nouvellement convertis à la réforme, un jour, vers 1800, naquit un
enfant qu’on eût, à bon droit, pu déclarer un être surnaturel, tant, dès
ses plus jeunes années, il se montra en contradiction avec toutes les
idées reçues. Quoiqu’il fût des siens, à coup sûr, Martin Luther n’eût
pas manqué de le déclarer killecroff.
Non-seulement il était turbulent et tapageur, mais il était pédant; il
régentait ses professeurs et n’écoutait volontiers que les conseils des
tout petits enfants. Ses parents le grondaient-ils, il riait; qu’un
événement grave survînt dans le ménage d’un voisin, il riait; que les
Français s’emparassent de sa ville natale, il riait; il riait toujours.
Cependant, arrivé à l’adolescence, il se remplit de logique, de
mathématiques, de latin, de grec, d’hébreu, et de toutes sortes d’autres
bonnes choses. Il devint même philosophe avant l’âge; mais sa
philosophie se manifestait surtout par un rire sarcastique. Quand on lui
parlait du rang qu’il pouvait occuper à Dusseldorf, des richesses qu’il
y pouvait acquérir, il ne répondait que par une gambade.
Un rabbin étala devant lui des monceaux d’or, les lui promettant s’il
voulait devenir son vassal, seulement durant quelques années; il lui
tourna le dos. Comme il était vaniteux, le démon de la gloire essaya de
le tenter; il lui rit au nez.
Enfin, le diable, un vrai diable pour le coup (on le nommait
George-Guillaume-Frédéric Hégel), lui souffla à l’oreille: «Veux-tu être
dieu?»
Notre jeune philosophe ne rit pas cette fois. Il devint dieu, et, par
rivalité d’emploi, se mit à renier le grand Dieu qui est au ciel, et
tous les sentiments humains s’effacèrent en lui. Il vécut seul, sans
amis, sans enfants, sans famille, renonçant même à sa patrie, et
trouvant tout à refaire dans ce monde qu’il n’avait pas créé.
Quittant l’Allemagne, il vint en France, en France où il fit résonner
son rire impie, plus aigre, plus strident que jamais. En France on ne
crut pas à sa divinité, on ne l’adora pas, mais on l’aima comme s’il
n’avait été qu’un simple mortel; en France il eut des amis, et s’y
réhumanisa. Enfin, comme au fond il n’était méchant que du côté de
l’esprit, il se convertit de lui-même en voyant le mal produit par ses
doctrines. Après avoir pris femme devant l’église, il y mourut croyant.
Cet ex-Dieu se nommait Henri Heine, Henri Heine qui se moquait si bien
de son ex-confrère le grand Jupiter, en faisant de lui un marchand de
peaux de lapin.
[Illustration]
XVI
[Illustration]
XVI
LES FEMMES MISSIONNAIRES, LES FEMMES PROPHÉTESSES, LES FEMMES
FORTES, LES FEMMES-SERPENTS.--Mythologie de l’Enfance.--Les
Marraines.--Les Fées.--La baguette magique et le manche à
balai.--LA FIANCÉE DU KINAST.--Un mari au clou.--LES TROIS BAISERS
DE LÉONHARD.--Le Monde des Morts, le Monde des Spectres, le Monde
des Ombres.--Animaux mythologiques.
Eh bien, avons-nous assez prolongé notre visite aux dieux et aux
demi-dieux de l’Allemagne? aux Nixes, aux Lutins, aux Kobolds, aux
Nains et aux Géants? aux Enchanteurs et aux Enchantés? Vous ai-je assez
ouvert, à deux battants, ce vaste magasin des folies humaines? En
vérité, la tristesse m’en prend et, avec la tristesse, l’envie de fermer
boutique.
Trop bien approvisionné de matériaux, les voyant, à mesure qu’il avance
dans sa tâche, se dresser, se multiplier sous sa main, en pareille
circonstance, le mythologue consciencieux risque fort de ressembler à
ces savants docteurs de Bedlam ou de Charenton qui passent leur vie au
milieu d’une bande d’aliénés; atteints de la fièvre d’imitation, ils
finissent bientôt par divaguer eux mêmes.
Peut-être en suis-je arrivé là sans m’en apercevoir; c’est au lecteur
d’en juger.
Mais, gonflé de mythes, de symboles et d’excentricités traditionnelles,
mon cerveau fatigué commence, je le sens, à crier grâce; et cependant,
n’ai-je point encore quelque engagement à remplir? Voyons.... je crois
me le rappeler, j’ai promis un complément à l’histoire des druidesses,
c’est-à-dire des femmes.... des femmes, ces êtres mythologiques par
excellence! Cette sorte de sens intuitif, cette délicatesse de
perception qui les distingue de l’autre sexe, sexe matériel et grossier,
devait assurer leur empire sur lui. En Celtique, en Scandinavie, elles
furent les modèles de toutes les vertus, les oracles de la maison; on
les battait bien un peu, mais on les honorait grandement, et
l’Allemagne, surtout, les parfuma d’encens, avant de les enfumer de
tabac.
[Illustration]
A l’époque du christianisme, les femmes jouèrent un grand rôle, un rôle
glorieux; les historiens sont là pour l’attester. Du quatrième au
sixième siècle, Fritigill, reine des Marcomans, Clotilde, reine de
France, Berthe, reine d’Angleterre, avaient, par simple persuasion, et
non par sortilége, comme le prétendaient méchamment les païens, forcé
leurs époux à se prosterner devant la croix. D’autres femmes, sorties du
peuple, ou appartenant à de nobles familles, Chunihild, Thécla, Liobat,
secondaient les missionnaires dans leurs périlleux travaux, les aidant à
renverser les chênes sacrés.
Pendant ces persécutions, longtemps prolongées, qu’étiez-vous devenues,
belle Ganna, noble Aurinia, majestueuse Velléda, vous ou vos sœurs les
autres druidesses?
Errantes au milieu des bois, proscrites, pleurant leur gloire évanouie,
elles se tenaient dans les endroits écartés, où les agents du pouvoir
civil n’apparaissaient que rarement. Parfois, vers le soir, s’aventurant
sur une route de traverse, elles accostaient un passant attardé et
avaient avec lui des entretiens mystérieux. Parfois aussi les habitants
des villages, même ceux des villes, allaient en secret les relancer
jusqu’au fond de leurs retraites, pour les consulter sur la chance
heureuse ou malheureuse qui les attendait dans le monde, ou sur une
épidémie survenue dans leurs étables. Quelques-uns, même parmi les
nouveaux chrétiens, imbus encore aux trois quarts de leurs anciennes
croyances, leur demandaient un nom pour leur nouveau-né, un nom qui
portât bonheur. Voilà pourquoi on les nomma d’abord _les Marraines_, et
plus tard _les Fées_.
Comme les anciennes fées de l’Orient, ne devaient-elles pas tenir leur
pouvoir des astres, ces femmes qu’on voyait, aux clartés de la lune,
glisser silencieuses sur la pente des montagnes, sortir tout à coup
d’un rocher ou d’un arbre qui s’entr’ouvrait, et dont les follets et les
mouches lumineuses seuls connaissaient la demeure?
Parmi ces fées, beaucoup étaient bonnes et d’un naturel charitable;
d’autres, aigries par le malheur sans doute, se montraient irascibles et
méchantes. Bien à plaindre les hommes, et même les bestiaux, sur
lesquels elles jetaient un mauvais sort.
Pour en combattre la fâcheuse influence, il fallait avoir recours à une
autre fée, à une bonne cette fois, qui, au moyen d’un talisman, d’une
pierre constellée, ou de quelques paroles magiques, vous en débarrassait
avec plus ou moins de facilité.
Maintenant, à ces marraines, à ces filleuls, à ces fées, bonnes ou
méchantes, joignez les terribles ogres, dont le nom inspirait encore
l’épouvante partout à cette époque, et vous aurez le personnel complet
de cette curieuse mythologie enfantine dont on nous a tous bercés, et
dont, chez nous, Charles Perrault fut l’Homère. En regardant de près
dans les anciennes traditions, Barbe-Bleue se retrouverait facilement
chez les vieux burgraves du Rhin, comme ailleurs, déjà, nous y avons
retrouvé le Chat botté[2]; la Belle au bois dormant pourrait bien
descendre en ligne directe de notre villageoise endormie pendant un
siècle sous l’influence du magnétisme magique; et pourquoi notre petit
nain Kreiss et ses frères n’auraient-ils pas fourni l’idée première du
Petit-Poucet, Quadragant jouant le rôle de l’ogre? Cendrillon, ne
pourrions-nous la reconnaître sous les traits d’une de ces trois sœurs
ondines qui, au milieu du plaisir de la veillée, oublièrent leur
permission de dix heures? Ainsi de bien d’autres vivant sous les fatales
influences du grand Nichus ou des méchantes fées.
[2] Le Chemin des Écoliers.
[Illustration]
Pauvres druidesses! si encore vous étiez restées fées! si on vous avait
surprises seulement à voyager dans les airs, n’ayant d’autre soutien que
votre baguette magique.... mais à mesure que le christianisme gagnait,
votre puissance allait en déclinant. Un jour vint où l’on osa vous
transformer en diseuses de bonne aventure, puis en sorcières maudites;
et votre baguette enchantée ne fut plus qu’un manche à balai sur lequel
vous traversiez l’espace pour vous rendre au sabbat!... Misère!...
misère!... Désillusion! bouleversement fatal des gloires et des
grandeurs d’ici-bas!
En perdant l’espoir de dominer les hommes par l’inspiration prophétique,
les femmes, un beau jour, changeant tout à coup de tactique, de mœurs,
d’habitudes, presque de sexe (je le dis à regret!), affectèrent les
manières turbulentes et soldatesques de leurs frères et de leurs époux;
elles n’aimaient plus que les exercices violents, le cheval, la lutte,
même la guerre. Ce fut le temps des femmes matamores, des FEMMES FORTES
enfin.
Jeunes filles, on ne pouvait plus aspirer à leur main que par des
prouesses périlleuses, par des tentatives impossibles. Telle fut la
célèbre fiancée du Kinast.
Elle possédait dans ses domaines une vieille tour en ruines située au
sommet d’un roc ardu, perpendiculaire, presque à pic, et qu’un gouffre
entourait de tous côtés.
Riche, jeune et belle, relancée par une foule de prétendants, pour les
tenir en respect elle ne songea point un instant, à l’instar de
Pénélope, à quelque ouvrage de broderie à faire ou à défaire; elle ne
brodait pas, et tout ouvrage de femme était tenu par elle non-seulement
en mépris, mais en dégoût. Elle leur signifia qu’elle était la fiancée
du _Kinast_ (c’était la vieille tour), et que quiconque aspirait à
l’honneur de devenir son époux, devait d’abord la lui disputer. Pour
cela faire, il s’agissait simplement d’escalader le roc et la tour;
parvenu aux créneaux, il fallait ensuite les parcourir dans tout leur
circuit, non pas à pied et en s’aidant des bras, des genoux, des mains
et des ongles, mais à cheval, sans autre soutien que la bride.
L’essaim des soupirants s’envola comme par enchantement, à l’exception
de deux. C’étaient deux frères, rendus insensés à force d’amour.
Après avoir tiré au sort, le premier tenta l’ascension; il y réussit
d’abord. Ce fut tout. A peine a-t-il atteint la cime crénelée du vieil
édifice, avant même que son fidèle coursier ait pu le rejoindre, pris de
vertige, il tombe précipité dans l’abîme.
Le second, à son tour, escalada la pente avec succès, parvint même,
chose merveilleuse! à franchir quelques créneaux; mais bientôt, son
cheval, sentant les pierres rouler derrière lui et la tour vaciller sous
son poids, refusa d’aller plus avant. Reculer, se retourner était
impossible. Le cavalier, résolu à poursuivre l’aventure, gourmandait le
cheval, l’excitait de la voix et de l’éperon; le pauvre animal demeurait
immobile, comme emboîté, incrusté dans ces assises de pierres. Bientôt
le cheval et le cavalier disparurent; à leur tour, l’abîme les reçut
sanglants et défigurés.
[Illustration]
La fiancée du Kinast ne pouvait déguiser son orgueil et sa joie en
recevant les félicitations des autres châtelaines ses voisines, qui
toutes se promettaient bien d’avoir un Kinast, ou tout autre trébuchet
équivalent, à l’usage de leurs amoureux.
Personne ne se présentait plus toutefois pour conquérir cette main si
bien défendue par la mort. La dame en éprouvait quelque humiliation.
Deux hommes immolés à sa beauté, cela ne pouvait guère lui suffire;
aussi en était-elle attristée et de méchante humeur, lorsque enfin un
troisième aspirant se présenta, demandant à subir l’épreuve.
Elle ne le connaissait point, ce qui l’étonna; comment avait-il pu
s’éprendre d’elle? Sans doute pour l’avoir vue à son balcon, ou dans
quelque cérémonie princière; peut-être rien que sur sa bonne réputation?
Au surplus, qu’avait-elle à craindre en accueillant sa demande? C’en
était un de plus ajouté à la liste de ses morts; voilà tout. A cette
époque les femmes étaient devenues féroces.
Une forte brume d’automne, qui devait s’épaissir de plus en plus pendant
plusieurs jours, enveloppait alors le Kinast du haut en bas, et rendait
son accès impraticable.
Selon les lois de l’hospitalité la plus vulgaire, la dame dut donc
héberger le nouvel arrivant.
Celui-ci était beau, bien pris dans sa taille; sa physionomie respirait
l’audace et l’intelligence; ses mains blanches, fines et d’une grande
distinction, accusaient suffisamment sa noblesse; sa suite nombreuse
témoignait assez de son rang et de sa fortune; mais ce qu’il possédait
de plus rare que tout cela, c’était sa parfaite modestie. Depuis trois
jours, il passait la plus grande partie de son temps auprès de la dame,
et il n’avait pas osé encore lui dire un mot de son amour; bref, elle
éprouva pour lui un sentiment qui jusqu’alors lui était resté inconnu.
Quand le voile de brume se déchira et laissa le Kinast resplendir en
pleine lumière, elle fut sur le point de déclarer à son hôte qu’elle le
dispensait de l’épreuve; mais qu’auraient dit ses bonnes amies, les
châtelaines?
Le moment venu, se sentant défaillir, la fiancée du Kinast s’enferme
chez elle, pleure, se lamente, et, quoique la prière ne fût guère plus
dans ses habitudes, elle prie Dieu; elle le prie de faire un miracle en
faveur de son chevalier. Ce miracle, cependant, elle y compte peu, car
une longue rumeur s’étant élevée parmi les spectateurs de la scène, elle
s’évanouit, le croyant déjà lancé dans le gouffre.
Des cris de joie et de triomphe la réveillent. Le chevalier est sorti
vainqueur de l’épreuve. Éperdue, elle court au-devant de lui, et, tant
est grand son trouble, et plus grand encore son amour, sans même songer
que tous les regards sont fixés de son côté: «Ma main est à vous!» lui
crie-t-elle.
Mais lui, se redressant, l’air dur et hautain, lui répond avec un
sourire méprisant:
«Votre main, vous l’ai-je demandée? Je ne suis venu ici que pour venger
mes deux frères, tués par vous, et j’ai réussi, car je ne vous aime
pas, moi, mais vous m’aimez! c’est bien! maintenant mourez de votre
amour, sinon de votre honte!... Adieu! je retourne près de Marguerite,
ma mie, ma femme!»
[Illustration]
Le même soir, la malheureuse se fit hisser sur la vieille tour, d’où
elle voulait, disait-elle, contempler le coucher du soleil. Avant que
le soleil eût disparu sous l’horizon, elle avait été rejoindre ses deux
victimes.
C’est ainsi que le Kinast posséda sa fiancée.
Il y a dans ce sujet un magnifique drame pour l’opéra, musique de
Berlioz. Cependant, peut-être conviendrait-il mieux au cirque Olympique;
j’y vois trois beaux premiers rôles de chevaux.
La fiancée du Kinast n’était une femme forte que par l’insensibilité de
son cœur; il y avait aussi alors des femmes vraiment fortes dans le sens
matériel du mot, des femmes chez lesquelles l’habitude des exercices
violents avait développé une telle vigueur physique que peu d’hommes se
trouvaient en état de triompher d’elles, soit dans une lutte corps à
corps, soit les armes à la main.
Telle se montrait la noble Brunhilt, reine d’Isenstein, dans les pays de
la Norvége.
«Elle était démesurément belle et sa force était très-grande, est-il dit
dans le poëme des Nibelungen; elle joutait de la lance contre les héros
qui venaient pour obtenir son amour. Elle lançait une pierre au loin et
bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour
devait, sans faillir, vaincre à trois jeux cette femme de haute
naissance; s’il perdait à un seul, sa tête était tranchée.» Charmante
créature!
Gunter, roi des Burgondes, s’amouracha d’elle, rien qu’au récit de ses
prouesses; il entreprit de la vaincre et de l’épouser, et il y parvint,
mais par des moyens déloyaux, par sortilége, et en se donnant un aide
invisible. Quand la reine Brunhilt l’apprit, il n’était plus temps de se
dédire; elle était mariée et venait d’arriver à Worms, sur le Rhin, dans
la capitale du roi son époux. Cependant, la première nuit des noces s’en
ressentit; ce qui s’y passa, je laisse à M. de Laveleye, le fidèle
traducteur des Nibelungen, le soin de le raconter:
«La foule s’était retirée, dames et chevaliers. Il se hâta de fermer la
porte.... Mais le moment n’était pas venu où elle deviendrait sa
femme....
«De sa main le noble roi éteint la lumière, puis il s’approche de la
jeune femme, le guerrier courageux! Il se couche à côté d’elle. Grande
est sa joie. Il allait lui prodiguer les plus tendres caresses, si
Brunhilt le lui eût permis....
«Elle lui dit: «Noble chevalier, vous allez renoncer à tout ce que vous
aviez projeté jusqu’à ce que j’apprenne le secret que je vous ai
demandé.»
«Par force Gunther voulut obtenir son amour. La femme puissante saisit
soudain une ceinture faite d’un galon très-fort, dont elle se ceignait
les reins. Elle fit grand mal au roi.
«Elle lui lia les pieds et les mains, puis le porta et l’attacha à un
clou qui était fixé dans le mur, afin qu’il ne troublât pas son sommeil.
Sa force était si grande qu’il faillit en recevoir la mort.
«Il commença à la prier, celui qui aurait dû être le maître. «Détachez
mes liens, très-noble vierge. Je ne tenterai plus de vous vaincre, ô
belle dame!»
«Elle s’inquiéta peu de la façon dont il se trouvait; elle était, elle,
mollement couchée. Il resta ainsi suspendu toute la nuit.... Pendant ce
temps, les plaisirs du roi n’étaient pas grands.»
Nous le croyons facilement. Mais laissons ce bon roi Gunther suspendu au
clou, et continuons notre étude sur les femmes mythologiques, sans
vouloir (Dieu nous en garde!) en tirer les moindres conséquences
blessantes pour un sexe à qui nous avons dû notre mère, nos sœurs,
quelques jolies cousines aussi, sans compter.... Continuons.
Le règne de la force n’est jamais de longue durée. Aux femmes fortes
succédèrent.... ou plutôt en même temps qu’elles, peut-être avant elles,
à coup sûr depuis elles, vinrent les femmes rusées, c’est-à-dire les
femmes-serpents. Il est bien entendu que, moins que jamais, nous ne
voulons sortir ici de notre terrain mythologique.
Les femmes-serpents, dont le buste gracieux se terminait par une longue
et épaisse queue de reptile, n’entretenaient pas moins, malgré cette
difformité, des intrigues amoureuses avec les galants; «heureux mortels
dont la maîtresse n’était serpent qu’à moitié!» s’écriait à ce sujet ce
même Henri Heine, alors dieu misanthrope, assez aveugle pour ne pas
croire à la stricte fidélité des femmes.
Bien avant qu’il fût question chez nous de Mélusine, le prototype du
genre, vers la fin du neuvième siècle, Éberhard III, comte de Nordgau et
landgrave de la basse Alsace, avait répudié sa femme Adelinde, pour
s’abandonner tout entier aux séductions d’une femme-serpent, qui, tout
serpent qu’elle était, n’en portait pas moins le titre de chanoinesse
d’Erstein, complication bizarre qu’on a peine à s’expliquer. Celle-ci,
dit-on, pour entretenir Éberhard dans son fol amour, lui ayant
administré un philtre mal préparé, il en mourut.
Mais à cette époque la foi n’était pas encore bien enracinée à l’égard
de ces monstres. Quelques sceptiques qui, déjà, cherchaient la vérité
sous le symbole, prétendirent que le comte de Nordgau avait succombé aux
suites d’une piqûre de serpent.
Plus tard, un moine, s’occupant de la chronique contemporaine, écrivait
qu’en punition de sa conduite vis-à-vis de sa femme Adelinde, il avait
été dévoré vivant par les vers, comme certain personnage de l’histoire
sainte.
Un médecin s’en mêla ensuite, et, grâce à ses explications
pathologiques, l’effet des charmes de la chanoinesse-serpent allant en
s’amoindrissant de plus en plus, dès le troisième échelon, aboutissait
simplement à une maladie vermiculaire, qu’il eût fallu traiter par la
thériaque et les purgatifs.
Cependant il exista des femmes-serpents, bien avérées, mises hors de
doute, des femmes-serpents, moitié serpents, moitié femmes, ainsi qu’il
résulte d’une foule d’histoires authentiques, entre autres de l’aventure
arrivée à un certain Léonhard, et recueillie par les frères Grimm.
Ce Léonhard, qui était bègue, mais honnête, et d’une pureté de mœurs
telle que la médisance elle-même n’avait jamais pu rien trouver à
reprendre dans sa conduite, s’était égaré un jour en visitant de longs
souterrains, pareils à des catacombes. Il se trouva tout à coup
transporté dans une riante campagne au milieu de laquelle une belle
fille se jouait, à moitié enfoncée sous l’herbe. Elle l’invita à venir
se reposer près d’elle.
Trop innocent pour y entendre malice, Léonhard, par simple politesse,
s’empressa de lui obéir, et s’aperçut alors (la hauteur de l’herbe
l’avait d’abord dissimulée à ses yeux) que la jolie fille, ornée dans
tout le haut de son corps de deux beaux bras à la peau soyeuse, et d’une
poitrine éblouissante de blancheur, se terminait au-dessous des hanches,
et tout à fait à son désavantage, par une queue écailleuse et
serpentiforme. Il voulut se lever et fuir, mais cette même queue lui
avait déjà enlacé les jambes.
[Illustration]
La pauvre créature lui raconta alors son histoire, à laquelle il dut
forcément prêter attention. Par la suite, il la répéta à tous ceux qui
voulurent l’entendre, et d’autant plus longuement que, je l’ai dit, il
était bègue.
Née princesse, issue d’un sang royal, entourée d’affections et
d’hommages, elle se croyait à l’abri de la mauvaise fortune, lorsqu’un
magicien pervers l’avait mise dans l’état où il la voyait; cet état ne
devait cesser, elle ne devait reprendre sa forme première que lorsqu’un
beau jeune garçon de vingt à vingt-deux ans tout au plus, et d’une
innocence parfaite, lui aurait donné trois baisers.
Léonhard était beau; elle lui demanda son âge.
Il devait avoir vingt-deux ans le jour même, à midi précis, et il était
dix heures du matin. Deux heures de bon lui restaient donc encore, et il
n’en faut pas tant pour donner trois baisers à une jolie fille. Mais,
pris d’émotion, Léonhard bégaya si fort que peu s’en fallut que les deux
heures passassent avant qu’il se fût complétement expliqué sur la date
de sa naissance.
Quant au certificat de bonne vie et mœurs, il ne sut même pas ce qu’elle
voulait lui dire. La princesse, qui s’y connaissait, en toute confiance
lui tendit sa joue.
Sans trop d’hésitation, il lui donna un premier baiser.
Alors, soit que l’idée de sa délivrance prochaine agît vivement sur ses
nerfs, la princesse-serpent, prise tout à coup de convulsions, se roula
sous l’herbe avec des mouvements désordonnés. Effrayé, et les jambes
libres cette fois, Léonhard s’enfuit loin d’elle; mais elle le rappela
d’une voix si douce, mêlant à ses supplications de si belles promesses
d’or, d’argent, de trésors qui devaient être le prix du service signalé
qu’il pouvait lui rendre, qu’il revint sur ses pas et lui donna le
second baiser.
L’effet de celui-ci dépassa dix fois celui du premier; les yeux ardents,
les narines dilatées, les joues gonflées et empourprées, haletante, le
corps et les bras agités de convulsions frénétiques, elle se redressa,
bondit, s’élevant, s’abaissant tour à tour sur sa queue en spirale, en
sifflant, en poussant des cris affreux et lamentables, vrais cris de
Mélusine.
[Illustration]