Donc, à Dusseldorf, en Prusse, dans une famille d’anciens juifs

nouvellement convertis à la réforme, un jour, vers 1800, naquit un

enfant qu’on eût, à bon droit, pu déclarer un être surnaturel, tant, dès

ses plus jeunes années, il se montra en contradiction avec toutes les

idées reçues. Quoiqu’il fût des siens, à coup sûr, Martin Luther n’eût

pas manqué de le déclarer killecroff.

Non-seulement il était turbulent et tapageur, mais il était pédant; il

régentait ses professeurs et n’écoutait volontiers que les conseils des

tout petits enfants. Ses parents le grondaient-ils, il riait; qu’un

événement grave survînt dans le ménage d’un voisin, il riait; que les

Français s’emparassent de sa ville natale, il riait; il riait toujours.

Cependant, arrivé à l’adolescence, il se remplit de logique, de

mathématiques, de latin, de grec, d’hébreu, et de toutes sortes d’autres

bonnes choses. Il devint même philosophe avant l’âge; mais sa

philosophie se manifestait surtout par un rire sarcastique. Quand on lui

parlait du rang qu’il pouvait occuper à Dusseldorf, des richesses qu’il

y pouvait acquérir, il ne répondait que par une gambade.

Un rabbin étala devant lui des monceaux d’or, les lui promettant s’il

voulait devenir son vassal, seulement durant quelques années; il lui

tourna le dos. Comme il était vaniteux, le démon de la gloire essaya de

le tenter; il lui rit au nez.

Enfin, le diable, un vrai diable pour le coup (on le nommait

George-Guillaume-Frédéric Hégel), lui souffla à l’oreille: «Veux-tu être

dieu?»

Notre jeune philosophe ne rit pas cette fois. Il devint dieu, et, par

rivalité d’emploi, se mit à renier le grand Dieu qui est au ciel, et

tous les sentiments humains s’effacèrent en lui. Il vécut seul, sans

amis, sans enfants, sans famille, renonçant même à sa patrie, et

trouvant tout à refaire dans ce monde qu’il n’avait pas créé.

Quittant l’Allemagne, il vint en France, en France où il fit résonner

son rire impie, plus aigre, plus strident que jamais. En France on ne

crut pas à sa divinité, on ne l’adora pas, mais on l’aima comme s’il

n’avait été qu’un simple mortel; en France il eut des amis, et s’y

réhumanisa. Enfin, comme au fond il n’était méchant que du côté de

l’esprit, il se convertit de lui-même en voyant le mal produit par ses

doctrines. Après avoir pris femme devant l’église, il y mourut croyant.

Cet ex-Dieu se nommait Henri Heine, Henri Heine qui se moquait si bien

de son ex-confrère le grand Jupiter, en faisant de lui un marchand de

peaux de lapin.

[Illustration]

XVI

[Illustration]

XVI

LES FEMMES MISSIONNAIRES, LES FEMMES PROPHÉTESSES, LES FEMMES

FORTES, LES FEMMES-SERPENTS.--Mythologie de l’Enfance.--Les

Marraines.--Les Fées.--La baguette magique et le manche à

balai.--LA FIANCÉE DU KINAST.--Un mari au clou.--LES TROIS BAISERS

DE LÉONHARD.--Le Monde des Morts, le Monde des Spectres, le Monde

des Ombres.--Animaux mythologiques.

Eh bien, avons-nous assez prolongé notre visite aux dieux et aux

demi-dieux de l’Allemagne? aux Nixes, aux Lutins, aux Kobolds, aux

Nains et aux Géants? aux Enchanteurs et aux Enchantés? Vous ai-je assez

ouvert, à deux battants, ce vaste magasin des folies humaines? En

vérité, la tristesse m’en prend et, avec la tristesse, l’envie de fermer

boutique.

Trop bien approvisionné de matériaux, les voyant, à mesure qu’il avance

dans sa tâche, se dresser, se multiplier sous sa main, en pareille

circonstance, le mythologue consciencieux risque fort de ressembler à

ces savants docteurs de Bedlam ou de Charenton qui passent leur vie au

milieu d’une bande d’aliénés; atteints de la fièvre d’imitation, ils

finissent bientôt par divaguer eux mêmes.

Peut-être en suis-je arrivé là sans m’en apercevoir; c’est au lecteur

d’en juger.

Mais, gonflé de mythes, de symboles et d’excentricités traditionnelles,

mon cerveau fatigué commence, je le sens, à crier grâce; et cependant,

n’ai-je point encore quelque engagement à remplir? Voyons.... je crois

me le rappeler, j’ai promis un complément à l’histoire des druidesses,

c’est-à-dire des femmes.... des femmes, ces êtres mythologiques par

excellence! Cette sorte de sens intuitif, cette délicatesse de

perception qui les distingue de l’autre sexe, sexe matériel et grossier,

devait assurer leur empire sur lui. En Celtique, en Scandinavie, elles

furent les modèles de toutes les vertus, les oracles de la maison; on

les battait bien un peu, mais on les honorait grandement, et

l’Allemagne, surtout, les parfuma d’encens, avant de les enfumer de

tabac.

[Illustration]

A l’époque du christianisme, les femmes jouèrent un grand rôle, un rôle

glorieux; les historiens sont là pour l’attester. Du quatrième au

sixième siècle, Fritigill, reine des Marcomans, Clotilde, reine de

France, Berthe, reine d’Angleterre, avaient, par simple persuasion, et

non par sortilége, comme le prétendaient méchamment les païens, forcé

leurs époux à se prosterner devant la croix. D’autres femmes, sorties du

peuple, ou appartenant à de nobles familles, Chunihild, Thécla, Liobat,

secondaient les missionnaires dans leurs périlleux travaux, les aidant à

renverser les chênes sacrés.

Pendant ces persécutions, longtemps prolongées, qu’étiez-vous devenues,

belle Ganna, noble Aurinia, majestueuse Velléda, vous ou vos sœurs les

autres druidesses?

Errantes au milieu des bois, proscrites, pleurant leur gloire évanouie,

elles se tenaient dans les endroits écartés, où les agents du pouvoir

civil n’apparaissaient que rarement. Parfois, vers le soir, s’aventurant

sur une route de traverse, elles accostaient un passant attardé et

avaient avec lui des entretiens mystérieux. Parfois aussi les habitants

des villages, même ceux des villes, allaient en secret les relancer

jusqu’au fond de leurs retraites, pour les consulter sur la chance

heureuse ou malheureuse qui les attendait dans le monde, ou sur une

épidémie survenue dans leurs étables. Quelques-uns, même parmi les

nouveaux chrétiens, imbus encore aux trois quarts de leurs anciennes

croyances, leur demandaient un nom pour leur nouveau-né, un nom qui

portât bonheur. Voilà pourquoi on les nomma d’abord _les Marraines_, et

plus tard _les Fées_.

Comme les anciennes fées de l’Orient, ne devaient-elles pas tenir leur

pouvoir des astres, ces femmes qu’on voyait, aux clartés de la lune,

glisser silencieuses sur la pente des montagnes, sortir tout à coup

d’un rocher ou d’un arbre qui s’entr’ouvrait, et dont les follets et les

mouches lumineuses seuls connaissaient la demeure?

Parmi ces fées, beaucoup étaient bonnes et d’un naturel charitable;

d’autres, aigries par le malheur sans doute, se montraient irascibles et

méchantes. Bien à plaindre les hommes, et même les bestiaux, sur

lesquels elles jetaient un mauvais sort.

Pour en combattre la fâcheuse influence, il fallait avoir recours à une

autre fée, à une bonne cette fois, qui, au moyen d’un talisman, d’une

pierre constellée, ou de quelques paroles magiques, vous en débarrassait

avec plus ou moins de facilité.

Maintenant, à ces marraines, à ces filleuls, à ces fées, bonnes ou

méchantes, joignez les terribles ogres, dont le nom inspirait encore

l’épouvante partout à cette époque, et vous aurez le personnel complet

de cette curieuse mythologie enfantine dont on nous a tous bercés, et

dont, chez nous, Charles Perrault fut l’Homère. En regardant de près

dans les anciennes traditions, Barbe-Bleue se retrouverait facilement

chez les vieux burgraves du Rhin, comme ailleurs, déjà, nous y avons

retrouvé le Chat botté[2]; la Belle au bois dormant pourrait bien

descendre en ligne directe de notre villageoise endormie pendant un

siècle sous l’influence du magnétisme magique; et pourquoi notre petit

nain Kreiss et ses frères n’auraient-ils pas fourni l’idée première du

Petit-Poucet, Quadragant jouant le rôle de l’ogre? Cendrillon, ne

pourrions-nous la reconnaître sous les traits d’une de ces trois sœurs

ondines qui, au milieu du plaisir de la veillée, oublièrent leur

permission de dix heures? Ainsi de bien d’autres vivant sous les fatales

influences du grand Nichus ou des méchantes fées.

[2] Le Chemin des Écoliers.

[Illustration]

Pauvres druidesses! si encore vous étiez restées fées! si on vous avait

surprises seulement à voyager dans les airs, n’ayant d’autre soutien que

votre baguette magique.... mais à mesure que le christianisme gagnait,

votre puissance allait en déclinant. Un jour vint où l’on osa vous

transformer en diseuses de bonne aventure, puis en sorcières maudites;

et votre baguette enchantée ne fut plus qu’un manche à balai sur lequel

vous traversiez l’espace pour vous rendre au sabbat!... Misère!...

misère!... Désillusion! bouleversement fatal des gloires et des

grandeurs d’ici-bas!

En perdant l’espoir de dominer les hommes par l’inspiration prophétique,

les femmes, un beau jour, changeant tout à coup de tactique, de mœurs,

d’habitudes, presque de sexe (je le dis à regret!), affectèrent les

manières turbulentes et soldatesques de leurs frères et de leurs époux;

elles n’aimaient plus que les exercices violents, le cheval, la lutte,

même la guerre. Ce fut le temps des femmes matamores, des FEMMES FORTES

enfin.

Jeunes filles, on ne pouvait plus aspirer à leur main que par des

prouesses périlleuses, par des tentatives impossibles. Telle fut la

célèbre fiancée du Kinast.

Elle possédait dans ses domaines une vieille tour en ruines située au

sommet d’un roc ardu, perpendiculaire, presque à pic, et qu’un gouffre

entourait de tous côtés.

Riche, jeune et belle, relancée par une foule de prétendants, pour les

tenir en respect elle ne songea point un instant, à l’instar de

Pénélope, à quelque ouvrage de broderie à faire ou à défaire; elle ne

brodait pas, et tout ouvrage de femme était tenu par elle non-seulement

en mépris, mais en dégoût. Elle leur signifia qu’elle était la fiancée

du _Kinast_ (c’était la vieille tour), et que quiconque aspirait à

l’honneur de devenir son époux, devait d’abord la lui disputer. Pour

cela faire, il s’agissait simplement d’escalader le roc et la tour;

parvenu aux créneaux, il fallait ensuite les parcourir dans tout leur

circuit, non pas à pied et en s’aidant des bras, des genoux, des mains

et des ongles, mais à cheval, sans autre soutien que la bride.

L’essaim des soupirants s’envola comme par enchantement, à l’exception

de deux. C’étaient deux frères, rendus insensés à force d’amour.

Après avoir tiré au sort, le premier tenta l’ascension; il y réussit

d’abord. Ce fut tout. A peine a-t-il atteint la cime crénelée du vieil

édifice, avant même que son fidèle coursier ait pu le rejoindre, pris de

vertige, il tombe précipité dans l’abîme.

Le second, à son tour, escalada la pente avec succès, parvint même,

chose merveilleuse! à franchir quelques créneaux; mais bientôt, son

cheval, sentant les pierres rouler derrière lui et la tour vaciller sous

son poids, refusa d’aller plus avant. Reculer, se retourner était

impossible. Le cavalier, résolu à poursuivre l’aventure, gourmandait le

cheval, l’excitait de la voix et de l’éperon; le pauvre animal demeurait

immobile, comme emboîté, incrusté dans ces assises de pierres. Bientôt

le cheval et le cavalier disparurent; à leur tour, l’abîme les reçut

sanglants et défigurés.

[Illustration]

La fiancée du Kinast ne pouvait déguiser son orgueil et sa joie en

recevant les félicitations des autres châtelaines ses voisines, qui

toutes se promettaient bien d’avoir un Kinast, ou tout autre trébuchet

équivalent, à l’usage de leurs amoureux.

Personne ne se présentait plus toutefois pour conquérir cette main si

bien défendue par la mort. La dame en éprouvait quelque humiliation.

Deux hommes immolés à sa beauté, cela ne pouvait guère lui suffire;

aussi en était-elle attristée et de méchante humeur, lorsque enfin un

troisième aspirant se présenta, demandant à subir l’épreuve.

Elle ne le connaissait point, ce qui l’étonna; comment avait-il pu

s’éprendre d’elle? Sans doute pour l’avoir vue à son balcon, ou dans

quelque cérémonie princière; peut-être rien que sur sa bonne réputation?

Au surplus, qu’avait-elle à craindre en accueillant sa demande? C’en

était un de plus ajouté à la liste de ses morts; voilà tout. A cette

époque les femmes étaient devenues féroces.

Une forte brume d’automne, qui devait s’épaissir de plus en plus pendant

plusieurs jours, enveloppait alors le Kinast du haut en bas, et rendait

son accès impraticable.

Selon les lois de l’hospitalité la plus vulgaire, la dame dut donc

héberger le nouvel arrivant.

Celui-ci était beau, bien pris dans sa taille; sa physionomie respirait

l’audace et l’intelligence; ses mains blanches, fines et d’une grande

distinction, accusaient suffisamment sa noblesse; sa suite nombreuse

témoignait assez de son rang et de sa fortune; mais ce qu’il possédait

de plus rare que tout cela, c’était sa parfaite modestie. Depuis trois

jours, il passait la plus grande partie de son temps auprès de la dame,

et il n’avait pas osé encore lui dire un mot de son amour; bref, elle

éprouva pour lui un sentiment qui jusqu’alors lui était resté inconnu.

Quand le voile de brume se déchira et laissa le Kinast resplendir en

pleine lumière, elle fut sur le point de déclarer à son hôte qu’elle le

dispensait de l’épreuve; mais qu’auraient dit ses bonnes amies, les

châtelaines?

Le moment venu, se sentant défaillir, la fiancée du Kinast s’enferme

chez elle, pleure, se lamente, et, quoique la prière ne fût guère plus

dans ses habitudes, elle prie Dieu; elle le prie de faire un miracle en

faveur de son chevalier. Ce miracle, cependant, elle y compte peu, car

une longue rumeur s’étant élevée parmi les spectateurs de la scène, elle

s’évanouit, le croyant déjà lancé dans le gouffre.

Des cris de joie et de triomphe la réveillent. Le chevalier est sorti

vainqueur de l’épreuve. Éperdue, elle court au-devant de lui, et, tant

est grand son trouble, et plus grand encore son amour, sans même songer

que tous les regards sont fixés de son côté: «Ma main est à vous!» lui

crie-t-elle.

Mais lui, se redressant, l’air dur et hautain, lui répond avec un

sourire méprisant:

«Votre main, vous l’ai-je demandée? Je ne suis venu ici que pour venger

mes deux frères, tués par vous, et j’ai réussi, car je ne vous aime

pas, moi, mais vous m’aimez! c’est bien! maintenant mourez de votre

amour, sinon de votre honte!... Adieu! je retourne près de Marguerite,

ma mie, ma femme!»

[Illustration]

Le même soir, la malheureuse se fit hisser sur la vieille tour, d’où

elle voulait, disait-elle, contempler le coucher du soleil. Avant que

le soleil eût disparu sous l’horizon, elle avait été rejoindre ses deux

victimes.

C’est ainsi que le Kinast posséda sa fiancée.

Il y a dans ce sujet un magnifique drame pour l’opéra, musique de

Berlioz. Cependant, peut-être conviendrait-il mieux au cirque Olympique;

j’y vois trois beaux premiers rôles de chevaux.

La fiancée du Kinast n’était une femme forte que par l’insensibilité de

son cœur; il y avait aussi alors des femmes vraiment fortes dans le sens

matériel du mot, des femmes chez lesquelles l’habitude des exercices

violents avait développé une telle vigueur physique que peu d’hommes se

trouvaient en état de triompher d’elles, soit dans une lutte corps à

corps, soit les armes à la main.

Telle se montrait la noble Brunhilt, reine d’Isenstein, dans les pays de

la Norvége.

«Elle était démesurément belle et sa force était très-grande, est-il dit

dans le poëme des Nibelungen; elle joutait de la lance contre les héros

qui venaient pour obtenir son amour. Elle lançait une pierre au loin et

bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour

devait, sans faillir, vaincre à trois jeux cette femme de haute

naissance; s’il perdait à un seul, sa tête était tranchée.» Charmante

créature!

Gunter, roi des Burgondes, s’amouracha d’elle, rien qu’au récit de ses

prouesses; il entreprit de la vaincre et de l’épouser, et il y parvint,

mais par des moyens déloyaux, par sortilége, et en se donnant un aide

invisible. Quand la reine Brunhilt l’apprit, il n’était plus temps de se

dédire; elle était mariée et venait d’arriver à Worms, sur le Rhin, dans

la capitale du roi son époux. Cependant, la première nuit des noces s’en

ressentit; ce qui s’y passa, je laisse à M. de Laveleye, le fidèle

traducteur des Nibelungen, le soin de le raconter:

«La foule s’était retirée, dames et chevaliers. Il se hâta de fermer la

porte.... Mais le moment n’était pas venu où elle deviendrait sa

femme....

«De sa main le noble roi éteint la lumière, puis il s’approche de la

jeune femme, le guerrier courageux! Il se couche à côté d’elle. Grande

est sa joie. Il allait lui prodiguer les plus tendres caresses, si

Brunhilt le lui eût permis....

«Elle lui dit: «Noble chevalier, vous allez renoncer à tout ce que vous

aviez projeté jusqu’à ce que j’apprenne le secret que je vous ai

demandé.»

«Par force Gunther voulut obtenir son amour. La femme puissante saisit

soudain une ceinture faite d’un galon très-fort, dont elle se ceignait

les reins. Elle fit grand mal au roi.

«Elle lui lia les pieds et les mains, puis le porta et l’attacha à un

clou qui était fixé dans le mur, afin qu’il ne troublât pas son sommeil.

Sa force était si grande qu’il faillit en recevoir la mort.

«Il commença à la prier, celui qui aurait dû être le maître. «Détachez

mes liens, très-noble vierge. Je ne tenterai plus de vous vaincre, ô

belle dame!»

«Elle s’inquiéta peu de la façon dont il se trouvait; elle était, elle,

mollement couchée. Il resta ainsi suspendu toute la nuit.... Pendant ce

temps, les plaisirs du roi n’étaient pas grands.»

Nous le croyons facilement. Mais laissons ce bon roi Gunther suspendu au

clou, et continuons notre étude sur les femmes mythologiques, sans

vouloir (Dieu nous en garde!) en tirer les moindres conséquences

blessantes pour un sexe à qui nous avons dû notre mère, nos sœurs,

quelques jolies cousines aussi, sans compter.... Continuons.

Le règne de la force n’est jamais de longue durée. Aux femmes fortes

succédèrent.... ou plutôt en même temps qu’elles, peut-être avant elles,

à coup sûr depuis elles, vinrent les femmes rusées, c’est-à-dire les

femmes-serpents. Il est bien entendu que, moins que jamais, nous ne

voulons sortir ici de notre terrain mythologique.

Les femmes-serpents, dont le buste gracieux se terminait par une longue

et épaisse queue de reptile, n’entretenaient pas moins, malgré cette

difformité, des intrigues amoureuses avec les galants; «heureux mortels

dont la maîtresse n’était serpent qu’à moitié!» s’écriait à ce sujet ce

même Henri Heine, alors dieu misanthrope, assez aveugle pour ne pas

croire à la stricte fidélité des femmes.

Bien avant qu’il fût question chez nous de Mélusine, le prototype du

genre, vers la fin du neuvième siècle, Éberhard III, comte de Nordgau et

landgrave de la basse Alsace, avait répudié sa femme Adelinde, pour

s’abandonner tout entier aux séductions d’une femme-serpent, qui, tout

serpent qu’elle était, n’en portait pas moins le titre de chanoinesse

d’Erstein, complication bizarre qu’on a peine à s’expliquer. Celle-ci,

dit-on, pour entretenir Éberhard dans son fol amour, lui ayant

administré un philtre mal préparé, il en mourut.

Mais à cette époque la foi n’était pas encore bien enracinée à l’égard

de ces monstres. Quelques sceptiques qui, déjà, cherchaient la vérité

sous le symbole, prétendirent que le comte de Nordgau avait succombé aux

suites d’une piqûre de serpent.

Plus tard, un moine, s’occupant de la chronique contemporaine, écrivait

qu’en punition de sa conduite vis-à-vis de sa femme Adelinde, il avait

été dévoré vivant par les vers, comme certain personnage de l’histoire

sainte.

Un médecin s’en mêla ensuite, et, grâce à ses explications

pathologiques, l’effet des charmes de la chanoinesse-serpent allant en

s’amoindrissant de plus en plus, dès le troisième échelon, aboutissait

simplement à une maladie vermiculaire, qu’il eût fallu traiter par la

thériaque et les purgatifs.

Cependant il exista des femmes-serpents, bien avérées, mises hors de

doute, des femmes-serpents, moitié serpents, moitié femmes, ainsi qu’il

résulte d’une foule d’histoires authentiques, entre autres de l’aventure

arrivée à un certain Léonhard, et recueillie par les frères Grimm.

Ce Léonhard, qui était bègue, mais honnête, et d’une pureté de mœurs

telle que la médisance elle-même n’avait jamais pu rien trouver à

reprendre dans sa conduite, s’était égaré un jour en visitant de longs

souterrains, pareils à des catacombes. Il se trouva tout à coup

transporté dans une riante campagne au milieu de laquelle une belle

fille se jouait, à moitié enfoncée sous l’herbe. Elle l’invita à venir

se reposer près d’elle.

Trop innocent pour y entendre malice, Léonhard, par simple politesse,

s’empressa de lui obéir, et s’aperçut alors (la hauteur de l’herbe

l’avait d’abord dissimulée à ses yeux) que la jolie fille, ornée dans

tout le haut de son corps de deux beaux bras à la peau soyeuse, et d’une

poitrine éblouissante de blancheur, se terminait au-dessous des hanches,

et tout à fait à son désavantage, par une queue écailleuse et

serpentiforme. Il voulut se lever et fuir, mais cette même queue lui

avait déjà enlacé les jambes.

[Illustration]

La pauvre créature lui raconta alors son histoire, à laquelle il dut

forcément prêter attention. Par la suite, il la répéta à tous ceux qui

voulurent l’entendre, et d’autant plus longuement que, je l’ai dit, il

était bègue.

Née princesse, issue d’un sang royal, entourée d’affections et

d’hommages, elle se croyait à l’abri de la mauvaise fortune, lorsqu’un

magicien pervers l’avait mise dans l’état où il la voyait; cet état ne

devait cesser, elle ne devait reprendre sa forme première que lorsqu’un

beau jeune garçon de vingt à vingt-deux ans tout au plus, et d’une

innocence parfaite, lui aurait donné trois baisers.

Léonhard était beau; elle lui demanda son âge.

Il devait avoir vingt-deux ans le jour même, à midi précis, et il était

dix heures du matin. Deux heures de bon lui restaient donc encore, et il

n’en faut pas tant pour donner trois baisers à une jolie fille. Mais,

pris d’émotion, Léonhard bégaya si fort que peu s’en fallut que les deux

heures passassent avant qu’il se fût complétement expliqué sur la date

de sa naissance.

Quant au certificat de bonne vie et mœurs, il ne sut même pas ce qu’elle

voulait lui dire. La princesse, qui s’y connaissait, en toute confiance

lui tendit sa joue.

Sans trop d’hésitation, il lui donna un premier baiser.

Alors, soit que l’idée de sa délivrance prochaine agît vivement sur ses

nerfs, la princesse-serpent, prise tout à coup de convulsions, se roula

sous l’herbe avec des mouvements désordonnés. Effrayé, et les jambes

libres cette fois, Léonhard s’enfuit loin d’elle; mais elle le rappela

d’une voix si douce, mêlant à ses supplications de si belles promesses

d’or, d’argent, de trésors qui devaient être le prix du service signalé

qu’il pouvait lui rendre, qu’il revint sur ses pas et lui donna le

second baiser.

L’effet de celui-ci dépassa dix fois celui du premier; les yeux ardents,

les narines dilatées, les joues gonflées et empourprées, haletante, le

corps et les bras agités de convulsions frénétiques, elle se redressa,

bondit, s’élevant, s’abaissant tour à tour sur sa queue en spirale, en

sifflant, en poussant des cris affreux et lamentables, vrais cris de

Mélusine.

[Illustration]

La mythologie du Rhin · 第 14 / 16 段