--Oui, monsieur; le premier est le pape Grégoire; le second, Boniface le

missionnaire; le troisième, l’empereur Charlemagne. Rassurez-vous, je me

contenterai de les nommer, dans la crainte de m’engager de nouveau dans

une route ardue, aux aspects trop sévères pour moi, vous me l’avez fait

comprendre. Cependant, permettez-moi d’ajouter que si la lutte

entreprise par ce dernier fut longue et terrible, elle fut glorieuse

par-dessus toutes. N’était-il pas merveilleux, dites, de voir la nation

des Francs, composée naguère encore d’une agglomération de barbares,

s’avancer à la suite de son jeune roi comme la protectrice de Rome, de

la civilisation et du christianisme? La massue était devenue bouclier,

la baliste s’était faite muraille et rempart.

--Très-bien! d’accord! tout le monde sait cela!

--Mais, le saviez-vous, monsieur? quand les Saxons, dix fois vaincus,

eurent reçu le baptême avec leur roi Witikind, quand le Rhin, baptisé

lui-même, ne fut plus qu’un fleuve français et chrétien, quand

l’Allemagne entière se prosternait devant la croix, un de ses peuples

cependant, les Prussiens, ou Pruczi, ou Borussiens, s’obstinait dans son

idolâtrie, et devait s’y obstiner pendant des siècles encore? Oui, il en

fut ainsi. Les dieux proscrits, réfugiés sur les rives de l’Oder et de

la Sprée, revenaient de là, vous le comprenez bien, visiter leurs

anciens sectateurs. Ainsi se continuèrent sans fin dans les bas-fonds du

monde allemand les croyances mythologiques.... Vous le voyez, monsieur,

je suis rentré chez moi.»

Achevons rapidement cette première partie de notre tâche pour arriver

enfin à la mythologie moderne, populaire, non moins curieuse, non moins

étrange que l’autre.

Pendant la durée du moyen âge, l’Allemagne s’était hérissée de burgs, de

donjons féodaux surmontés d’un casque et d’une croix; la croix

s’élevait à l’encoignure de toutes les rues de ses villes, dans tous les

carrefours de ses campagnes; les plus belles basiliques du monde,

d’innombrables couvents se miraient dans les eaux de son fleuve, et

cependant au sein de ses campagnes, de ses villes, le long des rivages

de son fleuve, les faux dieux pullulaient encore.

Instruit par l’Église à ne plus les regarder que comme des démons, le

peuple n’osait leur faire un mauvais accueil. Les démons ne sont pas des

hôtes avec lesquels on puisse rompre trop brusquement.

«Dès le huitième siècle du christianisme, dit un de nos savants

fournisseurs, les Saxons et les Sarmates, entendant les missionnaires

leur parler sans cesse de la puissance redoutable du démon, crurent

prudent de lui offrir un culte secret pour le désarmer et même se le

rendre favorable. Ils l’appelaient le dieu noir ou _Tybilinus_; les

Allemands l’appellent encore aujourd’hui _Dibel_ ou _Teufel_.»

Eh bien, le dieu noir devint pour les peuples germaniques le chef

d’armée de leurs dieux proscrits, armée qui devait encore se grossir de

plus en plus.

Les princes, les chevaliers, suivis de leurs vassaux, partaient en foule

pour la croisade; mais de la croisade, mais de l’Orient, princes et

vassaux, en même temps que de saintes reliques, rapportaient la

tradition des gnomes, des péris et des ondines.

Irrité de ne plus être dieu, le Rhin, pour se venger des seigneurs

évêques, accueillait ces derniers venus comme il avait fait de leurs

devanciers. Dans ses eaux régénératrices, les ondines se mêlaient aux

tritons et aux naïades; les gnomes s’abritaient sous ses rochers, où ils

faisaient bon ménage avec les nains, et au crépuscule du soir, les

nymphes, les elfes, les dryades recommençaient à danser sur ses rivages

avec les sylphes, les fées et les péris.

[Illustration]

Sans doute, pour l’Allemagne chrétienne ce fut là plus tard moins une

affaire de conscience qu’un aliment à l’imagination; mais dans ce bon

pays, à la fois croyant et rêveur, où les paroles des poëtes sont

paroles d’évangile, l’imagination domine facilement la conscience, et la

recherche de la petite fleur bleue en égara plus d’un, même parmi les

doctes, dans des sentiers quasi-sataniques. D’ailleurs il est dans

l’essence de l’esprit allemand, toujours tourné vers l’idéalité, son

pôle magnétique, d’opposer au culte officiel un autre culte plus intime,

plus mystérieux.

Il en était ainsi au quatorzième et au quinzième siècle; il en est

encore ainsi au dix-neuvième, surtout parmi le peuple des campagnes,

qui, durant son passage à travers les temps de sorcellerie, où Tybilinus

dominait presque exclusivement, a complétement modifié ses croyances

païennes, et transporté son Olympe sur le Broken, la montagne du Sabbat.

Voyons maintenant ce que sont devenus, parmi les habitants des bords du

Rhin, leurs anciens dieux et demi-dieux de toutes les paroisses.

[Illustration]

XI

[Illustration]

XI

ESPRITS ÉLÉMENTAIRES DE L’AIR, DU FEU ET DE LA TERRE.--Des Sylphes,

de leurs divertissements et de leurs usages domestiques.--La petite

reine Mab.--Les Follets.--Elfes clairs et Elfes noirs.--Véritable

cause du somnambulisme naturel.--LA FIANCÉE DU VENT.--Le

Feu-Grisou.--Maître Hœmmerling.--Le dernier Gnome.

Répétons-le, si nous ne l’avons pas dit encore assez clairement, en

Allemagne, les mœurs, les coutumes, les croyances, les choses du

préjugé, comme celles de l’art et de la science même, ont un

commencement et n’ont pas de fin. Dans cette vieille terre du

mysticisme et de la philosophie, tout s’implante à jamais, tout s’y

perpétue, comme les chênes séculaires de l’antique Hercynie; le vieil

arbre abattu, à défaut de sa tige, y verdit encore çà et là par ses

rejets et ses surgeons. Le druidisme lui-même s’y est perpétué. Nous

l’avons vu combattre contre les dieux de Rome; il a combattu de même

contre le christianisme avec Witikind; il se cachait dans les rangs des

premiers iconoclastes ou briseurs d’images; au milieu de cette vaste

contrée, soumise enfin, et dévouée tout entière au catholicisme, on a pu

le voir ressusciter tout à coup aux premières lueurs de la Réforme.

Luther fut encore un druide.

Grâce à cette ténacité de croyances, dans ce bienheureux sol prolifique,

tout ce qui semble avoir disparu n’a fait que se modifier, tout ce qui

est mort ressuscite sous une forme ou sous une autre.

Prouvons-le.

De tous ces dieux déjà mentionnés par nous, ceux qu’on aurait pu croire

à jamais oubliés, balayés par le vent, qu’ils avaient eu la prétention

de suppléer, ou retombés dans la poussière à laquelle ils paraissaient

faire concurrence, c’étaient, certes, ces petits dieux microscopiques

dont nous avons parlé tout d’abord.

Il n’en était rien. Ne représentaient-ils pas de fait les esprits

élémentaires par excellence? et le culte des éléments persista en dépit

des autres cultes qui le frappaient de réprobation.

Seulement, ces dieux atomes, quoique restés bien petits, bien petits,

s’étaient, relativement à leur ténuité première, développés d’une

manière considérable; ils avaient même pris une forme et un corps, un

corps visible, une forme non dépourvue de grâces.

Ils étaient devenus les Alps ou Alfs, connus plus tard sous leur

dénomination orientale de Sylphes.

Il arrivait autrefois que le voyageur attardé, le paysan ou le bûcheron

revenant d’une noce vers la tombée de la nuit, avaient cette chance

heureuse de rencontrer dans une clairière du bois ou sur les bords d’un

ruisseau, une troupe de lutins s’ébattant au milieu des clartés

crépusculaires.

[Illustration]

C’étaient les Sylphes, ce petit peuple de l’air, qui volaient par

essaims, faisant leur nid d’une fleur ou de quelques brins de mousse au

pied d’un genêt, ne sortant que le soir pour aller se visiter

réciproquement et remplir leurs devoirs de société et de bon voisinage.

Si le voyageur, le bûcheron ou le paysan avait doucement marché sur le

sable du ruisseau ou dans un sentier herbeux qui amortit le bruit de ses

pas, s’il s’était arrêté à temps pour bien voir sans être vu, alors il

pouvait assister à leurs divers exercices, et, témoin ignoré, pénétrer

les secrets de leur vie intime.

Avez-vous, lecteur, dans le _Roméo_ de Shakspeare, entendu Mercutio

raconter la venue de la petite reine Mab?

_O then, I see, queen Mab hath been with you._

«Son char est fait d’une coquille de noisette finement évidée; les

longues pattes d’un faucheux ont fourni les rayons de ses roues; le

manche de son fouet est un os de grillon, et son postillon un petit

moucheron vêtu de gris.»

Eh bien, le paysan, le bûcheron ou le voyageur jouissait d’un spectacle

non moins curieux.

Parmi nos Sylphes, les uns, suspendant un fil de la Vierge entre deux

brins d’herbe, se livraient au plaisir de l’escarpolette ou se faisaient

un hamac d’une toile d’araignée; les autres dansaient en tourbillonnant

dans l’air avec un harmonieux bruissement d’ailes qui, pour eux, servait

d’orchestre à ce bal aérien. Non loin de là, les petites dames

sylphides, en bonnes ménagères, lavaient leur linge dans un rayon de la

lune ou préparaient le repas commun.

C’était un léger mélange du miel extrait du nectaire des fleurs,

quelques gouttes de lait recueillies sur les hautes herbes touchées en

passant par les mamelles pendantes des génisses, quelques perles de

cette précieuse rosée sécrétée par les plantes aromatiques, le tout

servant d’assaisonnement à des œufs de papillon, et battu en neige.

Si, durant le repas, d’épaisses ténèbres enveloppaient tout à coup les

convives, d’autres lutins, les Follets, aux ailes de feu, venaient

prendre place à leur table hospitalière, payant leur écot par la clarté

qu’ils répandaient autour d’eux.

La principale occupation de ceux-ci consistait à marcher devant le

voyageur égaré, afin de le remettre dans sa route.

Tels étaient alors les esprits inoffensifs de l’air et du feu. Tout a

bien changé de ce côté: depuis que des méchants ont fait courir le bruit

qu’ils ne sont que le produit d’une combustion de gaz hydrogène ou de la

présence du phosphore tenu en dissolution dans les terrains humides, les

Feux-Follets, prenant les hommes en haine, ne se montrent plus aux

voyageurs que pour les entraîner dans les ravines et les marécages.

Quant aux Sylphes (Alps ou Alfs), soit que de mauvais propos aient été

de même tenus sur eux,

[Illustration: La danse des Elfes.]

soit que le chimiste Liébig, dans son _Traité sur la composition de

l’air_, ait étourdiment nié leur existence parce qu’il n’avait trouvé ni

Sylphes ni Sylphides au fond de son appareil, subissant une troisième

transformation, ils sont devenus les Elfes perfides, également ennemis

des hommes.

Les Elfes aujourd’hui se divisent en deux classes, toutes deux

redoutables.

Nymphes errantes à travers les prairies et les bois, comme les Willis

des Slaves, les Elfes clairs (_Liosalfar_) guettent les jeunes gens sans

expérience et les associent à leurs danses sans fin, à la suite

desquelles, le souffle leur manquant, ils tombent le plus souvent pour

ne plus se relever. Les traditions allemandes sont pleines de leurs

méfaits. La place où se sont circonscrites ces rondes diaboliques

s’argente sous leurs pas. C’est à ces cercles argentés que les bergers

reconnaissent leurs traces, dont ils ont hâte de s’éloigner ainsi que

leurs troupeaux.

[Illustration]

Les Elfes noirs (_Schwartzalfar_) personnifient le cauchemar et le

somnambulisme, le somnambulisme naturel, bien entendu.

Pendant ce dernier état, c’est l’Elfe noir qui dirige les mouvements du

dormeur, qui vit en lui, qui pense et agit pour lui, qui le fait grimper

sur les meubles et même sur les toits; qui lui fait garder son

équilibre, à moins que.... Pauvre dormeur, prends garde! les Elfes noirs

sont traîtres et cruels; il pourrait bien passer par la tête de celui

qui te possède l’idée bouffonne de te jeter du haut en bas.

[Illustration]

Les Alfs, devenus les Elfes, n’étaient pas les seuls esprits de l’air,

on le comprend: vu leur nature frêle et délicate, par manque de souffle

ils n’auraient pu suffire à enfler la voile des vaisseaux ou à

pourchasser les nuages d’un horizon à l’autre.

Chez les Celtes, tous les magiciens avaient eu les vents et la tempête à

leur disposition; aujourd’hui encore en Norwége, en Laponie, certains

hommes vous vendent, à prix débattu, le vent qui vous convient pour

accomplir heureusement votre traversée; en Allemagne, le peuple reconnut

le vent comme puissance élémentaire; il ne le divinisa pas, comme

avaient fait les Grecs et les Romains avec toute cette famille

essoufflée d’Éole, d’Eurus, de Borée et de Favonius, mais il en fit un

personnage doué de volonté, agissant par lui-même. Les poëtes aidèrent à

donner de l’importance à _monsieur le Vent_.

Il me tombe sous la main une ballade qui mettra le lecteur à même d’en

juger:

«Greth, la jolie meunière, était courtisée par le fils du roi. Son père,

le meunier, sachant que les fils de rois n’épousent guère, lui avait

choisi pour mari un jeune marchand de farine de Rotterdam.

«Le Hollandais s’était déjà mis en route par le Rhin; le soir même il

devait arriver pour faire sa demande. Greth appela à son aide monsieur

le Vent, qui entra aussitôt par sa fenêtre, non sans briser quelques

carreaux.

«Que me veux-tu?

«--Un homme, malgré moi, va venir pour être mon mari; il s’approche dans

sa barque à voiles; fais en sorte qu’il ne puisse toucher à Bingen.»

«Le Vent souffla, souffla si bien que la barque, au lieu de continuer de

tenir le cap sur Bingen, navigua en arrière jusqu’à Rotterdam. A

Rotterdam elle ne put même jeter ses amarres; reculant toujours, elle

s’engagea dans la mer du Nord, où peut-être encore aujourd’hui le

Hollandais est en train de courir des bordées.

«Mais avant de souffler, le Vent avait posé ses conditions auxquelles la

belle meunière avait souscrit sans même les entendre, tant, sous

l’influence de son visiteur, les meubles, les portes, les cloisons

faisaient vacarme autour d’elle. Et c’est ainsi que la pauvre Greth se

trouva être la fiancée du Vent, ce qui la contrista fort, car plus

d’espoir pour elle d’épouser jamais le fils du roi.

«Cependant, avec sa belle fiancée, le Vent se montrait galant à sa

manière. Chaque matin, quand elle ouvrait sa fenêtre, il lui jetait de

beaux bouquets arrachés par lui dans les jardins voisins.

«Quelque jeune garçon du village qu’elle avait dédaigné passait-il

devant elle sans la saluer, monsieur le Vent lui enlevait son chapeau,

qu’il faisait tournoyer en l’air à des hauteurs si considérables, que

volontiers il n’apparaissait bientôt plus que de la grosseur d’une

alouette. Trop heureux que, du même coup, avec le chapeau, il ne lui

enlevât pas la tête.

«Un jour (on peut supposer que ce jour-là monsieur le Vent dormait), le

fils du roi entra au moulin, pénétra sans obstacle dans la chambre de

Greth, et tout d’abord voulut l’embrasser; Greth le laissa faire. Mais,

de nouveau, sans qu’au dehors rien ne bougeât, les portes et les

cloisons se démenèrent, battant à qui mieux mieux; les meubles, les

tables, les chaises exécutèrent une danse désordonnée.

«Greth elle-même se mit à tournoyer d’une manière effrayante; ses

cheveux, tout à coup dénoués, épars, ruisselants, agités,

tourbillonnaient comme elle avec des bruissements, des sifflements

sinistres. Épouvanté à la vue de cette tempête à huis clos, le prince

s’écria:

«Ah! maudite, tu es la fiancée du Vent!»

«Et au même instant une rafale épouvantable emporta le fils du roi, la

meunière et le moulin, dont on n’entendit plus parler depuis. Peut-être

avaient-ils été rejoindre le Hollandais qui courait toujours ses bordées

dans la mer du Nord, ou le chapeau qui poursuivait sa route à travers

les nuages.»

La tradition ne nous dit pas si c’est après cet événement que monsieur

le Vent épousa madame la Pluie.

Voilà pour les esprits de l’air. Quant à ceux du feu, bien entendu ils

n’étaient pas représentés seulement par les Follets; il y avait aussi

les Salamandres, trop connues pour qu’il soit nécessaire d’en parler

ici; de même des Feux-Saint-Elme, proches parents des Feux-Follets; mais

nous nous arrêterons un instant devant le redoutable Feu-Grisou,

l’effroi des mineurs, en nous étonnant du rôle presque insignifiant joué

par lui dans la Mythologie populaire de l’Allemagne, malgré les

nombreuses victimes qu’il a faites dans tous ces pays de montagnes, et

particulièrement dans le Harz.

Cette foudre souterraine, plus meurtrière que celle d’en haut, les

peuples du Rhin l’ont simplement personnifiée sous la figure d’un moine

de haute taille, qu’ils nomment maître Hœmmerling.

Maître Hœmmerling visite les mines de temps en temps avec les allures

pacifiques d’un amateur ou plutôt d’un inspecteur qui en prendrait à son

aise; cependant, surtout le vendredi, il est parfois sujet à des colères

subites. Qu’un ouvrier manie le pic avec maladresse, qu’il soit insolent

envers son chef ou son chef trop dur, trop exigeant envers lui, rapide

comme l’éclair il ira de l’un à l’autre, tandis qu’ils ont le corps à

moitié hors de la fosse, et, rapprochant subitement ses longues jambes,

il leur broiera la tête entre ses deux genoux, sans plus de façons que

n’en met une bonne mère de famille à écraser entre les ongles de ses

deux pouces l’insecte nuisible qui s’attaque à son enfant bien-aimé.

Nous voilà quittes envers les esprits élémentaires de l’air et du feu;

mais tandis qu’à la suite de maître Hœmmerling, nous nous trouvons

engagés dans les profondeurs des montagnes, pourquoi, sans désemparer,

ne dirions-nous pas un mot des Gnomes, ces esprits de la terre?

A travers la couche d’air épaisse qui remplit ces immenses cavernes,

voyez-vous pendre de haut en bas de gigantesques stalactites tout

imprégnées de fer; ce sont les colonnes de ces palais souterrains;

autour des stalactites, des eaux dormantes et plombées figurent de

petits lacs dont les bords sont comme cerclés de rouille; çà et là, dans

des fonds vaseux, encombrés de minerais et de scories de toute espèce,

croissent de noirs roseaux en forme de couleuvres: comme les couleuvres,

ils se replient sur eux-mêmes, promenant de côté et d’autre leur tête,

à l’extrémité de laquelle brille un œil de diamant. Ces sombres

profondeurs semblent se peupler d’êtres fantastiques; près d’un amas de

pépites d’or, dans une pose immobile, se tient un griffon, gardien

vigilant et silencieux; autres gardiens des trésors enfouis dans ce

monde des métaux et des pierres précieuses, une bande de chiens noirs

rôde incessamment le long de ces voûtes; sur les pentes, de petits

nains, pareils à des grillons, sautillant comme des pois sur le crible

du vanneur, ramassent de droite et de gauche des paillettes d’or

abandonnées à leur discrétion; d’énormes grenouilles y sont aussi

placées en sentinelles; puis enfin, au plus profond de ces abîmes se

meuvent les rois de cet empire, au corps ramassé, aux membres trapus, à

la tête monstrueuse; ce sont les Gnomes.

Mais aux Gnomes on ne croit plus guère; les ouvriers mineurs, qui chaque

jour auraient dû se trouver en rapport avec eux, ont nié leur existence,

et insensiblement ils sont passés à l’état d’êtres fabuleux.

Il m’a été raconté cependant que, pas plus tard que l’année dernière,

une jolie paysanne des environs de Hombourg fut vue certain soir à la

danse, portant au doigt un gros rubis. Elle prétendait l’avoir reçu d’un

esprit de la terre qui lui était apparu à l’entrée des mines du Taunus.

Après informations prises par les commères, convaincue de n’avoir eu de

rencontre réelle qu’avec un Gnome anglais, voyageant pour sa santé et

courtisant les jolies filles pour sa satisfaction, elle fut chassée du

pays.

C’est le dernier Gnome dont on ait entendu parler dans cette partie de

l’Allemagne.

[Illustration]

XII

[Illustration]

XII

ESPRITS ÉLÉMENTAIRES DES EAUX.--Pétrarque à Cologne.--Jugement de

Dieu par l’eau.--DES NIXES ET DES ONDINES.--Une permission de dix

heures.--L’ONDINE AU PIED BLANC.--Toc, toc! hâtez-vous!--Horribles

mystères du Rhin.--La cour du grand Nichus.--NIXCOBT, le messager

des morts.--Ses joyeux tours.--Je me mets à la recherche d’une

Ondine.

«En quittant Aix-la-Chapelle, je m’étais arrêté à Cologne, sur la rive

gauche du Rhin, toute couverte alors de plusieurs rangs de femmes,

troupe innombrable et charmante.... Couronnées de fleurs ou d’herbes

aromatiques, les manches relevées au-dessus du coude, elles plongeaient

dans le fleuve leurs mains blanches et leurs bras potelés, en murmurant

je ne sais quelles paroles mystérieuses que je ne pouvais comprendre.

«J’interrogeai. On me répondit que c’était l’ancien usage du pays. Grâce

à ces ablutions, accompagnées de certaines prières, le fleuve emportait

avec lui, au courant de ses flots rapides, tous les maux qui, sans cela,

vous auraient atteints dans l’année. A quoi, en souriant, je répondis:

«Bienheureux les peuples du Rhin, puisque le bon fleuve entraîne vers

les contrées lointaines toutes leurs misères! Jamais ni le Pô ni le

Tibre ne réussiraient si bien à nous débarrasser des nôtres!»

Ainsi s’exprime Pétrarque dans une de ses lettres familières datée de la

veille de la Saint-Jean.

Cette lettre, précieuse autant par sa date que par son contenu, témoigne

irréfutablement qu’au quatorzième siècle, dans ce même jour où

s’allument les feux de joie en l’honneur des fêtes du solstice, obstinés

vestiges de l’ancien culte du feu, le Rhin avait sa part égale dans les

hommages populaires.

Par malheur, les chrétiens finirent par en appeler aux éléments, soit de

l’eau, soit du feu, comme à une autorité judiciaire.

Ce principe admis que les éléments étant des substances pures devaient

naturellement rejeter loin d’eux tout objet impur, dans l’ordalie par

l’eau on vous déshabillait, et après vous avoir préalablement lié en

croix les mains et les pieds, c’est-à-dire la main droite attachée au

pied gauche et la main gauche au pied droit, on vous jetait dans une

rivière, dans un cours d’eau quelconque, pourvu qu’il fût profond;

surnagiez-vous, déclaré coupable, on vous brûlait vif; plongiez-vous,

persistiez-vous à rester au fond de l’eau, on vous reconnaissait

innocent, mais vous étiez noyé.

Tel était, selon Henri Heine, le résultat infaillible de cette justice

du moyen âge, et le moyen âge en Allemagne, c’était hier.

Il y avait aussi l’épreuve par le pain et le fromage (_exorcismus panis

hordeacei_, _vel casei_, _ad probationem veri_), mais le pain et le

fromage ne sont pas des éléments. Revenons aux esprits élémentaires des

eaux.

Dans le grand mouvement de réaction religieuse qui se fit après

Charlemagne, tous les dieux mythologiques des fleuves et des rivières

n’avaient pas manqué de se reconstituer, ou à peu près, dans leurs

anciens emplois. Le grand Nix ou Nichus, à qui était échu le

gouvernement de tous les fleuves de l’Allemagne, n’était rien autre que

le ci-devant Niord, un dieu considérable, espèce de Neptune scandinave.

Cette importante découverte appartient en propre au savant Mallet-Dupan.

Sans doute ce dieu Niord, à la suite de la déroute d’Argentoratum, était

tombé dans le Rhin. On l’y croyait noyé; il n’avait fait que chercher un

refuge dans ses cavités les plus profondes, les plus insondables. De là,

malgré les décrets des conciles, en dépit de l’anathème chrétien qui

atteignait également tous les esprits élémentaires, le grand Nichus

avait appelé à lui les divinités subalternes des sources, des étangs,

des lacs, des rivières, aussi bien les nymphes du rivage que les

monstres difformes, écailleux, qui grouillaient dans les bas-fonds du

Rhin; il s’en était fait une escorte, un peuple, une armée. Avec cette

armée, il avait envahi les rivages du Necker, du Mein, de la Moselle, de

la Meuse, ses puissants tributaires, et maintenait par la terreur les

habitants du littoral. Plus d’une fois on l’avait vu pousser ses ravages

bien avant dans les plaines, renverser les églises à peine édifiées, et

noyer dans ses eaux les déserteurs du culte d’Odin.

Niord était un dieu méchant et d’un affreux caractère. Il avait soumis

au joug le plus fantasque, le plus cruel, ses sujets de toutes les

classes, et fait du Rhin un enfer des eaux.

C’est dans ce royaume humide et sombre du grand Nichus que nous allons

aborder, en tenant moins compte, nous le déclarons, de ses dignitaires

que de ses plus humbles sujets ou sujettes, c’est-à-dire les Nixes, les

Ondins et les Ondines, race de démons anathématisés, qui, à eux seuls,

composent presque toute cette population sous-fluviatile.

La mythologie du Rhin · 第 9 / 16 段