées.

Gessi se porta en avant et fut victorieux dans le combat du 1^{er} mai

1879; les pertes, en comparaison de celles éprouvées précédemment,

furent insignifiantes, mais le résultat en fut absolument décisif.

Soliman prit la fuite abandonnant les richesses accumulées à Dem

Zobeïr. Les Danagla se partagèrent en secret la plus grande partie du

butin, sans que leur chef en fut informé et eut donné son consentement.

Soliman était perdu. Il lui fallait ou bien s’enfuir jusqu’au cœur de

l’Afrique, ou bien se rendre à merci au gouvernement. Ses richesses et

celles de ses chefs étaient tombées aux mains de Gessi, ou plutôt aux

mains des Danagla. Soliman devait posséder de six à huit cents femmes,

ses chefs et leurs parents en possédaient également plus de cent; les

Basinger qui n’étaient pourtant que des esclaves, possédaient eux-mêmes

des femmes esclaves. Toutes tombèrent aux mains du vainqueur. D’après

les dires des domestiques qui furent faits prisonniers à droite et à

gauche ou qui, de leur propre mouvement, vinrent prendre du service

auprès des employés du gouvernement, Soliman et ses principaux chefs

possédaient encore une fortune importante en or et en argent monnayé.

Il ne pouvait guère en être autrement si l’on réfléchit que tous les

chefs de Soliman avaient pris part avec son père Zobeïr au pillage de

Dara, de Manoashi (où était tombé le sultan Ibrahim fils du sultan

Hussein, le dernier souverain régnant du Darfour), de Fasher, de Kobbé,

l’ancienne capitale du Darfour, de Kabkabia, etc. et avaient eu là

l’occasion de recevoir un butin considérable en argent et en objets

précieux. Les Danagla s’étaient entendus pour cacher tout ce butin à

Gessi, qui comprenait à peine l’arabe, et, pour se le partager.

Gessi laissa la plus grande partie de ses forces dans la forteresse

abandonnée par Soliman et se mit à la poursuite de celui-ci avec une

troupe relativement minime. Soliman s’était réfugié avec ses partisans

dans les grands territoires de l’ouest et là, il partagea ce qui lui

restait d’armée en plusieurs fractions pour rendre plus difficile la

poursuite. Grâce à cette manœuvre, Gessi ne put ni s’emparer de lui, ni

savoir exactement l’endroit où il s’était retiré. Dans ses expéditions

à droite et à gauche, il ne rencontra qu’une troupe des partisans de

Soliman, commandée par Rabeh, troupe qu’il battit et dispersa sans

grand effort; mais Rabeh put s’échapper. Après de vaines recherches,

Gessi rentra à Dem Zobeïr où il reçut l’ordre, ou plutôt la permission

de se présenter devant Gordon Pacha dans le Darfour.

Laissant donc le gros de son armée se reposer de ses fatigues à Dem

Zobeïr, et accompagné seulement de quelques-uns de ses officiers, parmi

lesquels Youssouf el Shellali, Gessi se rendit au Darfour. A Taouesha,

station principale de la route des caravanes Dara-Omm Shanger-El

Obeïd, il rencontra Gordon. Le général, pendant son second séjour au

Darfour, avait appris que des marchands soudanais d’El Obeïd vendaient

des armes et des munitions au rebelle Soliman vers lequel ils étaient

portés par des raisons particulières et intéressées. Ces marchands

étaient des principaux commerçants d’El Obeïd qui souhaitaient dans

leur cœur le triomphe de Soliman mais qui en tout cas, pensaient encore

plus en opérant ce trafic au bénéfice qu’ils pourraient en retirer.

Ces armes étaient démontées par les Gellaba, petits marchands qui les

introduisaient en contrebande et, parmi d’autres marchandises dans

la province du Bahr el Ghazal, où les rebelles payaient à des prix

extravagants les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion

à deux coups, par exemple, on donnait six ou même huit esclaves; une

petite boîte de capsules pouvait en valoir un ou deux. L’argent était

rare et les esclaves formaient la valeur régulière d’échange.

Le gouvernement avait donné des ordres pour mettre fin à ce commerce;

mais l’exécution de ces ordres était fort difficile, les pays situés

entre El Obeïd et le Bahr el Ghazal étaient presque complètement

peuplés par des tribus nomades, comme les Arabes Baggara (Baggara veut

dire «qui possède des troupeaux de bœufs»), les Haouasma, les Hamr, les

Messeria, les Risegat, etc. Aussi était-il fort aisé aux Gellaba, qui

ne voyagent qu’en petites troupes, de passer inaperçus dans ces régions

couvertes de forêts et très peu peuplées. De plus, les employés du

gouvernement étaient corrompus à tel point qu’une caravane, à supposer

qu’elle eut été arrêtée, obtenait très facilement la permission de

continuer son voyage.

Gordon Pacha fit paraître son arrêté, supprimant tout commerce entre

El Obeïd, Shakka et le Bahr el Ghazal. Les marchands reçurent l’ordre

d’abandonner la région située au sud de la route des caravanes El

Obeïd-Taouesha-Dara et de restreindre leur trafic, au moins jusqu’à

la fin de la lutte engagée entre le gouvernement et Soliman Zobeïr,

au Darfour central et septentrional. Mais, bien que les instructions

de Gordon furent conçues en termes très sévères, bien que ces ordres

eussent été publiés dans toute la contrée, les marchands entraînés par

l’espoir d’un gain énorme n’en continuaient pas moins leurs opérations

illicites. Et, comme l’ennemi, grâce à cette contrebande, reprenait

constamment des forces, le gouvernement dut chercher à supprimer d’une

façon quelconque le commerce des armes qui grandissait chaque jour

au lieu de diminuer. Gordon donna donc aux Sheikhs des tribus arabes

dont nous avons parlé, l’ordre de se saisir de tous les Gellaba qui se

trouveraient sur leur territoire et de les mener sous escorte à Dara,

Taouesha, Omm Shanger et El Obeïd. En même temps, les sheikhs étaient

avertis que, si dans quelque tournée d’inspection ultérieure, on

trouvait des Gellaba dans leur district, eux-mêmes seraient tenus pour

responsables. Nul ordre ne pouvait être plus agréable à la cupidité des

Arabes. Bien que parmi les marchands il s’en trouvât sinon beaucoup,

du moins quelques-uns n’exerçant pas la contrebande des armes, on ne

pouvait ou on ne voulait guère séparer l’ivraie du bon grain. Les

Arabes commencèrent donc une chasse générale et effrenée contre les

Gellaba qui, dépouillés de leurs biens, et même de leurs vêtements

furent chassés presque nus et par centaines comme des fauves, vers

Dara, Taouesha et Omm Shanger.

La punition était sévère, mais il faut reconnaître que pour la plupart

des Gellaba, c’était le juste châtiment de leur complaisance envers

l’ennemi auquel ils fournissaient des secours. Depuis de longues années

plusieurs Gellaba étaient installés dans ces districts; ils y avaient

leur famille, leurs femmes, leurs enfants, des esclaves; tout leur

fut enlevé. Terrible vengeance du sort, eux qui jadis exerçaient le

fructueux métier de chasseurs d’hommes et de voleurs d’esclaves! Œil

pour œil, dent pour dent!

Comme les Gellaba appartenaient presque entièrement à la population

agricole de la vallée du Nil, surtout aux Djaliin, ces incidents

accrurent davantage encore l’inimitié irréconciliable entre les tribus

arabes de l’ouest et les habitants de la vallée du Nil, inimitié qui

existe encore aujourd’hui.

Au point de vue de nos idées humanitaires, cette expulsion arbitraire

et violente des Gellaba est sujette à critique; cependant, d’autre

part, on doit convenir qu’un état de choses aussi anormal exige

également des mesures anormales et que, en ces temps troublés, la

raison d’état peut obliger à avoir recours aux moyens les plus violents

qui seuls peuvent amener le résultat cherché. L’Arabe lui-même dit:

«Nar el ghaba julzim el hariga», expression que nous essayerons de

rendre par «pour combattre le feu des prairies, il faut un feu plus

violent encore», c’est-à-dire, à la force il faut opposer la force.

Les Gellaba expulsés des districts du sud appartenaient aux populations

du Cordofan et de la vallée du Nil (les Djaliin, Sheikieh et Danagla);

ils avaient quitté leur patrie pour chercher la richesse dans le

commerce et la traite des noirs, mais avaient laissé chez eux leurs

parents et leurs amis qui prenaient le plus grand intérêt à leur

prospérité; ceux-ci participaient aussi en partie financièrement à

leurs entreprises et, par suite s’intéressaient à leur sort.

Aussi l’ordre d’expulsion des Gellaba devait porter une grave atteinte

à la considération et à la popularité de Gordon Pacha, auprès des

habitants de la vallée du Nil. Quelques-uns sans doute, mais la

minorité, comprenaient que les circonstances seules avaient forcé

Gordon à recourir à des mesures disciplinaires aussi rigoureuses et

que, d’autre part la victoire et l’existence même de l’armée de Gessi

étaient incontestablement en jeu.

Dans l’entrevue qu’il eut avec Gordon Pacha à Taouesha, Gessi le mit au

courant des évenements qui venaient de se passer et reçut l’ordre de

retourner à Dara pendant que Gordon poursuivait sa route sur Khartoum.

Youssouf bey El Shellali qui avait fidèlement servi le Gouvernement

sous les ordres de Gessi s’était trouvé en désaccord avec celui-ci à

la suite des menées de quelques intrigants et avait obtenu de Gordon

l’autorisation de l’accompagner à Khartoum ne voulant plus à aucun prix

retourner auprès de Gessi et reprendre du service sous ses ordres.

Gordon ne se contenta pas de le prendre avec lui, mais en récompense de

ses fidèles services il lui accorda le titre de pacha.

A Dara, Gessi apprit que Soliman Zobeïr avait de nouveau rassemblé ses

troupes et, ayant abandonné la province du Bahr-el-Ghazal, se trouvait

actuellement dans la région méridionale du Darfour. On pensait qu’il

voulait, pour chasser l’étranger du pays, se joindre au sultan Haroun

bey Sef ed Din, le descendant direct de la dynastie royale du Darfour,

et qui en sa qualité de prétendant au trône avait engagé la lutte

contre le Gouvernement. On ne peut affirmer que telle était l’intention

de Soliman, mais il est certain que jamais le sultan Haroun n’eut

consenti à faire alliance avec lui. Car, ainsi que tous les gens du

Darfour, il haïssait Zobeïr et son fils encore plus que les Égyptiens.

En comparaison des bandes indisciplinées des Basinger de Zobeïr, les

Égyptiens jouissaient dans le Darfour d’une réputation relativement

excellente. D’ailleurs Zobeïr et les Égyptiens considéraient le Darfour

qu’ils avaient conquis comme leur possession légitime et ne s’étaient

fait faute, ni les uns, ni les autres, de se livrer à tous les actes

les plus tyranniques et à l’oppression la plus dure.

Gessi qui n’était accompagné que de quelques-uns de ses officiers

et avait laissé ses troupes au Bahr-el-Ghazal demanda à Zogal bey

(plus exactement Mohammed bey Khaled), alors chargé des affaires

du Gouvernement à Dara, deux compagnies d’infanterie régulière qui

furent immédiatement mises à sa disposition sous le commandement du

Saghcolaghassi (capitaine de première classe) Mansour effendi Hilmi.

Il prit en outre avec lui Ismaïn woled Bernou, Égyptien d’origine,

et né au Darfour, qui se distinguait par sa bravoure et sa parfaite

connaissance du pays. De Dara il se rendit à Kallaka, résidence des

Arabes Habania, et là vit sa petite troupe renforcée par Madibbo bey,

sheikh des Risegat et entièrement dévoué au Gouvernement, qui lui

fournit quelques centaines de chevaux; de plus, le sheikh des Arabes

Habania, Arifi woled Ahmed se mit également à sa disposition.

L’étoile de Soliman Zobeïr pâlissait de plus en plus. Un grand nombre

de ses parents et de ses compatriotes, c’est-à-dire les individus

appartenant à la population libre de la vallée du Nil l’avaient

abandonné pour retourner inaperçus dans leur pays à travers les forêts

en suivant la route de Shakka et d’El Obeïd. D’un autre côté, une

partie considérable de ses Basinger, affaiblis par la faim et les

fatigues résultant des marches et des contremarches exécutées sans plan

précis, s’étaient dispersés dans la campagne à la recherche de nouveaux

maîtres auprès desquels ils pourraient enfin trouver un peu de repos et

une nourriture assurée.

Gessi qui, pendant son séjour à Kallaka, avait été exactement renseigné

sur tout ce qui se passait au camp de Soliman, résolut de contraindre

ce dernier à se rendre. Il dépêcha donc Ismaïn Bernou qui connaissait

depuis longtemps Soliman et avait eu jadis d’amicaux rapports avec

son père; c’était bien là l’intermédiaire qu’il convenait le mieux de

charger d’une pareille mission à Djerra, où Soliman avait établi son

camp.

Par l’entremise d’Ismaïn, Gessi proposait la paix à Soliman, lui

promettant s’il voulait se soumettre: la vie sauve pour lui et ses

chefs, assurant à tous un traitement honorable et la sécurité entière

pour les membres de leurs familles, leurs femmes et leurs enfants. Il

ne lui demandait que de livrer les armes et les Basinger, et de prêter

un nouveau serment de fidélité au Gouvernement égyptien.

Ismaïn fit comprendre clairement à Soliman que le mieux pour lui

était de se soumettre puisqu’il ne pouvait plus compter sur une issue

favorable à ses armes. Il ajoutait en confidence que, né dans le pays,

lui Ismaïn savait pertinemment que Soliman devait renoncer à toute idée

d’une alliance défensive et offensive avec le sultan Haroun.

Soliman Zobeïr tint conseil avec ses chefs: devait-on accepter les

conditions proposées et conclure la paix? Pour la plupart, les

officiers de Soliman étaient las de combattre et presque anéantis au

physique comme au moral par les nombreuses défaites qu’ils avaient

essuyées. Cependant un certain nombre d’entre eux mettait en doute

la sincérité des propositions de Gessi et redoutait la rupture de

ses engagements. Ismaïn affirma que Gessi était vraiment sincère et

désirait personnellement la fin d’une guerre qui avait fait des deux

côtés tant de victimes: qu’au surplus il était chargé d’affirmer au

nom de Gessi et sous la foi du serment la sincérité des propositions

présentées et leur exécution intégrale. A la fin Soliman et ses

chefs consentirent à accepter les propositions de paix; seul Rabeh,

le souverain futur de Bagirmi, fit opposition. «Vous n’ignorez pas,

dit-il, qu’avant que nous ayons engagé la lutte contre le Gouvernement,

j’ai toujours été d’avis, et les évènements m’ont malheureusement donné

raison, que l’insurrection ne pouvait avoir une heureuse issue. En ce

qui me concerne, il me serait pénible de me séparer de camarades dont

pendant toute une année j’ai partagé les joies et les peines, mais

jamais je ne consentirai à me mettre au pouvoir de Gessi qui ne doit

ses succès qu’aux Danagla.» Et, après leur avoir rappelé l’inimitié

farouche qui séparait les Djaliin des Danagla et les cruautés commises

à la prise de Ganda que défendait Othman Dabter, il proposa les deux

solutions suivantes:

Ou réunir toutes les forces actuellement disponibles et se porter

immédiatement vers l’ouest dans les pays de Banda qui jusqu’alors

avaient échappé à toute invasion étrangère; les milliers de Basinger

encore présents et tous remplis de bonne volonté suffisaient pour

conquérir ces contrées et les mettre en état de servir à leur but.

Gessi et ses hommes, fatigués par une lutte prolongée et pénible ne

feraient certainement aucune tentative pour les poursuivre dans ces

régions inconnues;

Ou bien, dans le cas où, tout à fait las de combattre, on aspirerait à

se reposer et à vivre au milieu des populations riveraines du fleuve et

au milieu de leurs parents les Djaliin qui habitent les bords du Nil,

demander, directement et sans l’intermédiaire de Gessi, la paix et le

pardon au souverain du pays, c’est-à-dire au vice-roi d’Egypte, ou

tout au moins à Gordon Pacha. Gessi ne leur demandait que de livrer les

armes et les Basinger, car depuis la prise de Dem Zobeïr il avait entre

les mains toute leur richesse; il ne leur restait plus pour tout bien

que la vie et encore finiraient-ils par la perdre plus tard, grâce aux

intrigues incessantes des Danagla. Si l’on voulait se contenter d’avoir

la vie sauve, on n’avait qu’à laisser là les armes et les Basinger

et, sans craindre d’être atteints par Gessi ou ses gens se retirer,

par Kallaka et Shakka, à travers des forêts presque inhabitées,

sur Foga, poste télégraphique extrême de l’ouest du Soudan, sur la

frontière orientale du Darfour; de là on annonçait télégraphiquement

sa soumission et l’on implorerait un pardon qui serait certainement

accordé. On pouvait aussi de Shakka se diriger par Dar Homr (un peu au

nord de Dar Djangé) sur El Obeïd d’où, par l’entremise du parent de

Rabeh, Ilija (Elias) pacha woled Omberir, on pouvait demander la paix.

Rabeh finit son discours en déclarant que, si ses propositions étaient

repoussées, il se verrait obligé à son grand regret de réunir ceux

qui voudraient se joindre à lui et de partir pour l’ouest à la grâce

de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en aucun cas il ne

consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et des Danagla

quelque bienveillantes que pussent paraître leurs propositions de paix.

Rabeh avait exposé ses récriminations en présence d’Ismaïn, qui

s’efforça d’en atténuer l’impression. On n’avait, dit-il, rien de mal

à craindre de Gessi; il avait dès le commencement conduit la campagne

contre Soliman et son amour propre serait certainement flatté s’il

la pouvait terminer ainsi; aussi était-il disposé à adresser au

Gouvernement un rapport favorable à Soliman. Mais si l’on se décidait

à fuir et à demander le pardon sans son entremise, ce serait pour

lui une offense; il leur refuserait son appui en toute circonstance

et parviendrait peut-être à aggraver encore leur situation par des

rapports défavorables.

Mousa woled el Hag dont les conseils avaient déjà été en faveur auprès

de Zobeïr dit alors à Rabeh:

«Tu as ouvertement exposé les deux propositions en présence d’Ismaïn

Bernou. Si nous nous y rangeons, que comptes-tu faire de lui? Ismaïn

est notre ami et il a été autrefois étroitement lié avec Zobeïr. Loin

de moi l’idée de vouloir lui faire du mal! Cependant, si nous nous

décidons à fuir, notre propre salut exige que nous ne le perdions pas

de vue et que nous l’emmenions avec nous jusqu’à ce que nous ayons mis

entre nous et Gessi une distance qui rende toute poursuite impossible.

A ce moment-là seulement Ismaïn et ses compagnons pourraient retourner

chez eux.»

Enfin, après de longs et vifs débats, deux partis se formèrent: Soliman

Zobeïr et, avec lui, Hassan woled ’Aagil (oncle de Zobeïr et, par

conséquent, grand-oncle de Soliman), Mousa woled el Hag, Ibrahim woled

Hussein (frère de Saïd Hussein moudir de Shakka et qui peu de temps

auparavant avait été envoyé à Khartoum), Soliman woled Mohammed, Ahmed

woled Idris, Abdel Kader woled el Imam et Babaker woled Mansour, tous

de la tribu des Djimeab et Arbab Mohammed woled Diab de la tribu des

Sadab (les Djimeab et les Sadab font partie de la grande tribu des

Djaliin) étaient disposés à se rendre à Gessi.

Rabeh, Aboul Kassim de la tribu des Magadib (faisant également partie

des Djaliin), Mousa woled El Djali, Idris woled El Sultan et Mohammed

woled Fadhl Allah, de la tribu des Djimeab, ainsi que Abd el Bayin, un

esclave de Zobeïr ne voulaient en aucun cas se soumettre et étaient

résolus à chercher le salut dans la fuite.

Comme, après tout et conformément aux instructions de Gessi, Ismaïn

ne tenait qu’à la soumission de Soliman, il demanda de tenir la

discussion pour close et de lui remettre un document écrit constatant

l’acceptation de la paix aux conditions proposées et certifiant qu’on

était disposé à se soumettre. L’écrit fut dressé dans ce sens et signé

par Soliman et les huit chefs qui s’étaient joints à lui, et Ismaïn

emmenant les esclaves mâles et femelles qui lui avaient été remis comme

présents, retourna au camp de Gessi à Kallaka.

A peine Ismaïn était-il parti que Rabeh éclata en violents reproches

contre ceux qui avaient consenti à se rendre, et les supplia une fois

encore de suivre ses avis. Mais ses exhortations restant vaines, il

donna l’ordre à ses partisans et à ses Basinger de battre le tambour de

guerre. Il prit, avec émotion, congé de ses anciens compagnons d’armes

et partit pour les régions lointaines du sud-ouest aux accents sonores

de _l’umbaia_ (dent d’éléphant creusée qui sert de trompette guerrière

et qui produit des sons éclatants). Un grand nombre des Basinger de

Soliman se joignirent à lui, préférant mener au milieu des bois une vie

pleine de dangers plutôt que de se soumettre aux Danagla détestés.

Avec Rabeh partirent aussi les cinq chefs dont nous avons parlé

plus haut, mais à la première halte ils se séparèrent de lui dans

l’intention de se tenir d’abord cachés pendant quelque temps grâce aux

sheikhs arabes qu’ils connaissaient, et plus tard, quand tout danger

serait écarté, de retourner dans leur pays sur les bords du Nil.

Gessi, aussitôt qu’il eût reçu la soumission de Soliman, se porta en

avant sur Djerra. Ismaïn conseillait une marche rapide, dévoilant les

projets de Rabeh et faisant comprendre que, étant donnée l’inconstance

de Soliman et de ses gens, on pouvait craindre qu’au dernier moment

ils se fussent rendus aux avis de Rabeh. Gessi qui avait reçu des

renforts importants de Madibbo bey, de Arifi et de leurs arabes, arriva

à Djerra et expédia Ismaïn à Soliman avec une lettre dans laquelle il

déclarait accepter la soumission de Soliman et s’engageait à respecter

scrupuleusement les conditions déjà proposées. Ismaïn revint bientôt et

annonça que Rabeh et ses partisans s’étaient enfuis emmenant un grand

nombre des Basinger et une grande partie des armes et des munitions,

mais que Soliman et ses adhérents étaient prêts à faire leur soumission.

Gessi, à la tête de toutes ses troupes, se rendit à Djerra où Soliman

et ses compagnons l’attendaient à pied; les fusils de leurs Basinger

avaient été mis en faisceaux. Gessi s’avança vers Soliman et lui

déclara de vive voix qu’il lui accordait le pardon demandé, puis il

donna l’ordre à ses gens de saisir les armes et répartit les Basinger

entre Madibbo bey, le sheikh Arifi et leurs chefs avec ordre de les

garder sous escorte et de se tenir prêts à les remettre aux employés

du Gouvernement qu’il désignerait ultérieurement. Ces ordres furent

strictement exécutés et en peu d’instants il ne resta plus auprès de

Gessi que Soliman et ses chefs avec quelques-unes de leurs femmes et un

certain nombre de leurs serviteurs; tous étaient étroitement surveillés.

Comme l’avait fait préssentir Rabeh, les Danagla ne tardèrent pas à

nouer leurs intrigues contre Soliman Zobeïr.

Soliman, prétendaient-ils, avait déclaré à ses serviteurs qu’il

regrettait amèrement de s’être rendu à Gessi; s’il avait prévu qu’il

serait ainsi accueilli et traité d’une manière aussi humiliante il

aurait préféré de beaucoup succomber les armes à la main.

Gessi, qui à la vérité était d’un caractère honnête et loyal, ne sut

pas malheureusement résister à ces suggestions; il accordait à des gens

qui si souvent avaient risqué leur vie pour lui procurer la victoire

une confiance beaucoup trop grande dans des circonstances aussi

délicates. Les Danagla avaient un intérêt capital à rendre Soliman et

ses compagnons à jamais incapables de nuire. Comme nous l’avons déjà

dit, ils s’étaient approprié et partagé secrètement dans différentes

affaires et surtout à la prise de la Zeriba de Soliman un butin

considérable, esclaves des deux sexes, bijoux, or, argent et de grosses

sommes d’argent monnayé. Gessi l’ignorait; aussi craignaient-ils que

Soliman, pour se concilier la faveur de Gessi, ne lui révélât leur

fourberie, et que celui-ci ne les contraignit à restituer les biens

volés pour les remettre au Gouvernement.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 2 / 25 段