Le matin venu, Thor, se frottant les yeux, s’étirant les bras, alla

faire un tour dans la campagne pour se dégourdir les jambes et secouer

les dernières atteintes du sommeil. A travers les nuages blancs qui

couvraient encore la sommité des hautes collines, il crut voir une

grosse tête ébouriffée, puis, au milieu de cette tête, deux yeux lui

apparurent. Il supposa d’abord que cette grosse tête et ces deux grands

yeux tout brillants n’étaient autres qu’un rocher couvert de

broussailles, et deux flaques d’eau illuminées par les rayons du soleil

levant: cependant la grosse tête ébouriffée s’agitait, s’abaissait vers

la terre, se tournait tantôt d’un côté tantôt de l’autre. Les nuages

s’étant dissipés, Thor s’aperçut qu’il avait devant lui un géant, mais

un géant de telle taille que ceux auxquels il donnait la chasse

d’ordinaire ne lui auraient pas été au genou.

Le géant s’avançait vers lui, toujours regardant çà et là, et toujours

les yeux fixés au sol, comme à la recherche d’un objet égaré.

Thor, que la vue d’un géant mettait facilement en colère, alla droit à

sa rencontre et d’un ton d’arrogance:

«Que fais-tu là? qui es-tu? ton nom?

--Je me nomme Skrymner, lui répondit l’autre, ne le savais-tu pas? Quant

à moi, je n’ai pas besoin de t’adresser semblable question; tu es le

dieu Thor, un de ces dieux de petite taille qui demeurent avec Odin sur

le chêne Ygdrasil. As-tu trouvé mon gant?... j’ai perdu mon gant,

oui.... hier, ajouta-t-il de l’air le plus indifférent du monde, et

comme préoccupé seulement de sa recherche.

--Je n’ai rien trouvé de pareil, lui répondit Thor, toujours de méchante

humeur, et regrettant de n’avoir point son marteau sous la main.

--Et tu voyages seul ainsi? reprit Skrymner.

--J’ai trois compagnons.

--Je ne les aperçois pas.

--Tous trois reposent encore dans cette maison où nous avons gîté cette

nuit.»

Et, du doigt, il indiqua la maison qui leur avait servi d’hôtellerie.

Skrymner fit un mouvement de surprise et de joie: «Mon gant!

s’écria-t-il, c’est mon gant! le voilà retrouvé!» Il courut ramasser

cette prétendue maison aux cinq corridors, l’enleva, non sans l’avoir

secouée doucement en la rapprochant de terre, preuve qu’il n’était pas

dépourvu de tout sentiment humain.

Loki, Tialff et Raska roulèrent sur l’herbe, un peu effrayés de

l’ascension, suivie d’une culbute, qu’ils venaient de faire. Une fois

remis de leur émotion, et surtout de leur surprise en apprenant qu’ils

avaient passé la nuit dans un gant, ils songèrent à poursuivre leur

voyage.

Le pays leur étant inconnu, Skrymner s’offrit à les guider et se chargea

même de porter leurs bagages. Tant de complaisance et de courtoisie

bannirent du cœur de Thor, qui maintenant avait son marteau, toute idée

agressive à son égard.

A la première halte, comme ils s’apprêtaient à déjeuner, le géant les

quitta, après leur avoir toutefois indiqué le chemin à suivre; mais il

fut impossible à Thor d’ouvrir la valise aux provisions, tant les cordes

et les chaînettes qui la fermaient se trouvaient emmêlées. Ils durent se

remettre en route sans avoir procédé à leur repas du matin, ce qui pour

des voyageurs, et même pour des dieux, est toujours chose de fâcheux

augure.

Au bout de quelques heures, la plaine restant déserte et aride, et la

faim les tourmentant, ils prêtèrent l’oreille, espérant entendre le

vagissement d’une vache ou le hurlement d’un ours, bien résolus à dîner

soit de l’un soit de l’autre; mais les bourdonnements d’un orage, le

roulement de la foudre furent tout ce qu’ils entendirent.

Irrité que quelqu’un se permît de tonner sans attendre son ordre, à lui,

le dieu du tonnerre, Thor s’élança en avant. Se dirigeant au bruit, il

arriva dans un défilé rocheux, ombragé de quelques chênes, où il trouva

Skrymner qui, renversé sur le dos entre deux collines, dormait en

ronflant d’une manière formidable. Ce ronflement avait suffi pour faire

supposer à nos voyageurs l’existence d’un orage.

«Sans doute, se dit Thor, ce misérable digère maintenant les provisions

qu’il nous a volées; pour cacher son vol, c’est lui qui a embrouillé les

nœuds de notre valise; mais il me le payera cher! D’ailleurs, ne

m’a-t-il pas traité de dieu de petite taille!»

Ce disant, il prit son marteau et le lança sur la tête du géant endormi,

qui, sans autrement bouger, passa la main devant son front, comme si une

feuille tombée des arbres l’eût chatouillé en le frôlant.

Thor se rapprocha de lui et de nouveau le frappa derrière la tête, droit

au cervelet, que les géants ont très-développé.

Cette fois, le dormeur ouvrit un œil, le referma, et après s’être

légèrement gratté du bout de l’ongle à l’endroit contus, il se

rendormit.

Naturellement brutal, surtout à jeun, Thor était tombé dans une colère

rouge à la suite de son inexplicable impuissance. Bien décidé à en finir

une fois pour toutes avec son immobile adversaire, il se revêtit de sa

ceinture de vaillance, qui avait le don de doubler ses forces, saisit

son marteau à deux mains, le dirigea avec une telle violence d’impulsion

vers la figure du géant qu’il s’enfonça jusqu’au manche dans une de ses

joues; et Thor eut beaucoup de peine à le faire revenir à lui.

Pour le coup, Skrymner se réveille tout à fait, ouvre les deux yeux,

porte sa main à sa joue, se plaignant qu’on ne puisse dormir en repos

dans cet endroit, et qu’une mouche vient de le piquer.

Apercevant alors près de lui son assaillant, d’un air plein de bonhomie

il lui demande comment il se trouve là, et s’il s’est égaré. Les autres

voyageurs arrivent; Skrymner leur propose de les conduire dans la ville

d’Utgard, leur y promettant bon gîte, bonne table, bon accueil, la

satisfaction complète non-seulement de leurs besoins, mais de leurs

fantaisies.

Thor ne sait plus quoi penser. Ahuri, confondu, il marche sur les pas de

son guide, sans autre idée en tête que de prendre une éclatante revanche

de toutes ses humiliations.

La ville d’Utgard a des dimensions incroyables; les murs d’enceinte, les

maisons, les arbres, les meubles, tout y est géant. Nos voyageurs

pourraient passer volontiers entre les jambes des enfants qu’ils

rencontrent, comme nous autres gens de Paris nous passerions sous l’arc

de triomphe de l’Étoile. Vous le voyez, maintenant nous ne sommes plus à

Lilliput; nous voici avec Gulliver dans l’île des Géants. Gulliver

pourrait bien être né d’une tradition scandinave.

Le roi reçoit Thor et les siens en riant de leur petite taille et leur

fait offrir des siéges trois fois plus hauts qu’eux. Après une foule

d’aventures où nos hommes, c’est-à-dire nos dieux, ne cessent de jouer

le mauvais rôle, Thor furieux défie les géants à la lutte corps à corps.

Le roi lui propose de lutter contre sa nourrice, une vieille édentée.

Thor, qui a besoin de passer sa colère sur quelqu’un, accepte, bien

résolu de jeter par la fenêtre la nourrice de Sa Majesté. A grand’peine,

il parvient à la soulever un instant de terre, mais lui-même, affaibli

par l’effort, tombe sur un genou.

Le lendemain, les quatre compagnons en avaient assez des voyages.

Skrymner les reconduisit, avec sa courtoisie ordinaire, hors de la

ville. En se séparant d’eux, il prit le dieu Thor à part: «Jusqu’à

présent, lui dit-il, vous ne savez de moi que mon nom; ce n’est point

assez; je suis Skrymner l’enchanteur. N’ayez donc souci des événements

de la journée d’hier. Par trois fois vous avez cru me frapper de votre

marteau, il n’atteignait que les rocs impénétrables au pied desquels je

dormais, en simulacre seulement; quant à la nourrice, en la soulevant de

terre vous avez donné là un témoignage de vigueur dont je n’aurais pas

cru capable même le dieu Thor, car la vieille édentée n’était autre que

la Mort, oui, la Mort, que j’avais contrainte à venir se mêler à nos

jeux; le reste, prestiges, illusions! Je voulais éprouver si la

puissance de l’art magique était égale à celle des dieux. Bon voyage,

Asa-Thor!»

Plus furieux que jamais, Thor voulut se jeter sur lui. Le faux géant

venait de s’envoler sous la forme d’un petit oiseau; Thor se retourna

vers la ville d’Utgard, pour la détruire de fond en comble; elle

achevait de s’évanouir en fumée.

Eh bien, je vous avais promis des contes de ma Mère-Grand’, ai-je tenu

parole? Et ne pensez pas que celui-ci je l’aie puisé à des sources

douteuses; vous le retrouverez, avec tous ses développements, dans les

chapitres 23, 24, 25 et 26 du livre sacré de l’Edda.

Sur les enchanteurs, sur les magiciens, j’aurais beaucoup à dire; mais

la route se prolonge encore devant moi, et je suis pressé d’arriver.

Puis, qui ne connaît les prouesses des Merlin et des Maugis?

Dans toutes les anciennes traditions du Nord, se trouvent sans cesse des

récits merveilleux d’enchantements, d’apparitions; ici et là,

métamorphoses de rochers en palais, de bêtes en hommes, d’hommes en

bêtes, poétique fantasmagorie, élément épique de nos anciens romans de

chevalerie comme des poëmes de l’Arioste et du Tasse.

Chez tous les peuples, la poésie épique dut toucher à la religion, et

par elle au merveilleux; n’a-t-elle pas été pratiquée d’abord dans les

temples et pour les temples? Ainsi, aux Indes, le Mahabarata; en Grèce,

les Cycles d’Hercule et d’Orphée. Il en devait être ainsi de ces longs

poëmes des bardes gaulois ou germains et des skaldes scandinaves,

chefs-d’œuvre inconnus, à jamais regrettables.

Mais ce qui appartient plus essentiellement à l’Allemagne que ses

enchanteurs, ce sont ses enchantés, autrement dit ses DORMANTS. Là, on

la retrouve avec ses grandes idées patriotiques, avec ses grandes

expériences toujours déçues, toujours persistantes; là, ce ne sont pas

seulement ses vieilles croyances qui se sont obstinées à rester debout,

ce sont ses vieilles affections. Arminius, Siegfrid (le héros des

Nibelungen), Théodoric, Charlemagne, Witikind, Frédéric Barberousse,

Guillaume Tell, Charles-Quint, ses héros, ses amis, ses gloires de

toutes les époques, elle n’a point souffert qu’ils se séparassent

complétement d’elle et de ses destinées futures; ils ne sont point

morts, elle ne l’a pas voulu; ils dorment; Witikind sous le Siegburg, en

Westphalie; Charlemagne, dans les souterrains du château vieux de

Nuremberg. Là, malgré tout ce qu’on en peut penser à Aix-la-Chapelle,

entouré de ses pairs il repose majestueusement, prêt à se réveiller

quand Dieu lui indiquera que le moment est venu.

Quant à Frédéric Barberousse, il dort au Kisfhauser, dans les monts de

porphyre et de granit de la Thuringe; ainsi des autres, et ne niez pas!

on les y a vus!

Peu d’années après sa disparition du monde, Frédéric, lorsque les sons

de quelque instrument montaient de la plaine, apparaissait sur une des

cimes de sa montagne. Connaissant son goût pour la musique, les sociétés

philharmoniques ou chorales d’Erfurt et des autres villes viennent

encore parfois lui donner des aubades.

On dit qu’un soir, comme l’horloge de Tilleda sonnait minuit, des

musiciens, montés sur le Kisfhauser, virent la montagne s’ouvrir devant

eux; des femmes, couvertes de pierreries et portant des flambeaux, leur

apparurent. Elles firent un signe; ils les suivirent, sans cesser de

jouer de leurs instruments, et arrivèrent ainsi devant l’Empereur.

Celui-ci leur fit servir un bon repas, et quand ils se disposaient à

prendre congé de lui, les belles dames de la cour, après les avoir

reconduits, toujours leurs flambeaux à la main, remirent à chacun d’eux

un rameau de peuplier. Nos musiciens avaient espéré mieux de la

générosité de Frédéric. Parvenus au bas de la montagne, de dépit, ces

rameaux, ils les jetèrent au milieu de la route. Un seul garda le sien,

et, rentré chez lui, l’accola dévotieusement à la branche de buis bénit

qui décorait la tête de son lit. Alors, ô miracle! chacune des feuilles

du peuplier se changea en un ducat d’or. Instruits du fait, les autres

coururent à la recherche de leurs rameaux; ils ne les retrouvèrent plus.

Une autre fois, un pâtre (d’autres disent un ouvrier mineur) rencontra

sur le Kisfhauser un moine à barbe blanche, qui, sans plus de façon,

comme s’il se fût agi d’une visite à faire au métayer voisin, lui dit de

venir sur le champ avec lui auprès de l’empereur Frédéric Barberousse,

qui avait à lui parler. Le pâtre resta d’abord interdit, puis il se mit

à trembler de tous ses membres. Après l’avoir rassuré, le moine le

conduisit dans un petit vallon ténébreux, et, frappant la terre de sa

baguette, il cria par trois fois: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!» Sous les

pieds du moine et du pâtre, un grand bruit se fit entendre; la terre

sembla osciller, puis se fendit tout à coup. Ils se trouvèrent dans une

vaste galerie, au milieu de laquelle brûlait une lampe. A l’extrémité se

trouvait une porte d’airain, à double battant. Le moine (c’était un

magicien sans doute) frappa trois fois la porte de sa baguette en

répétant: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!» et la porte d’airain tourna sur ses

gonds, avec un bruit semblable à celui qu’avait rendu la terre

auparavant.

Ils étaient dans une grotte dont la voûte et les parois noircies à la

fumée d’une immense quantité de torches semblaient recouvertes de

tentures de deuil. On eût dit d’une chapelle ardente, sans cercueil ni

catafalque toutefois. Le pâtre s’était remis à trembler; le moine répéta

son cri d’appel, en frappant à une porte d’argent qui leur faisait face.

La porte d’argent s’ouvrit comme venait de s’ouvrir la porte d’airain.

Dans une chambre magnifique, éclairée d’un demi-jour, sans qu’on pût

deviner d’où venait la lumière, ils virent l’empereur Frédéric, «assis

sur un trône d’or, une couronne d’or sur la tête; à leur entrée, il

s’inclina doucement en fronçant ses épais sourcils. Sa longue barbe

rouge avait poussé au travers de la table placée devant lui, et tombait

jusqu’à ses pieds.»

Se tournant, non sans quelque effort pénible, vers le pâtre, il lui

parla assez longtemps sur divers sujets, en lui recommandant de redire

ses paroles à ceux d’en bas. Sa voix chevrotait; mais elle redevenait

sonore et vibrante dès qu’il était question de la gloire de l’Allemagne;

ensuite, il lui dit:

«Les corbeaux volent-ils encore au-dessus de la montagne?

--Oui, répondit le pâtre.

--De grands arbres morts pendent-ils comme autrefois au-dessus des

abîmes du Kisfhauser?

--Qui pourrait les en arracher, si ce n’est la tempête?

--Nul ne t’a parlé de la réapparition de la vieille femme?

--Non.

--C’est bien; j’ai encore un siècle à dormir ici.»

Il fit signe au pâtre de se retirer, et se rendormit en murmurant un nom

de femme qui lui mourut entre les lèvres.

C’est que parmi ces grands _dormants_ de l’Allemagne figure aussi une

femme, une femme d’une existence moins réelle que symbolique;

qu’importe? Voici ce que dit sur elle la tradition.

Lorsque Witikind fut battu par Charlemagne à Engter, une pauvre vieille,

ne pouvant le suivre dans sa fuite, poussait des cris lamentables, qui

ajoutaient à la terreur de l’armée fugitive. Si, sur l’ordre répété de

Witikind, les soldats s’arrêtèrent un instant au milieu de la panique,

ce fut pour amonceler sur la vieille une masse de sable et de rochers.

Ils ne croyaient pas la tuer eu l’enterrant ainsi toute vive; leur chef

avait dit: «Elle reviendra!»

Cette vieille qui doit revenir, c’est Teutonia; et c’est son nom que

Frédéric Barberousse balbutiait en reprenant son sommeil séculaire.

Quand la vieille femme d’Engter sera parvenue à se débarrasser de ce

linceul de sable et de pierre qui pèse sur elle, alors, alors seulement

le grand jour sera venu. Les héros, jusqu’à présent captifs dans leurs

montagnes, dans leurs grottes souterraines, secoueront la torpeur de

l’enchantement; ils reparaîtront au milieu des peuples; les grands

arbres desséchés reverdiront pour témoigner de leur retour par un

miracle; le cri de: Teutonia! Teutonia! résonnera dans les vallées, et

les oiseaux eux-mêmes le répéteront!

On assure que lorsque viendra ce jour tant souhaité, l’Allemagne,

débarrassée de toutes ses entraves, n’aura plus qu’une seule croyance,

une seule loi, un seul cœur; elle sera glorieuse et libre, une et

indivisible! Attendons que les oiseaux nous le disent pour y croire.

Il n’y avait pas que Teutonia et des empereurs parmi les dormants. On

cite une paysanne des environs de Mayence qui, faisant route pour

retourner chez elle, épuisée de fatigue et redoutant le grand soleil,

entra dans une maison isolée, jetée à sa gauche au milieu d’une

pépinière de petits arbres nouvellement plantés. C’était la demeure d’un

savant magicien. Elle lui demanda la permission de s’y reposer un

instant. Comme il était alors dans ses grands calculs de grimoire, il se

contenta de lui répondre par un hochement de tête et lui indiqua de

l’œil un banc placé dans le coin le plus reculé de la grande pièce. Elle

s’y assit, mais de la hanche seulement, ne se trouvant pas suffisamment

autorisée; et à chaque instant, elle se levait à demi, demandant à son

hôte si elle ne lui était pas importune, et qu’elle aimerait mieux

sortir sur-le-champ, malgré la chaleur et la fatigue, que d’être la

mal-venue chez lui, le priant, du reste, de ne pas se déranger pour elle

et de faire comme si elle n’y était pas; et une foule d’autres propos de

cette force.

Irrité de son bavardage, le magicien se retourna brusquement vers elle

et la regarda avec fixité entre les deux yeux. Elle s’endormit aussitôt.

(Il était déjà question de magnétisme à cette époque, mais seulement de

magnétisme magique.) Quand notre villageoise s’éveilla elle se trouva

seule; l’hôte s’était absenté. A son grand regret, elle se vit

contrainte de partir sans le remercier de son hospitalité, plutôt dix

fois qu’une, ce qui était dans ses habitudes, et sans lui faire ses

excuses de s’être ainsi laissée aller au sommeil, malgré l’honneur de sa

société.

En s’éloignant de la maison, elle s’étonna d’abord de voir, au lieu de

la pépinière de petits arbres, s’élever autour d’elle de grands chênes,

de grands sapins; mais peut-être avait-elle suivi pour sortir une autre

issue que pour entrer.

Elle arriva enfin dans son village, où bien d’autres surprises

l’attendaient. Parmi toutes les bonnes gens qu’elle rencontra sur son

chemin, ou qui se tenaient sur le pas de leurs portes, elle n’en

reconnut pas un; longtemps en vain elle chercha sa maison, et quand elle

l’eut trouvée, elle était habitée par des étrangers, qui, malgré ses

réclamations, la jetèrent dehors, après l’avoir traitée de folle.

Un procès s’ensuivit, dont le résultat fut de prouver qu’au lieu de

dormir une heure sur la banquette, ainsi qu’elle le croyait, elle y

avait dormi cent ans, ce qui nécessairement avait donné aux petits

arbres de la pépinière le temps de pousser, et à sa maison celui de

changer de maîtres. Les étrangers qui l’habitaient alors, et qui

l’avaient si lestement mise à la porte, n’étaient rien moins que ses

arrière-petits-enfants.

J’aime à croire que l’affaire s’arrangea.

Par cette même persistance qui les distingue, les Allemands, pour ne

rien perdre, ont conservé tant qu’ils ont pu leurs anciens dieux comme

leurs anciens héros, toujours au moyen non de l’embaumement, mais de

l’enchantement. Remarquons cependant, à l’avantage des dieux, que

ceux-ci n’étaient pas soumis à la condition du sommeil indéfini. Ils ne

figuraient point au nombre des dormants, ainsi que Charlemagne,

Witikind, Frédéric 1er, Guillaume Tell, ou la villageoise des

environs de Mayence; ils habitaient bien quelques cantons isolés, qu’il

leur était interdit de franchir; mais ils agissaient du moins, ils y

vivaient de leur ancienne vie, ou à peu près.

Il n’y a pas longtemps que des bûcherons de la Schwarzwald assuraient

avoir vu Asa-Thor, à défaut de géants à abattre, lancer son marteau

contre les grands arbres, qu’il brisait, qu’il déracinait; de même pour

les meutes chasseresses de Diane, dont les aboiements lointains

troublaient pendant la nuit le repos des honnêtes villageois de la

Bohême. Qui n’a entendu parler des amours de la vieille Vénus, non avec

son ancien galant classique, le dieu Mars, mais avec le bon chevalier

Tannhauser? Il en a été question dernièrement, même à Paris. Il n’est

pas jusqu’à Jupiter, qui, s’il faut en croire M. Henri Heine, n’ait été

retrouvé récemment dans une des îles de la Norvége.

[Illustration]

Essayer d’en reprendre le récit après lui serait imprudent, je me

contenterai de présenter ici un aperçu, un simple sommaire de cette

tradition curieuse.

Dans une île des mers du Nord, bordée de glaçons et dont les montagnes

arides, brumeuses à leur base, étaient à leur sommet recouvertes de

neige les trois quarts de l’année, des voyageurs, poussés plutôt par la

tempête que par leur propre volonté, débarquèrent un matin. C’étaient

pour la plupart des savants, des académiciens de Stockholm et de

Saint-Pétersbourg, qui avaient entrepris un voyage de découvertes vers

le pôle. Le terrain aride, presque dénudé, ne leur promettait guère une

bonne relâche; cependant les parties de la montagne exposées au midi se

couvraient de longues herbes, de groseilliers nains; les nombreux

terriers qui en trouaient les pentes, et les vestiges, facilement

reconnaissables, dont l’entrée de ces mêmes terriers était remplie,

disaient clairement que les lapins s’y étaient multipliés en grand

nombre. Nulle part, ils ne voyaient trace d’autres animaux. Les lapins

semblaient être les seuls habitants de l’île. Somme toute, pour des

marins fatigués du régime des viandes salées, c’était une bonne fortune.

Nos savants se préparaient donc à façonner des traquenards et à tendre

des collets, quand une violente rafale de grêle et de neige survenant,

ils n’eurent que le temps de se réfugier dans une grotte spacieuse

ouverte de ce côté.

Très-surpris, ils y trouvèrent un grand vieillard, chauve, les joues

creuses et pâles, le corps maigre et décrépit, à peine vêtu au milieu de

toutes les rigidités du climat, mais gardant sous les meurtrissures de

l’âge et de la misère un certain air d’autorité, un front auguste et

serein, et si bien empreint d’une majesté surnaturelle, que nos

visiteurs se sentirent saisis vis-à-vis de lui d’un respect

non-seulement humble et pieux, mais frissonnant.

Un aigle de la grande espèce, aux allures souffreteuses, au plumage

amoindri, étique, plutôt une carcasse qu’un oiseau, se tenait dans un

coin, l’œil terne et l’aile pendante. C’était son seul compagnon.

Tous deux, faute d’autres ressources, vivaient de leur chasse, et le

vieillard trouvait encore à faire quelque petit commerce avec la

fourrure de l’unique gibier existant dans l’île; cette menue pelleterie,

dont il faisait provision, il l’échangeait....

Mais ici ma plume s’arrête d’elle-même. Vous redire une histoire tout à

fait apocryphe, qui tînt moins de la tradition que de la mystification,

serait mentir tout à la fois à mes habitudes d’écrivain et à ma

conscience d’honnête mythologue. Or, ce vieillard, c’était Jupiter, et,

en y réfléchissant, je crois entrevoir que M. Heine, qui plaisante avec

les choses les plus sérieuses, cachant avec habileté sa moquerie sous

les artifices d’un récit plein d’intérêt, a visé avant tout dans cette

narration à nous montrer le maître des dieux devenu.... marchand de

peaux de lapin!

Je ne puis le suivre dans cette route.

Sans me détourner de mon sujet, car il s’agit encore de faux dieux, à ce

récit, forcément écourté, je suppléerai par un autre, de l’authenticité

duquel je puis répondre. «En Perse, nous dit M. le comte de Gobineau,

dans un très-bon livre récemment publié, les _Soufys_, c’est-à-dire les

savants, les philosophes, repoussent toute croyance dogmatique,

n’admettant la réunion de l’âme à Dieu que par l’extase. Lorsque cette

union est complète, l’âme se transforme, devient elle-même participante

à la nature de l’être incréé, et l’homme est Dieu.» La folie humaine est

toujours une maladie de l’orgueil.

En France, nous avons eu quelques dieux de cette espèce; je ne prétends

pas cependant les faire entrer dans la mythologie du Rhin, spécialement

consacrée à l’Allemagne. Mais, en Allemagne, une secte de philosophes,

tout à fait incrédules, sans avoir recours à la méthode persane,

laissant de côté l’extase, et l’âme immortelle, ont fini par renier Dieu

pour se faire dieux eux-mêmes, tant, dans ce beau pays, les savants

comme les ignorants ont besoin de peupler la terre de divinités de toute

sorte.

C’est l’histoire d’un de ces dieux terrestres que je vais raconter pour

clore enfin ce long chapitre. Hélas! il est mort aujourd’hui, et c’est

grand dommage; mais il a existé; sur ce point essentiel, les témoins ne

manqueraient pas; je pourrais même, comme les paysans de la Thuringe à

propos de Frédéric Barberousse, dire: je l’ai vu!

La mythologie du Rhin · 第 13 / 16 段