mort; comme nous, ils sont parfois susceptibles de raisonner avec
justesse. Habiles métallurgistes, ils s’occupent dans les mines où déjà
nous les avons entrevus; l’imagination ne leur fait pas défaut, ni même
la piété.
Quel culte professent-ils?
Depuis longtemps, on l’assure, la plupart, convertis au christianisme,
en auraient ressenti les influences bienfaisantes beaucoup mieux que
nous, car ils ne se font point la guerre entre eux, et tous les auteurs,
toutes les traditions s’accordent à les montrer doux et serviables,
s’aimant les uns les autres, bienveillants, laborieux et tout à fait
pacifiques de leur nature; aussi les appelle-t-on le _Peuple paisible_.
«Anciennement, dit Wyss, les hommes habitaient les vallées; autour de
leurs habitations se tenait, dans les cavités des roches, le petit
peuple nain, vivant avec eux en fort bonne intelligence, et les aidant
même dans leur travail des champs. C’était leur divertissement de faire
ainsi le bien, car d’ordinaire ils se livraient à leurs occupations de
mineurs dans la montagne, fouillant la terre pour en extraire les
parcelles d’or et d’argent qu’elle renferme.»
Parfois, les cultivateurs, arrivant pour sarcler ou pour planter,
trouvaient leur besogne faite, et, cachés derrière les broussailles, les
nains, témoins de leur ébahissement, éclataient de rire.
Il arriva qu’un jour, de grand matin, en passant devant une pièce de
blé, des paysans virent que les épis, sur une longue rangée, tombaient
d’eux-mêmes, très-nettement sciés à la base, et d’eux-mêmes aussi
semblaient se former en javelles. Ils se doutèrent bien que c’étaient
les petits nains qui travaillaient ainsi à la sourdine, mais des
travailleurs, ils n’en virent pas un.
Les nains, comme toutes ces races mystérieuses, jouissaient de la
faculté de pouvoir se rendre invisibles à volonté. Il leur suffisait
pour cela d’abattre sur leurs oreilles un petit capuchon faisant partie
de leurs vêtements. Nos campagnards, s’apercevant bientôt que les blés
ainsi fauchés n’étaient pas suffisamment mûrs, entrèrent dans une
violente colère contre ces complaisants maladroits, et, s’armant de
ramées, ils frappèrent à gauche et à droite sur ces invisibles
moissonneurs, espérant en atteindre quelques-uns au hasard. En effet,
quelques petits cris de douleur retentirent dans le sillon, et les
premières lignes des épis restés debout s’agitant tumultueusement,
témoignèrent assez d’une fuite en désordre.
Plusieurs nains, décapuchonnés par le contact des rameaux, apparurent
aux yeux de leurs agresseurs. Ceux-ci, toujours furieux, s’apprêtaient à
les frapper à coups plus sûrs, quand un orage se déclara, et la grêle,
en tombant, hacha menu la moisson future, à l’exception des épis déjà
étendus sur la terre.
Les méchants paysans comprenant alors que c’était en prévision de
l’orage que le peuple paisible s’était ainsi mis à la besogne, se
repentirent de leur brutalité; mais, les nains irrités de leur
ingratitude, ne reparurent plus dans le canton. Il en fut de même dans
bien d’autres pays.
Maintenant, disons comment, par leur persévérance, par leur adresse, et
surtout par le génie audacieux d’un des leurs, ces petits êtres, hauts
tout au plus de quelques pouces, étaient parvenus à soumettre les
géants.
On raconte, sans fixer la date, que, dans les temps anciens, un maître
géant, ayant sans doute besoin d’une badine soit pour battre ses habits,
soit pour se donner un maintien de fashionable devant les dames géantes,
arracha un jour un jeune chêne dans les racines duquel nichait toute une
peuplade de nos mirmidons.
A la vue de ce fourmillement de petits hommes, qui, tout en désarroi,
couraient, perdant la tête, virevoustant, se culbutant pour regagner le
fond de leur petite taupinière, le géant demeura d’abord la bouche
béante; puis, par passe-temps de grand seigneur, du bout de son pied il
en écrasa quelques douzaines.
[Illustration]
Comme il était naturellement curieux, il songea ensuite à étudier leurs
mœurs. Le moment était mal choisi, il le faut avouer. Ce n’est pas dans
une ville prise d’assaut et mise à sac, qu’on peut à loisir observer
les habitudes et les usages coutumiers de ses citoyens. Mais, on le
sait déjà, les géants sont un peu bêtes.
Celui-ci, dont je n’ai pu savoir le véritable nom, et que, pour la
commodité du récit, je nommerai Quadragant (_Quadragant était un peu
géant_, est-il dit dans Amadis des Gaules; le nôtre l’était beaucoup; il
avait trente pieds de haut), notre Quadragant donc s’étendit de tout son
long, la face tournée vers la profonde excavation laissée par le chêne.
Il entendit un sourd bourdonnement sous la terre; toutefois, il
n’aperçut plus rien.
[Illustration]
Il patienta, et, à force de patienter, il s’endormit, en se retournant
sur le dos, ce qui était sa manière habituelle de dormir.
Après quelques heures d’un bon sommeil, solide et lourd, comme celui de
tous les géants, il se réveilla. S’apercevant alors que le soleil avait
fait comme lui, qu’il s’était couché, à cette idée que l’heure du souper
était venue, il poussa un long et profond soupir de satisfaction, et,
rejeté violemment dehors par le souffle puissant de sa poitrine, quelque
chose lui sortit de la bouche.
Ce quelque chose, c’était un nain; et ce nain, le plus hardi, le plus
intelligent de tous les nains, on le nommait Kreiss.
Mais pour bien faire comprendre comment Kreiss se trouvait dans la
bouche de Quadragant, laquelle bouche n’avait pu être pour lui qu’un
logis accidentel, disons d’abord ce qui s’était passé pendant le sommeil
de celui-ci.
Leur arbre renversé, leur peuplade mise en déroute, les petits nains, à
travers les interstices et les crevasses du sol, avaient gagné une
longue galerie souterraine creusée autrefois par leurs pères, et,
poussant des cris de détresse, assez semblables aux cris des grillons,
ils étaient arrivés dans les ruines d’un vieux burg, toutes peuplées de
petites gens de leur espèce, et où se tenait d’ordinaire le conseil
général des nains.
Kreiss, arrivé depuis la veille, en députation, avec plusieurs de ses
frères, ouvrit immédiatement cet avis que, avant tout, il fallait songer
à rendre aux morts les honneurs de la sépulture, après quoi on devrait
s’occuper immédiatement de boucher les trous et crevasses produits par
l’arrachement de l’arbre, de combler même l’excavation qu’il avait
laissée, sans quoi les pluies survenant pouvaient inonder la grande
galerie et les priver pour longtemps de leur plus sûr moyen de
viabilité.
La double motion de Kreiss adoptée par acclamation, tous, munis de pieux
et de fascines, se mirent aussitôt en marche au nombre de plus de dix
mille.
Ils croyaient le géant parti; ils le trouvèrent étendu de tout son long
sur la terre, et ronflant à pleines narines. Leur premier mouvement fut
de fuir; Kreiss les retint. Une idée audacieuse lui était venue; c’était
de le faire prisonnier. N’étaient-ils pas munis de cordes et de pieux?
N’étaient-ils pas puissants par leur nombre? On se mit à l’œuvre sans
désemparer, et, en moins d’une heure, le meurtrier, hors d’état de faire
un mouvement, cloué à ce sol qu’il venait d’ensanglanter....
«Plaît-il?... Oui, monsieur, sans aucun doute vous avez raison; ceci
ressemble fort au moyen employé contre Gulliver dans l’île de Lilliput.
Qu’y pouvons-nous? Au surplus, nous vous ferons observer que de tout
temps les petits nains ont existé en Allemagne; s’il a plu à Jonathan
Swift de les transporter dans ses pays imaginaires, qui cela
regarde-t-il et qui peut être accusé de plagiat, je vous le demande?
Passons donc rapidement sur ce détail qui nous importe peu; là n’est pas
notre sujet.
La besogne achevée, quand l’excitation causée par le travail, quand
l’enthousiasme du premier élan amortis, on se demanda ce qu’on allait
faire de ce grand captif, les fronts se rembrunirent.
Les nains sont de bonnes gens qui ont horreur du sang. D’ailleurs, il
était plus difficile encore de faire disparaître Quadragant que de le
tuer. Cependant, si on ne le tuait pas, aussitôt réveillé, il allait
crier à l’aide! au secours! ce qui ne manquerait pas d’attirer de ce
côté les autres géants. Devenus furieux devant un pareil affront fait à
un des leurs, ceux-ci, pour se venger, n’auraient plus d’autre souci que
de renverser tous les chênes, et de poursuivre la race des nains jusque
dans les entrailles de la terre.
Tandis que ces observations, un peu tardives, circulaient d’un groupe à
l’autre, Kreiss demeurait silencieux et rêveur, une main au coude et
l’autre au front.
Cependant, des simples propos on passait aux murmures, et des murmures
aux menaces. Il fallait au plus tôt défaire ce qu’on avait fait: effacer
toute trace de cette ridicule entreprise; rendre au géant sa liberté,
comme on la lui avait ôtée, c’est-à-dire sans qu’il s’en doutât; et s’il
venait à s’éveiller pendant l’opération, eh bien, on lui livrerait les
auteurs de ce fatal projet comme victimes expiatoires.
Ah! c’est que, quelque petits soient-ils, les nains sont des hommes, et
il ne fait pas bon de s’attaquer aux géants!
Le découragement, la démoralisation étaient au comble. Calme au milieu
de toute cette agitation, Kreiss rêvait toujours, sans paraître se
soucier des invectives à son adresse et des petits poings crispés qu’on
brandissait vers lui; mais dès que quelques-uns font mine de vouloir
délier le prisonnier, tout à coup, détachant les mains de son coude et
de son front, faisant face à ses insulteurs:
«Je reconnais mes torts, dit-il, et c’est à moi de les expier. Partez!
mes sept frères et moi nous suffirons à la délivrance du géant. S’il
s’éveille, il ne s’en prendra qu’à nous. Allez!»
[Illustration]
Les ci-devant conspirateurs ne se le firent pas dire deux fois, et, sans
même songer à enterrer leurs morts, ils détalèrent sans tambour ni
trompette. Aux dernières clartés du jour on pouvait les voir tous
trotter confusément entre les hautes herbes et sous les coupoles des
champignons de la route, éveillant en sursaut les phalènes et les
scarabées, s’en servant même comme de montures pour regagner plus
promptement les ruines de leur vieux burg.
Resté avec ses frères: «Maintenant à nous seuls l’honneur de
l’entreprise! leur dit Kreiss; loin de renoncer à mon projet, je
prétends lui donner un complément qui couvrira notre race d’une gloire
éternelle.»
Outre leur habileté comme métallurgistes, les nains sont très-experts en
charpenterie.
C’est à eux que les bonnes gens du Rheingau attribuent aujourd’hui
encore la solidité des vieilles mines, dont les nains habitaient les
parties basses et qu’ils ont, disent-ils, si bien étayées que le temps
n’y peut plus rien. Ainsi que tous les gros hommes, Quadragant dormait
la bouche ouverte; dans cette bouche, large et spacieuse comme l’entrée
d’un caveau, Kreiss, armé d’un long épieu, pointu aux deux extrémités,
se glissa audacieusement, ayant soin de n’appuyer d’abord ses pieds
mignons qu’aux échancrures des dents, qui formaient là comme une double
rangée de créneaux parallèles. Il s’en aida pour parcourir le gouffre
d’une extrémité à l’autre, sans troubler le repos du dormeur par un
chatouillement inopportun. A tout hasard cependant Kreiss tenait son
épieu d’une main ferme, prêt à le redresser entre les deux mâchoires
pour les empêcher de se refermer.
[Illustration]
Ses frères, alors occupés à confectionner des poutres, des chevilles et
des chevrons, les lui passaient au fur et à mesure que besoin était. Un
d’eux vint même l’aider dans sa besogne.
Entre la double rangée des dents, ils fixèrent de forts madriers reliés
entre eux par des solives. L’ouvrage n’avança pas sans peine; dans la
bouche du géant il faisait noir comme dans un four; comme dans un four
aussi on y éprouvait une chaleur intolérable. De plus, Quadragant avait
dîné ce jour-là d’un chevreuil et de quelques lièvres, et comme en fin
gourmet il n’aimait la venaison que faisandée, les parfums de son
haleine ajoutaient une incommodité de plus à la chaleur et à l’obscurité
du lieu.
[Illustration]
Le frère de Kreiss, tout à coup pris de nausées, sortit précipitamment
et alla rejoindre les autres, qui continuaient leur œuvre de
charpenterie, tout en surveillant le captif.
Quadragant était alors occupé militairement, au dedans comme au dehors,
par les huit frères nains.
On avait fait passer une lanterne à Kreiss; il la suspendit à l’une des
poutres transversales, et, seul, poursuivit résolûment sa tâche, non
sans se boucher le nez de temps à autre.
C’est au moment où, sa besogne achevée, il se disposait à sortir de ce
gouffre humide, suintant, empesté, que le soupir du géant qui
s’éveillait l’enleva de place, comme fait un vent d’orage d’une feuille
de frêne, et, ainsi que nous l’avons dit, le lança tout étourdi dans
l’espace, d’où il retomba sur la poitrine du colosse.
Après s’être remis de la secousse, convaincu par une rapide inspection
que les liens qui retenaient son captif étaient assez solides pour
l’empêcher de bouger, de la poitrine de Quadragant, Kreiss chemina, le
long du cou, jusqu’à son oreille, à l’aide de laquelle, se hissant, il
escalada le menton, après avoir traversé sa joue dans toute sa largeur.
Sa position prise sur cette éminence maxillaire, redressant sa petite
taille, enflant sa petite voix:
«Meurtrier de nos frères, lui cria-t-il, tu es mon prisonnier, et tu vas
mourir; recommande ton âme à Dieu!»
[Illustration]
Le géant abaissa, en l’orientant, son regard du côté où venait la voix
frêle qui s’adressait à lui. Il ne vit rien d’abord qu’un faible jet de
lumière rayonnant à l’extrémité de son nez, mais son nez lui cachait
entièrement l’orateur.
Kreiss fit alors quelques pas du menton vers la bouche de Quadragant, et
celui-ci aperçut une sorte de petit homme, couvert d’un manteau fait
d’une peau de souris, dans laquelle il se drapait fièrement, comme
Hercule dans la peau du lion néméen.
Il tenait à la main, non une massue, mais une lanterne de pierre à
jésus, renfermant pour tout luminaire un ver luisant.
Grâce à cette lueur phosphorescente, qui semblait envelopper Kreiss
d’une auréole, Quadragant put l’examiner à loisir, et il se demanda
comment cet embryon lui était sorti de la bouche et comment lui,
Quadragant, avait pu devenir son prisonnier.
Au regard dédaigneux que lui jeta son ennemi, Kreiss devina quelles
idées le préoccupaient: «Tu ne te crois pas notre captif, reprit-il, eh
bien, lève-toi et marche.»
Quadragant essaya de faire un mouvement et s’aperçut alors qu’il était
fixé à la terre par des cordages, par des chaînons, par chacun des
cheveux de sa tête, par chacun des poils de son corps. Il voulut
apostropher l’homoncule, l’immobilité tétanique de ses mâchoires suffit
à lui révéler la vérité.
«Quant à ton genre de mort, poursuivit Kreiss, si les loups et les
vautours ne s’en mêlent bientôt, la faim y suffira.»
A cette pensée qu’il courait risque de mourir de faim, le genre de mort
qu’il avait toujours le plus appréhendé, le pauvre Quadragant se mit à
pleurer, et deux ruisseaux de larmes, après avoir coulé le long de ses
joues, contournant la commissure des lèvres, débordèrent sur son menton.
Kreiss fut forcé de faire quelques pas en arrière pour éviter le double
courant.
Quoique ferme dans ses résolutions, il était naturellement bénin. Tant
et de si grosses larmes finirent par l’émouvoir; mais sa pitié même le
fit persévérer dans la résolution de rendre sa vengeance non moins
grande qu’utile.
[Illustration]
«Écoute-moi bien, géant; tu peux racheter ta vie.»
Les larmes de Quadragant s’arrêtèrent. Dans cette vie qu’on lui offrait,
il entrevit d’abord l’espérance d’un bon souper prochain, et si ses
mâchoires n’avaient été paralysées par la charpenterie de Kreiss, sa
large face se fût épanouie dans un sourire.
«Mais cette vie et cette liberté que nous te rendrons, poursuivit le
nain, tu les consacreras au service de notre peuple décimé par toi,
entends-tu? tu seras, comprends-le bien, moins encore notre protecteur
que notre serviteur; tous les travaux que nous t’ordonnerons dans
l’intérêt de notre sûreté comme dans celui de notre bien-être tu les
accompliras sans réflexion; et tout d’abord tu relèveras ce chêne qui
ombrageait et cachait les demeures des petits nains de ce canton; tu
l’arroseras chaque jour jusqu’à ce qu’il ait repris sa force.
Maintenant, par un signe de tes yeux, dis si tu acceptes mes
conditions.»
Quadragant ouvrit et ferma vivement les yeux à dix reprises différentes.
Kreiss décrivit avec sa lanterne comme des signaux télégraphiques; ses
frères, toujours au nombre de sept, comme lui vêtus de peaux de souris
ou de mulots, portant comme lui une lanterne habitée par une luciole,
grimpèrent à leur tour sur la face du géant, qui alors parut illuminée.
[Illustration]
Trois d’entre eux se placèrent sur son front, deux autres près de chaque
œil. Ces deux derniers tenaient à la main, en guise de poignard, une
longue épine de prunellier.
Kreiss, demeuré à sa même place, reprit, en s’adressant au géant: «Si,
ta voix redevenue libre, tu pousses un cri pour appeler à ton aide, nous
te crèverons les yeux sans miséricorde: te voilà averti.»
Armé de son épieu à deux pointes, il rentra dans la bouche de Quadragant
et détacha une des poutres transversales qui formaient la clef de voûte.
D’un coup de sa langue, le patient acheva la démolition de l’édifice;
puis, après un soupir de soulagement, rapprochant ses formidables
mâchoires, il broya sous ses dents les poutres, les chevrons, comme il
eût fait d’un paquet d’allumettes, et ingurgita le tout en à-compte sur
son souper; après quoi, il prêta ce serment qui, pour messieurs les
géants, équivalait à celui que les dieux de la Grèce prêtaient en
invoquant le Styx.
«Par la terre qui est ma mère, par les montagnes qui sont ses os, par
les bois et les forêts qui sont sa chevelure, par les ruisseaux, les
rivières et les fleuves qui sont le sang de ses veines, moi, le géant
Quadragant, je me déclare l’esclave des nains.»
Au soleil levant, Quadragant était debout, portant ses nouveaux maîtres
entre ses doigts entrelacés en forme de berceau. En moins de cinq
minutes, il arriva, d’après leurs indications, devant la vieille
forteresse en ruines, où tenaient conseil non-seulement les fugitifs de
la journée, mais avec eux les principaux députés des nains de cette
partie de la Germanie.
Lorsque les gens de garde annoncèrent à ceux-ci l’arrivée du géant,
croyant leur dernière heure venue, tous firent un mouvement pour battre
en retraite jusque sous les fondations mêmes du vieil édifice. Kreiss,
qui s’était fait mettre à terre devant les caveaux du burg, fit alors
son entrée dans la salle des séances, et, comme tous les triomphateurs,
affectant l’air le plus modeste, il leur annonça que le géant était leur
esclave.
Tombant aussitôt à ses pieds, ils voulurent le proclamer empereur des
nains.
Instruit par une expérience récente, Kreiss se garda bien de prendre au
sérieux ce nouvel accès d’enthousiasme.
[Illustration]
A partir de ce jour, le géant quitta son nom de Quadragant pour prendre
celui de _Putskuchen_, qui alors signifiait _l’ami des nains_, et qui,
dans le langage moderne, se traduit simplement par _omelette soufflée_.
Tout alla bien d’abord; cependant, au bout de trois années, Putskuchen
était devenu triste et morose; Putskuchen ne faisait plus que quelques
repas par jour; Putskuchen se fanait dans sa fleur; Putskuchen était
amoureux; amoureux d’une jeune géante, qui lui
[Illustration: Kreiss fit son entrée.... (Page 328).]
reprochait de s’être mis au service des homoncules, qui lui reprochait
surtout d’être pauvre. Le malheureux dépérissait de jour en jour;
l’Omelette soufflée s’était aplatie; Putskuchen n’était plus qu’un
échalas de trente pieds de haut.
Kreiss l’avait pris en grande affection; après avoir obtenu
l’assentiment des autres chefs, il mit à sa disposition un amas
considérable de paillettes d’or recueillies par les nains dans les
montagnes environnantes. C’était là de quoi acheter trois femmes au lieu
d’une.
Le fait à peine ébruité, tous les géants pères de famille le voulurent
pour gendre, et, voyant de quelle façon le peuple nain récompensait ses
serviteurs, ce fut à qui, parmi eux, se ferait l’homme-lige d’une
peuplade.
C’est ainsi que, grâce à Kreiss, on vit les géants entrer au service des
nains, et reconnaître leur supériorité.
Des sceptiques ont avancé qu’il n’y avait dans cette histoire qu’un
symbole. Selon eux, ce géant attaché à la terre et muselé par des nains,
c’était le peuple, le peuple toujours courbé, toujours soumis malgré sa
force; les nains qui habitaient sous le chêne (l’arbre sacré de tous les
peuples d’origine celtique), c’était le clergé. Fi des vilaines gens qui
d’une tradition font un apologue et de notre ami Kreiss un druide!
Les nains, réconciliés avec les hommes, firent exécuter par leurs géants
des travaux de viabilité, des ponts, des routes, dont plus tard on
attribua la construction aux Romains.
La croyance aux petits nains existe encore aujourd’hui dans la plupart
des pays du nord. Ils peuplent par myriades les souterrains et les
rochers de la Westphalie, de la Suède et de la Norvége, où ils
travaillent à amasser des trésors.
[Illustration]
XV
[Illustration]
XV
DES ENCHANTEURS ET DES ENCHANTÉS.--VOYAGE D’ASA-THOR ET DE SES
COMPAGNONS.--L’hôtellerie aux cinq corridors.--Skrymner.--Un gant
perdu et retrouvé.--Arrivée à la grande ville d’Utgard.--Lutte du
dieu Thor contre la nourrice du roi.--FRÉDÉRIC BARBEROUSSE AU
KISFHAUSER.--Teutonia! Teutonia!--Ce que sont devenus les anciens
dieux.--Vénus et le bon chevalier Tannhauser.--JUPITER DANS L’ÎLE
AUX LAPINS.--UN DIEU DE NOS JOURS.
Écoutez!... voici du plus merveilleux encore! Mais, nécessité fâcheuse,
il nous va falloir revenir sur les géants; des géants nous avons
largement usé, depuis Ymer jusqu’à Quadragant, et l’on se fatigue, même
des meilleures choses. Cependant que le lecteur se rassure; cette fois,
nos géants ne sont pas absolument des géants, ou du moins ce sont des
géants d’une espèce toute particulière.... Au lieu de nous perdre dans
les réticences et les divagations, entamons franchement notre histoire.
C’était à l’époque où les dieux scandinaves trônaient dans toute leur
puissance.
Curieux de voir certaines contrées dont on lui avait fait des récits
incroyables, un jour, le dieu Thor se mit en route, accompagné de Raska,
de Tialff et de Loki. Laissant derrière eux la Suède et la Norvége, ils
arrivent sur le bord de la mer, qu’ils traversent à la nage. Qu’est-ce
que cela pour des gens de cette sorte? Sur le rivage opposé, ils
trouvent une vaste plaine, et comme la nuit était proche, et que le
besoin de repos se faisait sentir pour eux, ils cherchent un gîte. Dans
la plaine immense et déserte, un seul s’offre à leurs regards; c’est une
grande maison, informe, abandonnée, plus large que haute, et d’un aspect
tout singulier. On n’y voit ni portes, ni fenêtres, ni toitures; les
brumes du soir il est vrai pouvaient leur masquer une partie du
bâtiment. Engagés dans un vestibule carré, aplati, au fond duquel
s’ouvrent cinq longs corridors, chacun de nos voyageurs enfile le sien
au hasard, à tâtons, cherchant une chambre, un lit; n’en trouvant pas,
ils prennent le parti de s’étendre à terre, le dos contre la muraille.
Du reste, la muraille, comme le plancher, avaient une certaine
élasticité; un torchis de paille ou de mousse les recouvrait sans doute,
et leur donnait le moelleux d’un feutre, un peu rude et grossier, voilà
tout. On pouvait dormir là commodément et chaudement. Nos gens y
dormirent.