Léonhard s’était sauvé à toutes jambes. Toujours courant, il avait

franchi la plaine, sauté par-dessus les ruisseaux et traversé les

souterrains dans toute leur longueur. Dès qu’il se sentit à l’abri des

atteintes de ce monstre furieux, il s’arrêta, respira, étancha la sueur

qui lui coulait du front, puis, tranquillisé, reposé, mieux avisé, il se

demanda s’il n’avait pas pris peur un peu à la légère. Que lui

importait, après tout, que la princesse-serpent fut sujette aux

convulsions et criât à fendre les oreilles d’un sourd. Ne lui avait-elle

pas promis de le rendre riche à jamais? Léonhard était intéressé. La

besogne aux deux tiers faite, allait-il la laisser inachevée quand sa

fortune en dépendait? D’ailleurs, après ce troisième baiser, ne

devait-elle pas reprendre, par en bas comme par en haut, sa forme de

jeune fille? Alors qu’avait-il à craindre?

Il retourna donc sur ses pas; mais à peine dans le souterrain, il

entendit l’horloge de l’église voisine sonner douze coups. Il était

midi: il entrait dans sa vingt-troisième année. Il n’était plus temps.

_Les devineresses_, _les marraines_, _les fées_, _les femmes fortes_,

_les femmes-serpents_, ne sont pas les seules que nous aurions peut être

pour mission de passer ici en revue. Nous pourrions citer _les

femmes-cygnes_, qui planaient dans les brumes du matin, enveloppées d’un

manteau d’édredon; et _la femme de la forêt_, en l’honneur de laquelle

on brûlait tous les ans une quenouillée de chanvre pour se mettre à

l’abri de ses maléfices; et _les éternueuses dans l’eau_, auxquelles il

fallait répondre trois fois: Dieu vous bénisse, pour sauver leur âme en

peine; et _les petites remueuses de mousse_, qui n’échappaient à leurs

ennemis, la femme de la forêt et le chasseur sauvage, qu’en s’abritant

derrière des arbres marqués de trois croix par un bûcheron bienveillant.

Mais nous avons hâte d’en finir.

Cependant, puisque ce _chasseur sauvage_ vient de se retrouver sur notre

chemin, pouvons-nous tout à fait le passer sous silence?

[Illustration]

C’est le sieur Hackelberg. Imprudemment, il avait demandé à Dieu

d’échanger sa place en paradis contre le droit de chasser éternellement

sur la terre. Pour le punir, Dieu l’a exaucé; et depuis ce temps, à

grand bruit de meutes, de cors et de fanfares, sans repos, sans relâche,

il chasse; il chasse, il chasse toujours, aujourd’hui comme hier; il

chassera demain encore comme aujourd’hui; mais un même chevreuil qui lui

échappe et lui échappera sans cesse et à tout jamais.

Quel est le plus à plaindre, ou de cet éternel chasseur, ou de cet

éternel gibier?

Combien d’autres auraient droit, ainsi que lui, au moins à une mention!

Et _les condamnés à toujours rester debout_; et _les condamnés à danser

toujours_, autre sorte d’enchantés.

Croyez-vous maintenant mes matériaux complétement épuisés?

Détrompez-vous. D’abord, j’aurais pu vous parler des animaux

mythologiques; du _bouc_ de Thor, qui, semblable au sanglier de la

Valhalla, après avoir satisfait au rude appétit de son maître et de ses

invités, jouissait du privilége de renaître dans toutes ses parties

corporelles, pourvu toutefois qu’on eût grand soin de mettre les os à

part.

J’aurais pu revenir avec plus de détails sur ce fameux _Jormoungandour_,

le grand serpent de mer, encore existant de nos jours; qui en pourrait

douter? L’équipage d’un vaisseau anglais, passagers, état-major et

matelots compris, n’a-t-il pas attesté, par un procès-verbal en règle,

l’avoir rencontré récemment dans les mers du Nord?

Et le _Kraken_, ce monstrueux cétacé qu’on pouvait facilement prendre

pour une île habitable, et sur lequel d’imprudents navigateurs, un beau

matin, débarquèrent, s’amarrèrent, déployèrent leurs tentes, dirent même

la messe, sans qu’il bougeât, et qui ne commença à donner signe de vie

qu’à la levée des ancres.

Et _les Griffons_, ces parfaits symboles de l’avarice, sans cesse

occupés à tirer de la terre des amas d’or et de pierres précieuses,

dont, au péril de leur vie, ils se constituaient les gardiens et les

défenseurs, quoique cet or et ces joyaux ne leur fussent bons à rien. Et

Sleipner, _le cheval à huit jambes_ d’Odin; et _le chien garm_, etc.,

etc.

Passant à un autre ordre d’espèces zoologiques, j’aurais pu citer _le

Saumon_, dont le méchant Loki revêtit la peau écailleuse pour échapper à

la juste vengeance des dieux après la mort de Balder; et ce merveilleux

_Esturgeon_ du Rhin, dont nos légendaires français ont eux-mêmes fait

leur profit. Arrêtons-nous un instant devant ce merveilleux poisson.

Pour sauver son honneur, une jeune châtelaine a résolu de détruire sa

beauté, sacrifice le plus grand, le plus héroïque, le plus calamiteux

qu’une femme puisse accomplir. Aussi, le moment d’agir venu, le courage

lui manque-t-il. Mais si elle n’ose se faire laide, elle se fera infirme

du moins. Elle pose son poignet sur le rebord de sa fenêtre donnant sur

le Rhin, frappe d’un coup de hache sa main qui sursaute dans le fleuve,

et l’intrépide innocente, de son moignon sanglant terrifie son infâme

persécuteur. Ici apparaît l’esturgeon. Cet esturgeon providentiel a vu

tomber la main; il l’a engloutie dans son estomac vorace, mais avec

l’arrière-pensée de la restituer sept ans après, intacte, à sa vraie

propriétaire, et de témoigner par là de sa vertu surhumaine. C’est ce

qui eut lieu en effet, les sept ans d’épreuve écoulés, à Rome,

par-devant le pape et les cardinaux assemblés. On ne comprend pas tout

d’abord comment des eaux du Rhin l’esturgeon a pu passer dans celles du

Tibre, mais en ces sortes d’histoires, il faut bien se garder de

chercher à toujours comprendre.

La châtelaine et l’esturgeon ont fourni le sujet du fameux roman de _la

Manekine_, et, plus tard, un drame-mystère pour le théâtre français du

moyen âge.

[Illustration]

Avant de mettre enfin un terme à ces récits, ne dirai-je pas un mot sur

_le Monde des Morts_, qui, dans certaines nuits consacrées, fréquente

les églises où se réunit dans des repas silencieux? sur _le Monde des

Spectres_, dont Jung-Stilling a recueilli les annales et tracé la

législation?

Les spectres peuvent imiter les mouvements de l’homme, marcher, courir

et même sauter, mais ils restent impuissants contre tout objet matériel;

ils ne changeront de place ni une table, ni une chaise, ni un fétu de

paille. Tous leurs efforts réunis ne parviendraient pas à faire vaciller

la flamme d’une bougie. Rassurons-nous donc sur le compte des spectres;

ils ne peuvent ni bouleverser notre mobilier, ni serrer d’une manière

inquiétante le nœud de notre cravate.

Puis-je me taire complétement sur _le Monde des Ombres_, plus terne,

plus effacé encore que celui des spectres? Aussi n’en citerai-je que ce

fait, conservé par une tradition hollandaise. Le maître sonneur de la

ville d’Harlem, surpris au cabaret par sa femme, s’enfuit si vite devant

elle que son ombre n’eut pas le temps de le suivre et resta empreinte

sur la muraille, comme en ont témoigné alors, par attestation et

signature, le bourgmestre, les échevins et les principaux notables de

l’endroit.

Malgré ces témoignages respectables, peut-être pourrait-on mettre en

doute l’authenticité de cet accident curieux, dont Hoffman, je crois, a

tiré parti dans un de ses contes; mais avant Hoffman, avant le maître

sonneur de la ville d’Harlem, le dieu Fô n’avait-il pas laissé son ombre

dans je ne sais quelle ville de l’Indostan, en guise de carte de visite?

Nous avons beau faire, rien de nouveau sous le soleil; et tous nos faits

mythologiques ou anecdotiques les plus merveilleux ont traversé l’Inde

avant d’arriver jusqu’à nous.

Je pourrais aussi vous raconter.... mais tout dire c’est dire trop.

Marquons ici notre dernière halte. Adieu, lecteur, et que le ciel te

conserve sain de corps et d’esprit.

[Illustration]

ENVOI

A M. ANTOINE MINOREL

CHIMISTE, MATHÉMATICIEN ET PHILOSOPHE ERRATIQUE

[Illustration]

ENVOI

A M. ANTOINE MINOREL,

CHIMISTE, MATHÉMATICIEN ET PHILOSOPHE ERRATIQUE.

Les savants et les philosophes nous ont toujours été contraires. Ils ont

fini par prouver que les géants étaient beaucoup plus rares qu’on ne le

pensait généralement; que le chêne sacré était un chêne comme un autre,

et le frêne Ygdrasil un frêne invraisemblable; que les bruits des vents

et de la tempête ne sont pas dus seulement aux cris des huarts noirs et

aux aboiements des meutes du chasseur sauvage. Philosophes et savants,

par vous nos pères se sont laissé persuader que les éruptions des

volcans ont d’autres causes déterminantes que les luttes acharnées des

sorciers et des démons, se disputant l’empire des enfers; que

l’arc-en-ciel n’a pas toute la solidité qui convient à un pont; et

autres démonstrations analogues.

Jusque-là il n’y avait trop rien à dire.

Cependant, peu à peu, de tous ses domaines célestes, la mythologie du

nord n’en avait plus conservé qu’un seul, l’AURORE BORÉALE.

L’aurore boréale, emblème poétique et saisissant, était un reflet de la

Valhalla, l’ombre éclatante de tous ces divins fronts rayonnants, le

produit splendide des lueurs, des étincelles, des éclairs jaillissant

des épées dans les mêlées incessantes des héros et des dieux.

A cette explication, claire et plausible, la science ne trouvait pas un

mot à répondre; de l’aurore boréale, elle ne savait rien, absolument

rien!

L’aurore boréale restait donc le dernier abri, la forteresse

inexpugnable de notre mythologie!

Tout à coup, précédé d’une rumeur étrange, un homme sinistre descend des

Alpes. Cet homme sinistre, à l’œil sombre, à la barbe inculte et

divisée en deux pointes, c’était toi, Antoine; d’après cette rumeur

étrange, l’aurore boréale ne devait plus être considérée désormais que

comme un amas de particules de glace flottant dans les régions

supérieures de l’atmosphère; cette doctrine, subversive de tout principe

mythologique, tu l’avais ramassée à la suite d’un certain physicien de

Genève appelé de Laville, je crois; tu la propages, tu l’exaltes, tu

parles de calorique, d’électricité, de magnétisme terrestre; les badauds

de la science t’écoutent la bouche grande ouverte; ils applaudissent à

la découverte du Génevois, devenue la tienne, et, grâce à lui, grâce à

toi, s’écroule le dernier rempart de la mythologie du nord! Voilà de vos

prouesses à vous autres!

Ainsi dépossédée, où la mythologie se réfugiera-t-elle?... Où? Dans la

mémoire et dans la conscience des peuples!

Tu hausses les épaules, Antoine; tu prends tes grands airs de philosophe

sceptique et railleur, en roulant ton éternelle cigarette! Selon toi,

toutes les mythologies du monde n’ont jamais été que les

romans-feuilletons du passé, affaires de conteurs et de poëtes, pour

amuser l’imagination des oisifs et servir de prétexte aux fêtes

populaires. Personne, même parmi la plèbe des villes et des campagnes,

ne les a jamais prises au sérieux; et nous autres, mythologues, nous ne

sommes que des collectionneurs de vieux rêves évanouis, de neiges

fondues, de brouillards dissipés et de fusées éteintes.

Ne l’as-tu pas dit, traître?

Eh bien, intéressé aujourd’hui à rendre aux études de ce genre toute

leur importance relative, je prétends, non glorifier ces rêves, Dieu

m’en garde, car combien de fois, les passant en revue, je me suis

efforcé d’en rire pour ne pas en pleurer, mais je prétends témoigner

contre toi de leur influence, de leur durée, mieux encore, te prouver

qu’en niant leur puissante action sur le peuple, tu t’es mis en

contradiction flagrante avec toi-même.

En naissant, tous autant que nous sommes, nous voyons les objets dans le

sens opposé à celui qu’ils ont naturellement, c’est-à-dire à l’envers.

Cette grande vérité physiologique, c’est toi qui me l’as enseignée, mon

maître. A ce propos, tu m’as même cité Platon. Platon, que tu approuves,

va plus loin. Dans les phénomènes physiques de l’univers, selon lui,

tout se meut en complète harmonie; chez l’homme, au contraire, les

phénomènes de l’ordre moral inclinent de leur propre mouvement vers le

chaos, c’est à-dire vers la déraison.

Si Platon et toi vous êtes dans le vrai, alors, Antoine, quoi d’étonnant

que les classes laborieuses, infimes, de la société, n’ayant guère le

temps de s’occuper du redressement de leur intelligence contrefaite,

laissées même, par un calcul égoïste de tant de gouvernements

successifs, dans une ignorance, dans une obscurité pleines de visions et

de fantômes, se soient, surtout dans les pays de la rêverie et du

mysticisme, abandonnées à cette multitude de folies superstitieuses?

L’Allemagne a gardé bon souvenir de Thor et de son marteau; j’en ai déjà

parlé dans cet ouvrage, plus sérieux qu’il ne paraît l’être, et que,

pour ton instruction, je te conseille de lire et de relire. Fidèle à son

souvenir, à la fin du seizième siècle, même en adoptant le calendrier

grégorien, en dépit de toutes les réclamations du clergé catholique,

elle exigea qu’un des jours de la semaine fût spécialement consacré au

fils aîné d’Odin et de Frigg, et le jeudi s’y nomme encore _Thorsdag_.

L’Angleterre a suivi cet exemple; _Thursday_ signifiant de même _le jour

de Thor_.

Dans certains pays du nord, l’_Odins’dag_ figure aussi dans les

almanachs.

Cela t’étonne, et tu t’imagines peut-être que la vieille Germanie seule

résiste avec tant d’opiniâtreté dans ses entêtements mythologiques?

Comme l’astronome de la fable, comme tous les savants, du reste, absorbé

dans tes équations et tes supputations, tu as perdu la connaissance de

ce qui se passe près de toi, autour de toi. Est-ce que chez nous, en

France, comme chez nos voisins du midi, la dénomination des mois, celle

des jours de la semaine, ne sont pas aujourd’hui, et pour longtemps

encore sans doute, empruntées, sinon à la théogonie scandinave, du moins

à celle des Grecs et des Romains, à Mars, à Vénus, à Mercure? De même

que l’Allemagne est restée indienne et druidique, nous avons gardé

cette empreinte romaine, si vigoureusement apposée par César sur la

Gaule.

Hier encore, nos usages, nos arts, notre littérature, les expressions de

notre langage, tout n’était-il pas païen aux trois quarts? En dehors du

calendrier, sommes-nous complétement christianisés aujourd’hui?

Le paganisme romain a persisté parmi les peuples de race latine aussi

bien que l’autre parmi les nations d’origine germanique ou scandinave.

Pour le prouver, il me suffira d’évoquer ici un mythe, un seul, afin de

circonscrire la dissertation dans d’étroites limites, tout en lui

laissant cependant sa marche régulière et chronologique.

Eh bien, Antoine, choisis toi-même le sujet!... Voyons, cherche!... _La

barque à Caron_ te va-t-elle?... Oui?... Va pour la barque à Caron!

J’agis ici, je le sais, un peu à la manière des tireurs de cartes, qui

ont toujours soin de vous en faire choisir une à leur convenance quand

vous avez pensé la prendre au hasard. Peu importe! Nous n’y regardons

pas de si près. La barque à Caron est justement la carte qu’il me

fallait! Cela me suffit, et j’entre en matière.

Dès les premiers siècles du christianisme, au rapport de l’historien

Procope, l’héritage du vieux Caron, l’emploi de passeur d’âmes, s’était

partagé entre plusieurs marins caboteurs de nos provinces picardes ou

neustriennes des bords de l’Océan.

Quand minuit sonnait, le patron à qui échéait le service durant cette

nuit entendait frapper trois coups à sa porte. Il ouvrait et ne voyait

personne; mais une voix faible, à peine articulée, une voix de l’air,

lui demandait si sa barque était prête.

La barque vide flottait, déjà attachée au rivage.

Alors la voix mystérieuse faisait un appel auquel des êtres invisibles,

les âmes des défunts sans aucun doute, ne répondaient qu’en prenant

place dans l’esquif, toujours vide en apparence. A mesure que ces

étranges passagers y affluaient, le bateau plongeait peu à peu sous leur

poids. La barque suffisamment lestée, le patron montait à bord, hissait

la voile, saisissait le gouvernail et mettait le cap sur une des îles de

la Grande-Bretagne.

Ce paquebot fantastique arrivé à destination, la même voix faisait de

nouveau l’appel; on entendait comme un léger frôlement sur un des bords

de l’embarcation, qui s’élevait de plus en plus sur les flots, à mesure

que ses passagers invisibles, non pas impondérables, prenaient

possession du rivage.

C’était vers l’Irlande que se dirigeaient quotidiennement ces cargaisons

d’âmes; elles prenaient ensuite le chemin de cette caverne célèbre,

appelée plus tard le purgatoire de saint Patrice, et qui passait alors

pour la porte principale de l’enfer.

Ainsi, la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant

les premières ferveurs de la religion nouvelle, avait jugé prudent de

s’effacer et de faire le mort. Patience! il va reparaître. Où cela?

Partout. Sans vouloir le suivre dans toutes ses apparitions, disons

que, dès la fin du treizième siècle, un grand poëte chrétien, le Dante,

de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de

son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la

ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape,

Michel-Ange, un savant, un artiste sublime, le représentait dans son

tableau du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge

et les saints. Sans Caron, pas d’enfer possible! telle était encore

l’opinion de Rome chrétienne au quinzième siècle.

Nous traverserions pas à pas tout le moyen âge, qu’à toutes les époques,

sous tous les régimes, nous retrouverions le vieux nautonier, sa barque

et son obole. Tout cela n’est-il pas devenu proverbial chez nous? La

barque à Caron ne fournissait-elle pas encore naguère le couplet final

obligé de toutes nos chansons à boire? Quant à son obole, nous y

arrivons.

Dans son _Histoire des sépultures nationales_, Legrand d’Aussy rapporte

que le clergé de France, ne pouvant détruire parmi les gens de la

campagne l’usage du _Naulus_, c’est-à-dire de l’obole destinée à payer

le passeur d’âmes, avait ordonné que: «au lieu de mettre une pièce de

monnaie dans la bouche du mort, on y mettrait une hostie consacrée.»

Sauval, dans ses _Antiquités de Paris_, à la date de 1630, nous apprend

qu’en fouillant de vieux cimetières, dans le clos des Carmélites, et à

Notre-Dame des Champs, on trouva une quantité de défunts ayant encore

leur obole entre les dents.

Ces graves autorités ne te suffisent-elles pas? Eh bien, sceptique,

sache donc que dans mon fameux voyage à Châlon-sur-Saône, j’ai séjourné

dans un village de la Bourgogne, où j’ai vu, de mes yeux vu, acquitter

encore la contribution du _Naulus_!

Que si ton incrédulité s’opiniâtre à nier l’évidence résultant de toutes

ces preuves accumulées, si tu ne crois ni à Sauval, ni à Legrand

d’Aussy, ni à Michel-Ange, ni à Dante, ni à ton serviteur et ami,

sais-tu, Antoine, à qui je te renverrai en dernier ressort? A toi-même,

oui, à toi!

Te le rappelles-tu, un jour, dans l’église d’un chef-lieu de canton des

environs de Paris, tous deux, assistant à un convoi, nous avons, non

sans quelque surprise, vu l’officiant recevoir des mains du bedeau un

pain et une bouteille de vin à l’intention du mort. Je n’étais pas

mythologue alors et je laissai passer la chose sans trop m’en émouvoir;

mais, cette fois, s’il ne s’agissait pas directement de Caron, nous

nagions du moins dans des eaux analogues; c’était évidemment un écho de

la vieille Rome, et même de la vieille celtique qui arrivait jusqu’à

nous.

Eh bien, crois-tu maintenant que nous en ayons fini avec toutes ces

neiges fondues et ces brouillards évanouis? Antoine, dans notre beau

pays, pays des lumières et du progrès, où il faut du nouveau coûte que

coûte, où l’on songe sérieusement à se débarrasser des errements de

l’ère moderne, tu le vois, nous sommes loin encore d’être tout à fait

délicotés de ceux de l’ère ancienne.

Combien de siècles, combien de générations de philosophes, de sages

magistrats, d’opiniâtres confesseurs faut-il donc pour faire disparaître

complétement de chez un peuple ses anciennes habitudes religieuses,

alors même qu’elles ne sont plus que de la mythologie?

Sur les bords du Rhin, si le peuple se rappelle encore ses Elfes, ses

petits Nains, ses Kobolds, nos paysans, quoique devenus rétifs devant

leurs curés, quoique laissant à leurs femmes seules le soin de

fréquenter les églises, ne croient pas moins aujourd’hui aux sorcières

et aux jeteurs de sort.

Le besoin de croire est plus fort que la mauvaise volonté des hommes. On

n’est jamais incrédule que d’un côté.

Ami, cette grande vérité ne s’applique pas seulement à ces pauvres

ignorants, utiles et laborieux, qu’on appelle le peuple. Parmi les

classes élevées, instruites, favorisées par la richesse, par le loisir,

l’incrédulité, soi-disant philosophique, est venue s’établir, et, tour à

tour, Gessner, Cagliostro, Mesmer, les thaumaturges, les magnétiseurs,

les tables tournantes, les esprits fluidiques, les esprits frappeurs,

sont arrivés juste au moment où vous autres, les esprits forts, vous

pensiez avoir fait table rase de toutes nos superstitions.

Que conclure de cela? En vérité, j’ai grande envie de me rallier à ton

système, comme à celui de Platon, touchant les aberrations natives de

l’humanité.

Bien insensé fut-il celui qui, le premier, s’imagina de déclarer l’homme

un animal raisonnable; un animal susceptible de raisonnement, oui, à la

bonne heure! voilà ce qu’il fallait dire! L’homme raisonne, et raisonne

parfois juste, mais à la condition qu’il aura appris à raisonner, en

soumettant son esprit et ses passions à une sage discipline; qu’il aura

imposé silence aux fantaisies de son imagination; qu’il aura cherché

Dieu dans la nature, dans la vérité, dans sa conscience, non chez les

poëtes ou les mythologues.

Telle est, mon ami, la moralité que j’ai cru devoir faire ressortir de

la Mythologie du Rhin.

STOLZENFELS (bords du Rhin), 1860.

MARLY-LE-ROI, 1861.

[Illustration]

TABLE DES MATIÈRES

I. ÉPOQUE PRIMITIVE.--Premiers colons du Rhin.--Des savants à l’école.--De

la langue sanscrite et du bas-breton.--UN DIEU FAINÉANT.--Divinités

microscopiques.--CULTE DES ARBRES.--Des arbres de naissance et des

arbres de mort 3

II. DES DRUIDES ET DE LEUR DOCTRINE.--Ésus.--Le chêne sacré.--Le

tilleul de Pforzheim.--Une plante de l’opposition.--Du gui et de

l’_anguinum_.--L’oracle de Dodone.--Chevaux immaculés.--LES

DRUIDESSES.--Un électeur en retard.--Institution philanthropique

des sacrifices humains 25

III. VISITE A LA TERRE DES AÏEUX.--Les deux rives du Rhin.--Pierres

druidiques.--La noce et l’enterrement.--Culte nocturne.--Un

vitrier demi-dieu.--Le duel de société.--Une compatriote d’Aspasie.--Boudoir

d’une dame celte.--Récit du barde.--Teutons et Titans.--Tremblement

de terre 51

IV. INVASION DES DIEUX DE ROME EN GERMANIE.--Drusus et la druidesse.--Grande

découverte philologique au sujet du TEUTATÈS gaulois.--Transformations

de toutes sortes.--IRMENSUL.--Le Rhin divinisé.--Les dieux

franchissent le fleuve.--Druides de la troisième époque 85

V. LE MONDE AVANT ET DEPUIS ODIN.--Naissance d’Ymer.--Les Géants

de la Gelée.--Une bûche fendue en deux.--Le premier homme et

la première femme.--Le frêne Ygdrasil et sa ménagerie.--Les

trois joyaux de Thor.--L’épée enchantée de Freyr.--Un souvenir

de la garde nationale de Belleville.--Histoire de Kvasir et des deux

nains.--Miel et sang.--Invocation 113

VI. BIOGRAPHIES RÉSUMÉES.--Un dieu clairvoyant.--Un dieu rayonnant.--Tyr

et le loup Fenris.--Hôpital de la Valhalla.--Pourquoi Odin

était-il borgne?--LES TROIS NORNES.--Mimer le Sage.--Une déesse

mère de quatre bœufs.--LES GALANTERIES D’HEIMDALL, le dieu aux

dents d’or 141

VII. CIEL ET ENFER.--Les Valkyries.--Divertissements dans la Valhalla.--Porc

et sanglier.--Un enfer gelé.--MORT DE BALDER.--Dévouement

de Frigg.--La forêt aux arbres de fer.--Crépuscule des

dieux.--Les pommes d’Iduna.--CHUTE DU CIEL ET FIN DU MONDE.--Réflexions

sur cet événement.--Petit bonhomme vit encore 161

VIII. Comme quoi les dieux de l’Inde ne vivent qu’un kalpa, c’est-à-dire la

durée d’un monde à l’autre.--Comme quoi le dieu Wishnou était

borgne.--Comme quoi les Celtes et les Scandinaves admettaient la

métempsycose, à l’instar des Indiens.--Comme quoi Odin, avec

ses émanations, procède du dieu Bouddha.--Du Mahabarata et du

Ramayana.--Chronologie.--Age du monde.--Tableaux

comparatifs.--Citations.--Preuves à l’appui.--UN CÉNOTAPHE 193

La mythologie du Rhin · 第 15 / 16 段