Quoi! pauvre Lore, belle fée du Lorelei, vous qui avez préféré la mort

au supplice, assez friand d’ordinaire à celles de votre sexe, de rendre

tous les hommes amoureux de vous, ne seriez-vous donc aujourd’hui qu’un

démon, une puissance malfaisante[1]? Non; de ce côté, l’opinion publique

a résisté aux déclarations de l’Église. Pour les Nixes comme pour les

Elfes, on admet généralement deux espèces distinctes: les Nixes

proprement dites, anciennes divinités païennes, dont on ne saurait trop

se méfier, et les Nixes femmes, presque toujours inoffensives, parfois

secourables.

[1] VOIR LE CHEMIN DES ÉCOLIERS librairie de L. Hachette et Cie.

A celles-ci nous continuerons de donner ce doux nom: les Ondines.

[Illustration]

Les Nixes de la première catégorie prennent volontiers toutes sortes de

déguisements pour arriver à leurs fins. On en voit rôder aux abords du

fleuve, dans les endroits isolés; quelques-unes ont paru dans les villes

du littoral, où elles se faisaient passer pour des étrangères de

distinction, ou pour des artistes, généralement de première force sur la

harpe. Elles y ont noué des intrigues amoureuses fatales aux galants.

D’autres se sont montrées dans les fêtes villageoises, se mêlant à la

danse avec une ardeur telle que leurs valseurs, enivrés, entraînés par

elles, saisis de vertige, perdant la tête, croyant toujours entendre le

bruit des harpes ou des violons, aux trompeurs accords de notes

fascinatrices, abordaient la rive du Rhin, et ne reprenaient un instant

leurs sens qu’en disparaissant sous les flots.

N’oublions pas un fait essentiel. Pour se préserver de l’approche de ces

fées maudites, il suffit de porter sur soi un brin de marrube ou

d’origan. Que ceux qui projettent de visiter les bords du Rhin se

tiennent pour avertis. Avant de prendre leur passe-port, ils doivent se

présenter d’abord chez l’herboriste.

[Illustration: La Nixe à la harpe.]

La seconde classe des Nixes, la seule intéressante, les Ondines, sont,

autant que j’ai pu me rendre compte de leur nature ambiguë, les âmes

errantes des pauvres filles qui, par désespoir d’amour, se jettent dans

le Rhin; et trop souvent le pauvre amour allemand, à bout de courage, va

demander asile au suicide.

D’après les renseignements un peu confus puisés dans mes auteurs ou dans

mes entretiens intimes avec la famille Rosahl, les Ondines, nées

mortelles, bien inférieures en puissance aux Nixes véritables, vivent

sous l’eau le même temps qu’elles auraient vécu sur la terre, si,

volontairement, elles n’avaient pas abrégé leur existence. C’est là pour

elles une résurrection conditionnelle, un purgatoire anticipé où trop

souvent elles expient, sinon la faute de leur amour, du moins celle de

leur mort.

Dans les abîmes du fleuve, au fond de ces grottes toujours submergées,

se tient un tribunal secret présidé par le grand _Nichus_ qui les soumet

à sa discipline impitoyable, comme le prouvent surabondamment une foule

d’histoires sinistres, entre autres celle des trois Ondines de Sinzheim,

rapportée par les frères Grimm à la date de 1806.

Trois jeunes filles d’une merveilleuse beauté, trois sœurs, se

montraient chaque soir à la veillée d’Epfenbach, près de Sinzheim, et

prenaient place parmi les fileuses de lin. Elles apportaient des

chansons nouvelles et de jolis contes inconnus au pays. D’où

venaient-elles? On l’ignorait sans oser s’en enquérir, dans la crainte

de paraître se tenir en défiance à leur égard. Elles étaient la joie de

ces réunions; mais aussitôt que sonnaient dix heures, elles se levaient,

et ni prières ni supplications ne pouvaient les faire demeurer un moment

de plus.

Il arriva qu’un jour le fils du maître d’école, amoureux de l’une

d’elles, pour mettre obstacle à leur départ, s’avisa de retarder

l’horloge de bois qui devait sonner l’heure de la retraite.

[Illustration]

Le lendemain, des gens du village côtoyant le lac de Sinzheim

entendirent des gémissements sous l’eau, dont trois larges taches de

sang vinrent rougir la surface. Depuis ce temps, on ne revit plus les

trois sœurs à la veillée, et le fils du maître d’école ne fit plus que

dépérir. Il mourut peu de temps après.

Dans ces trois sœurs, douces, aimables, laborieuses, rien n’accusait la

fréquentation de l’esprit des ténèbres. On se rappela seulement que le

bas de leur robe était souvent mouillé à l’ourlet, le seul signe auquel

on puisse reconnaître les Ondines, tant, du reste, elles sont semblables

aux autres jeunes filles, et l’on déplora bien amèrement la sévérité du

grand Nichus.

Touchant la permission de dix heures, nos lois militaires elles-mêmes

sont moins rigoureuses que les siennes.

On s’abuserait cependant en pensant que toutes les Ondines ont la

douceur et la résignation de celles-ci. Aigries par le souvenir de leur

abandon, il en est qui ne songent qu’à se venger, et par là semblent

participer un peu à la nature des Nixes, ou plutôt, pourquoi ne pas le

dire avec franchise? restent fidèles à leurs instincts de femmes.

Comme preuve à l’appui, voici un petit drame complet que Mlle Marguerite

Rosahl a extrait, à mon intention, du volumineux recueil de Busching.

Le comte Herman de Filsen, dont les domaines s’étendaient sur la rive

droite du Rhin, entre Osler-Spey et Braubach, allait se marier avec la

riche héritière du château de Rheins, rive gauche. Déjà son messager,

chargé des lettres de convocation, s’était mis en route; mais, en route,

la crue subite d’un ruisseau lui avait barré le passage. En essayant de

le franchir, son cheval s’était abattu et noyé. Sans perdre courage, le

messager poursuivit son chemin pédestrement. Partout il rencontra le

ruisseau devenu torrent, et le torrent le serrait de près, décrivant des

courbes, des zigzags, des cataractes, toujours lui interceptant les

voies de communication et les sentiers praticables.

S’aidant d’un bâton, sautant de roche en roche, le pauvre homme, perdant

un peu la tête, ne se dirigeant plus qu’au hasard, se trouva devant le

Rhin, où le torrent, grondant tout à coup derrière lui, semblait le

pousser de tous ses efforts.

Par bonheur pour lui, un bateau flottait près de la rive; il le détacha,

s’empara de la rame, regagna Filsen et dit au comte:

«Monseigneur, une Nixe s’est opposée à mon voyage.»

Le comte ne croyait pas aux Nixes. Il dépêcha un autre messager. A

celui-ci comme à celui-là advint pareille mésaventure.

Le jour du mariage était fixé; le comte passa outre, quitte à ne se

présenter à l’autel qu’avec un maigre cortége.

Un matin, quand il traversa le fleuve de la rive droite à la rive gauche

pour rejoindre sa fiancée, une tempête subite se déclara. Il crut voir

sortir des flots une figure pâle, qui, pesant sur l’avant de la barque,

essayait de l’entraîner au fond du gouffre. Devenu taciturne, il appela

à lui son majordome, et le chargea de s’enquérir de ce qu’était devenue

une certaine fille du voisinage, Gottlieb de Braubach.

«Je l’ai rencontrée il y a quelques jours à la chapelle de Saint-Marc,

dit le majordome, et lui ai même offert de l’eau bénite. Gottlieb s’est

informée près de moi de votre prochain mariage, monseigneur. Elle était

bien portante et d’assez belle humeur.

[Illustration]

--Va la trouver sur-le-champ, dit le comte, et rapporte-moi de ses

nouvelles.»

Pendant le repas des noces, Herman de Filsen paraissait joyeux et galant

près de la nouvelle comtesse, mais il suait à grosses gouttes des

efforts qu’il faisait pour le paraître, quand un petit pied de femme,

blanc et menu, se dessina à ses yeux, à ses yeux seuls, au plafond de la

salle du festin.

La sueur se glaça sur son front. Se levant brusquement, il courut se

réfugier dans le salon, où sa femme, sa mère, ses convives, le croyant

atteint d’un mal subit, le suivirent tout en désarroi.

[Illustration]

Dans le salon, une draperie se souleva, et une main blanche, toujours

visible à lui seul, en sortit, son doigt indicateur recourbé en signe

d’appel.

Naguère, sans y ajouter foi, Herman a entendu conter que ce petit pied

blanc, cette main blanche annoncent la présence de l’Ondine et une

catastrophe inévitable.

Il croit maintenant.

L’évêque qui venait de le marier avait assisté au repas. Herman va droit

à lui, s’agenouille et se confesse à voix haute d’avoir abusé de la

confiance d’une jeune fille, belle et sage entre toutes, de l’avoir

détournée de ses devoirs et abandonnée. Gottlieb a demandé au fleuve

l’oubli de ses maux, et maintenant elle songe à se venger.

«Bénissez-moi, mon père, car je vais mourir.»

Avant de prononcer les paroles de l’absolution, l’évêque exige qu’il

abjure d’abord sa croyance impie à ces êtres surnaturels déniés par

l’Église.

«Puis-je ne pas croire à ce que je vois.... La voici!... pâle, comme je

l’ai vue ce matin à la tête de la barque.... Ses cheveux, entremêlés

d’herbes vertes, sont épars sur ses épaules; elle me regarde avec un

sourire larmoyant....

--Visions! reprend l’évêque; votre regard vous abuse.

--Mais alors ce n’est pas seulement le regard qui me trompe, car

j’entends sa voix.... elle m’appelle.... Pardon, Gottlieb!...

--Délire! piéges du démon! Et qui vous dit que cette fille ait cessé de

vivre, et par un crime?... Grâce à Dieu, mieux inspirée, Gottlieb est

venue me trouver comme pénitente; aujourd’hui elle habite un couvent.»

Dans ce moment l’assemblée, grandement émue de cette scène, en fut

distraite par l’arrivée du majordome, qui, l’air effaré, s’approcha de

la comtesse douairière, la mère du comte, et lui parla bas à l’oreille.

Celle-ci ne put retenir un cri:

«Morte! répéta-t-elle.

[Illustration]

--Oui, elle est morte, et moi je vais mourir!» cria Herman avec un geste

de désespoir.

La jeune épouse, offensée de ces aveux d’un autre amour, s’était d’abord

tenue à l’écart; ne consultant que son cœur, elle essaya de lutter

contre cette rivale invisible, et, les bras tendus, elle se rapprocha de

son mari; mais il la repoussa rudement.

L’évêque commença ses exorcismes.

Tandis qu’il exorcisait:

«Que me veux-tu, Gottlieb? disait le comte; fais-moi grâce, et nous

prierons pour toi. Tu pleures et tu m’embrasses tour à tour, mais tes

baisers ne me sont qu’amertume, puisqu’à une autre j’ai donné mon nom,

puisqu’une autre est ma....»

Il n’acheva pas. Poussant un râle aigu, il venait de tomber de tout son

long sur le parquet, et à son cou on voyait le sillon gonflé et bleuâtre

de l’étranglement.

Cette histoire de l’Ondine au pied blanc, à la main blanche, circule

encore aujourd’hui dans toute l’Allemagne; seulement, pour les uns, le

héros se nomme Herman de Filsen, pour les autres Pierre de Staufenberg.

Ainsi qu’il a ses Ondines, le fleuve a ses Ondins et ses Nixs mâles, ces

derniers grands ravisseurs de femmes, grands destructeurs d’enfants, et

l’épouvante des villes rhénanes.

Au milieu de la nuit, par un temps de bourrasque, un homme, enveloppé

d’un manteau sombre, se présente au logis d’une accoucheuse.

«Toc, toc! hâtez-vous!... ma femme a besoin de votre aide!... Venez

vite!»

L’accoucheuse le suit en s’étonnant qu’il la conduise sur les bords du

Rhin, et de ne pas voir de bateau pour le passage.

«Entrez, entrez hardiment,» dit l’homme au manteau en désignant à la

matrone un sentier qui de lui-même se creuse sous les eaux.

[Illustration]

L’un menaçant, l’autre tremblant de peur, ils arrivent dans une grotte

sous-fluviale. Là, sur une couche de roseaux, l’accoucheuse trouve une

femme criant et se tordant au milieu des préliminaires de la maternité.

Elle entre aussitôt en fonctions, et le mari emporte le marmot, laissant

imprudemment les deux femmes ensemble.

«Mon mari est un Nix, un monstre, un démon! dit aussitôt l’accouchée à

l’accoucheuse; il m’a enlevée comme je lavais un matin mon linge au bord

du rivage; depuis ce temps il me détient ici malgré moi. L’enfant que

vous venez de mettre au monde, il est en train de le manger peut-être,

mais à coup sûr il le tuera comme il vous tuera vous-même si vous ne lui

gardez le secret.»

Il faut le croire, cette première sage-femme fut discrète, puisque mille

autres de sa profession y ont été prises après elle.

Dans tous mes auteurs, j’ai retrouvé, à des dates différentes, cette

même histoire du Nix et de l’accoucheuse, et de la fille enlevée, et du

nouveau-né mis à mort par son père.

«C’est chose effroyable que le diable ait le pouvoir d’engendrer des

enfants comme font les Nixs!» s’écrie à ce sujet Martin Luther.

De cet empire humide et ténébreux des Nixs et des Ondins, le maître, le

despote, le _Wasserman_ par excellence, nous l’avons dit, c’est le grand

Nichus. L’autorité qu’il exerce ne se borne pas aux droits de haute et

basse justice; sa volonté, réglée sur ses appétits désordonnés, est la

loi suprême pour tous; les Nixs mâles composent sa cour; pour son harem,

il choisit les plus belles mortes que le suicide lui envoie. Entre ce

Sardanapale au teint verdâtre et ses odalisques de morgue se passent,

dit-on, des scènes de débauche monstrueuse qui donneraient à croire, si

l’on n’avait déjà reconnu en lui Niord, le dieu scandinave, que le grand

Nichus n’est autre qu’un de ces anciens empereurs romains divinisés,

dont Pétrone a tracé l’histoire galante avec de la boue et du sang.

[Illustration]

Son principal agent et le factotum de la communauté, _Nixcobt_, dit le

messager des morts, chargé d’entretenir les relations entre les

habitants du fleuve et ceux du littoral, est peut-être le personnage le

plus excentrique de la Mythologie du Rhin.

[Illustration]

Lorsque l’aube va poindre, lorsque la sommité des hautes montagnes seule

commence à s’éclairer d’une lueur douteuse, on a vu parfois une espèce

d’homme court, trapu, horriblement grotesque, raser dans l’ombre les

maisons de la ville, ou descendre le long des coteaux, entre les rangs

pressés des ceps de vigne, qu’il dépasse à peine en hauteur. Sa tête

effrayante tourne sur son cou grêle comme sur un pivot, lui permettant

ainsi, sans ralentir sa marche, de tout inspecter autour de lui. Ses

épaules nues, ses coudes, ses genoux et la partie saillante de ses

pommettes sont couverts d’écailles de poisson; de petites nageoires se

soulèvent par intervalle sous la cheville de ses pieds; son œil rond et

glauque est marqué au centre d’un point rouge lumineux; ses dents et sa

chevelure sont vertes, et sa bouche, largement fendue, contournée comme

celle d’un barbillon, se contracte sous un immobile sourire qui vous

glace de terreur. C’est lui, c’est Nixcobt.

Le jour venu, de retour au fleuve, il s’enquiert si sa funèbre

population ne s’est pas augmentée de quelques victimes, volontaires ou

non. Il prend leur signalement, dresse leur nouvel état civil, apprend

par eux les causes déterminantes de leur brusque passage d’un monde dans

l’autre, leur offrant ses bons offices pour les remettre en

communication avec les parents ou les amis qu’ils ont laissés derrière

eux, ignorants de leur sort ou inconsolables de leur perte.

Puis il égaye le grand Nichus de toutes ces histoires, et des bons tours

joués par lui, pendant ses visites nocturnes, aux villageois comme aux

citadins des deux rives.

Ces bons tours du joyeux Nixcobt, aujourd’hui encore, servent d’aliment

aux récits des fileuses durant les longues veillées d’hiver, où le bruit

demi-ronflant du rouet leur est un agréable accompagnement.

Nixcobt se rend un jour chez le percepteur des tailles de la petite

ville de.... Il le trouve consterné; sa femme a quitté la maison

conjugale; il ne sait ce qu’elle est devenue. Pour le consoler, Nixcobt

lui annonce qu’elle est morte, morte noyée, et comme preuve, il lui

remet une lettre recueillie par lui dans la poche de la défunte.

C’est la lettre de congé d’un amant.

Le mari, qui commençait à pleurer, essuie ses larmes, entre en fureur et

regarde ses enfants d’un air farouche. Nixcobt rit et se rend chez un

autre.

Cet autre, honnête vigneron du Rheingau, la veille, dans un moment de

vivacité, a tué son ami et l’a ensuite jeté dans le Rhin ainsi que le

couteau qui a servi au meurtre. Ce couteau, Nixcobt le lui présente, car

il se charge volontiers de faire retrouver les objets perdus.

[Illustration]

Tandis que le meurtrier demeure pétrifié à la vue de cette lame restée

sanglante, il court chez le bourgmestre lui tout conter; une descente de

justice a lieu; on trouve le vigneron tenant encore à la main

l’instrument de son crime; il est pendu, et Nixcobt rit de plus belle.

Une nuit, un notaire de Badenheim, près Mayence, entendit, pendant son

sommeil, une voix lui dire: «Jean Harnich, le grand Nichus fait la cour

à ta femme, passée Ondine il y a trois mois; elle refuse de l’écouter.

Il te prie de le renseigner sur le moyen de lui plaire.»

Le notaire crut à un mauvais rêve, poussa un soupir en pensant à la

défunte, et se rendormit. Mais une main glacée, se posant sur sa

poitrine, le réveilla aussitôt:

«Jean Harnich, reprit la voix, parle, parle vite et sois sincère, ou tu

ne dormiras plus.»

Jean Harnich résiste encore, se débat, mais il voit dans son alcôve,

sous la lueur d’une flamme rouge, briller des dents vertes et des

pommettes écailleuses. Sous l’impression de la peur, il dit ce qu’il

sait.

«Merci!» lui crie Nixcobt avec un nouvel éclat de rire retentissant.

On composerait un in-folio de toutes les lugubres joyeusetés de ce

messager des morts; mais assez sur lui. D’ailleurs, Nixcobt a perdu tout

crédit aujourd’hui. On a cessé de le voir glisser nuitamment à travers

les rues des villes et les sentiers des vignobles.

Combien d’histoires intéressantes, combien de lieds et de ballades sur

les Nixes, sur les Ondines ne pourrions-nous pas rapporter encore: il y

a les Ondines des fleuves et des lacs; il y a même celles de la mer; en

Allemagne, elles pullulent jusque dans les plus modestes courants d’eau.

Avant-hier, je me suis promené le long du Rhin; hier, le long de la

Moselle. Ce matin, dirigeant ma course au hasard, j’ai rencontré un

ruisseau, une petite rigole qui m’appelait par son doux murmure. Je l’ai

suivie, je l’ai suivie pendant deux heures. Pour le moment, je n’avais

rien de mieux à faire.

Ma petite rigole, à peine à quelques pas de sa source, enfant encore,

s’agitait sous l’herbe de droite et de gauche, et semblait marcher à

quatre pattes comme tous les enfants. Plus loin, je la rencontrai jeune

fille; elle s’était développée, agrandie; courant çà et là, insouciante,

capricieuse, elle bondissait follement entre des rochers, emportant les

fleurs qui croissaient le long de son rivage, sans doute pour s’en faire

un bouquet. Plus loin encore, j’assistai à son mariage avec un gros

ruisseau descendu de la montagne; la voilà jeune femme; avec gravité

elle traverse la plaine, comme une sage rivière qui déjà porte bateau et

se prépare à rejoindre sa sœur aînée, la Moselle.... Bientôt je la

traversai sur un pont; sur ce même pont, quatre soldats prussiens

étaient attentivement occupés à regarder couler l’eau, sans doute pour

épier le passage de quelque Ondine furtive. Quant à moi, j’ai eu beau te

suivre pas à pas depuis ta naissance, petite rivière inconnue, ce matin,

le long de tes rives, sous tes bordures d’aunes et de saules, pas plus

qu’hier et qu’avant-hier en inspectant la Moselle et le Rhin dans leurs

anses isolées, dans leurs îles solitaires, nulle part je n’ai entrevu

l’ombre d’une Nymphe, d’une Nixe, d’une Ondine!...

Qu’en dois-je conclure?

Devant le tribunal de la police correctionnelle, un voleur, mis en

présence de deux témoins de son vol, disait:

«Ces deux-là prétendent m’avoir vu, mais moi, je pourrais en citer vingt

autres qui attesteraient ne m’avoir point vu!

--Qu’est-ce que cela prouve?» lui répliqua le président de la sixième

chambre.

Moi, je n’ai point vu. Qu’est-ce que cela prouve? comme a dit le sage

magistrat.

[Illustration]

XIII

[Illustration]

XIII

ESPRITS FAMILIERS.--Le Butzemann.--LA BONNE DAME HOLLÉ.--LES

KOBOLDS.--Un Kobold au service d’une cuisinière.--Zotterais et

Petites Dames blanches.--LES KILLECROFFS, fils du diable.--Anges

blancs.--LES DÉSIRS SATISFAITS, fable.

En France, où le scepticisme a pénétré partout, on ne semble guère se

douter des services que peuvent rendre à une bonne ménagère, du dommage

que peuvent causer, si on les irrite, des bons conseils que donnent à

l’occasion certains esprits, visibles ou invisibles, recherchant

volontiers la société de l’homme, gîtant sous son toit, et, en de

certaines circonstances, faisant même partie de sa famille, dans le sens

le plus rigoureux du mot.

Ces lutins, peu connus chez nous, fréquentent cependant aussi bien la

partie française que la partie allemande de la Meuse, de la Moselle et

du Rhin, et parfois nos cuisinières d’Alsace ou nos cochers de Lorraine

en ont amené quelques-uns à Paris.

Passons rapidement en revue, non tous, mais les plus authentiques entre

ces esprits familiers.

Le soir est venu, la nuit est noire, les maîtres sont déjà couchés. Une

servante, sa chandelle à la main et bâillant à cœur joie, visite tous

les coins et recoins de la maison, remettant chaque chose à sa place.

Tout à coup une porte s’ouvre ou se ferme violemment devant elle, sa

lumière s’éteint!... Quelque fenêtre sera restée ouverte, direz-vous;

c’est une bourrasque de vent...

Non! c’est le _Butzemann_!

De bons vivants, rassemblés dans la salle haute du Gasthaus, y célèbrent

la fête de la grosse grappe, en souvenir du divin Dionysius. La nuit les

retrouve encore le verre à la main, chantant, buvant.... Silence! Les

chants et les cris cessent; les verres restent suspendus au milieu d’un

toste; les paupières alourdies, les jambes titubantes se redressent et

s’affermissent. Chacun regagne précipitamment son logis. Par trois fois

un être velu, difforme, est venu se heurter à la croisée en battant des

ailes. C’est une chauve-souris, direz-vous.

Non! c’est le _Butzemann_!

Autour du large poêle de faïence, la famille est rassemblée, bravant

gaiement le froid hiver. Les hommes fument, un pot de bière devant eux;

les femmes tricotent, en causant du mariage prochain de la fille

aînée.... Malheur! au fond de l’âtre, quel bruit, quelle lumière! Les

charbons et les étincelles ont rejailli jusque sur la robe de la

fiancée. Qu’y a-t-il donc? c’est un nœud dans le bois, peut-être un

marron oublié dans les cendres et qui éclate? direz-vous encore.

Non! c’est le _Butzemann_!

Le Butzemann, l’esprit prophétique de la famille, vous signale un

danger, vous met en garde contre un désastre prochain. N’entreprenez pas

un voyage, ne vous mariez pas, si par un signe manifeste le Butzemann

est venu jeter son _veto_ au milieu de vos apprêts de noce ou de départ.

La difficulté est de bien distinguer entre le Butzemann, le coup de

vent, la chauve-souris ou le marron-pétard.

Il n’en est point ainsi de dame Hollé (_Frau Holla_), dont on reconnaît

la présence à des indices certains. Elle s’est imposé la tâche de

surveiller les filles du peuple dans leurs travaux. Mais pourquoi cette

bonne fée du travail, au lieu d’habiter quelque ville industrielle,

quelque belle campagne luxuriante où se fasse sentir l’activité du

labour, du fanage, du rouissage, où les rouets grondent en tournant

sous le pied des fileuses, où les échos aboient en répétant les coups de

battoir des lavandières, a-t-elle fixé sa demeure dans un marais

tourbeux, en compagnie de Follets perfides et de Nixes de bas étage?

On n’a jamais osé secouer assez rudement ce mystère pour en faire tomber

la vérité.

Les uns ont laissé entrevoir timidement que la bonne dame Hollé, de si

petite condition aujourd’hui, et ne figurant plus guère que parmi les

esprits familiers, avait été autrefois un haut et puissant personnage;

mais ils se sont tus sur ses gloires passées, comme il arrive pour une

pauvre portière qui a eu des malheurs.

Les autres, plus hardis ou plus savants, ont reconnu en elle la déesse

Frigg, l’épouse d’Odin. Chère dame Hollé, quelle déchéance! Ce que c’est

que de nous!

Une fois la croix arborée sur les rives du Rhin et du Danube, Frigg,

sous le nom d’Hertha (la Terre-Mère), s’était réfugiée dans une île de

l’Océan, où elle vivait invisible et solitaire au milieu d’un bois

consacré, presque toujours envahi par la vague marine.

La mythologie du Rhin · 第 10 / 16 段