la déesse daignerait de nouveau se montrer aux hommes. L’instant venu,
de l’île marécageuse il tirait un char enveloppé de voiles; Hertha y
montait, et pendant quelques jours parcourait le monde, répandant autour
d’elle les bienfaits et les consolations; alors, toutes les guerres
étaient suspendues; non-seulement l’épée rentrait au fourreau, mais ce
qui était fer, arme offensive ou même défensive, et jusqu’au soc de la
charrue, tout devait être soigneusement enfermé. Hertha conviait le
monde à la paix et au repos.
Maintenant, voyons en quoi la dame Hollé ou Holla rappelle la bonne
déesse.
A certaines époques de l’année, vers la Noël surtout, dame Hollé quitte
son marais pour faire sa tournée d’inspection. Les ouvrières en linge,
les filandières, les brodeuses, les blanchisseuses reçoivent tour à tour
sa visite. Si, le matin, en se mettant à son rouet ou à sa broderie,
Anna trouve sa quenouille, Catherine son métier salis de fange; si
Berthe, la couturière, aperçoit une déchirure là où la veille elle avait
fait une reprise; si, au lavoir, l’eau est devenue huileuse ou noirâtre,
soyez-en convaincu, dame Hollé a passé par là; dame Hollé a châtié la
paresse ou la négligence des mauvaises travailleuses.
Est-elle satisfaite, au contraire, le ruban de la quenouille se pare
d’une jolie fleur des étangs, iris, nénufar ou glaïeul; sur le métier à
broder ou sur l’œuvre de couture, une petite aiguille d’or est
implantée, et l’amas de linge bien blanchi, bien plissé, se couronne
d’un beau morceau de savon parfumé qui embaume la maison.
Parfois la bonne _Frau Holla_ pénètre mystérieusement dans la mansarde
où la fièvre, causée par l’excès du travail, retient alitée quelque
pauvre ouvrière. Elle-même achève l’ouvrage commencé, et ne part
qu’après avoir déposé quelques florins au chevet de la malade endormie.
Bénie sois-tu, bonne dame Hollé! Eusses-tu jamais été déesse de premier
ordre, crois-moi, tu n’as pas à rougir de ta condition présente!
Seulement, on se demande avec terreur comment la noble Frigg, la
toute-puissante Hertha en est-elle arrivée à n’être plus aujourd’hui que
la patronne des blanchisseuses et des couturières? Comment cette île de
l’Océan, avec son bois consacré, est-elle devenue un marais vaseux,
fétide, mal fréquenté?... Une seule réponse reste à faire; Frigg a eu
des malheurs.
[Illustration]
Mais les filandières, les couturières, les brodeuses et les
blanchisseuses n’attirent pas seules la bienveillante attention de ce
monde surnaturel.
«Dans certains pays, disent les frères Grimm, chaque paysan, sa femme ou
ses fils, ont à leur service un lutin qui leur sert de valet; il porte
l’eau à la cuisine, coupe le bois et va chercher la bière.» Pendant ce
temps le patron n’a qu’à se reposer et à le regarder faire.
Ce lutin, c’est évidemment celui que les anciens nommaient _Genius
loci_.
De tous, le plus célèbre aujourd’hui en Allemagne, le plus étrange,
celui qui a donné lieu aux histoires les plus singulières, sans
contredit, c’est le _Kobold_.
Pendant la nuit, le Kobold met tout en ordre dans la cuisine; il nettoie
les verres, les assiettes, les casseroles, donne la chasse aux araignées
et aux souris. Pour tant de bons soins, il ne demande qu’un peu de
nourriture préparée exprès pour lui, car il ne se permettrait pas de se
faire sa part sur le dîner des maîtres.
Quoique attaché spécialement au service de la cuisinière, le Kobold
tient avant tout à la maison. Si la cuisinière reçoit son congé, si les
maîtres déménagent, il n’en reste pas moins au logis, prêt à offrir ses
services aux nouveaux occupants. Dans le premier cas, la servante qui
part dit à celle qui la remplace:
«Ne négligez pas de mettre un peu de panade sur la huche pour le Kobold,
sans quoi il vous jouera de malins tours; prenez-y garde, il n’est pas
toujours d’humeur accommodante.»
Si le Kobold, ou, à défaut du Kobold, si le chat mange la panade, la
nouvelle cuisinière ne manque pas de se dire:
«Chim est venu, je prévois que nous vivrons ensemble en bonne
intelligence.»
Chim a-t-il laissé la panade intacte ou à peine entamée, elle
s’inquiète:
«Peut-être l’aime-t-il avec un jaune d’œuf? peut-être n’y ai-je pas mis
assez de beurre?»
Presque toujours invisible, le Kobold se laisse cependant volontiers
aller à la causerie.
Que sont donc ces êtres étranges, les serviteurs de nos serviteurs, plus
fidèles que ceux-ci à la maison où ils se sont une fois installés? ces
êtres qui généralement ne font que le bien et craignent de se montrer,
et qui, chose effrayante à penser! à l’extrémité inférieure de leurs
reins portent une petite queue figurant une lame de couteau?
[Illustration]
Martin Luther lui-même se charge de nous répondre dans un de ses _Propos
de table_.
[Illustration]
«Depuis plusieurs années, dit-il, une servante avait un esprit familier
qui s’asseyait près d’elle au foyer, où elle lui avait fait une petite
place, et ils conversaient ensemble durant les longues soirées d’hiver.
Un jour elle demanda à Heinzchen (Chim, Himschen et Kurd Chimgen, telles
sont les dénominations que les cuisinières allemandes ou alsaciennes
donnent ordinairement à leur Kobold), de se laisser voir sous sa forme
véritable. Heinzchen refusa d’abord d’y consentir, mais enfin, cédant à
ses instances, il lui dit de descendre à la cave où il se montrerait à
elle. La servante prit un flambeau, descendit à la cave, et là, dans un
tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait dans son sang.
Plusieurs années auparavant, la malheureuse était accouchée d’un enfant
qu’elle avait égorgé et caché dans un tonneau.»
[Illustration]
Vous le voyez, notre lutin du foyer se transforme en un personnage de
drame; Trilby devient tout à coup le spectre de Banquo.
D’après la croyance générale, les Kobolds appartiennent pour le moins
autant à l’humanité qu’au monde des esprits; ils conservent la taille et
la figure des enfants, et ce couteau, qui trop souvent leur sert
d’appendice caudal, n’est autre que l’instrument avec lequel ils ont été
mis à mort.
Il existe une foule de lutins tapageurs qui bouleversent tout dans les
maisons, privent de sommeil et de repos à les rendre fous les gens
qu’ils ont pris en grippe. C’est bien injustement, selon moi, qu’on les
a mis au nombre des Kobolds. Ceux-ci sont presque toujours doux et
inoffensifs; s’ils s’emportent parfois, c’est à la manière des enfants;
ils cassent, ils brisent, mais se laissent facilement apaiser à la vue
d’une friandise, d’une panade à l’œuf et au beurre, par exemple.
Les _Zotterais_ et les _Petites Dames blanches_, par leurs habitudes, se
rapprocheraient beaucoup plus des Kobolds. Serviables et peu exigeants,
les Zotterais fréquentent les écuries comme les Kobolds les cuisines,
étrillant les chevaux, les pansant même quand ils sont blessés, et
tenant tout en bon ordre dans le râtelier comme dans la sellerie.
[Illustration]
Plus délicates dans leur choix et dans leurs instincts, les Petites
Dames blanches recherchent surtout les chevaux de race, les chevaux
arabes ou turcs, ce qui a donné lieu de penser qu’elles étaient
originaires de l’Orient.
Pénétrant dans les écuries des riches, tandis que dorment les
palefreniers, elles allument une mince bougie, qu’elles portent toujours
avec elles, et procèdent à leur besogne.
Au matin, quand le cocher vient faire sa ronde, s’il trouve une goutte
de cire sur la robe de l’alezan ou de l’isabelle:
«Vous n’avez pas eu grand mal aujourd’hui, vous autres, après vos bêtes,
dit-il aux palefreniers, la petite dame a passé par ici.»
[Illustration]
Les Zotterais, eux, simplement d’origine germanique, sans regarder à la
race, et sans bougie de cire, prennent soin des chevaux de labour et de
messagerie. Plus grands travailleurs que les autres, plus exposés aux
salissures et aux accidents, ils n’en viennent pas moins à leurs fins,
mais non sans fatigue; aussi exigent-ils qu’à la crinière du cheval un
nœud soit fait, où ils puissent se suspendre et se reposer. Pas un
paysan n’y manque sur le Rhin comme sur la Meuse, et j’ai moi-même
vérifié leur prévoyante attention à cet égard.
Autrefois les Zotterais protégeaient les troupeaux de moutons contre la
tique et contre l’emmêlure, comme le prouve leur nom, qui vient de
_zotte_ (flocon de laine). Alors tout donne lieu de le penser, d’après
les habitudes de ce petit monde bienveillant, les toisons étaient plus
blanches et mieux peignées qu’aujourd’hui, mais les éleveurs eurent
cette malheureuse idée (par avarice peut-être) de faire tondre leurs
troupeaux sans laisser aux béliers et aux brebis une mèche pendante,
avec le nœud indispensable. Irrités de cet oubli, qui ressemblait à de
l’ingratitude, les Zotterais abandonnèrent les moutons pour les chevaux.
D’ailleurs ils ne vivaient pas en bonne intelligence avec les chiens des
bergers.
Il nous reste à parler du plus important, du plus extraordinaire des
esprits familiers, et que nous ne pouvons nous dispenser de comprendre
dans cette catégorie, puisqu’il ne représente rien moins que le fils de
la famille, l’enfant de la maison lui-même. C’est le _Killecroff_ ou
_suppositus_.
[Illustration]
Ce dernier nom lui vient de ce que ce soi-disant fils de la maison n’est
en effet qu’un enfant _supposé_, un enfant mis à la place de l’héritier
légitime.
Cet enfant légitime qui l’a enlevé de son berceau pour lui substituer
un Killecroff et de celui-ci quel est le vrai père?
A cette double question une même réponse: «LE DIABLE!»
Nous avons évité jusqu’à présent de toucher aux choses de la
sorcellerie; par malheur, elles n’appartiennent pas plus aux bords du
Rhin qu’aux bords de la Seine ou de la Tamise; mais les Killecroffs, ces
fils du Diable, censément conçus au milieu des orgies du sabbat, ont eu
sur la terre leur existence réelle; _suppositi_ ou non, ils ont joué
leur rôle dans le monde et même laissé une postérité parfois illustre.
De même que le roi suédois Vilkins et le roi des Francs Mérovée se
glorifiaient d’avoir pour père un dieu aquatique, l’illustre famille de
Haro, celle des Jagellons se vantaient de descendre du Diable, sans
doute par les Killecroffs, et portaient dans leurs armes quelque emblème
de l’enfer.
A quoi peut-on reconnaître le véritable Killecroff, que, bien à tort, on
a mis d’abord au rang des Kobolds?
Dès son début dans le monde, le Killecroff excite l’étonnement, parfois
l’admiration de ses prétendus parents; il tette de si grand appétit qu’à
sa nourrice il faut adjoindre deux chèvres et une vache, comme au
célèbre Gargantua; on le sèvre, nouvelle surprise! Il avale la soupe à
pleine soupière, «comme pourraient faire deux paysans et deux batteurs
en grange,» nous dit en propres termes
[Illustration]
un homme célèbre. Il grandit, tout est tapage autour de lui, il excite
les querelles non-seulement entre les domestiques, mais entre ses
parents. Arrive-t-il un événement fâcheux, il éclate de rire; vienne
pour la famille un jour de fête, il pousse des cris de détresse. Dans
l’appartement, du matin au soir, il court, il galope, à cheval sur un
bâton ou sur une broche, escaladant les tables, les meubles, brisant
tout sur son passage, se brisant un peu lui-même, agaçant les chiens,
les chats de la maison, même le perroquet sur son perchoir; les faisant
piailler, miauler, hurler; courant à l’écurie, il enfonce une aiguille
dans la croupe du cheval pour le voir gambader, riposte aux ruades, fait
sauter les portes et les serrures à coups de bûches; dans le jardin,
jouant le rôle d’ouragan, il détruit, il renverse, il arrache tout; dans
la basse-cour, il tord le cou aux poules et marche sur les petits
poulets; dans la cuisine, il soulève volontiers les couvercles des
casseroles, assaisonnant à nouveau les mets à sa fantaisie, avec du sel,
du poivre, de la cendre, du poussier, de l’huile, du vinaigre, de la
moutarde, du sable ou de la sciure de bois, et ne s’éloigne qu’après
avoir tourné le robinet des fontaines.
[Illustration]
S’il arrive un visiteur, il en prend possession; au salon, il se place
entre ses jambes, lui marche sur les pieds, lui défait les boutons de
son gilet, les cordons de ses souliers, les boucles de ses jarretières;
il se démène, il le presse, le broie, le torture; il le pince,
l’égratigne. Cependant sur cette légère observation de sa mère qu’il
peut devenir incommode pour monsieur, en fils soumis, il laisse monsieur
tranquille, après lui avoir toutefois rompu la chaîne de sa montre, pris
sa canne et enlevé ses lunettes; la canne, il la laisse, par mégarde,
tomber dans le puits; les lunettes, il ne sait plus ce qu’il en a fait.
Et quand le pauvre monsieur, ahuri, crispé, agacé, hébété, se retire, il
trébuche du haut en bas de l’escalier, grâce à un bout de corde tendu
par son petit ami le Killecroff.
Les Killecroffs sont généralement adorés de leurs parents. Par bonheur,
ils vivent peu.
L’homme célèbre, déjà cité, déclarait au prince d’Anhalt que, s’il était
souverain comme lui, il se hasarderait à devenir homicide en pareil cas,
et ferait jeter dans la Moldau tous ces fils du Diable!
Cet homme célèbre, qui croyait si fort aux Killecroffs, qui croyait de
même au Butzemann, aux Kobolds, aux Nixes et aux Ondines, qui voyait un
diable dans chaque mouche qui venait boire son encre ou se percher sur
son nez, c’est encore maître Martin Luther.
Le grand réformateur en combattant les superstitions des papistes me
semble s’être peu préoccupé de se guérir des siennes.
[Illustration]
Mais parmi ces illusions au milieu desquelles il semblait se complaire,
il en est une, une charmante cette fois, née de la religion chrétienne
elle-même et que je ne puis, il me semble, passer sous silence en
parlant des esprits familiers.
Il s’agit des Anges gardiens.
Un savant et spirituel académicien, M. Alfred Maury, dans son beau livre
de _la Magie et l’Astrologie_, nous apprend que, d’après la doctrine
égyptienne, une étoile particulière indiquait la venue au monde de
chaque homme, et pour l’attestation du fait, il nous renvoie à
Horapollon, dans son _Traité des hiéroglyphes_. Nous préférons de
beaucoup nous en rapporter à M. Alfred Maury, qui ajoute: «Cette
croyance existe encore chez les populations rurales de certaines
contrées occidentales, et notamment en Allemagne.»
Il est possible que, dans diverses contrées de l’Allemagne, chacun ait
encore foi en son étoile; nous le croyons, puisqu’il nous le dit, mais
dans presque toutes l’étoile a été remplacée par l’ange gardien, l’ange
blanc, comme on l’appelle, personnage bien plus séduisant, et autrement
intime et sympathique. L’Ange blanc est mieux que le _genius loci_, il
est le _genius personalis_.
Sans entamer une dissertation à propos des Anges gardiens, aujourd’hui
quelque peu reniés par l’Église, nous nous empressons de rapporter ici,
comme complément à ce chapitre sur les esprits familiers, une légende,
sous forme d’apologue, ou un apologue sous forme de légende, que nous
avons été assez heureux pour recueillir nous-même d’une jolie bouche
véridique.
«.... Une forme blanche apparut aux yeux de la jeune fille comme elle
s’éveillait.
«Je suis ton Ange gardien.
--Alors les vœux que je formerai, tu les exauceras?
--Je les porterai aux pieds de Dieu. Compte sur mes bons offices. Quels
vœux formes-tu?
--Ange blanc, toujours manier le fuseau me fatigue, m’ennuie, et mes
doigts se durcissent à tel point qu’hier, à la fête, mon danseur aurait
pu croire tenir dans sa main une main de bois.
--Ton danseur, n’est-ce pas ce beau cavalier de la Hesse? Hier, ne
t’a-t-il pas dit qu’il aimait tes yeux bleus et tes cheveux blonds, et
que, si tu voulais le suivre, il te ferait baronne?
--Ange blanc, fais que je sois baronne.»
Le soir de ce même jour, un jeune paysan vint trouver la mère de Louise
et lui demanda sa fille en mariage. La mère la lui accorda.
«Ange blanc, délivre-moi de ce rustaud; je veux être baronne.»
Mais la mère, qui était veuve, avait de la volonté pour deux; l’Ange
blanc ne reparaissait plus; Louise dut céder, et continua de tourner le
fuseau.
Un jour, son mari, épuisé par le travail, car c’était un rude
travailleur, tomba gravement malade. Louise avait revu le cavalier.
«Ange blanc, il m’aime toujours; il a juré de m’épouser si je deviens
veuve....» Elle n’osa achever. Son mari recouvra complétement la santé.
L’Ange blanc faisait toujours la sourde oreille. Elle perdit l’espérance
d’être jamais baronne.
Quelques années plus tard, Louise était mère de deux beaux enfants; elle
aimait son mari, dont le travail lui avait donné l’aisance, et en
songeant à lui et à leurs deux marmots, son fuseau lui semblait doux aux
doigts.
Un soir qu’elle sommeillait à peine, ayant sa main dans la main de son
mari, couché à ses côtés, et à son sein le dernier venu de ses chers
petits, la forme blanche réapparut, et elle entendit une douce voix
murmurer à son oreille. C’était celle de l’Ange blanc.
Que lui disait-il? Il lui contait la fable que voici:
«Un petit barbillon frétillait dans l’eau claire, et regardait avec
envie une jolie fauvette à tête noire qui, après avoir tracé des cercles
dans l’air, se balançait doucement sur la branche d’un saule, tout au
bord de la rivière.
«Oh! disait le petit barbillon, quelle heureuse créature est cet oiseau!
Il peut s’élever vers le ciel, et aller au-devant du soleil pour se
chauffer à ses rayons. Que n’en puis-je faire autant!»
«De son côté: «Oh! l’heureux petit poisson! disait la fauvette en le
regardant; du moins l’élément qu’il habite le supporte; il n’a qu’à se
laisser glisser. Que j’aimerais pouvoir m’ébattre au milieu de ces eaux
si transparentes et si fraîches!»
«Un milan fondit alors sur le petit poisson, en même temps qu’un méchant
écolier d’un coup de pierre atteignait la fauvette; tombée dans ces eaux
si transparentes et si fraîches, celle-ci put s’y ébattre avant que de
mourir, tandis que le petit barbillon, transporté dans les airs, allait
se chauffer au soleil. Leurs vœux étaient exaucés.»
«Louise, continua la douce voix, notre devoir à nous autres Anges
gardiens est bien plus souvent de contrarier vos désirs que de les
satisfaire.»
C’était la moralité de sa fable.
Louise pressa un peu plus fort la main de son mari, baisa son dernier
né, et dit: «Merci, Ange blanc!»
En vérité, je suis heureux de penser que parmi les esprits familiers de
l’Allemagne s’il existe des Killecroffs, il s’y rencontre aussi des
Anges blancs.
[Illustration]
XIV
[Illustration]
XIV
LES GÉANTS ET LES NAINS.--Duel d’Éphesim et de Grommelund.--Nains
de cour et petits Nains.--Les fils d’Ymer.--Les moissonneurs
invisibles.--HISTOIRE DU NAIN KREISS ET DU GÉANT
QUADRAGANT.--Comment les géants se mirent au service des nains.
Si la tradition légendaire n’est que la vibration lointaine de la cloche
de l’histoire, où irons-nous chercher les traces de l’existence des
géants? Est-ce dans l’Edda ou dans les livres saints eux-mêmes? Plus
tard, les grands ossements fossiles des mammouths, des mastodontes et
autres animaux antédiluviens ne firent qu’en ressusciter le souvenir.
Le livre d’Énoch nous apprend que des anges, au nombre de deux cents,
épris des filles de la terre, étaient descendus sur la montagne d’Hermon
pour se rapprocher d’elles. Des principaux entre ces anges, il nous
donne même les noms; c’étaient Urakabaramiel, Sanyaza, Tamiel, Akibiel.
Pourquoi la crédulité des peuples n’aurait-elle pas admis que les
diables, qui sont des anges déchus, aient agi de même à l’égard de la
postérité d’Ève? Des amours entre les diables et les femmes sont nés les
Killecroffs, comme nous venons de le voir; des hymens entre les femmes
et les anges était sortie la race des géants. Les femmes devaient mettre
en combustion le ciel, la terre et les enfers.
L’Allemagne, entrée la dernière parmi les nations de l’Europe dans
l’unité catholique, et qui la première en devait sortir par la réforme,
persista plus longtemps que les autres dans sa foi aux géants. Le droit
de libre examen en pourrait bien être cause.
Le géant Einheer vivait du temps de Charlemagne et servait même sous ses
ordres. Des siècles plus tard, il y avait des géants burgraves le long
du Rhin, comme le prouve l’histoire si connue de cette jeune et naïve
géante qui, n’étant jamais sortie du château de son père, de sa première
excursion faite aux champs, lui rapporta dans son tablier un laboureur
avec sa charrue attelée de deux chevaux qu’elle avait ramassés en route,
traitant homme et bêtes de petits animaux très-curieux à voir.
La race des géants allant en s’amoindrissant, on n’en rencontra bientôt
plus que dans les hautes montagnes, dans les forêts profondes et dans
les romans de chevalerie; puis ils disparurent.
[Illustration]
Toutefois il en existe, dit-on, comme spécimen, un couple, homme et
femme, conservés vivants par art magique, dans un endroit isolé du Harz.
Les géants avaient d’abord inspiré une terreur universelle. On bénissait
le dieu Thor, quand, armé de sa massue de fer, il les pourchassait à
outrance à travers la forêt Hercynienne. En les connaissant mieux, on
les redouta moins. Rarement cruels, ils ne se nourrissaient de chair
humaine que dans les cas extrêmes, et le plus souvent se montraient
accommodants, même un peu simples, comme il arrive à la plupart des
hommes qui prennent trop de développement, soit en long soit en large. A
l’appui de cette dernière opinion, l’anecdote suivante circule en
Allemagne.
Un ancien duc de Bavière avait à sa cour un nain nommé Éphesim et un
géant nommé Grommelund. Le géant s’étant moqué du nain, celui-ci le
menaça d’un soufflet. Grommelund, après avoir ri du propos, le défia
d’accomplir sa menace; Éphesim releva le défi, et le duc, présent à la
querelle, ordonna que le champ clos s’ouvrît immédiatement.
On s’attendait à faire comme le géant, à rire du pygmée, qui ne pouvait
guère réussir que par escalade, car il avait au plus deux pieds de haut;
il n’en fut rien.
Le nain tourne d’abord autour de son adversaire comme pour prendre
mesure; le bonhomme de géant, debout, immobile, le regarde faire, riant
encore à se tenir les côtes; mais tandis qu’il se tient les côtes, le
pygmée lui dénoue lestement les cordons de ses souliers, puis le harcèle
en lui pinçant les mollets.
[Illustration]
Grommelund chatouillé rit plus fort que jamais, fait quelques pas,
s’embarrasse dans ses cordons, manque de trébucher, et, avec une
présence d’esprit bien digne de ceux de sa race, s’arrête et se courbe
pour les rattacher.
Éphesim a prévu la faute; il profite du moment, et, sur la joue du
colosse applique un soufflet qui, quoique parti d’une petite main,
résonne assez fort pour que le bruit en parvienne jusqu’aux oreilles du
duc et des seigneurs de sa cour, lesquels applaudissent bruyamment à
l’adresse d’Éphesim.
Humilié, bafoué, vaincu, le pauvre géant, dit-on, déserta la ville et se
réfugia dans les montagnes où il mourut de sa honte.
[Illustration]
Le peuple commençait donc à avoir assez mauvaise opinion des géants,
lorsque le bruit se répandit que la plupart d’entre eux s’étaient mis au
service des nains, non des nains de cour, mais des petits nains, auprès
desquels ceux-ci sont eux-mêmes des géants.
[Illustration]
Les petits nains, nommés tour à tour, dans les divers récits,
_Wichtelmœnner_, _Metallarii_, _Homunculi_, pullulaient autrefois dans
toutes les contrées montagneuses du Nord. En Bretagne on les connaît
encore sous les noms de _Couribes_, de _Paulpiquets_, de _Cornicouets_;
mais comme ils sont laids et portés au mal avant tout, j’ai tout lieu de
penser qu’ils ne sont pas de la même espèce que nos bons petits nains
qu’on voit le soir apparaître au pied des chênes ou dans les vieilles
ruines, sortant par milliers de toutes les fissures de la terre ou des
crevasses des anciens monuments, sautillant, grouillant et disparaissant
au premier bruit.
Il existe diverses opinions touchant leur origine. Une seule est digne
de toute croyance, par cela même qu’elle se trouve dans l’Edda.
Selon la bible scandinave, lorsque Odin eut tué le géant Ymer, son corps
en putréfaction produisit une quantité innombrable de petits vers. En
vertu de l’ordre naturel déjà établi pour les insectes, ces petits vers
se transformèrent en chrysalides, et de ces chrysalides sortirent de
petits hommes, semblables, à quelques différences près, aux hommes de la
grande espèce créés par Odin.