NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
R. SLATIN PACHA
FER ET FEU
AU SOUDAN
TOME PREMIER
[Illustration]
Traduction de G. BETTEX
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR, 26, RUE RACINE
FER ET FEU AU SOUDAN
I.
[Illustration: Rudolph C Slatin]
FER ET FEU AU SOUDAN
PAR
R. SLATIN PACHA
COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN
ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR
[Illustration]
TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE
PAR
G. BETTEX, Professeur à Montreux.
TOME PREMIER
Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la
campagne de 1896.
Le Caire
F. DIEMER, Editeur
1898.
TOUS DROITS RÉSERVÉS.
DÉDIÉ
A SON ALTESSE
ABBAS PACHA HILMI II,
KHÉDIVE D’ÉGYPTE
COMME TÉMOIGNAGE
DU RESPECTUEUX DÉVOUEMENT
DE
L’AUTEUR.
TABLE DES MATIÈRES
DU PREMIER VOLUME
_Chapitre I._
Introduction 1
_Chapitre II._
Séjour au Darfour—Histoire de la Province 43
_Chapitre III._
Le Gouvernement du Darfour 123
_Chapitre IV._
Soulèvement du Mahdi 172
_Chapitre V._
Extension de la révolution dans le Darfour méridional 208
_Chapitre VI._
Siège et chute d’El Obeïd 243
_Chapitre VII._
Lutte contre le Mahdisme au Darfour 258
_Chapitre VIII._
L’expédition de Hicks Pacha 318
_Chapitre IX._
La chute du Darfour 338
PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION ALLEMANDE
C’est moins pour ma propre satisfaction personnelle que pour donner
suite à l’invitation pressante de mes amis que j’ai écrit ces feuilles.
Ce fut, pour moi, fort difficile d’achever tranquillement mon travail,
occupé que j’étais, non seulement par les affaires de service et la
rédaction de rapports urgents pour le Gouvernement, mais encore, et
pour une large part, par l’intérêt vraiment trop vif que l’on prenait à
mon sort; le calme de l’esprit m’était alors d’autant plus nécessaire,
qu’à défaut de toutes notes anciennes, il me fallait absolument m’en
rapporter à ma mémoire.
En raison de tout cela et de la hâte qui fut imposée par les
circonstances à ma plume inexpérimentée, les défectuosités de cet
ouvrage seront, en grande partie, excusables et, en même temps,
rencontreront, je l’espère, l’indulgence nécessaire.
Mes écrits qui ne sont que des comptes rendus, s’adressent non
seulement à ceux qui connaissent à fond l’état de choses au Soudan
Egyptien, mais aussi à ceux qui ont une réelle sympathie pour ce pays.
Londres, Août 1895.
_Rodolphe Slatin._
Lettre du Révérend Père Don Joseph Ohrwalder, autrefois supérieur de
la Mission autrichienne à Delen, (Kordofan), prisonnier des Mahdistes
pendant 10 années.
Lorsque j’eus embrassé au Caire, Slatin Pacha, mon cher ami et mon
fidèle compagnon pendant les jours affreux de misère commune, enfin
libre et heureux après de longues années, et que la première joie
causée par notre réunion fut passée, on m’invita de la part de ceux qui
le pressaient de décrire ce qu’il avait vu et la façon dont il avait
vécu,—on m’invita, dis-je—à faire précéder son livre de quelques mots.
Avoir partagé ses souffrances, l’amitié qui nous liait et qui de temps
à autre, pour de courts instants nous apportait quelque adoucissement
durant notre captivité, telles sont les seules raisons qui me donnent
le droit de déférer à ce désir.
Le grand intérêt général de l’heureuse délivrance de Slatin, la
cordiale participation de ses nombreux amis qui, ayant toujours suivi
avec la plus vive sollicitude les quelques nouvelles leur parvenant à
de rares intervalles sur son triste esclavage, apprirent avec une joie
bien sincère l’annonce de sa liberté, la nécessité de répondre aux
désirs de tous ceux qui prennent une part active au sort de l’Afrique,
la nécessité également d’attirer l’attention des nations civilisées
sur le Soudan, cette contrée la plus malheureuse du continent noir
qui paraissait autrefois destinée à être le point de départ de la
civilisation africaine et qui, maintenant, est devenue son plus grand
obstacle, toutes ces circonstances donc furent un devoir pour Slatin
Pacha—bien qu’il fut très occupé d’autre part et qu’il ne soit pas
écrivain—de livrer sans retard à la publicité un exposé de son
intéressant passé.
Moi aussi, je me suis trouvé malheureusement entraîné dans le
tourbillon de ce grand bouleversement, mais je n’étais qu’un
missionnaire prisonnier, dont l’existence ne fut pas prise en
considération par les nouveaux maîtres du pays et qui fut bientôt
oublié, tandis que Slatin Pacha, se trouvant directement mêlé aux
événements en raison de la haute situation qu’il occupait, paraît le
seul, parmi les vivants, qui peut apprécier d’une façon exacte, le
mouvement mahdiste tant dans son développement que dans son importance
actuelle.
Connaissant le pays et la population depuis de nombreuses années, ses
relations pendant sa captivité avec le Mahdi et encore plus avec le
calife Abdullahi furent telles qu’il se trouvait en contact continuel
avec les personnes influentes de cette époque, ce qui lui permit de
pouvoir suivre dans les plus petits détails la marche des événements.
Si donc, les opinions émises dans mon livre différent des siennes, ou
si dans les faits racontés par moi, des erreurs se sont glissées, il
est bien évident que celui qui a pris ses informations à la source
même, mérite la préférence sur celui qui recevait ses nouvelles de
deuxième et même de troisième main.
Pour toutes ses appréciations, je ne puis que m’incliner avec la plus
grande tranquillité devant sa façon de voir.
Puissent les récits de Slatin Pacha rencontrer l’intérêt auquel ils ont
droit! Puissent-ils aussi réveiller la sollicitude pour le malheureux
Soudan et que, par conséquent, la régénération en soit facilitée!
Puisse encore la délivrance de Slatin Pacha rencontrer la sympathie
universelle, qui lui est due, c’est ce que désire de tout son cœur son
compagnon de captivité pendant si longtemps et son ami sincèrement
dévoué!
Souakim, Juin 1895.
_P. Joseph Ohrwalder._
NOTICE DE L’ÉDITEUR RELATIVE AUX DEUX LETTRES EXPÉDIÉES PAR LE CALIFE
ABDULLAHI PENDANT LA CAMPAGNE DE 1896
Le fait suivant est la preuve de l’importance que le calife attribue à
la présence de Slatin Pacha dans le corps expéditionnaire à Dongola:
Environ deux mois après le combat de Firket (7 Juin 1896), le calife
envoya à Slatin Pacha un homme de la tribu des Elegat, fait prisonnier
autrefois à Omm Derman, suspecté d’espionnage, et porteur d’une lettre
ainsi conçue:
«_Au nom de Dieu clément et miséricordieux, grâces à Dieu le
Gouverneur généreux; prières à Notre Seigneur Mahomet et à ses
prophètes._
«_De la part de l’esclave de son Dieu, le Calife du Mahdi vénéré,
Abdullahi fils de Mohammed, Califet el Saddik à Abd el Kadir Saladin._
«_Après le salut nous t’informons que la lettre que tu nous as écrite
de ta propre main, prouvant que tu as persévéré dans la religion de
l’Islam et que tu ne trahiras ni la religion, ni le pain et le sel,
nous est bien parvenue et est gardée chez nous. Comme il en est ainsi
et que tu es venu avec les infidèles que tu accompagnes, tâche donc
de faire un complot qui serait propre à faire profiter d’eux (des
infidèles); voilà les armées musulmanes dirigées contre eux._
«_Voici ce que nous avons voulu te communiquer, afin que tu puisses
agir en conséquence secrètement, et nous te saluons._
«_Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896)._
(Cachet)
«_Hasbouna Allah Oua Nîma El Wakil._»
Le calife rendait la liberté à Abdullahi el Achman à la condition de
remettre en secret cette lettre à Slatin Pacha et de répandre au camp
la nouvelle que Slatin était en relations amicales avec les derviches
et leurs commandants supérieurs.
Mais Abdullahi el Achman informait Slatin Pacha du but de son message,
qui du reste était facile à comprendre.
Lors de la prise de Dongola, on trouvait parmi les papiers des
commandants supérieurs de l’armée des derviches, laissés dans la fuite
dont on parle plus haut, une lettre qui contenait ce qui suit:
«_Au nom de Dieu clément et miséricordieux, grâces à Dieu le
Gouverneur généreux; prières à Notre Seigneur Mahomet et à ses
prophètes._
«_De la part de l’esclave de son Dieu, le Calife du Mahdi vénéré,
Abdullahi fils de Mohammed, Califet el Saddik, au respectable Mohammed
Bichara. Que Dieu l’assiste!_
«_Après le salut nous t’informons que nous avons reçu et pris note
des lettres que tu nous as écrites au sujet des messagers qui vous
étaient parvenus par l’individu en question (Slatin Pacha) ainsi que
des prisonniers, et qui contenaient en outre ta demande de t’envoyer
Abdullahi el Achman et, enfin, tes rapports détaillés sur le Sheikhieh
(appartenant à la tribu des Sheikhiehs) nommé Ouarrak, comme tous les
autres détails de tes nouvelles._
«_Nous avons écrit une lettre par Abdullahi el Achman, à Chiatin[1]
l’ennemi de Dieu dans le but de faire surgir le désaccord entre
lui (Chiatin) et les chrétiens qui l’accompagnent; donc envoie-la
immédiatement par lui (Abdullahi) et nous prions Dieu que cette lettre
soit la cause de leur déroute._
«_Personne ne doit voir cette lettre, ni connaître son contenu, et
nous te saluons._
«_Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896)._
(Cachet)
«_Hasbî Allah Oua Nîma El Wakil._»
Intrigue très maladroite et qui prouve que le calife ne possède pas une
grande adresse politique.
L’Éditeur.
FER ET FEU AU SOUDAN
CHAPITRE I.
Introduction.
Mon premier voyage au Soudan.—Mon retour en Autriche.—Mon
second voyage.—Corruption au Soudan.—Je suis nommé gouverneur
de Dara.—Gordon au Darfour.—Zobeïr Pacha et son fils
Soliman.—Les Gellaba.—Les Djaliin et les Danagla.—Coup d’œil
rétrospectif sur les causes primordiales de l’insurrection dans
le Bahr-el-Ghazal.—Campagne de Gessi.—Rabeh se sépare de ses
compagnons.—Mort de Soliman Zobeïr.
Je servais, comme lieutenant au Régiment Prince héritier Rodolphe (N^o
19) sur la frontière bosniaque, quand en Juillet 1878, je reçus de
Gordon Pacha une lettre par laquelle il m’invitait à entrer, sous ses
ordres, au service du gouvernement égyptien.
J’avais déjà, en 1874, fait un petit voyage au Soudan et, après avoir
traversé Assouan, Korosko et Berber, j’étais arrivé, en Octobre, à
Khartoum d’où je m’étais rendu aux montagnes de Nouba, où j’avais
visité Delen, station des Missions Catholiques de l’Afrique Centrale
que l’on venait d’installer, et de là j’avais poussé jusqu’à Kolfan,
Niouma et Kadro; mais le soulèvement des Arabes Hauasma rendant
périlleux le séjour dans ces contrées, j’étais retourné à El Obeïd.
Les Arabes qui n’avaient en somme à se plaindre que de l’exagération
du tribut qui leur était imposé, avaient fait seulement quelques
difficultés au moment de sa perception et étaient promptement rentrés
dans l’obéissance; cependant je ne jugeai pas à propos de retourner
dans ces régions et me décidai à revenir au Darfour.
En arrivant à Kaga-Katoul, j’appris que le gouverneur général du
Soudan, Ismaïl Pacha Ayoub, qui résidait alors à Fasher, avait publié
un arrêté interdisant absolument à tout étranger de pénétrer dans le
Darfour dont les routes commerciales étaient encore peu sûres, le pays
n’étant occupé militairement par l’Egypte que depuis peu de temps et ne
pouvant être considéré comme soumis que dans une très-faible partie.
Je retournai donc directement à Khartoum où je fis la connaissance
d’Emin Pacha (alors Docteur Emin) qui était arrivé quelques jours
auparavant avec un certain Charles de Grimm.
Emin et moi adressâmes alors à Gordon Pacha, à cette époque gouverneur
général des Provinces Equatoriales et résidant à Ladó, une lettre dans
laquelle nous lui demandions l’autorisation de visiter ses domaines,
et, notre lettre partie, nous attendîmes sa réponse. Ce n’est que deux
mois plus tard que cette réponse nous arriva; Gordon nous invitait à
nous rendre à Ladó.
Mais dans l’intervalle j’avais reçu de Vienne des lettres de ma famille
qui me suppliait de rentrer en Europe; je souffrais aussi de la fièvre
et, de plus, je devais, l’année suivante, accomplir mon service
militaire; je pris donc la résolution de céder au désir de ma famille.
Le docteur Emin se rendit à l’invitation de Gordon et partit pour le
Sud; peu de temps après, Gordon le nommait bey et gouverneur de Ladó,
et lorsque Gordon Pacha dut quitter les Provinces Equatoriales, il
choisit Emin pour le remplacer dans le gouvernement de ces provinces.
Emin remplissait encore ces fonctions lorsqu’en 1889, Stanley vint
l’arracher à sa difficile situation pour le conduire à Zanzibar.
Pour moi, traversant le désert de Bayouda, et passant par Dongola
et Wadi-Halfa, j’arrivai en Egypte et de là je gagnai l’Europe où
j’arrivai dans l’automne de 1876.
Comme dès cette époque j’avais pris la ferme résolution de retourner au
Soudan, je fus enchanté de la proposition que me fit Gordon Pacha, en
Juillet 1878, proposition qui me permettait de renouer mes relations
avec Emin et Giegler Pacha. Je dus cependant prendre patience et
attendre, pour répondre à l’invitation qui m’avait été adressée, que la
campagne de Bosnie fut terminée.
Dans les premiers jours de Décembre 1878, mon régiment rentra en
garnison à Presbourg; comme officier de réserve je demandai et j’obtins
aisément un congé avec autorisation de voyager dans le Soudan. Je
passai seulement huit jours dans ma famille et quittai Vienne le 21
Décembre 1878 pour aller m’embarquer à Trieste.
Au Caire, je reçus de Suez un télégramme de Giegler Pacha, (alors
Giegler bey) qui était parti quelques jours avant mon arrivée; il
allait à Massawah où, en qualité d’inspecteur Général des Télégraphes
du Soudan, il allait inspecter la ligne de Massawah-Khartoum. Dans son
télégramme il m’invitait à faire avec lui le voyage jusqu’à Souakim et
j’acceptai avec joie cette invitation toute gracieuse.
A Souakim nous dûmes nous séparer; Giegler continuait sa route sur
Massawah en bateau à vapeur; moi, j’avais à faire mes préparatifs pour
me rendre à dos de chameau à travers le désert jusqu’à Berber. Grâce
à la bienveillante intervention de Alâ-ed-Din Pacha, gouverneur de
Souakim (le même qui plus tard, étant gouverneur général du Soudan,
accompagna le général Hicks au Kordofan où il trouva la mort), je pus
promptement me mettre en route pour Berber; de là, sur une barque que
le général Gordon avait fait tenir à ma disposition, je repartis pour
Khartoum où j’arrivai au milieu de Janvier 1879.
Gordon Pacha me reçut de la façon la plus cordiale et m’assigna pour
logement la maison d’Ali effendi située vis-à-vis de la façade Sud
de son palais. Dans nos entretiens journaliers il m’assura à maintes
reprises de ses sympathies pour les officiers autrichiens qu’il avait
appris à connaître au cours des travaux de la Commission du Danube, à
Toultscha. Il me disait, en souriant, combien il regrettait que nous
eussions échangé contre des uniformes bleus nos uniformes blancs qu’il
considérait comme beaucoup plus commodes et plus élégants.
Au commencement de Février, il me nomma inspecteur des finances avec
mission de parcourir le pays et de rechercher pour quels motifs les
habitants du Soudan se plaignaient des impôts, très modérés cependant,
tandis que, de son côté, le Gouvernement se demandait pourquoi les
revenus de la province étaient si faibles et tout à fait hors de
proportion avec l’étendue et la richesse du pays.
Je me rendis donc à Fazogl par Mussellemie et Sennaar, visitai les
montagnes de Kehli, Rigreg et Kashankero et parvins jusque dans le
voisinage des Beni Shangol. Puis j’adressai mon rapport à Gordon Pacha.
Je lui exposais d’abord que la répartition de l’impôt, établie
constamment sous l’influence des notables indigènes, manquait
absolument d’équité. Le poids de la taxe pesait surtout sur le pauvre
et sur le petit propriétaire, alors que les détenteurs de domaines
considérables savaient toujours trouver auprès des fonctionnaires le
moyen le plus convenable pour faire réduire à un minimum dérisoire
le taux de leurs contributions. Cette inégalité se faisait sentir,
encore aggravée, dans le monde des affaires où les charges imposées
au petit commerce étaient extraordinairement lourdes, tandis que les
gros capitalistes jouissaient d’immunités absolument injustifiées. Et
non seulement la répartition des impôts était inique, mais encore il
se produisait au cours de la perception des taxes les plus criantes
injustices. Cette perception était effectuée par les soldats, les Bachi
Bouzouks et fréquemment aussi par les Sheikhiehs, tribu originaire
de Dongola. Le but de chacun de ces intermédiaires était surtout de
s’enrichir le plus vite possible et par tous les moyens; le reste
n’avait à leurs yeux qu’une importance secondaire. Je pouvais bien
signaler ces abus mais j’étais incapable d’y porter remède; il me
manquait de plus, pour obtenir un résultat positif, l’initiation
administrative et la vocation nécessaire; je demandai donc d’être
relevé de mes fonctions.
Pendant ce temps, Gordon Pacha était parti pour le Darfour afin de
pouvoir, en se tenant plus près du théâtre des opérations, suivre
les progrès de la campagne entreprise contre Soliman woled (fils
de) Zobeïr. Sur sa proposition, Giegler avait été nommé Pacha et
vice-gouverneur général. C’est donc au Darfour que j’envoyai à Gordon
mon rapport et ma démission.
J’eus souvent, pendant mon voyage d’inspection, l’occasion de constater
des situations singulières et des manières de voir au moins étranges.
Je me trouvai fréquemment en rapport avec d’anciens employés du
gouvernement, des Soudanais, des Sheikhieh surtout, et même des Turcs
devenus possesseurs des propriétés les plus belles et qui étaient
absolument exonérés des taxes. A mes observations, ces propriétaires
privilégiés répondaient invariablement qu’ayant rendu autrefois des
services au gouvernement, il était de toute justice qu’on les exemptât
de l’impôt. J’étais fort mal reçu lorsque je voulais leur expliquer
que les services qu’ils avaient pu rendre, s’ils en avaient rendu
quelqu’un, leur avaient été depuis longtemps payés, et je dus faire
mettre en prison plusieurs d’entre eux pour les contraindre à payer
l’impôt.
A Mussellemié, la ville la plus importante de la région comprise entre
le Nil bleu et le Nil blanc (le Ghézireh), et le point central du
commerce des régions méridionales, je trouvai des quartiers remplis
de jeunes filles esclaves qui exerçaient là leur hideux métier pour
le compte de leurs maîtres, les plus riches et les plus influents
marchands du Soudan. Le gain produit par ce genre d’affaires, d’une
moralité plus que douteuse, était sans contredit d’une importance
considérable, mais je n’avais aucunement le désir de me casser la
tête pour établir un mode de taxation applicable à «cette matière
imposable», et ce fut avec une joie réelle que je reçus enfin de
Gordon la dépêche m’annonçant que je cessais d’exercer les fonctions
d’inspecteur des finances. J’étais ainsi délivré de tout souci
ultérieur et n’avais plus à me préoccuper du moyen d’établir, de
répartir et de percevoir les impôts anciens, non plus que d’en inventer
de nouveaux, tache tout à fait en dehors de mes goûts et de mes
aptitudes.
Quelques jours plus tard, je reçus de Gordon une lettre me nommant
Moudir (Gouverneur) de Dara, région sud-ouest du Darfour. Le général
me donnait en même temps l’ordre de rejoindre immédiatement mon poste,
afin de tenir tête au prétendant, le Sultan Hassan, qui, descendant
des anciens rois, aspirait à reconquérir le domaine de ses pères dont
l’Egypte s’était emparée.
Gordon me faisait savoir en outre qu’il revenait du Darfour et desirait
me rencontrer sur la route, entre El-Obeïd et Dourrah el Khadrah.
Aussitôt je m’embarquai sur l’un des bateaux à vapeur qu’on tenait
toujours prêts pour Gordon Pacha et partis pour Dourrah el Khadra où
j’avais déjà envoyé mes chameaux. De Dourrah j’allai à cheval au bureau
télégraphique d’Abou Garad, situé à 11 kilomètres environ et qui forme
en même temps la station frontière de Kordofan. A Abou Garad, j’appris
que Gordon n’était plus qu’à 30 ou 40 kilomètres de là, sur la route
de Dourrah el Khadra. Je partis sur le champ et, après environ deux
heures de course rapide, je trouvai le général reposant à l’ombre d’un
arbre. Il me reçut de la façon la plus affable, mais je le trouvai
malheureusement très épuisé et fort affaibli par les pénibles et
interminables chevauchées. Les courses continuelles avaient déterminé
des plaies assez étendues aux cuisses et aux jambes. Il avait dû même,
pendant des journées entières, se priver de boissons réconfortantes.
Par bonheur, j’avais apporté avec moi, sur le vapeur, quelques
bouteilles de Henisson, tirées de ses propres réserves. Il m’engagea
à l’accompagner à Dourrah el Khadra, où il avait à me donner quelques
ordres complémentaires concernant mes nouvelles fonctions, et à me
faire certaines communications sur la situation actuelle de la contrée.
En même temps, il me présenta les personnes de sa suite: Hassan Pacha
Hilmi el Djoeser, ancien gouverneur du Kordofan et du Darfour et
Youssouf Pacha el Shellali, qui, s’étant brouillé avec Gessi, lors de
l’entreprise contre Soliman woled Zobeïr, avait demandé à Gordon de
l’emmener avec lui à Khartoum.
Gordon Pacha ayant donné le signal du départ, prit les devants, suivant
son habitude, à une telle allure que nous avions peine à le suivre.
Nous arrivâmes bien vite à Dourrah el Khadra, où nous retrouvâmes
les chameaux et les bagages du Gouverneur général que celui-ci avait
envoyés en avant pendant la halte.
La rive du fleuve était peu profonde et les vapeurs qui avaient dû
mouiller au large envoyèrent un canot pour nous conduire à bord. Dans
la barque, je me trouvai assis près de Youssouf el Shellali qui était
vêtu d’un léger costume de treillis gris; comme il avait avec lui un
gobelet, je lui demandai de me puiser un peu d’eau dans le fleuve.
Gordon Pacha, en souriant m’avertit en français que Youssouf, malgré
son teint foncé, était Pacha et par conséquent occupait un rang de
beaucoup plus élevé que moi, qui n’étais que Moudir (Gouverneur) de
Dara, il n’était donc pas correct de ma part de lui demander ainsi de
l’eau. Je m’excusai aussitôt auprès de Youssouf expliquant que c’était
par simple distraction que je lui avais demandé un semblable service.
Il m’assura amicalement qu’il était tout prêt à rendre service à moi ou
à n’importe lequel de ses compagnons.
Gordon et moi, nous montâmes sur l’«Ismaïlia» tandis que Hassan Pacha
el Djoeser et Youssouf el Shellali se rendirent sur le «Borden».
Je restai avec le général jusqu’au soir. Gordon me mit au courant de la
situation du Darfour exprimant l’espoir de voir se terminer bientôt la
guerre engagée avec le Sultan Haroun, et cette malheureuse contrée, qui
servait depuis tant d’années de théâtre aux combats les plus terribles,
jouir enfin d’un peu de repos. Il était persuadé aussi que Gessi
terminerait rapidement la campagne entreprise contre Soliman woled
Zobeïr qui, pressé par les circonstances, allait se voir contraint ou
de se rendre ou de succomber. Après la défection des Basinger (esclaves
noirs dressés à se servir des armes à feu) et les défaites continuelles
qu’il avait éprouvées, il n’était plus permis à Soliman de compter sur
la victoire.
A 10 heures du soir Gordon me congédia; ordre était déjà donnée aux
vapeurs de mettre sous pression, car il voulait se mettre en route
cette nuit-même.
«Portez-vous bien, mon cher Slatin, me cria-t-il encore de loin, que
Dieu vous protège! Je suis convaincu qu’en toute circonstance vous
ferez tout ce qu’il vous sera possible de faire. Bientôt peut-être je
partirai pour l’Angleterre et j’espère vous revoir à mon retour».
Ce furent les dernières paroles que j’entendis de sa bouche. Qui
pouvait prévoir alors le sort affreux qui l’attendait.
Plein d’émotion, je le remerciai de sa sympathie et de l’appui qu’il
m’avait en tout temps accordé et je restai sur le rivage pendant près
d’une heure attendant que le sifflet strident du vapeur eut annoncé
qu’il avait levé l’ancre.
Gordon était parti.—Je ne devais plus le revoir vivant!
Le lendemain, dès le matin, je partis monté sur le cheval dont Gordon
m’avait fait présent; c’était un magnifique étalon alezan de la race de
Hamour qui me rendit les plus fidèles services pendant quatre années,
jusqu’au moment de la reddition du Darfour.
Traversant Abou Garad, Halba Abou Shok et Khursi, je galopais jusqu’à
El Obeïd où je rencontrai le Docteur Zurbuchen, inspecteur sanitaire
du Soudan qui s’en allait en inspection dans le Darfour et voulut
faire la route avec moi. Nous nous étions déjà connus au Caire et je
fus vraiment heureux de l’avoir pour compagnon jusqu’à Dara. Aly bey
Cherif, l’ancien gouverneur du Kordofan, nous procura des chameaux qui,
moyennant finances, devaient transporter nos bagages jusqu’au Darfour.
Le jour du départ Aly bey Cherif me communiqua une dépêche qu’il venait
de recevoir de Foga, station extrême des télégraphes du Soudan sur la
frontière orientale du Darfour, dépêche qui annonçait que Soliman woled
Zobeïr avait succombé à Djerra le 15 Juillet 1879. Ainsi se trouvaient
réalisées les prévisions de Gordon.
* * * * *
Il ne serait peut-être pas inutile de retracer ici à grands traits
les causes, les péripéties et les conséquences de cette campagne bien
qu’elles soient, sans aucun doute, déjà connues en grande partie.
Après la conquête du Darfour, en 1874, la partie méridionale du pays,
c’est-à-dire les régions de Dara et Shakka, avait été assignée par le
gouverneur général Ismaïl Pacha comme domaine de Zobeïr auquel avait
été conféré le titre de Pacha. Zobeïr qui toujours était en hostilité
avec Ismaïl Pacha auquel il avait souvent reproché les impôts qui
pesaient sur le pays, sollicita du Khédive l’autorisation d’aller au
Caire l’assurer personnellement de sa fidélité et de son attachement,
et, dès que cette autorisation lui eut été accordée, il partit.
Peu de temps après, le gouverneur général Ismaïl Pacha Ayoub, quitta
également à son tour le Darfour et Hassan Pacha el Djoeser restait dans
la province en qualité de Moudir Oumoum (gouverneur en chef).
Avant son départ, Zobeïr Pacha avait désigné comme son représentant
auprès de ses partisans son fils, Soliman woled Zobeïr encore très
jeune et qui reçut l’ordre de se rendre à Shakka.
Gordon Pacha, nommé gouverneur général du Soudan, en remplacement
d’Ismaïl Ajoub, entreprit une tournée d’inspection et poussa jusqu’au
Darfour. Ce pays, poussé par le prétendant au trône, le sultan Haroun
sef el Din, commençait à se soulever contre le régime un peu sévère
du gouvernement égyptien. Gordon voulait se montrer dans la contrée
et, par sa présence et son habile intervention éprouvée tant de fois,
calmer les esprits surexcités.
Arrivé à Faga le 7 Juin 1877, il avait envoyé à Soliman woled Zobeïr
l’ordre de venir conférer avec lui à Dara. Gordon avait appris que
Soliman se plaignait de la situation qui lui était faite et de
l’opposition que l’on mettait au retour de son père, retenu au Caire
par le gouvernement égyptien. Zobeïr Pacha, disait-on, avait écrit du
Caire à son fils et à ses partisans des lettres leur recommandant de
secouer à toute occasion le joug de la domination égyptienne, et comme
Soliman disposait d’une force militaire considérable, on se voyait
contraint de compter avec lui.
Le gouverneur général se rendit par la route d’Ouman Shanger à Fasher
où il donna les ordres et les instructions nécessaires pour la mise en
état de défense de la capitale, et, après une halte de quelques jours à
Fasher, il partit pour Dara.
Dans l’intervalle Soliman woled Zobeïr était arrivé de Shakka à Dara,
avec 4000 Basingers commandés par les parents et les partisans de son
père; il avait pris position dans la plaine, au sud-ouest des remparts.
On était loin d’être d’accord dans le camp de Soliman.
Les troupes prétendaient que le Darfour avait été conquis réellement
par elles et occupé, seulement après cette conquête, par les Egyptiens.
Par suite elles trouvaient injuste l’obligation qui leur était imposée
d’abandonner le Darfour et de retourner à Shakka, abandonnant ainsi aux
employés turcs et égyptiens cette riche contrée conquise grâce à leur
énergie.
De plus, Soliman et les alliés de son père se montraient irrités de la
séquestration tout à fait injuste à leur avis de Zobeïr Pacha au Caire,
et désiraient obtenir son retour par n’importe quel moyen.
Les chefs des troupes de Zobeïr, pour la plupart des Djaliins et
d’anciens marchands d’esclaves, avaient acquis leur pouvoir et la
considération dont ils jouissaient par leur courage et les succès
qu’ils avaient remportés dans le Bahr-el-Ghazal où ils avaient conquis
des provinces entières. Ignorants des moyens d’action dont dispose un
gouvernement régulièrement organisé, ils se croyaient invincibles. En
outre, il plaisait à leur naturel enclin à la rapine et à la violence,
de ne chercher le succès que par les armes.
C’est dans ces dispositions que l’on tint conseil sur ce qu’il
convenait d’entreprendre contre le gouvernement égyptien et sur
l’attitude à tenir lors de l’arrivée prochaine de Gordon.
Quelques têtes chaudes étaient d’avis d’attaquer immédiatement la
garnison de Dara, garnison tout à fait insignifiante en comparaison
des forces dont eux-mêmes disposaient. D’autres voulaient attendre
l’arrivée de Gordon et de son escorte, l’attaquer à l’improviste et le
prendre vivant, si possible, afin de l’échanger contre Zobeïr Pacha.
Si dans l’action Gordon était tué, alors le sort en serait jeté. Un
petit nombre seulement conseilla l’obéissance et la soumission au
gouvernement. Grâce à ce désaccord aucune résolution définitive ne fut
prise.
Pendant qu’on délibérait ainsi, Gordon Pacha et son escorte étaient
arrivés par Kéroult et Sheria jusque dans le voisinage de Dara, dont
ils n’étaient plus éloignés que de six heures de marche. Suivant sa
coutume, Gordon allait en avant de son escorte; toujours à cheval il
marchait en tête, accompagné seulement de ses secrétaires Tohamy bey et
Bosati et de quelque kawas.
Instruit de l’arrivée imminente de Gordon, Soliman woled Zobeïr fit
disposer ses troupes sur trois lignes de bataille dont le front
s’étendait du campement au rempart de Dara.
Les ordres de Soliman venaient à peine d’être exécutés que, au grand
étonnement des soldats et de leurs chefs Gordon Pacha, escorté
seulement de cinq hommes montés sur des chameaux, parut devant le front
de l’armée, saluant tranquillement à droite et à gauche, et passa
au galop se dirigeant vers les remparts. On lui rendit les honneurs
réglémentaires et, avant même que le canon eût cessé de gronder, le
général envoyait à Soliman woled Zobeïr et aux chefs de ses troupes
l’ordre de se rendre auprès de lui.
Nour Angerer Hakar fut le premier à répondre à l’invitation du général:
Saïd Hussein suivit bientôt son exemple et Soliman Zobeïr lui-même,
reconnaissant que l’occasion propice à l’exécution de ses projets était
passée, arriva à son tour accompagné des autres chefs qui ne voulaient
pas l’abandonner. Après les salutations d’usage Gordon fit servir à
Soliman le café et les cigarettes, le questionna avec intérêt sur sa
situation et lui promit de lui accorder, autant qu’il serait possible,
tout ce qu’il désirait. Puis, ayant congédié les chefs en recommendant
à chacun d’eux de retourner auprès de ses troupes, il retint seulement
Soliman Zobeïr. Il lui déclara alors qu’il savait de bonne source qu’il
avait eu l’intention de le combattre personnellement, lui Gordon,
et lui conseilla de ne point prêter l’oreille à des insinuations
perfides. Il lui fit comprendre qu’il y avait plus à gagner à rester
tranquillement soumis aux ordres du gouvernement égyptien qu’à
prendre une attitude hostile. Il termina en lui pardonnant, à cause
de sa jeunesse et son inexpérience et en exprimant l’espoir qu’il
comprendrait la gravité de la faute qu’il avait commise; après quoi il
l’autorisa à rejoindre ses troupes dont le commandement lui fut laissé
et l’engagea énergiquement à se conformer scrupuleusement aux ordres
qu’il pourrait recevoir.
Dans l’intervalle, l’escorte de Gordon avait à son tour franchi les
remparts et, quelques instants après, Gordon manda de nouveau Saïd
Hussein pour s’entretenir en particulier avec lui sur la situation.
Saïd Hussein déclara que Soliman, mal conseillé par quelques têtes
chaudes, était encore disposé, malgré le pardon qu’il venait d’obtenir,
à poursuivre l’exécution de ses desseins, c’est-à-dire délivrer son
père et se créer par les armes une situation prépondérante. Gordon
congédia Saïd Hussein après l’avoir nommé Moudir de Shakka et lui
prescrivit de rejoindre son poste le lendemain avec les chefs et les
soldats, mais de tenir encore pendant quelques heures sa nomination
secrète.
Nour Angerer Hakar fut ensuite appelé. Aux reproches que lui adressa le
général, il répondit en reconnaissant, lui aussi, que Soliman Zobeïr
faisait fausse route et marchait à un résultat déplorable pour lui-même
et pour eux tous; il déclara que le jeune Soliman ne tenait aucun
compte de leurs conseils et ne songeait qu’à exécuter ses desseins
personnels, ne se rendant qu’aux avis de quelques cerveaux surexcités.
Gordon, plein de confiance dans la déclaration de Nour Angerer, le
nomma gouverneur de Sirga et Areba, dans le Darfour oriental, lui
prescrivant de partir aussi le lendemain avec Saïd Hussein et d’amener
tous les hommes placés sous ses ordres, ainsi que ceux qui voudraient
se joindre à lui.
Soliman ayant appris comment les choses tournaient, fit à Saïd
Hussein et à Nour Angerer Hakar de violents reproches, les accusant
d’ingratitude envers son père prisonnier lequel, par sa bonté et sa
bienveillance, les avait élevés à la situation qu’ils occupaient; mais
ils lui repondirent que Zobeïr leur devait plus de reconnaissance
qu’ils ne lui en devaient eux-mêmes, et qu’il n’avait conquis la
renommée dont il jouissait que grâce à leurs fidèles services.
C’est sur ces mutuels reproches que Saïd Hussein et Nour Angerer se
séparèrent de Zobeïr, les deux premiers quittant Dara pour rejoindre
leurs postes avec leurs troupes conformément aux ordres de Gordon.
Après leur départ, Gordon Pacha fit appeler Soliman Zobeïr et les chefs
restés avec lui. D’abord Soliman, emporté par son orgueil juvénile,
refusa de se rendre à cet appel, mais, après quelques instants de
réflexion, il céda aux conseils de ses compagnons dont le courage
était considérablement abattu, et qui peu à peu comprenaient qu’une
plus longue résistance pouvait avoir pour eux les plus funestes
conséquences; tous se rendirent chez le gouverneur général qui se mit
à expliquer à Soliman de la façon la plus aimable que pour son compte
il n’avait rien à craindre; que la nomination de Saïd Hussein et de
Nour Angerer n’avait eu d’autre but que de montrer à Soliman combien
il s’était trompé dans ses prévisions en fondant la réalisation de ses
desseins sur la fidélité et l’attachement de ses troupes. Il l’exhorta
de nouveau à la soumission et lui fit comprendre que le gouvernement
possédait assez de places et de domaines à distribuer pour remplir ses
désirs les plus ambitieux. Quant à son père qui vivait au Caire, comblé
d’honneurs et au milieu des relations les plus brillantes, il lui
fallait prendre encore patience avant de le revoir. Enfin, il lui donna
l’ordre de se rendre à Shakka et de l’y attendre.
Le lendemain, Soliman reçut des instructions complémentaires pour Saïd
Hussein qui devait fournir tout ce dont il aurait besoin pour son
entretien et pour l’entretien de ses troupes. Le jour suivant, Soliman
se mit en route.
Ainsi Gordon Pacha, grâce à la faculté qu’il possédait de saisir
rapidement et clairement le sens de chaque situation, grâce à la
promptitude de ses décisions, avait, en deux jours à peine, résolu
cette question épineuse et évité une lutte qui aurait pu l’entraîner
facilement à de sérieux embarras, d’autant plus que le Darfour était
encore en pleine effervescence et que Gordon ne disposait que de forces
très inférieures.
Le gouverneur général partit à son tour, se rendit à Fasher et à
Kabkabia et, par l’habilité qu’il déploya dans ses rapports avec les
habitants, aussi bien que par sa générosité extraordinaire, gagna
les sympathies d’un grand nombre de rebelles. Où ce fut nécessaire,
il prit ses dispositions pour apaiser les émeutes et organiser
administrativement les pays; enfin en Septembre 1877, il partit pour
Shakka, par la route de Dara.
Là, il nomma Soliman Zobeïr, qui semblait s’être rendu à ses
exhortations, gouverneur du Bahr-el-Ghazal, ancien domaine du père de
Soliman, avec le titre de bey. Cette nomination rendit tout joyeux
Soliman qui remercia Gordon de ce témoignage de confiance; un grand
nombre d’esclaves qui, le croyant en disgrâce, avaient rejoint Saïd
Hussein à Dara, revinrent auprès du fils de leur ancien maître si
bien que Soliman, en rejoignant son poste, pouvait disposer de forces
imposantes.
A son arrivée à Dem Zobeïr, chef-lieu du Bahr-el-Ghazal et ainsi nommé
d’après son père, Soliman lança une circulaire avisant les colonies
de sa nomination comme Moudir; en même temps, il envoya à Idris
woled Dabter l’ordre de venir lui présenter ses rapports et rendre
ses comptes. Idris était un Dongolais qui, lors du séjour de Zobeïr
Pacha au Darfour, administrait en qualité d’intendant la province du
Bahr-el-Ghazal.
Cette province, habitée aujourd’hui par différentes tribus de nègres,
était autrefois gouvernée par des chefs indigènes. Les tribus des
Djaliin et des Danagla qui habitaient les bords du Nil, avaient dans
leur chasse aux esclaves pénétré dans le pays et en avaient peu à
peu pris possession. Les Djaliin font remonter leur origine à Abbas,
oncle du Prophète, et sont très fiers de cette illustre descendance;
aussi regardent-ils avec mépris les Danagla qu’ils considèrent comme
les descendants de l’esclave Dangal. Ce Dangal, d’après la tradition,
s’était, quoique esclave et tributaire de l’évêque copte de Bahnasa,
élevé à la dignité de gouverneur de Nubie; tout le pays qui s’étend
depuis la ville actuelle de Sarras jusqu’à Debba et Meroë, était sous
sa domination. Cet esclave fonda la ville qui porte de lui le nom
de Dankala (Dongola) et dont les habitants furent appelés Danagla
(Dongolais). Ceux que l’on désigne aujourd’hui sous ce nom, sont pour
la plupart des Arabes immigrés qui, dans le cours des temps, se sont
mélangés aux indigènes. Tous cherchent à faire remonter leur origine
aux tribus arabes libres et à repousser la tradition qui en fait les
descendants d’un esclave. Malgré cela, le nom de Danagla est pour les
Djaliin une épithète méprisante.
Il est indispensable de bien saisir les rapports existant entre ces
deux tribus pour comprendre clairement ce qui va suivre.
Idris woled Dabter, avisé par ses amis, usa de faux-fuyants. Là, comme
partout ailleurs, des intrigants cherchèrent à accroître l’antipathie
et le désaccord qui se faisaient jour pour tirer profit de la discorde.
Et comme on était arrivé à convaincre Idris Dabter que Soliman Zobeïr
userait de son pouvoir de moudir pour le faire arrêter, Idris s’enfuit
à Khartoum. Là, il accusa Soliman de considérer comme sa propriété
personnelle la province du Bahr-el-Ghazal dont, disait-il, il avait
pris possession aux lieu et place de son père. Il l’accusait en outre
de n’employer les revenus de la province qu’en faveur de lui-même et
de ses compatriotes, les Djaliin, tandis que les autres tribus et
particulièrement les Danagla étaient préservés et qu’on employait tous
les moyens imaginables pour les ruiner et les affaiblir.
A l’appui de ses accusations, Idris présenta des pétitions signées
de nombreux commerçants et marchands d’esclaves établis dans le
Bahr-el-Ghazal et par lesquelles ils demandaient au gouvernement de
destituer Soliman Zobeïr et de le remplacer par un autre fonctionnaire.
Grâce à l’influence de ses parents et de ses protecteurs, Idris arriva
à ses fins; la déposition de Soliman fut décidée et Idris lui-même
nommé à sa place; celui-ci s’engageait à livrer chaque année au
gouvernement une certaine quantité d’ivoire et de gomme arabique,
et à envoyer également chaque année à Khartoum un certain nombre de
Basingers qui seraient incorporés dans l’armée régulière égyptienne. De
son côté le gouvernement voulant donner au nouveau gouverneur quelque
autorité et un prestige nouveau, lui accorda une garde de deux cents
hommes d’infanterie régulière, sous les ordres de Abdes Sid effendi.
Idris partit donc de Khartoum, remonta le Nil blanc depuis le
Bahr-el-Ghazal jusqu’à Neshra er Rek et de là se rendit à Ganada, pour
informer Soliman Zobeïr de sa destitution. Au reçu de la nouvelle et du
décret annonçant qu’il était remplacé par Idris Dabter, Soliman Zobeïr
réunit ses parents et ses partisans et leur déclara nettement que
jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi inique; depuis son arrivée
dans le Bahr-el-Ghazal, ajoutait-il, il n’avait rien entrepris qui pût
autoriser le gouvernement à lui enlever, sur un simple soupçon, une
charge qui lui revenait de droit. En cela Soliman était dans l’erreur;
son père avait, il est vrai, conquis le Bahr-el-Ghazal, mais cette
province appartenait au gouvernement et Soliman ne pouvait prétendre à
la gouverner.
Dans une lettre qu’il écrivit à Idris Dabter, Soliman l’accabla de
reproches lui reprochant son ingratitude et l’accusant d’agir contre
toutes les lois de l’honneur; s’il en eût été autrement, en effet,
jamais il n’aurait eu recours à de pareils moyens pour atteindre son
but; il montrait la plus noire ingratitude envers Zobeïr, le père de
Soliman, qui avait toujours protégé Idris et l’avait même pris comme
son lieutenant dans le Bahr-el-Ghazal alors que lui Zobeïr était parti
pour le Darfour.
Nommé Moudir du Bahr-el-Ghazal par Gordon Pacha, Soliman n’avait-il
pas usé de son droit en exigeant qu’Idris lui rendit compte de ses
actes? Mais Idris, au lieu d’obéïr, était allé à Khartoum où il avait
réussi par ses intrigues, à se faire nommer moudir à sa propre place.
Soliman répétait enfin, dans sa lettre, que jamais il ne se soumettrait
à un ordre aussi injuste. Idris répondit à Soliman en lui envoyant un
ultimatum lui enjoignant de se soumettre aux ordres du gouvernement, le
menaçant, s’il n’y consentait pas, d’être traité en rebelle.
Soliman pour toute réponse déclara qu’il ne céderait qu’à la force et
qu’il était toujours prêt à laisser aux armes la liberté de décider qui
serait gouverneur du Bahr-el-Ghazal.
Une guerre devenait ainsi inévitable. Les marchands, craignant pour
leur vie et pour leurs richesses, se virent dans l’obligation d’opter
pour l’un des deux partis afin de sauvegarder leurs intérêts.
Les Djaliin, qui avaient intérêt à ce que Soliman restât à la tête du
gouvernement de la province, se déclarèrent pour lui, tandis que les
Danagla et les marchands appartenant aux autres races et qui formaient
la minorité, embrassaient le parti d’Idris Dabter. Celui-ci voyant son
adversaire disposé à recourir aux armes pour garder le pouvoir, laissa
son frère Ottoman Dabter en garnison à Ganda avec deux cents hommes
de l’infanterie régulière commandés par Abdes Sid et un grand nombre
de Basingers, et lui-même, escorté d’une petite troupe de Basingers,
alla rassembler ses compatriotes et leurs esclaves armés pour prendre
l’offensive contre Soliman Zobeïr. Soliman poussé par ses amis et par
les Djaliin qui haïssaient les Danagla et n’auraient jamais consenti à
se plier à leur autorité, saisit avec joie l’occasion, qui répondait
d’ailleurs à ses plus secrets désirs, de reconquérir par les armes
l’indépendance rêvée.
Il concentra ses forces à Dem Zobeïr et pendant qu’Idris Dabter était
occupé à réunir ses partisans et ses compatriotes, il attaqua à
l’improviste Ganda. Malgré la défense héroïque de la garnison commandée
par Ottoman Dabter et par Abdes Sid effendi, la forteresse fut enlevée
d’assaut dans les premiers jours de l’année 1878 par Soliman qui
disposait de forces supérieures. Ottoman fut tué et avec lui un grand
nombre de défenseurs de la ville; bien peu réussirent à s’échapper. Sur
l’ordre de Soliman, les fortifications, les maisons, les huttes furent
incendiées et les morts jetés aux flammes en même temps que les ennemis
blessés. Ainsi le sort en était jeté et toute entente cordiale entre
les deux partis était devenue impossible.
Après un tel échec Idris Dabter comprenant que ses partisans auraient
grand peine à remporter quelque succès par les armes, s’enfuit jusqu’à
Khartoum où il apporta la nouvelle de l’insurrection de Soliman qui
s’était déclaré indépendant dans le Bahr el Ghazal.
Cependant Soliman adressait aux principaux commerçants résidant dans
le Bahr el Ghazal, tels que: Gessaoui Abou Amouri de Dembo, Arbab
Zobeïr woled El Fahl de Golo, etc., ainsi qu’aux marchands d’esclaves
une circulaire les informant qu’il avait pris l’offensive contre le
gouvernement égyptien et les invitant à se joindre à lui pour la
défense commune. On peut voir dans ce fait une preuve que Soliman
savait fort bien que le gouvernement n’abandonnerait pas ainsi sans
protestation des provinces qui lui étaient particulièrement précieuses.
Les Danagla qui n’avaient aucune grâce à attendre des Djaliin se
préparèrent à la défense. Gessaoui Abou Amouri et Arbab Zobeïr el Fahl,
un Djaliin de sang noble, restèrent neutres, désirant comme d’autres
marchands de moindre importance, éviter toute difficulté avec le
gouvernement.
Dans l’intervalle, Romolo Gessi[2], l’officier bien connu, avait été
nommé à Khartoum commandant de l’expédition contre Soliman Zobeïr.
Accompagné de Youssouf el Shellali et d’une quarantaine de soldats et
d’officiers subalternes, il s’embarqua sur un bateau à vapeur pour
rejoindre son poste; à Fashoda il fut renforcé de deux compagnies
et il reçut à Lado et à Makraka un renfort de troupes régulières et
irrégulières. A Gaba Shambé, il trouva des fusils Remington et des
Basinger de sorte que là déjà il disposait d’une force de près de 2500
fusils.
En Juillet 1878, Gessi qui n’avait rien pu entreprendre contre Soliman
pendant la saison des pluies, se rendit à Rumbeck et envoya à Gessaoui
et à Arbab Zobeïr El Fahl l’ordre écrit de venir le rejoindre. Ceux-ci
obéirent aussitôt et lui envoyèrent un renfort de 2500 hommes environ.
Gessi recevait en outre des petits marchands et des Basinger dispersés
d’Idris Dabter, des renforts continuels si bien qu’au commencement de
Décembre, la saison des pluies étant passée et le sol étant redevenu
praticable, il put se mettre en marche sur Ganda, avec une armée de
plus de 7000 hommes. Il possédait en outre deux canons et plusieurs
obusiers. A la même époque, Moustapha Bey Abou Shera était, sur l’ordre
de Gordon, parti pour Shakka afin de remplacer dans son commandement
Saïd Hussein en qui on ne pouvait avoir entièrement confiance. Dès que
Moustapha Bey fut arrivé à Shakka, Saïd Hussein fut envoyé sous escorte
à Khartoum, tandis que les anciens chefs de Zobeïr, Ottoman woled
Tai Allah, Mousa woled el Hag, etc., qui se trouvaient à Shakka et à
Kallaka, se joignaient à Soliman Zobeïr. Depuis longtemps déjà, Soliman
avait réuni ses forces auxquelles vinrent s’ajouter encore quelques
milliers d’hommes provenant de petites bandes d’esclaves, surtout des
Arabes Risegat et Habania qui, à vrai dire, ne lui furent pas d’une
grande utilité, habitués qu’ils étaient à prendre parti pour le plus
fort et à ne chercher en tout que leur propre intérêt.
Arrivé à Ganda, Gessi établit une zeriba (un camp) qu’il fortifia
et entoura de fossés. D’abord Youssouf el Shellali et les autres se
moquèrent de ses précautions, mais bientôt ils eurent l’occasion de se
convaincre de l’utilité d’un pareil système de défense.