l’attente de ce jour heureux, patiente encore; ta bien-aimée ne tardera
pas; elle achève sa toilette, mais, tu le sais, elle est loin la
fontaine où elle a dû aller puiser de l’eau.
«O époux, frère de mes frères, patiente; elle vient de passer sa robe,
mais elle n’a encore mis qu’une manche; veux-tu donc qu’elle se présente
devant toi avant d’avoir mis l’autre?
«O époux, elle vient de tresser ses cheveux; une riche ceinture
emprisonne sa taille, mais un seul de ses pieds est chaussé; il faut
bien qu’elle chausse l’autre.
«Époux.... la voilà qui accourt.... mais elle n’a encore mis qu’un
gant.... laisse-lui le temps de passer l’autre!»
La jeune mariée s’étant montrée enfin, la bonne hôtesse de Pohjola
s’attendrit tout à coup sur elle.
«O épouse, ô vierge achetée, ô colombe vendue! ma sœur, mon poëme, ma
verte tige, que de pleurs tu vas répandre!
«Ta famille a été bien prompte à se faire compter l’argent dans le creux
d’un bouclier.
«Pauvre ignorante, tu as cru quitter le toit de ton père pour quelques
heures, pour un jour peut-être! Hélas! tu t’es donnée à jamais; tu as un
maître maintenant!»
Et se tournant de nouveau vers Ilmarinnen, elle continue ainsi:
«O époux, frère de mes frères, ne montre point à cette enfant, avec le
fouet de l’esclave, le chemin où il lui faudra marcher;
«Ne la fais pas crier sous la verge ou sous le bâton; instruis-la
doucement, à demi-voix, portes closes,
«La première année par la parole, la seconde par un pli de ton front, la
troisième en lui pressant légèrement le pied. Sois patient!
«Si, les trois ans écoulés, elle est rebelle à tes leçons, ô époux,
frère de mes frères, prends quelques brins de jonc, quelques tiges de
carex, châtie-la.... mais avec une verge recouverte de laine.
«Résiste-t-elle encore, eh bien! coupe un rameau dans le bois, une
branche de bouleau, pas trop forte, et cache-la sous tes vêtements; que
nul ne se doute de ce qui va se passer.
«Surtout, ne la frappe ni sur les mains ni sur le visage; car son frère
pourrait bien te demander: «Est-ce le loup qui l’a mordue?» son père
pourrait bien te dire: «Est-ce donc l’ours qui l’a déchirée ainsi!»
Cette saga, dans son réalisme fleuri, ne respire-t-elle pas un charme
attendrissant? Les instincts les plus délicats, les plus pudiques, se
conservaient donc intacts au milieu des mœurs grossières et des
habitudes violentes? Quel nom portiez-vous, muses naïves de la Finlande,
qui inspiriez alors la bonne hôtesse de Pohjola? N’étiez-vous pas les
filles de ces belles gandharvas de l’Inde qui disaient:
«On prend un éléphant par sa corde, on prend un cheval par sa bride, on
prend une femme par le cœur.»
Et ne semble-t-il pas issu de la petite bourgeoisie, ce forgeron
éternel, ce dieu de première classe, qui a fait la terre et les cieux,
qui achète une femme, qui la bat, et redoute ensuite les réprimandes de
son beau-frère et de son beau-père?
Notre halte faite, continuons de décrire les autres cohortes des dieux,
accourus sur les bords du Rhin pour soutenir une cause commune à tous.
Près des célestes représentants de la Scythie, de la Sarmatie, de la
Prusse, de la Finlande, figuraient ceux des différentes races slaves....
Mais à quoi bon la liste complète de cette multitude de confédérés dont
la mémoire la plus vaillante ne parviendrait pas à retenir les noms
baroques?
Il nous suffira de dire que les Lithuaniens, les Moraves, les Silésiens,
les Bohémiens, les Russes étaient représentés là par leurs dieux les
plus redoutables; Ilia, le grand archer, dont les flèches atteignaient
leur but à travers l’épaisseur de neuf sapins; Radgost, l’impitoyable
destructeur; Flintz, ce dieu squelette qui portait un lion sur ses
épaules, et roulait dans un char enflammé; la gigantesque Yaga-Baba,
dont la tête dépassait les plus hautes montagnes. Lorsqu’un soldat était
atteint par la peur avant de l’être par l’ennemi, elle l’enlevait
aussitôt des rangs et le broyait dans un mortier de bois avec un pilon
de fer.
Tous quatre traînaient à leur suite des bataillons de Stryges, suceurs
de sang, de Trolls voraces, de Marowitz et de Kikimoras étouffeurs; de
Polkrans et de Leschyes; ceux-ci, espèces de satyres nains, pouvaient à
volonté se transformer en géants; ceux-là, moitié hommes, moitié chiens,
aboyaient et chantaient; leurs chants, sinistres comme leurs aboiements,
répandaient la terreur devant eux, et à cent pas ils donnaient la mort
sous le souffle empoisonné de leur haleine.
Tels étaient, contre le christianisme, les auxiliaires des dieux romains
et scandinaves.
Quand les nouveaux arrivants se furent organisés, l’aigle de Jupiter
s’éleva au-dessus des nuages, poussa trois cris retentissants en se
tournant vers trois points de l’horizon, et, du couchant, du levant et
du midi, les dieux dispersés de l’Italie et de la Grèce, abandonnant
leurs retraites mystérieuses, accoururent; Neptune avec ses Tritons, ses
Protées, ses Harpies et ses monstres marins; Pluton avec ses Parques,
ses Euménides, ses Furies et toute sa cohorte infernale.
Odin frappa sur son bouclier, et, du fond du Nord, non-seulement les
dieux et les Valkyries, non-seulement les héros de la Valhalla, mais
jusqu’aux adversaires même des Ases, Héla, le loup Fenris, les Géants de
la Gelée, Loki à leur tête, vinrent se ranger sous ses ordres pour
assister aux grandes fêtes du carnage.
Jamais les armées de Darius, d’Alexandre, d’Attila, de Charlemagne
n’avaient offert, ou n’ont offert depuis, un aspect plus imposant et
plus terrible.
Les sibylles, les nornes, les augures, les magiciennes consultés, on se
mit en marche.
A quelques lieues au delà du fleuve, du côté d’Argentoratum
(Strasbourg), à mi-côte d’une légère colline, s’élevait une petite
chapelle en voie de construction.
C’est de ce côté que les sibylles et les prophétesses avaient ordonné de
se diriger, ne doutant pas que le dieu des chrétiens, à la tête de ses
légions, ne se présentât pour la défendre.
Les confédérés s’avançaient silencieusement, profitant de la nuit pour
surprendre leurs adversaires, déjà rassemblés sans doute. Odin
commandait la droite de l’armée; Jupiter, la gauche. Les dieux scythes,
sarmates, slaves, borussiens et finlandais, sous les ordres de Tabiti,
de Péroun, de Percunos, de Wainamoïnen, de Radgost, occupaient le
centre.
A peine en vue de la colline, ils virent une lueur scintillante toute
particulière, au milieu de l’obscurité profonde, entourer sa base d’un
cercle de lumière.
Aussitôt les trois agiles messagers des dieux romains, slaves et
scandinaves, Mercure, Algis et Hermode, accompagnés des Euménides, des
Valkyries et d’une troupe légère de Lapithes et de Centaures, sont
envoyés à la découverte. Bientôt de retour, ils annoncent que ces
scintillements qui entourent la colline sont les reflets des épées
flamboyantes des dix mille anges exterminateurs. Ils n’en doutent pas.
[Illustration]
Parmi les confédérés, quelques-uns, comme dans tous les combats épiques,
s’élancent impétueusement hors des rangs pour défier en combat singulier
les principaux entre les chefs des anges. Mais Jupiter et Odin, pensant
que toute lutte partielle ne peut que compromettre le succès de la
grande lutte générale, les ramènent aux lois de la discipline.
De dépit, Thor qui, un des premiers, s’était jeté en avant, laisse
tomber sa lourde massue sur une petite ville placée sur la route, et qui
pouvait gêner la marche de l’armée. La massue revient aussitôt
d’elle-même dans la main de son maître, retombe, remonte, retombe
encore.
Grâce à cette manœuvre incidente, la plaine, devenue plus libre, le
signal de l’attaque est enfin donné. Les Corybantes font sourdement
résonner leurs tambours; au centre, comme à la droite, y répondent les
chants des Bardes et des Skaldes, qui ont bientôt pour accompagnement
moins les accords de leurs harpes que le bruit des trompes, les
aboiements frénétiques de Cerbère, le chien à trois gueules, de son
confrère Garm et les hurlements des Stryges, des Kikimoras et des
Polkrans.
Le concert ne devait pas s’arrêter là.
Mars, Odin, Potrympos et les autres dieux de la guerre tirent leurs
épées qui, en sortant du fourreau, rendent un grincement formidable;
Jupiter chez les Romains, Péroun chez les Slaves, Ukko chez les
Finlandais, Thor chez les Scandinaves, font à la fois résonner leur
tonnerre. Aux éclats multipliés de tant de foudres se joint le roulement
des chars de Tabiti, de Flintz, le dieu squelette, de Poculos, de
Stribogh, les dieux des trombes et des tempêtes boréales; les Égipans,
les Cyclopes, les forgerons d’Ilmarinnen, poussent bruyamment devant eux
d’immenses quartiers de rocs; en guise de massues, agitant des chênes
entiers, tiges et racines, les géants de la Gelée les suivent avec
d’effroyables clameurs, répétées par toute l’armée envahissante, et la
non moins gigantesque Yaga-Baba, l’affreux chef d’orchestre de ce
concert infernal, marque la mesure en frappant de son pilon de fer dans
son mortier de bois.
[Illustration]
Sous tant de bruits redoublés, sous tant de secousses retentissantes, le
ciel et la terre semblent près de se confondre, l’horizon vacille et se
balance, les montagnes tressautent sur elles-mêmes.
Seule, la colline sacrée reste immobile.
La lumière qui la cerclait à la base est graduellement montée jusqu’à
son sommet et fait resplendir la petite chapelle d’un éclat pharamineux.
Surprise de ne pas voir encore l’ennemi apparaître, l’armée des dieux
païens s’arrête.
Soudain, ô merveille! enlevée comme sous un coup de vent venu d’en
haut, la chapelle disparaît et découvre aux regards un simple autel de
pierre, que surmonte la croix.
Devant cet autel, privé de tout ornement comme de tout défenseur, se
tient une jeune femme, une vierge, les pieds nus, portant un enfant
entre ses bras.
Elle descend la colline, le sourire aux lèvres; la lumière scintillante
ne brille plus qu’autour de son front et de celui de l’enfant; elle
marche à la rencontre des dieux coalisés, qui commencent à se regarder
entre eux avec stupeur; elle avance encore, et tout à coup, saisis d’une
irrésistible panique, Jupiter, Odin, Wainamoïnen et Péroun, Mars, Thor,
Ukko, Rujewit et Potrympos, et les Euménides, et les Tassanis, et les
Cyclopes, et les Géants, tous enfin font volte-face vers le fleuve,
qu’ils traversent en désordre, se culbutant les uns les autres et
heurtant dans leur fuite désespérée leurs propres temples et leurs
statues qui s’écroulent sur eux.
Une partie fut engloutie dans le Rhin, où nous les retrouverons plus
tard; le reste, clopin-clopant, regagna ses froides latitudes,
abandonnant presque toute la Germanie à Marie et à Jésus.
Il est bon de le remarquer, dans cette lutte des dieux contre le
christianisme naissant, aucune tradition ne signale le Teut et l’Ésus
des Celtes, l’Alfader des Scandinaves, le Jumala des Finlandais, le Bogh
des Slavons, pas plus que le dieu inconnu des Romains. C’est que chacune
de ces grandes divinités, seules impérissables, comme l’Indra du ciel
indien, résumait toutes les autres et ne présentait à la pensée que
l’image du Dieu unique et éternel.
Cette grande et vaine tentative des dieux païens est fixée
traditionnellement vers l’année 510 de l’ère chrétienne. Dans le cours
de cette même année, le roi Clovis résolut d’élever au Christ un temple
digne de lui, et jeta les premiers fondements de la cathédrale de
Strasbourg, peut-être avec l’intention de remplacer la petite chapelle,
disparue d’une façon si merveilleuse.
[Illustration: Année 510 de l’ère chrétienne.]
X
[Illustration]
X
MARIETTA ET L’ÉGLANTINE.--_Ésus_ et _Jésus_.--Amalgame.--Un
catéchumène.--Défense de se nourrir de la chair du cheval.--Les
évêques-soldats.--Interruption.--Rentrez chez vous, bonhomme!--Rôle
de la Prusse dans la mythologie du moyen âge.--Tybilinus, le dieu
noir.--La petite fleur bleue.
Ceux qui me connaissent et m’apprécient témoigneraient au besoin de ma
sincérité native. Même lorsqu’il ne s’agit que de fables, je ne me
permettrais pas d’inventer quoi que ce soit; j’en suis incapable.
Cependant, vu le merveilleux du sujet, quelques lecteurs incrédules
pourraient penser que cette espèce de poëme, célébrant le triomphe de la
vierge Marie sur les faux dieux coalisés, est une œuvre de mon
imagination. Pour me disculper, je ne crois pouvoir mieux faire que de
rapporter ici une des nombreuses traditions qui ont trait à ce grand
événement. C’est un nouvel emprunt à faire à la muse finlandaise.
«Il existait alors une jeune vierge si pure, si pure, si candide, que
son regard jamais ne s’était arrêté sur un autre regard que celui de ses
sœurs; que jamais sa main ne s’était posée sur un des êtres de la
création pour lui donner une caresse.
«Elle vivait solitaire au logis, dans le tête-à-tête de sa quenouille,
ignorante de ce qui se passait même dans le cercle d’ombre tracé par le
soleil autour de son habitation, et l’image d’un homme ne s’était guère
plus réfléchie sous ses yeux que dans sa pensée. Sa pensée comme ses
yeux avait gardé une chasteté parfaite.
«On la nommait Marietta.
«Un jour Marietta, par une belle matinée de printemps, sentit un désir
vague et incompréhensible d’admirer la nature de plus près. Son cœur se
gonflait dans sa poitrine sous une émotion étrange!
«Poussée moins par un désir qui lui fût propre que par un ordre venu
d’en haut, elle ouvrit sa porte et se mit à parcourir une culture
enclose d’une haie, près de sa maison.
«Sur la haie s’épanouissait une églantine. Elle s’approcha de
l’églantine pour respirer ses parfums; l’attouchement seul de la fleur
lui suffit: Marietta devint mère, et quand son fils vit le jour, elle
comprit à son orgueil démesuré qu’elle venait de donner la naissance à
un dieu!
«Cependant, avertis par leurs prophétesses que cet enfant né d’une
vierge et d’une fleur devait un jour les chasser de leur ciel, les
autres dieux, ceux du pays et ceux des pays circonvoisins s’étaient
assemblés en armes, résolus de les faire périr tous deux pour prévenir
la catastrophe prédite.
«Au moment où ils tenaient secrètement conseil, Marietta leur apparut
portant son fils entre ses bras, et tous ces dieux, si redoutables
naguère, pris d’épouvante, s’enfuirent précipitamment jusqu’au milieu
des glaces du pôle, qui se refermèrent pour toujours sur eux.»
Telle est l’histoire de Marietta et de son fils Jésus.
Eh bien, cette naïve histoire, que M. Léouzon le Duc a plus longuement
développée dans son remarquable ouvrage sur la Finlande, n’est-elle pas
l’esquisse gracieuse du grand tableau homérique présenté par nous au
lecteur? Nous n’avons fait que le compléter, grâce à des documents
analogues.
Maintenant le christianisme recueille les fruits de la grande journée
d’Argentoratum. Plus tard, les dieux vaincus devaient opposer encore sur
quelques points une résistance désespérée; mais tout d’abord le triomphe
de Marie et de Jésus, peut-être aussi les victoires du roi Clovis,
firent de la première lueur du christianisme en Germanie une sorte
d’incendie purificateur qui s’étendit rapidement du Rhin au Weser, du
Weser au Danube.
Des circonstances étranges parfois y aidèrent. Parmi les Teutons,
beaucoup avaient appris, sous l’enseignement druidique, à ne reconnaître
qu’un seul dieu, premier point qui les ralliait à la prédication
nouvelle; parmi ses noms divers, ce dieu portait celui de _Ésus_,
presque _Jésus_! D’autres, à l’imitation des Slaves, s’étaient
prosternés devant la poignée de leur épée, faite en croix; ils
retrouvaient facilement dans la croix un signe de protection et de
salut. Il n’est pas jusqu’aux partisans d’Odin qui ne courussent
volontiers au-devant du baptême. Ils l’adoptaient en souvenir de ces
ablutions régénératrices de l’eau prescrites par leur ancien culte: «Si
je veux qu’un homme ne périsse jamais dans les combats, _je l’arrose
avec de l’eau lorsqu’il vient de naître_,» avait dit Odin dans le
chapitre runique de l’Edda.
Enfin ce modèle des justes mis à mort par des méchants, le Christ
ressuscité, ne leur rappelait-il pas leur dieu Balder? Oui, les temps
prédits étaient venus; Balder, l’ancien prisonnier du Nifleim, allait
rénover le monde; sous sa nouvelle forme, le dieu rayonnant n’était
plus le fils de Frigg; il était le fils de Marie et se nommait Jésus.
Mais ce mouvement, quoique se manifestant sur bien des points à la fois,
était loin d’être unanime.
A la table de Clovis, les évêques, et saint Remi lui-même, se virent
contraints de prendre place près des druides scandinaves. Quand ils
entamaient le bénédicité, ceux-ci ne manquaient pas d’y répondre par une
libation en l’honneur d’Asa-Thor ou d’Asa-Freyr. Malgré tous les efforts
d’un clergé héroïque, infatigable, le polythéisme survivait jusque dans
les rangs des nouveaux convertis, qui assistaient dévotement aux
processions du culte chrétien en portant leurs idoles et leurs fétiches
entre leurs bras, et en faisant le signe de la croix dès qu’ils
apercevaient une source ou un arbre consacrés par leur ancien culte. Et
quel moyen de les soumettre à l’orthodoxie complète?
La liberté telle que nous l’entendons, telle que nous avons raison de
l’entendre aujourd’hui, aurait paru aux yeux d’un Slave ou d’un Teuton
une belle femme le cou dans un carcan, et traînant des chaînes à chacun
de ses membres. La Germanie, comme les autres contrées du Nord, avait
ses lois, ses lois écrites ou non, mais la dignité de l’homme libre
consistait surtout à n’en pas tenir compte. L’homme libre abandonnait
son pays pour aller guerroyer n’importe où; sa famille, pour aller vivre
n’importe avec qui; il en était de même pour lui dans les choses de
religion; il se réservait son libre arbitre, le droit de pratiquer à sa
manière, et la faculté du mélange.
De cette étrange liberté des cultes, de ces amalgames au choix, il
résultait que parmi nos néophytes, beaucoup, sans scrupule aucun, moitié
chrétiens moitié païens, se tenaient volontiers à cheval sur la limite
des deux religions.
Dans le poëme des _Niebelungen_, qui, selon nous, n’est qu’une grande
épopée scandinave christianisée après coup, nous voyons les gens aller à
la messe après avoir dévotement consulté sur leur sort futur les nix du
fleuve. C’était là l’image de la Germanie à la première époque du
christianisme.
Pour quelques-uns, le baptême, entouré de cérémonies pompeuses, devenait
un jeu; pour quelques autres un calcul. Nous empruntons à Ozanam, si
bien renseigné sur tout ce qui touche à cette curieuse époque de
transition religieuse, l’anecdote suivante.
Un jour, il y avait foule parmi les aspirants au baptême; chacun d’eux,
selon l’usage, avait été revêtu d’une robe de pureté, blanche par
conséquent, et d’étoffe convenable. Cette parure symbolique était un
présent fait par l’Église au néophyte, et que celui-ci devait conserver
précieusement comme preuve de sa rédemption. Or, ce même jour, le nombre
des robes disponibles étant épuisé, au dernier qui se présenta le prêtre
ne put offrir qu’un vêtement, de couleur claire il est vrai, mais en
assez mauvais état.
«Qu’est-ce à dire? s’écria le catéchumène en reculant de trois pas;
n’ai-je pas droit, aussi bien que les autres, à la robe blanche, et de
fine laine encore?» Et, fixant sur le prêtre un regard furibond:
«Croyez-vous donc m’en faire accroire? Voilà vingt fois que je me fais
baptiser, et jamais on ne s’est permis de m’offrir semblable guenille!»
La naïve franchise de ce brave Teuton nous ferait penser qu’étranger à
tout calcul, il se méprenait sur le but véritable du baptême, et n’y
voyait qu’une distribution gratuite de vêtements.
[Illustration]
D’autres méprises, plus regrettables encore, eurent lieu lorsque les
missionnaires chrétiens, franchissant les landes et les forêts,
allèrent, au risque de leur vie, jusqu’aux extrémités de la Germanie,
chez des peuplades à demi sauvages, imprégnées encore de scandinavisme
pur, prêcher, en même temps que l’Évangile, le culte des saints.
Le zèle patient, la douceur, l’éloquence des prédicateurs finirent par
triompher des anciennes convictions de ces barbares. Ils reçurent le
baptême, et non-seulement les saints furent les bien venus et les bien
fêtés chez eux, mais, s’exagérant l’importance de leur rôle dans la
hiérarchie religieuse, ils ne tardèrent pas à en faire des dieux. A ces
nouveaux dieux ils dressèrent des autels, et sur ces autels ils leur
immolèrent des victimes humaines.
Ces mêmes missionnaires avaient pour consigne d’interdire à leurs
nouveaux convertis de se nourrir de la chair du cheval, usage général
alors, et dont ils ne triomphèrent pas sans peine. Il nous paraît
difficile d’expliquer l’importance attachée par l’Église à cette
abstention, aujourd’hui que les plus honnêtes gens du monde s’efforcent
de faire sortir le cheval de nos écuries pour le faire entrer dans nos
cuisines.
[Illustration]
La difficulté la plus sérieuse de ces époques de crises, c’est que
tandis que le vrai clergé, par des efforts prodigieux et dignes de
l’admiration de tous les âges, parvenait à soumettre à la discipline
cette foule de chrétiens indécis, un faux clergé s’installait de force
dans les cures et dans les évêchés, sans toujours attendre qu’ils
fussent vacants. Pépin d’Héristal et Charles Martel, son fils, venaient
de forcer les Saxons païens à s’abriter derrière le Weser. La guerre
terminée, quand il s’agit de congédier les chefs de cette nombreuse
armée jusqu’à la prochaine campagne, ainsi que cela se pratiquait alors,
la plupart d’entre eux, comme prix des services rendus, demandèrent à
troquer le casque contre la mitre, et la cuirasse contre la chape et la
chasuble. Il leur semblait que l’état devait être bon et facile à
exercer.
Pépin et Charles résistèrent; ils furent débordés.
Au grand scandale des populations nouvellement converties, au grand
dommage de la sainte cause qu’ils étaient censés devoir servir, ces
prêtres-soldats transportèrent dans l’Église la vie des camps et des
burgs; ils vivaient entourés d’écuyers, de fauconniers et de
chambrières, de chevaux et de chiens de chasse; lançant l’oiseau,
courant le cerf, faisant bombance, se livrant à tous les excès, et
tirant gaillardement l’épée contre quiconque y trouvait à redire.
La guerre rallumée, presque tous reprirent leur cuirasse, restée au
vestiaire, sans pour cela renoncer à leurs fonctions ecclésiastiques.
Gérold, évêque de Mayence, périt dans un combat contre les Saxons; son
fils lui succède au trône épiscopal et, à peine sacré, songe à venger
son père. Il court à la bataille, défie le meurtrier de Gérold, le tue,
et rentre tranquillement dans Mayence pour y célébrer les saints offices
et rendre grâces à Dieu de sa réussite.
Devant ces excès de la violence et des plaisirs mondains, les fidèles
demeuraient dans la consternation; l’Église des apôtres commençait
elle-même à s’intimider devant l’Église des soldats. Les Saxons
reparurent, après avoir décuplé leurs forces par une alliance avec les
Scythes et les Scandinaves....
«Mais, va s’écrier le lecteur (je l’entends d’ici!), c’est de
l’histoire, même de l’histoire ecclésiastique que vous nous contez là,
et non de la mythologie!...
--Je le reconnais, monsieur; aussi ai-je, sur ce terrain de l’histoire,
tracé, aussi étroit, aussi court que possible, le sentier indispensable
pour me faire regagner les terres de mon domaine?
--Allons, rentrez chez vous, bonhomme!
--Pardon, monsieur, avant de rentrer chez moi, comme vous dites, qu’il
me soit permis du moins de glorifier en passant trois hommes appelés
alors à sauver le christianisme et avec lui la civilisation, par la
plume, par la parole et par l’épée. Ces trois hommes, également grands,
également héroïques, sont trois saints aujourd’hui.
--Encore des saints!