Plein d’émotion, je le remerciai de sa sympathie et de l’app

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

R. SLATIN PACHA

FER ET FEU

AU SOUDAN

TOME PREMIER

[Illustration]

Traduction de G. BETTEX

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR, 26, RUE RACINE

FER ET FEU AU SOUDAN

I.

[Illustration: Rudolph C Slatin]

FER ET FEU AU SOUDAN

PAR

R. SLATIN PACHA

COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN

ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR

[Illustration]

TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE

PAR

G. BETTEX, Professeur à Montreux.

TOME PREMIER

Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la

campagne de 1896.

Le Caire

F. DIEMER, Editeur

1898.

TOUS DROITS RÉSERVÉS.

DÉDIÉ

A SON ALTESSE

ABBAS PACHA HILMI II,

KHÉDIVE D’ÉGYPTE

COMME TÉMOIGNAGE

DU RESPECTUEUX DÉVOUEMENT

DE

L’AUTEUR.

TABLE DES MATIÈRES

DU PREMIER VOLUME

_Chapitre I._

Introduction 1

_Chapitre II._

Séjour au Darfour—Histoire de la Province 43

_Chapitre III._

Le Gouvernement du Darfour 123

_Chapitre IV._

Soulèvement du Mahdi 172

_Chapitre V._

Extension de la révolution dans le Darfour méridional 208

_Chapitre VI._

Siège et chute d’El Obeïd 243

_Chapitre VII._

Lutte contre le Mahdisme au Darfour 258

_Chapitre VIII._

L’expédition de Hicks Pacha 318

_Chapitre IX._

La chute du Darfour 338

PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION ALLEMANDE

C’est moins pour ma propre satisfaction personnelle que pour donner

suite à l’invitation pressante de mes amis que j’ai écrit ces feuilles.

Ce fut, pour moi, fort difficile d’achever tranquillement mon travail,

occupé que j’étais, non seulement par les affaires de service et la

rédaction de rapports urgents pour le Gouvernement, mais encore, et

pour une large part, par l’intérêt vraiment trop vif que l’on prenait à

mon sort; le calme de l’esprit m’était alors d’autant plus nécessaire,

qu’à défaut de toutes notes anciennes, il me fallait absolument m’en

rapporter à ma mémoire.

En raison de tout cela et de la hâte qui fut imposée par les

circonstances à ma plume inexpérimentée, les défectuosités de cet

ouvrage seront, en grande partie, excusables et, en même temps,

rencontreront, je l’espère, l’indulgence nécessaire.

Mes écrits qui ne sont que des comptes rendus, s’adressent non

seulement à ceux qui connaissent à fond l’état de choses au Soudan

Egyptien, mais aussi à ceux qui ont une réelle sympathie pour ce pays.

Londres, Août 1895.

_Rodolphe Slatin._

Lettre du Révérend Père Don Joseph Ohrwalder, autrefois supérieur de

la Mission autrichienne à Delen, (Kordofan), prisonnier des Mahdistes

pendant 10 années.

Lorsque j’eus embrassé au Caire, Slatin Pacha, mon cher ami et mon

fidèle compagnon pendant les jours affreux de misère commune, enfin

libre et heureux après de longues années, et que la première joie

causée par notre réunion fut passée, on m’invita de la part de ceux qui

le pressaient de décrire ce qu’il avait vu et la façon dont il avait

vécu,—on m’invita, dis-je—à faire précéder son livre de quelques mots.

Avoir partagé ses souffrances, l’amitié qui nous liait et qui de temps

à autre, pour de courts instants nous apportait quelque adoucissement

durant notre captivité, telles sont les seules raisons qui me donnent

le droit de déférer à ce désir.

Le grand intérêt général de l’heureuse délivrance de Slatin, la

cordiale participation de ses nombreux amis qui, ayant toujours suivi

avec la plus vive sollicitude les quelques nouvelles leur parvenant à

de rares intervalles sur son triste esclavage, apprirent avec une joie

bien sincère l’annonce de sa liberté, la nécessité de répondre aux

désirs de tous ceux qui prennent une part active au sort de l’Afrique,

la nécessité également d’attirer l’attention des nations civilisées

sur le Soudan, cette contrée la plus malheureuse du continent noir

qui paraissait autrefois destinée à être le point de départ de la

civilisation africaine et qui, maintenant, est devenue son plus grand

obstacle, toutes ces circonstances donc furent un devoir pour Slatin

Pacha—bien qu’il fut très occupé d’autre part et qu’il ne soit pas

écrivain—de livrer sans retard à la publicité un exposé de son

intéressant passé.

Moi aussi, je me suis trouvé malheureusement entraîné dans le

tourbillon de ce grand bouleversement, mais je n’étais qu’un

missionnaire prisonnier, dont l’existence ne fut pas prise en

considération par les nouveaux maîtres du pays et qui fut bientôt

oublié, tandis que Slatin Pacha, se trouvant directement mêlé aux

événements en raison de la haute situation qu’il occupait, paraît le

seul, parmi les vivants, qui peut apprécier d’une façon exacte, le

mouvement mahdiste tant dans son développement que dans son importance

actuelle.

Connaissant le pays et la population depuis de nombreuses années, ses

relations pendant sa captivité avec le Mahdi et encore plus avec le

calife Abdullahi furent telles qu’il se trouvait en contact continuel

avec les personnes influentes de cette époque, ce qui lui permit de

pouvoir suivre dans les plus petits détails la marche des événements.

Si donc, les opinions émises dans mon livre différent des siennes, ou

si dans les faits racontés par moi, des erreurs se sont glissées, il

est bien évident que celui qui a pris ses informations à la source

même, mérite la préférence sur celui qui recevait ses nouvelles de

deuxième et même de troisième main.

Pour toutes ses appréciations, je ne puis que m’incliner avec la plus

grande tranquillité devant sa façon de voir.

Puissent les récits de Slatin Pacha rencontrer l’intérêt auquel ils ont

droit! Puissent-ils aussi réveiller la sollicitude pour le malheureux

Soudan et que, par conséquent, la régénération en soit facilitée!

Puisse encore la délivrance de Slatin Pacha rencontrer la sympathie

universelle, qui lui est due, c’est ce que désire de tout son cœur son

compagnon de captivité pendant si longtemps et son ami sincèrement

dévoué!

Souakim, Juin 1895.

_P. Joseph Ohrwalder._

NOTICE DE L’ÉDITEUR RELATIVE AUX DEUX LETTRES EXPÉDIÉES PAR LE CALIFE

ABDULLAHI PENDANT LA CAMPAGNE DE 1896

Le fait suivant est la preuve de l’importance que le calife attribue à

la présence de Slatin Pacha dans le corps expéditionnaire à Dongola:

Environ deux mois après le combat de Firket (7 Juin 1896), le calife

envoya à Slatin Pacha un homme de la tribu des Elegat, fait prisonnier

autrefois à Omm Derman, suspecté d’espionnage, et porteur d’une lettre

ainsi conçue:

«_Au nom de Dieu clément et miséricordieux, grâces à Dieu le

Gouverneur généreux; prières à Notre Seigneur Mahomet et à ses

prophètes._

«_De la part de l’esclave de son Dieu, le Calife du Mahdi vénéré,

Abdullahi fils de Mohammed, Califet el Saddik à Abd el Kadir Saladin._

«_Après le salut nous t’informons que la lettre que tu nous as écrite

de ta propre main, prouvant que tu as persévéré dans la religion de

l’Islam et que tu ne trahiras ni la religion, ni le pain et le sel,

nous est bien parvenue et est gardée chez nous. Comme il en est ainsi

et que tu es venu avec les infidèles que tu accompagnes, tâche donc

de faire un complot qui serait propre à faire profiter d’eux (des

infidèles); voilà les armées musulmanes dirigées contre eux._

«_Voici ce que nous avons voulu te communiquer, afin que tu puisses

agir en conséquence secrètement, et nous te saluons._

«_Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896)._

(Cachet)

«_Hasbouna Allah Oua Nîma El Wakil._»

Le calife rendait la liberté à Abdullahi el Achman à la condition de

remettre en secret cette lettre à Slatin Pacha et de répandre au camp

la nouvelle que Slatin était en relations amicales avec les derviches

et leurs commandants supérieurs.

Mais Abdullahi el Achman informait Slatin Pacha du but de son message,

qui du reste était facile à comprendre.

Lors de la prise de Dongola, on trouvait parmi les papiers des

commandants supérieurs de l’armée des derviches, laissés dans la fuite

dont on parle plus haut, une lettre qui contenait ce qui suit:

«_Au nom de Dieu clément et miséricordieux, grâces à Dieu le

Gouverneur généreux; prières à Notre Seigneur Mahomet et à ses

prophètes._

«_De la part de l’esclave de son Dieu, le Calife du Mahdi vénéré,

Abdullahi fils de Mohammed, Califet el Saddik, au respectable Mohammed

Bichara. Que Dieu l’assiste!_

«_Après le salut nous t’informons que nous avons reçu et pris note

des lettres que tu nous as écrites au sujet des messagers qui vous

étaient parvenus par l’individu en question (Slatin Pacha) ainsi que

des prisonniers, et qui contenaient en outre ta demande de t’envoyer

Abdullahi el Achman et, enfin, tes rapports détaillés sur le Sheikhieh

(appartenant à la tribu des Sheikhiehs) nommé Ouarrak, comme tous les

autres détails de tes nouvelles._

«_Nous avons écrit une lettre par Abdullahi el Achman, à Chiatin[1]

l’ennemi de Dieu dans le but de faire surgir le désaccord entre

lui (Chiatin) et les chrétiens qui l’accompagnent; donc envoie-la

immédiatement par lui (Abdullahi) et nous prions Dieu que cette lettre

soit la cause de leur déroute._

«_Personne ne doit voir cette lettre, ni connaître son contenu, et

nous te saluons._

«_Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896)._

(Cachet)

«_Hasbî Allah Oua Nîma El Wakil._»

Intrigue très maladroite et qui prouve que le calife ne possède pas une

grande adresse politique.

L’Éditeur.

FER ET FEU AU SOUDAN

CHAPITRE I.

Introduction.

Mon premier voyage au Soudan.—Mon retour en Autriche.—Mon

second voyage.—Corruption au Soudan.—Je suis nommé gouverneur

de Dara.—Gordon au Darfour.—Zobeïr Pacha et son fils

Soliman.—Les Gellaba.—Les Djaliin et les Danagla.—Coup d’œil

rétrospectif sur les causes primordiales de l’insurrection dans

le Bahr-el-Ghazal.—Campagne de Gessi.—Rabeh se sépare de ses

compagnons.—Mort de Soliman Zobeïr.

Je servais, comme lieutenant au Régiment Prince héritier Rodolphe (N^o

19) sur la frontière bosniaque, quand en Juillet 1878, je reçus de

Gordon Pacha une lettre par laquelle il m’invitait à entrer, sous ses

ordres, au service du gouvernement égyptien.

J’avais déjà, en 1874, fait un petit voyage au Soudan et, après avoir

traversé Assouan, Korosko et Berber, j’étais arrivé, en Octobre, à

Khartoum d’où je m’étais rendu aux montagnes de Nouba, où j’avais

visité Delen, station des Missions Catholiques de l’Afrique Centrale

que l’on venait d’installer, et de là j’avais poussé jusqu’à Kolfan,

Niouma et Kadro; mais le soulèvement des Arabes Hauasma rendant

périlleux le séjour dans ces contrées, j’étais retourné à El Obeïd.

Les Arabes qui n’avaient en somme à se plaindre que de l’exagération

du tribut qui leur était imposé, avaient fait seulement quelques

difficultés au moment de sa perception et étaient promptement rentrés

dans l’obéissance; cependant je ne jugeai pas à propos de retourner

dans ces régions et me décidai à revenir au Darfour.

En arrivant à Kaga-Katoul, j’appris que le gouverneur général du

Soudan, Ismaïl Pacha Ayoub, qui résidait alors à Fasher, avait publié

un arrêté interdisant absolument à tout étranger de pénétrer dans le

Darfour dont les routes commerciales étaient encore peu sûres, le pays

n’étant occupé militairement par l’Egypte que depuis peu de temps et ne

pouvant être considéré comme soumis que dans une très-faible partie.

Je retournai donc directement à Khartoum où je fis la connaissance

d’Emin Pacha (alors Docteur Emin) qui était arrivé quelques jours

auparavant avec un certain Charles de Grimm.

Emin et moi adressâmes alors à Gordon Pacha, à cette époque gouverneur

général des Provinces Equatoriales et résidant à Ladó, une lettre dans

laquelle nous lui demandions l’autorisation de visiter ses domaines,

et, notre lettre partie, nous attendîmes sa réponse. Ce n’est que deux

mois plus tard que cette réponse nous arriva; Gordon nous invitait à

nous rendre à Ladó.

Mais dans l’intervalle j’avais reçu de Vienne des lettres de ma famille

qui me suppliait de rentrer en Europe; je souffrais aussi de la fièvre

et, de plus, je devais, l’année suivante, accomplir mon service

militaire; je pris donc la résolution de céder au désir de ma famille.

Le docteur Emin se rendit à l’invitation de Gordon et partit pour le

Sud; peu de temps après, Gordon le nommait bey et gouverneur de Ladó,

et lorsque Gordon Pacha dut quitter les Provinces Equatoriales, il

choisit Emin pour le remplacer dans le gouvernement de ces provinces.

Emin remplissait encore ces fonctions lorsqu’en 1889, Stanley vint

l’arracher à sa difficile situation pour le conduire à Zanzibar.

Pour moi, traversant le désert de Bayouda, et passant par Dongola

et Wadi-Halfa, j’arrivai en Egypte et de là je gagnai l’Europe où

j’arrivai dans l’automne de 1876.

Comme dès cette époque j’avais pris la ferme résolution de retourner au

Soudan, je fus enchanté de la proposition que me fit Gordon Pacha, en

Juillet 1878, proposition qui me permettait de renouer mes relations

avec Emin et Giegler Pacha. Je dus cependant prendre patience et

attendre, pour répondre à l’invitation qui m’avait été adressée, que la

campagne de Bosnie fut terminée.

Dans les premiers jours de Décembre 1878, mon régiment rentra en

garnison à Presbourg; comme officier de réserve je demandai et j’obtins

aisément un congé avec autorisation de voyager dans le Soudan. Je

passai seulement huit jours dans ma famille et quittai Vienne le 21

Décembre 1878 pour aller m’embarquer à Trieste.

Au Caire, je reçus de Suez un télégramme de Giegler Pacha, (alors

Giegler bey) qui était parti quelques jours avant mon arrivée; il

allait à Massawah où, en qualité d’inspecteur Général des Télégraphes

du Soudan, il allait inspecter la ligne de Massawah-Khartoum. Dans son

télégramme il m’invitait à faire avec lui le voyage jusqu’à Souakim et

j’acceptai avec joie cette invitation toute gracieuse.

A Souakim nous dûmes nous séparer; Giegler continuait sa route sur

Massawah en bateau à vapeur; moi, j’avais à faire mes préparatifs pour

me rendre à dos de chameau à travers le désert jusqu’à Berber. Grâce

à la bienveillante intervention de Alâ-ed-Din Pacha, gouverneur de

Souakim (le même qui plus tard, étant gouverneur général du Soudan,

accompagna le général Hicks au Kordofan où il trouva la mort), je pus

promptement me mettre en route pour Berber; de là, sur une barque que

le général Gordon avait fait tenir à ma disposition, je repartis pour

Khartoum où j’arrivai au milieu de Janvier 1879.

Gordon Pacha me reçut de la façon la plus cordiale et m’assigna pour

logement la maison d’Ali effendi située vis-à-vis de la façade Sud

de son palais. Dans nos entretiens journaliers il m’assura à maintes

reprises de ses sympathies pour les officiers autrichiens qu’il avait

appris à connaître au cours des travaux de la Commission du Danube, à

Toultscha. Il me disait, en souriant, combien il regrettait que nous

eussions échangé contre des uniformes bleus nos uniformes blancs qu’il

considérait comme beaucoup plus commodes et plus élégants.

Au commencement de Février, il me nomma inspecteur des finances avec

mission de parcourir le pays et de rechercher pour quels motifs les

habitants du Soudan se plaignaient des impôts, très modérés cependant,

tandis que, de son côté, le Gouvernement se demandait pourquoi les

revenus de la province étaient si faibles et tout à fait hors de

proportion avec l’étendue et la richesse du pays.

Je me rendis donc à Fazogl par Mussellemie et Sennaar, visitai les

montagnes de Kehli, Rigreg et Kashankero et parvins jusque dans le

voisinage des Beni Shangol. Puis j’adressai mon rapport à Gordon Pacha.

Je lui exposais d’abord que la répartition de l’impôt, établie

constamment sous l’influence des notables indigènes, manquait

absolument d’équité. Le poids de la taxe pesait surtout sur le pauvre

et sur le petit propriétaire, alors que les détenteurs de domaines

considérables savaient toujours trouver auprès des fonctionnaires le

moyen le plus convenable pour faire réduire à un minimum dérisoire

le taux de leurs contributions. Cette inégalité se faisait sentir,

encore aggravée, dans le monde des affaires où les charges imposées

au petit commerce étaient extraordinairement lourdes, tandis que les

gros capitalistes jouissaient d’immunités absolument injustifiées. Et

non seulement la répartition des impôts était inique, mais encore il

se produisait au cours de la perception des taxes les plus criantes

injustices. Cette perception était effectuée par les soldats, les Bachi

Bouzouks et fréquemment aussi par les Sheikhiehs, tribu originaire

de Dongola. Le but de chacun de ces intermédiaires était surtout de

s’enrichir le plus vite possible et par tous les moyens; le reste

n’avait à leurs yeux qu’une importance secondaire. Je pouvais bien

signaler ces abus mais j’étais incapable d’y porter remède; il me

manquait de plus, pour obtenir un résultat positif, l’initiation

administrative et la vocation nécessaire; je demandai donc d’être

relevé de mes fonctions.

Pendant ce temps, Gordon Pacha était parti pour le Darfour afin de

pouvoir, en se tenant plus près du théâtre des opérations, suivre

les progrès de la campagne entreprise contre Soliman woled (fils

de) Zobeïr. Sur sa proposition, Giegler avait été nommé Pacha et

vice-gouverneur général. C’est donc au Darfour que j’envoyai à Gordon

mon rapport et ma démission.

J’eus souvent, pendant mon voyage d’inspection, l’occasion de constater

des situations singulières et des manières de voir au moins étranges.

Je me trouvai fréquemment en rapport avec d’anciens employés du

gouvernement, des Soudanais, des Sheikhieh surtout, et même des Turcs

devenus possesseurs des propriétés les plus belles et qui étaient

absolument exonérés des taxes. A mes observations, ces propriétaires

privilégiés répondaient invariablement qu’ayant rendu autrefois des

services au gouvernement, il était de toute justice qu’on les exemptât

de l’impôt. J’étais fort mal reçu lorsque je voulais leur expliquer

que les services qu’ils avaient pu rendre, s’ils en avaient rendu

quelqu’un, leur avaient été depuis longtemps payés, et je dus faire

mettre en prison plusieurs d’entre eux pour les contraindre à payer

l’impôt.

A Mussellemié, la ville la plus importante de la région comprise entre

le Nil bleu et le Nil blanc (le Ghézireh), et le point central du

commerce des régions méridionales, je trouvai des quartiers remplis

de jeunes filles esclaves qui exerçaient là leur hideux métier pour

le compte de leurs maîtres, les plus riches et les plus influents

marchands du Soudan. Le gain produit par ce genre d’affaires, d’une

moralité plus que douteuse, était sans contredit d’une importance

considérable, mais je n’avais aucunement le désir de me casser la

tête pour établir un mode de taxation applicable à «cette matière

imposable», et ce fut avec une joie réelle que je reçus enfin de

Gordon la dépêche m’annonçant que je cessais d’exercer les fonctions

d’inspecteur des finances. J’étais ainsi délivré de tout souci

ultérieur et n’avais plus à me préoccuper du moyen d’établir, de

répartir et de percevoir les impôts anciens, non plus que d’en inventer

de nouveaux, tache tout à fait en dehors de mes goûts et de mes

aptitudes.

Quelques jours plus tard, je reçus de Gordon une lettre me nommant

Moudir (Gouverneur) de Dara, région sud-ouest du Darfour. Le général

me donnait en même temps l’ordre de rejoindre immédiatement mon poste,

afin de tenir tête au prétendant, le Sultan Hassan, qui, descendant

des anciens rois, aspirait à reconquérir le domaine de ses pères dont

l’Egypte s’était emparée.

Gordon me faisait savoir en outre qu’il revenait du Darfour et desirait

me rencontrer sur la route, entre El-Obeïd et Dourrah el Khadrah.

Aussitôt je m’embarquai sur l’un des bateaux à vapeur qu’on tenait

toujours prêts pour Gordon Pacha et partis pour Dourrah el Khadra où

j’avais déjà envoyé mes chameaux. De Dourrah j’allai à cheval au bureau

télégraphique d’Abou Garad, situé à 11 kilomètres environ et qui forme

en même temps la station frontière de Kordofan. A Abou Garad, j’appris

que Gordon n’était plus qu’à 30 ou 40 kilomètres de là, sur la route

de Dourrah el Khadra. Je partis sur le champ et, après environ deux

heures de course rapide, je trouvai le général reposant à l’ombre d’un

arbre. Il me reçut de la façon la plus affable, mais je le trouvai

malheureusement très épuisé et fort affaibli par les pénibles et

interminables chevauchées. Les courses continuelles avaient déterminé

des plaies assez étendues aux cuisses et aux jambes. Il avait dû même,

pendant des journées entières, se priver de boissons réconfortantes.

Par bonheur, j’avais apporté avec moi, sur le vapeur, quelques

bouteilles de Henisson, tirées de ses propres réserves. Il m’engagea

à l’accompagner à Dourrah el Khadra, où il avait à me donner quelques

ordres complémentaires concernant mes nouvelles fonctions, et à me

faire certaines communications sur la situation actuelle de la contrée.

En même temps, il me présenta les personnes de sa suite: Hassan Pacha

Hilmi el Djoeser, ancien gouverneur du Kordofan et du Darfour et

Youssouf Pacha el Shellali, qui, s’étant brouillé avec Gessi, lors de

l’entreprise contre Soliman woled Zobeïr, avait demandé à Gordon de

l’emmener avec lui à Khartoum.

Gordon Pacha ayant donné le signal du départ, prit les devants, suivant

son habitude, à une telle allure que nous avions peine à le suivre.

Nous arrivâmes bien vite à Dourrah el Khadra, où nous retrouvâmes

les chameaux et les bagages du Gouverneur général que celui-ci avait

envoyés en avant pendant la halte.

La rive du fleuve était peu profonde et les vapeurs qui avaient dû

mouiller au large envoyèrent un canot pour nous conduire à bord. Dans

la barque, je me trouvai assis près de Youssouf el Shellali qui était

vêtu d’un léger costume de treillis gris; comme il avait avec lui un

gobelet, je lui demandai de me puiser un peu d’eau dans le fleuve.

Gordon Pacha, en souriant m’avertit en français que Youssouf, malgré

son teint foncé, était Pacha et par conséquent occupait un rang de

beaucoup plus élevé que moi, qui n’étais que Moudir (Gouverneur) de

Dara, il n’était donc pas correct de ma part de lui demander ainsi de

l’eau. Je m’excusai aussitôt auprès de Youssouf expliquant que c’était

par simple distraction que je lui avais demandé un semblable service.

Il m’assura amicalement qu’il était tout prêt à rendre service à moi ou

à n’importe lequel de ses compagnons.

Gordon et moi, nous montâmes sur l’«Ismaïlia» tandis que Hassan Pacha

el Djoeser et Youssouf el Shellali se rendirent sur le «Borden».

Je restai avec le général jusqu’au soir. Gordon me mit au courant de la

situation du Darfour exprimant l’espoir de voir se terminer bientôt la

guerre engagée avec le Sultan Haroun, et cette malheureuse contrée, qui

servait depuis tant d’années de théâtre aux combats les plus terribles,

jouir enfin d’un peu de repos. Il était persuadé aussi que Gessi

terminerait rapidement la campagne entreprise contre Soliman woled

Zobeïr qui, pressé par les circonstances, allait se voir contraint ou

de se rendre ou de succomber. Après la défection des Basinger (esclaves

noirs dressés à se servir des armes à feu) et les défaites continuelles

qu’il avait éprouvées, il n’était plus permis à Soliman de compter sur

la victoire.

A 10 heures du soir Gordon me congédia; ordre était déjà donnée aux

vapeurs de mettre sous pression, car il voulait se mettre en route

cette nuit-même.

«Portez-vous bien, mon cher Slatin, me cria-t-il encore de loin, que

Dieu vous protège! Je suis convaincu qu’en toute circonstance vous

ferez tout ce qu’il vous sera possible de faire. Bientôt peut-être je

partirai pour l’Angleterre et j’espère vous revoir à mon retour».

Ce furent les dernières paroles que j’entendis de sa bouche. Qui

pouvait prévoir alors le sort affreux qui l’attendait.

Plein d’émotion, je le remerciai de sa sympathie et de l’appui qu’il

m’avait en tout temps accordé et je restai sur le rivage pendant près

d’une heure attendant que le sifflet strident du vapeur eut annoncé

qu’il avait levé l’ancre.

Gordon était parti.—Je ne devais plus le revoir vivant!

Le lendemain, dès le matin, je partis monté sur le cheval dont Gordon

m’avait fait présent; c’était un magnifique étalon alezan de la race de

Hamour qui me rendit les plus fidèles services pendant quatre années,

jusqu’au moment de la reddition du Darfour.

Traversant Abou Garad, Halba Abou Shok et Khursi, je galopais jusqu’à

El Obeïd où je rencontrai le Docteur Zurbuchen, inspecteur sanitaire

du Soudan qui s’en allait en inspection dans le Darfour et voulut

faire la route avec moi. Nous nous étions déjà connus au Caire et je

fus vraiment heureux de l’avoir pour compagnon jusqu’à Dara. Aly bey

Cherif, l’ancien gouverneur du Kordofan, nous procura des chameaux qui,

moyennant finances, devaient transporter nos bagages jusqu’au Darfour.

Le jour du départ Aly bey Cherif me communiqua une dépêche qu’il venait

de recevoir de Foga, station extrême des télégraphes du Soudan sur la

frontière orientale du Darfour, dépêche qui annonçait que Soliman woled

Zobeïr avait succombé à Djerra le 15 Juillet 1879. Ainsi se trouvaient

réalisées les prévisions de Gordon.

* * * * *

Il ne serait peut-être pas inutile de retracer ici à grands traits

les causes, les péripéties et les conséquences de cette campagne bien

qu’elles soient, sans aucun doute, déjà connues en grande partie.

Après la conquête du Darfour, en 1874, la partie méridionale du pays,

c’est-à-dire les régions de Dara et Shakka, avait été assignée par le

gouverneur général Ismaïl Pacha comme domaine de Zobeïr auquel avait

été conféré le titre de Pacha. Zobeïr qui toujours était en hostilité

avec Ismaïl Pacha auquel il avait souvent reproché les impôts qui

pesaient sur le pays, sollicita du Khédive l’autorisation d’aller au

Caire l’assurer personnellement de sa fidélité et de son attachement,

et, dès que cette autorisation lui eut été accordée, il partit.

Peu de temps après, le gouverneur général Ismaïl Pacha Ayoub, quitta

également à son tour le Darfour et Hassan Pacha el Djoeser restait dans

la province en qualité de Moudir Oumoum (gouverneur en chef).

Avant son départ, Zobeïr Pacha avait désigné comme son représentant

auprès de ses partisans son fils, Soliman woled Zobeïr encore très

jeune et qui reçut l’ordre de se rendre à Shakka.

Gordon Pacha, nommé gouverneur général du Soudan, en remplacement

d’Ismaïl Ajoub, entreprit une tournée d’inspection et poussa jusqu’au

Darfour. Ce pays, poussé par le prétendant au trône, le sultan Haroun

sef el Din, commençait à se soulever contre le régime un peu sévère

du gouvernement égyptien. Gordon voulait se montrer dans la contrée

et, par sa présence et son habile intervention éprouvée tant de fois,

calmer les esprits surexcités.

Arrivé à Faga le 7 Juin 1877, il avait envoyé à Soliman woled Zobeïr

l’ordre de venir conférer avec lui à Dara. Gordon avait appris que

Soliman se plaignait de la situation qui lui était faite et de

l’opposition que l’on mettait au retour de son père, retenu au Caire

par le gouvernement égyptien. Zobeïr Pacha, disait-on, avait écrit du

Caire à son fils et à ses partisans des lettres leur recommandant de

secouer à toute occasion le joug de la domination égyptienne, et comme

Soliman disposait d’une force militaire considérable, on se voyait

contraint de compter avec lui.

Le gouverneur général se rendit par la route d’Ouman Shanger à Fasher

où il donna les ordres et les instructions nécessaires pour la mise en

état de défense de la capitale, et, après une halte de quelques jours à

Fasher, il partit pour Dara.

Dans l’intervalle Soliman woled Zobeïr était arrivé de Shakka à Dara,

avec 4000 Basingers commandés par les parents et les partisans de son

père; il avait pris position dans la plaine, au sud-ouest des remparts.

On était loin d’être d’accord dans le camp de Soliman.

Les troupes prétendaient que le Darfour avait été conquis réellement

par elles et occupé, seulement après cette conquête, par les Egyptiens.

Par suite elles trouvaient injuste l’obligation qui leur était imposée

d’abandonner le Darfour et de retourner à Shakka, abandonnant ainsi aux

employés turcs et égyptiens cette riche contrée conquise grâce à leur

énergie.

De plus, Soliman et les alliés de son père se montraient irrités de la

séquestration tout à fait injuste à leur avis de Zobeïr Pacha au Caire,

et désiraient obtenir son retour par n’importe quel moyen.

Les chefs des troupes de Zobeïr, pour la plupart des Djaliins et

d’anciens marchands d’esclaves, avaient acquis leur pouvoir et la

considération dont ils jouissaient par leur courage et les succès

qu’ils avaient remportés dans le Bahr-el-Ghazal où ils avaient conquis

des provinces entières. Ignorants des moyens d’action dont dispose un

gouvernement régulièrement organisé, ils se croyaient invincibles. En

outre, il plaisait à leur naturel enclin à la rapine et à la violence,

de ne chercher le succès que par les armes.

C’est dans ces dispositions que l’on tint conseil sur ce qu’il

convenait d’entreprendre contre le gouvernement égyptien et sur

l’attitude à tenir lors de l’arrivée prochaine de Gordon.

Quelques têtes chaudes étaient d’avis d’attaquer immédiatement la

garnison de Dara, garnison tout à fait insignifiante en comparaison

des forces dont eux-mêmes disposaient. D’autres voulaient attendre

l’arrivée de Gordon et de son escorte, l’attaquer à l’improviste et le

prendre vivant, si possible, afin de l’échanger contre Zobeïr Pacha.

Si dans l’action Gordon était tué, alors le sort en serait jeté. Un

petit nombre seulement conseilla l’obéissance et la soumission au

gouvernement. Grâce à ce désaccord aucune résolution définitive ne fut

prise.

Pendant qu’on délibérait ainsi, Gordon Pacha et son escorte étaient

arrivés par Kéroult et Sheria jusque dans le voisinage de Dara, dont

ils n’étaient plus éloignés que de six heures de marche. Suivant sa

coutume, Gordon allait en avant de son escorte; toujours à cheval il

marchait en tête, accompagné seulement de ses secrétaires Tohamy bey et

Bosati et de quelque kawas.

Instruit de l’arrivée imminente de Gordon, Soliman woled Zobeïr fit

disposer ses troupes sur trois lignes de bataille dont le front

s’étendait du campement au rempart de Dara.

Les ordres de Soliman venaient à peine d’être exécutés que, au grand

étonnement des soldats et de leurs chefs Gordon Pacha, escorté

seulement de cinq hommes montés sur des chameaux, parut devant le front

de l’armée, saluant tranquillement à droite et à gauche, et passa

au galop se dirigeant vers les remparts. On lui rendit les honneurs

réglémentaires et, avant même que le canon eût cessé de gronder, le

général envoyait à Soliman woled Zobeïr et aux chefs de ses troupes

l’ordre de se rendre auprès de lui.

Nour Angerer Hakar fut le premier à répondre à l’invitation du général:

Saïd Hussein suivit bientôt son exemple et Soliman Zobeïr lui-même,

reconnaissant que l’occasion propice à l’exécution de ses projets était

passée, arriva à son tour accompagné des autres chefs qui ne voulaient

pas l’abandonner. Après les salutations d’usage Gordon fit servir à

Soliman le café et les cigarettes, le questionna avec intérêt sur sa

situation et lui promit de lui accorder, autant qu’il serait possible,

tout ce qu’il désirait. Puis, ayant congédié les chefs en recommendant

à chacun d’eux de retourner auprès de ses troupes, il retint seulement

Soliman Zobeïr. Il lui déclara alors qu’il savait de bonne source qu’il

avait eu l’intention de le combattre personnellement, lui Gordon,

et lui conseilla de ne point prêter l’oreille à des insinuations

perfides. Il lui fit comprendre qu’il y avait plus à gagner à rester

tranquillement soumis aux ordres du gouvernement égyptien qu’à

prendre une attitude hostile. Il termina en lui pardonnant, à cause

de sa jeunesse et son inexpérience et en exprimant l’espoir qu’il

comprendrait la gravité de la faute qu’il avait commise; après quoi il

l’autorisa à rejoindre ses troupes dont le commandement lui fut laissé

et l’engagea énergiquement à se conformer scrupuleusement aux ordres

qu’il pourrait recevoir.

Dans l’intervalle, l’escorte de Gordon avait à son tour franchi les

remparts et, quelques instants après, Gordon manda de nouveau Saïd

Hussein pour s’entretenir en particulier avec lui sur la situation.

Saïd Hussein déclara que Soliman, mal conseillé par quelques têtes

chaudes, était encore disposé, malgré le pardon qu’il venait d’obtenir,

à poursuivre l’exécution de ses desseins, c’est-à-dire délivrer son

père et se créer par les armes une situation prépondérante. Gordon

congédia Saïd Hussein après l’avoir nommé Moudir de Shakka et lui

prescrivit de rejoindre son poste le lendemain avec les chefs et les

soldats, mais de tenir encore pendant quelques heures sa nomination

secrète.

Nour Angerer Hakar fut ensuite appelé. Aux reproches que lui adressa le

général, il répondit en reconnaissant, lui aussi, que Soliman Zobeïr

faisait fausse route et marchait à un résultat déplorable pour lui-même

et pour eux tous; il déclara que le jeune Soliman ne tenait aucun

compte de leurs conseils et ne songeait qu’à exécuter ses desseins

personnels, ne se rendant qu’aux avis de quelques cerveaux surexcités.

Gordon, plein de confiance dans la déclaration de Nour Angerer, le

nomma gouverneur de Sirga et Areba, dans le Darfour oriental, lui

prescrivant de partir aussi le lendemain avec Saïd Hussein et d’amener

tous les hommes placés sous ses ordres, ainsi que ceux qui voudraient

se joindre à lui.

Soliman ayant appris comment les choses tournaient, fit à Saïd

Hussein et à Nour Angerer Hakar de violents reproches, les accusant

d’ingratitude envers son père prisonnier lequel, par sa bonté et sa

bienveillance, les avait élevés à la situation qu’ils occupaient; mais

ils lui repondirent que Zobeïr leur devait plus de reconnaissance

qu’ils ne lui en devaient eux-mêmes, et qu’il n’avait conquis la

renommée dont il jouissait que grâce à leurs fidèles services.

C’est sur ces mutuels reproches que Saïd Hussein et Nour Angerer se

séparèrent de Zobeïr, les deux premiers quittant Dara pour rejoindre

leurs postes avec leurs troupes conformément aux ordres de Gordon.

Après leur départ, Gordon Pacha fit appeler Soliman Zobeïr et les chefs

restés avec lui. D’abord Soliman, emporté par son orgueil juvénile,

refusa de se rendre à cet appel, mais, après quelques instants de

réflexion, il céda aux conseils de ses compagnons dont le courage

était considérablement abattu, et qui peu à peu comprenaient qu’une

plus longue résistance pouvait avoir pour eux les plus funestes

conséquences; tous se rendirent chez le gouverneur général qui se mit

à expliquer à Soliman de la façon la plus aimable que pour son compte

il n’avait rien à craindre; que la nomination de Saïd Hussein et de

Nour Angerer n’avait eu d’autre but que de montrer à Soliman combien

il s’était trompé dans ses prévisions en fondant la réalisation de ses

desseins sur la fidélité et l’attachement de ses troupes. Il l’exhorta

de nouveau à la soumission et lui fit comprendre que le gouvernement

possédait assez de places et de domaines à distribuer pour remplir ses

désirs les plus ambitieux. Quant à son père qui vivait au Caire, comblé

d’honneurs et au milieu des relations les plus brillantes, il lui

fallait prendre encore patience avant de le revoir. Enfin, il lui donna

l’ordre de se rendre à Shakka et de l’y attendre.

Le lendemain, Soliman reçut des instructions complémentaires pour Saïd

Hussein qui devait fournir tout ce dont il aurait besoin pour son

entretien et pour l’entretien de ses troupes. Le jour suivant, Soliman

se mit en route.

Ainsi Gordon Pacha, grâce à la faculté qu’il possédait de saisir

rapidement et clairement le sens de chaque situation, grâce à la

promptitude de ses décisions, avait, en deux jours à peine, résolu

cette question épineuse et évité une lutte qui aurait pu l’entraîner

facilement à de sérieux embarras, d’autant plus que le Darfour était

encore en pleine effervescence et que Gordon ne disposait que de forces

très inférieures.

Le gouverneur général partit à son tour, se rendit à Fasher et à

Kabkabia et, par l’habilité qu’il déploya dans ses rapports avec les

habitants, aussi bien que par sa générosité extraordinaire, gagna

les sympathies d’un grand nombre de rebelles. Où ce fut nécessaire,

il prit ses dispositions pour apaiser les émeutes et organiser

administrativement les pays; enfin en Septembre 1877, il partit pour

Shakka, par la route de Dara.

Là, il nomma Soliman Zobeïr, qui semblait s’être rendu à ses

exhortations, gouverneur du Bahr-el-Ghazal, ancien domaine du père de

Soliman, avec le titre de bey. Cette nomination rendit tout joyeux

Soliman qui remercia Gordon de ce témoignage de confiance; un grand

nombre d’esclaves qui, le croyant en disgrâce, avaient rejoint Saïd

Hussein à Dara, revinrent auprès du fils de leur ancien maître si

bien que Soliman, en rejoignant son poste, pouvait disposer de forces

imposantes.

A son arrivée à Dem Zobeïr, chef-lieu du Bahr-el-Ghazal et ainsi nommé

d’après son père, Soliman lança une circulaire avisant les colonies

de sa nomination comme Moudir; en même temps, il envoya à Idris

woled Dabter l’ordre de venir lui présenter ses rapports et rendre

ses comptes. Idris était un Dongolais qui, lors du séjour de Zobeïr

Pacha au Darfour, administrait en qualité d’intendant la province du

Bahr-el-Ghazal.

Cette province, habitée aujourd’hui par différentes tribus de nègres,

était autrefois gouvernée par des chefs indigènes. Les tribus des

Djaliin et des Danagla qui habitaient les bords du Nil, avaient dans

leur chasse aux esclaves pénétré dans le pays et en avaient peu à

peu pris possession. Les Djaliin font remonter leur origine à Abbas,

oncle du Prophète, et sont très fiers de cette illustre descendance;

aussi regardent-ils avec mépris les Danagla qu’ils considèrent comme

les descendants de l’esclave Dangal. Ce Dangal, d’après la tradition,

s’était, quoique esclave et tributaire de l’évêque copte de Bahnasa,

élevé à la dignité de gouverneur de Nubie; tout le pays qui s’étend

depuis la ville actuelle de Sarras jusqu’à Debba et Meroë, était sous

sa domination. Cet esclave fonda la ville qui porte de lui le nom

de Dankala (Dongola) et dont les habitants furent appelés Danagla

(Dongolais). Ceux que l’on désigne aujourd’hui sous ce nom, sont pour

la plupart des Arabes immigrés qui, dans le cours des temps, se sont

mélangés aux indigènes. Tous cherchent à faire remonter leur origine

aux tribus arabes libres et à repousser la tradition qui en fait les

descendants d’un esclave. Malgré cela, le nom de Danagla est pour les

Djaliin une épithète méprisante.

Il est indispensable de bien saisir les rapports existant entre ces

deux tribus pour comprendre clairement ce qui va suivre.

Idris woled Dabter, avisé par ses amis, usa de faux-fuyants. Là, comme

partout ailleurs, des intrigants cherchèrent à accroître l’antipathie

et le désaccord qui se faisaient jour pour tirer profit de la discorde.

Et comme on était arrivé à convaincre Idris Dabter que Soliman Zobeïr

userait de son pouvoir de moudir pour le faire arrêter, Idris s’enfuit

à Khartoum. Là, il accusa Soliman de considérer comme sa propriété

personnelle la province du Bahr-el-Ghazal dont, disait-il, il avait

pris possession aux lieu et place de son père. Il l’accusait en outre

de n’employer les revenus de la province qu’en faveur de lui-même et

de ses compatriotes, les Djaliin, tandis que les autres tribus et

particulièrement les Danagla étaient préservés et qu’on employait tous

les moyens imaginables pour les ruiner et les affaiblir.

A l’appui de ses accusations, Idris présenta des pétitions signées

de nombreux commerçants et marchands d’esclaves établis dans le

Bahr-el-Ghazal et par lesquelles ils demandaient au gouvernement de

destituer Soliman Zobeïr et de le remplacer par un autre fonctionnaire.

Grâce à l’influence de ses parents et de ses protecteurs, Idris arriva

à ses fins; la déposition de Soliman fut décidée et Idris lui-même

nommé à sa place; celui-ci s’engageait à livrer chaque année au

gouvernement une certaine quantité d’ivoire et de gomme arabique,

et à envoyer également chaque année à Khartoum un certain nombre de

Basingers qui seraient incorporés dans l’armée régulière égyptienne. De

son côté le gouvernement voulant donner au nouveau gouverneur quelque

autorité et un prestige nouveau, lui accorda une garde de deux cents

hommes d’infanterie régulière, sous les ordres de Abdes Sid effendi.

Idris partit donc de Khartoum, remonta le Nil blanc depuis le

Bahr-el-Ghazal jusqu’à Neshra er Rek et de là se rendit à Ganada, pour

informer Soliman Zobeïr de sa destitution. Au reçu de la nouvelle et du

décret annonçant qu’il était remplacé par Idris Dabter, Soliman Zobeïr

réunit ses parents et ses partisans et leur déclara nettement que

jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi inique; depuis son arrivée

dans le Bahr-el-Ghazal, ajoutait-il, il n’avait rien entrepris qui pût

autoriser le gouvernement à lui enlever, sur un simple soupçon, une

charge qui lui revenait de droit. En cela Soliman était dans l’erreur;

son père avait, il est vrai, conquis le Bahr-el-Ghazal, mais cette

province appartenait au gouvernement et Soliman ne pouvait prétendre à

la gouverner.

Dans une lettre qu’il écrivit à Idris Dabter, Soliman l’accabla de

reproches lui reprochant son ingratitude et l’accusant d’agir contre

toutes les lois de l’honneur; s’il en eût été autrement, en effet,

jamais il n’aurait eu recours à de pareils moyens pour atteindre son

but; il montrait la plus noire ingratitude envers Zobeïr, le père de

Soliman, qui avait toujours protégé Idris et l’avait même pris comme

son lieutenant dans le Bahr-el-Ghazal alors que lui Zobeïr était parti

pour le Darfour.

Nommé Moudir du Bahr-el-Ghazal par Gordon Pacha, Soliman n’avait-il

pas usé de son droit en exigeant qu’Idris lui rendit compte de ses

actes? Mais Idris, au lieu d’obéïr, était allé à Khartoum où il avait

réussi par ses intrigues, à se faire nommer moudir à sa propre place.

Soliman répétait enfin, dans sa lettre, que jamais il ne se soumettrait

à un ordre aussi injuste. Idris répondit à Soliman en lui envoyant un

ultimatum lui enjoignant de se soumettre aux ordres du gouvernement, le

menaçant, s’il n’y consentait pas, d’être traité en rebelle.

Soliman pour toute réponse déclara qu’il ne céderait qu’à la force et

qu’il était toujours prêt à laisser aux armes la liberté de décider qui

serait gouverneur du Bahr-el-Ghazal.

Une guerre devenait ainsi inévitable. Les marchands, craignant pour

leur vie et pour leurs richesses, se virent dans l’obligation d’opter

pour l’un des deux partis afin de sauvegarder leurs intérêts.

Les Djaliin, qui avaient intérêt à ce que Soliman restât à la tête du

gouvernement de la province, se déclarèrent pour lui, tandis que les

Danagla et les marchands appartenant aux autres races et qui formaient

la minorité, embrassaient le parti d’Idris Dabter. Celui-ci voyant son

adversaire disposé à recourir aux armes pour garder le pouvoir, laissa

son frère Ottoman Dabter en garnison à Ganda avec deux cents hommes

de l’infanterie régulière commandés par Abdes Sid et un grand nombre

de Basingers, et lui-même, escorté d’une petite troupe de Basingers,

alla rassembler ses compatriotes et leurs esclaves armés pour prendre

l’offensive contre Soliman Zobeïr. Soliman poussé par ses amis et par

les Djaliin qui haïssaient les Danagla et n’auraient jamais consenti à

se plier à leur autorité, saisit avec joie l’occasion, qui répondait

d’ailleurs à ses plus secrets désirs, de reconquérir par les armes

l’indépendance rêvée.

Il concentra ses forces à Dem Zobeïr et pendant qu’Idris Dabter était

occupé à réunir ses partisans et ses compatriotes, il attaqua à

l’improviste Ganda. Malgré la défense héroïque de la garnison commandée

par Ottoman Dabter et par Abdes Sid effendi, la forteresse fut enlevée

d’assaut dans les premiers jours de l’année 1878 par Soliman qui

disposait de forces supérieures. Ottoman fut tué et avec lui un grand

nombre de défenseurs de la ville; bien peu réussirent à s’échapper. Sur

l’ordre de Soliman, les fortifications, les maisons, les huttes furent

incendiées et les morts jetés aux flammes en même temps que les ennemis

blessés. Ainsi le sort en était jeté et toute entente cordiale entre

les deux partis était devenue impossible.

Après un tel échec Idris Dabter comprenant que ses partisans auraient

grand peine à remporter quelque succès par les armes, s’enfuit jusqu’à

Khartoum où il apporta la nouvelle de l’insurrection de Soliman qui

s’était déclaré indépendant dans le Bahr el Ghazal.

Cependant Soliman adressait aux principaux commerçants résidant dans

le Bahr el Ghazal, tels que: Gessaoui Abou Amouri de Dembo, Arbab

Zobeïr woled El Fahl de Golo, etc., ainsi qu’aux marchands d’esclaves

une circulaire les informant qu’il avait pris l’offensive contre le

gouvernement égyptien et les invitant à se joindre à lui pour la

défense commune. On peut voir dans ce fait une preuve que Soliman

savait fort bien que le gouvernement n’abandonnerait pas ainsi sans

protestation des provinces qui lui étaient particulièrement précieuses.

Les Danagla qui n’avaient aucune grâce à attendre des Djaliin se

préparèrent à la défense. Gessaoui Abou Amouri et Arbab Zobeïr el Fahl,

un Djaliin de sang noble, restèrent neutres, désirant comme d’autres

marchands de moindre importance, éviter toute difficulté avec le

gouvernement.

Dans l’intervalle, Romolo Gessi[2], l’officier bien connu, avait été

nommé à Khartoum commandant de l’expédition contre Soliman Zobeïr.

Accompagné de Youssouf el Shellali et d’une quarantaine de soldats et

d’officiers subalternes, il s’embarqua sur un bateau à vapeur pour

rejoindre son poste; à Fashoda il fut renforcé de deux compagnies

et il reçut à Lado et à Makraka un renfort de troupes régulières et

irrégulières. A Gaba Shambé, il trouva des fusils Remington et des

Basinger de sorte que là déjà il disposait d’une force de près de 2500

fusils.

En Juillet 1878, Gessi qui n’avait rien pu entreprendre contre Soliman

pendant la saison des pluies, se rendit à Rumbeck et envoya à Gessaoui

et à Arbab Zobeïr El Fahl l’ordre écrit de venir le rejoindre. Ceux-ci

obéirent aussitôt et lui envoyèrent un renfort de 2500 hommes environ.

Gessi recevait en outre des petits marchands et des Basinger dispersés

d’Idris Dabter, des renforts continuels si bien qu’au commencement de

Décembre, la saison des pluies étant passée et le sol étant redevenu

praticable, il put se mettre en marche sur Ganda, avec une armée de

plus de 7000 hommes. Il possédait en outre deux canons et plusieurs

obusiers. A la même époque, Moustapha Bey Abou Shera était, sur l’ordre

de Gordon, parti pour Shakka afin de remplacer dans son commandement

Saïd Hussein en qui on ne pouvait avoir entièrement confiance. Dès que

Moustapha Bey fut arrivé à Shakka, Saïd Hussein fut envoyé sous escorte

à Khartoum, tandis que les anciens chefs de Zobeïr, Ottoman woled

Tai Allah, Mousa woled el Hag, etc., qui se trouvaient à Shakka et à

Kallaka, se joignaient à Soliman Zobeïr. Depuis longtemps déjà, Soliman

avait réuni ses forces auxquelles vinrent s’ajouter encore quelques

milliers d’hommes provenant de petites bandes d’esclaves, surtout des

Arabes Risegat et Habania qui, à vrai dire, ne lui furent pas d’une

grande utilité, habitués qu’ils étaient à prendre parti pour le plus

fort et à ne chercher en tout que leur propre intérêt.

Arrivé à Ganda, Gessi établit une zeriba (un camp) qu’il fortifia

et entoura de fossés. D’abord Youssouf el Shellali et les autres se

moquèrent de ses précautions, mais bientôt ils eurent l’occasion de se

convaincre de l’utilité d’un pareil système de défense.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 1 / 25 段