«O époux, frère de mes frères, longtemps déjà tu t’es irrité dans

l’attente de ce jour heureux, patiente encore; ta bien-aimée ne tardera

pas; elle achève sa toilette, mais, tu le sais, elle est loin la

fontaine où elle a dû aller puiser de l’eau.

«O époux, frère de mes frères, patiente; elle vient de passer sa robe,

mais elle n’a encore mis qu’une manche; veux-tu donc qu’elle se présente

devant toi avant d’avoir mis l’autre?

«O époux, elle vient de tresser ses cheveux; une riche ceinture

emprisonne sa taille, mais un seul de ses pieds est chaussé; il faut

bien qu’elle chausse l’autre.

«Époux.... la voilà qui accourt.... mais elle n’a encore mis qu’un

gant.... laisse-lui le temps de passer l’autre!»

La jeune mariée s’étant montrée enfin, la bonne hôtesse de Pohjola

s’attendrit tout à coup sur elle.

«O épouse, ô vierge achetée, ô colombe vendue! ma sœur, mon poëme, ma

verte tige, que de pleurs tu vas répandre!

«Ta famille a été bien prompte à se faire compter l’argent dans le creux

d’un bouclier.

«Pauvre ignorante, tu as cru quitter le toit de ton père pour quelques

heures, pour un jour peut-être! Hélas! tu t’es donnée à jamais; tu as un

maître maintenant!»

Et se tournant de nouveau vers Ilmarinnen, elle continue ainsi:

«O époux, frère de mes frères, ne montre point à cette enfant, avec le

fouet de l’esclave, le chemin où il lui faudra marcher;

«Ne la fais pas crier sous la verge ou sous le bâton; instruis-la

doucement, à demi-voix, portes closes,

«La première année par la parole, la seconde par un pli de ton front, la

troisième en lui pressant légèrement le pied. Sois patient!

«Si, les trois ans écoulés, elle est rebelle à tes leçons, ô époux,

frère de mes frères, prends quelques brins de jonc, quelques tiges de

carex, châtie-la.... mais avec une verge recouverte de laine.

«Résiste-t-elle encore, eh bien! coupe un rameau dans le bois, une

branche de bouleau, pas trop forte, et cache-la sous tes vêtements; que

nul ne se doute de ce qui va se passer.

«Surtout, ne la frappe ni sur les mains ni sur le visage; car son frère

pourrait bien te demander: «Est-ce le loup qui l’a mordue?» son père

pourrait bien te dire: «Est-ce donc l’ours qui l’a déchirée ainsi!»

Cette saga, dans son réalisme fleuri, ne respire-t-elle pas un charme

attendrissant? Les instincts les plus délicats, les plus pudiques, se

conservaient donc intacts au milieu des mœurs grossières et des

habitudes violentes? Quel nom portiez-vous, muses naïves de la Finlande,

qui inspiriez alors la bonne hôtesse de Pohjola? N’étiez-vous pas les

filles de ces belles gandharvas de l’Inde qui disaient:

«On prend un éléphant par sa corde, on prend un cheval par sa bride, on

prend une femme par le cœur.»

Et ne semble-t-il pas issu de la petite bourgeoisie, ce forgeron

éternel, ce dieu de première classe, qui a fait la terre et les cieux,

qui achète une femme, qui la bat, et redoute ensuite les réprimandes de

son beau-frère et de son beau-père?

Notre halte faite, continuons de décrire les autres cohortes des dieux,

accourus sur les bords du Rhin pour soutenir une cause commune à tous.

Près des célestes représentants de la Scythie, de la Sarmatie, de la

Prusse, de la Finlande, figuraient ceux des différentes races slaves....

Mais à quoi bon la liste complète de cette multitude de confédérés dont

la mémoire la plus vaillante ne parviendrait pas à retenir les noms

baroques?

Il nous suffira de dire que les Lithuaniens, les Moraves, les Silésiens,

les Bohémiens, les Russes étaient représentés là par leurs dieux les

plus redoutables; Ilia, le grand archer, dont les flèches atteignaient

leur but à travers l’épaisseur de neuf sapins; Radgost, l’impitoyable

destructeur; Flintz, ce dieu squelette qui portait un lion sur ses

épaules, et roulait dans un char enflammé; la gigantesque Yaga-Baba,

dont la tête dépassait les plus hautes montagnes. Lorsqu’un soldat était

atteint par la peur avant de l’être par l’ennemi, elle l’enlevait

aussitôt des rangs et le broyait dans un mortier de bois avec un pilon

de fer.

Tous quatre traînaient à leur suite des bataillons de Stryges, suceurs

de sang, de Trolls voraces, de Marowitz et de Kikimoras étouffeurs; de

Polkrans et de Leschyes; ceux-ci, espèces de satyres nains, pouvaient à

volonté se transformer en géants; ceux-là, moitié hommes, moitié chiens,

aboyaient et chantaient; leurs chants, sinistres comme leurs aboiements,

répandaient la terreur devant eux, et à cent pas ils donnaient la mort

sous le souffle empoisonné de leur haleine.

Tels étaient, contre le christianisme, les auxiliaires des dieux romains

et scandinaves.

Quand les nouveaux arrivants se furent organisés, l’aigle de Jupiter

s’éleva au-dessus des nuages, poussa trois cris retentissants en se

tournant vers trois points de l’horizon, et, du couchant, du levant et

du midi, les dieux dispersés de l’Italie et de la Grèce, abandonnant

leurs retraites mystérieuses, accoururent; Neptune avec ses Tritons, ses

Protées, ses Harpies et ses monstres marins; Pluton avec ses Parques,

ses Euménides, ses Furies et toute sa cohorte infernale.

Odin frappa sur son bouclier, et, du fond du Nord, non-seulement les

dieux et les Valkyries, non-seulement les héros de la Valhalla, mais

jusqu’aux adversaires même des Ases, Héla, le loup Fenris, les Géants de

la Gelée, Loki à leur tête, vinrent se ranger sous ses ordres pour

assister aux grandes fêtes du carnage.

Jamais les armées de Darius, d’Alexandre, d’Attila, de Charlemagne

n’avaient offert, ou n’ont offert depuis, un aspect plus imposant et

plus terrible.

Les sibylles, les nornes, les augures, les magiciennes consultés, on se

mit en marche.

A quelques lieues au delà du fleuve, du côté d’Argentoratum

(Strasbourg), à mi-côte d’une légère colline, s’élevait une petite

chapelle en voie de construction.

C’est de ce côté que les sibylles et les prophétesses avaient ordonné de

se diriger, ne doutant pas que le dieu des chrétiens, à la tête de ses

légions, ne se présentât pour la défendre.

Les confédérés s’avançaient silencieusement, profitant de la nuit pour

surprendre leurs adversaires, déjà rassemblés sans doute. Odin

commandait la droite de l’armée; Jupiter, la gauche. Les dieux scythes,

sarmates, slaves, borussiens et finlandais, sous les ordres de Tabiti,

de Péroun, de Percunos, de Wainamoïnen, de Radgost, occupaient le

centre.

A peine en vue de la colline, ils virent une lueur scintillante toute

particulière, au milieu de l’obscurité profonde, entourer sa base d’un

cercle de lumière.

Aussitôt les trois agiles messagers des dieux romains, slaves et

scandinaves, Mercure, Algis et Hermode, accompagnés des Euménides, des

Valkyries et d’une troupe légère de Lapithes et de Centaures, sont

envoyés à la découverte. Bientôt de retour, ils annoncent que ces

scintillements qui entourent la colline sont les reflets des épées

flamboyantes des dix mille anges exterminateurs. Ils n’en doutent pas.

[Illustration]

Parmi les confédérés, quelques-uns, comme dans tous les combats épiques,

s’élancent impétueusement hors des rangs pour défier en combat singulier

les principaux entre les chefs des anges. Mais Jupiter et Odin, pensant

que toute lutte partielle ne peut que compromettre le succès de la

grande lutte générale, les ramènent aux lois de la discipline.

De dépit, Thor qui, un des premiers, s’était jeté en avant, laisse

tomber sa lourde massue sur une petite ville placée sur la route, et qui

pouvait gêner la marche de l’armée. La massue revient aussitôt

d’elle-même dans la main de son maître, retombe, remonte, retombe

encore.

Grâce à cette manœuvre incidente, la plaine, devenue plus libre, le

signal de l’attaque est enfin donné. Les Corybantes font sourdement

résonner leurs tambours; au centre, comme à la droite, y répondent les

chants des Bardes et des Skaldes, qui ont bientôt pour accompagnement

moins les accords de leurs harpes que le bruit des trompes, les

aboiements frénétiques de Cerbère, le chien à trois gueules, de son

confrère Garm et les hurlements des Stryges, des Kikimoras et des

Polkrans.

Le concert ne devait pas s’arrêter là.

Mars, Odin, Potrympos et les autres dieux de la guerre tirent leurs

épées qui, en sortant du fourreau, rendent un grincement formidable;

Jupiter chez les Romains, Péroun chez les Slaves, Ukko chez les

Finlandais, Thor chez les Scandinaves, font à la fois résonner leur

tonnerre. Aux éclats multipliés de tant de foudres se joint le roulement

des chars de Tabiti, de Flintz, le dieu squelette, de Poculos, de

Stribogh, les dieux des trombes et des tempêtes boréales; les Égipans,

les Cyclopes, les forgerons d’Ilmarinnen, poussent bruyamment devant eux

d’immenses quartiers de rocs; en guise de massues, agitant des chênes

entiers, tiges et racines, les géants de la Gelée les suivent avec

d’effroyables clameurs, répétées par toute l’armée envahissante, et la

non moins gigantesque Yaga-Baba, l’affreux chef d’orchestre de ce

concert infernal, marque la mesure en frappant de son pilon de fer dans

son mortier de bois.

[Illustration]

Sous tant de bruits redoublés, sous tant de secousses retentissantes, le

ciel et la terre semblent près de se confondre, l’horizon vacille et se

balance, les montagnes tressautent sur elles-mêmes.

Seule, la colline sacrée reste immobile.

La lumière qui la cerclait à la base est graduellement montée jusqu’à

son sommet et fait resplendir la petite chapelle d’un éclat pharamineux.

Surprise de ne pas voir encore l’ennemi apparaître, l’armée des dieux

païens s’arrête.

Soudain, ô merveille! enlevée comme sous un coup de vent venu d’en

haut, la chapelle disparaît et découvre aux regards un simple autel de

pierre, que surmonte la croix.

Devant cet autel, privé de tout ornement comme de tout défenseur, se

tient une jeune femme, une vierge, les pieds nus, portant un enfant

entre ses bras.

Elle descend la colline, le sourire aux lèvres; la lumière scintillante

ne brille plus qu’autour de son front et de celui de l’enfant; elle

marche à la rencontre des dieux coalisés, qui commencent à se regarder

entre eux avec stupeur; elle avance encore, et tout à coup, saisis d’une

irrésistible panique, Jupiter, Odin, Wainamoïnen et Péroun, Mars, Thor,

Ukko, Rujewit et Potrympos, et les Euménides, et les Tassanis, et les

Cyclopes, et les Géants, tous enfin font volte-face vers le fleuve,

qu’ils traversent en désordre, se culbutant les uns les autres et

heurtant dans leur fuite désespérée leurs propres temples et leurs

statues qui s’écroulent sur eux.

Une partie fut engloutie dans le Rhin, où nous les retrouverons plus

tard; le reste, clopin-clopant, regagna ses froides latitudes,

abandonnant presque toute la Germanie à Marie et à Jésus.

Il est bon de le remarquer, dans cette lutte des dieux contre le

christianisme naissant, aucune tradition ne signale le Teut et l’Ésus

des Celtes, l’Alfader des Scandinaves, le Jumala des Finlandais, le Bogh

des Slavons, pas plus que le dieu inconnu des Romains. C’est que chacune

de ces grandes divinités, seules impérissables, comme l’Indra du ciel

indien, résumait toutes les autres et ne présentait à la pensée que

l’image du Dieu unique et éternel.

Cette grande et vaine tentative des dieux païens est fixée

traditionnellement vers l’année 510 de l’ère chrétienne. Dans le cours

de cette même année, le roi Clovis résolut d’élever au Christ un temple

digne de lui, et jeta les premiers fondements de la cathédrale de

Strasbourg, peut-être avec l’intention de remplacer la petite chapelle,

disparue d’une façon si merveilleuse.

[Illustration: Année 510 de l’ère chrétienne.]

X

[Illustration]

X

MARIETTA ET L’ÉGLANTINE.--_Ésus_ et _Jésus_.--Amalgame.--Un

catéchumène.--Défense de se nourrir de la chair du cheval.--Les

évêques-soldats.--Interruption.--Rentrez chez vous, bonhomme!--Rôle

de la Prusse dans la mythologie du moyen âge.--Tybilinus, le dieu

noir.--La petite fleur bleue.

Ceux qui me connaissent et m’apprécient témoigneraient au besoin de ma

sincérité native. Même lorsqu’il ne s’agit que de fables, je ne me

permettrais pas d’inventer quoi que ce soit; j’en suis incapable.

Cependant, vu le merveilleux du sujet, quelques lecteurs incrédules

pourraient penser que cette espèce de poëme, célébrant le triomphe de la

vierge Marie sur les faux dieux coalisés, est une œuvre de mon

imagination. Pour me disculper, je ne crois pouvoir mieux faire que de

rapporter ici une des nombreuses traditions qui ont trait à ce grand

événement. C’est un nouvel emprunt à faire à la muse finlandaise.

«Il existait alors une jeune vierge si pure, si pure, si candide, que

son regard jamais ne s’était arrêté sur un autre regard que celui de ses

sœurs; que jamais sa main ne s’était posée sur un des êtres de la

création pour lui donner une caresse.

«Elle vivait solitaire au logis, dans le tête-à-tête de sa quenouille,

ignorante de ce qui se passait même dans le cercle d’ombre tracé par le

soleil autour de son habitation, et l’image d’un homme ne s’était guère

plus réfléchie sous ses yeux que dans sa pensée. Sa pensée comme ses

yeux avait gardé une chasteté parfaite.

«On la nommait Marietta.

«Un jour Marietta, par une belle matinée de printemps, sentit un désir

vague et incompréhensible d’admirer la nature de plus près. Son cœur se

gonflait dans sa poitrine sous une émotion étrange!

«Poussée moins par un désir qui lui fût propre que par un ordre venu

d’en haut, elle ouvrit sa porte et se mit à parcourir une culture

enclose d’une haie, près de sa maison.

«Sur la haie s’épanouissait une églantine. Elle s’approcha de

l’églantine pour respirer ses parfums; l’attouchement seul de la fleur

lui suffit: Marietta devint mère, et quand son fils vit le jour, elle

comprit à son orgueil démesuré qu’elle venait de donner la naissance à

un dieu!

«Cependant, avertis par leurs prophétesses que cet enfant né d’une

vierge et d’une fleur devait un jour les chasser de leur ciel, les

autres dieux, ceux du pays et ceux des pays circonvoisins s’étaient

assemblés en armes, résolus de les faire périr tous deux pour prévenir

la catastrophe prédite.

«Au moment où ils tenaient secrètement conseil, Marietta leur apparut

portant son fils entre ses bras, et tous ces dieux, si redoutables

naguère, pris d’épouvante, s’enfuirent précipitamment jusqu’au milieu

des glaces du pôle, qui se refermèrent pour toujours sur eux.»

Telle est l’histoire de Marietta et de son fils Jésus.

Eh bien, cette naïve histoire, que M. Léouzon le Duc a plus longuement

développée dans son remarquable ouvrage sur la Finlande, n’est-elle pas

l’esquisse gracieuse du grand tableau homérique présenté par nous au

lecteur? Nous n’avons fait que le compléter, grâce à des documents

analogues.

Maintenant le christianisme recueille les fruits de la grande journée

d’Argentoratum. Plus tard, les dieux vaincus devaient opposer encore sur

quelques points une résistance désespérée; mais tout d’abord le triomphe

de Marie et de Jésus, peut-être aussi les victoires du roi Clovis,

firent de la première lueur du christianisme en Germanie une sorte

d’incendie purificateur qui s’étendit rapidement du Rhin au Weser, du

Weser au Danube.

Des circonstances étranges parfois y aidèrent. Parmi les Teutons,

beaucoup avaient appris, sous l’enseignement druidique, à ne reconnaître

qu’un seul dieu, premier point qui les ralliait à la prédication

nouvelle; parmi ses noms divers, ce dieu portait celui de _Ésus_,

presque _Jésus_! D’autres, à l’imitation des Slaves, s’étaient

prosternés devant la poignée de leur épée, faite en croix; ils

retrouvaient facilement dans la croix un signe de protection et de

salut. Il n’est pas jusqu’aux partisans d’Odin qui ne courussent

volontiers au-devant du baptême. Ils l’adoptaient en souvenir de ces

ablutions régénératrices de l’eau prescrites par leur ancien culte: «Si

je veux qu’un homme ne périsse jamais dans les combats, _je l’arrose

avec de l’eau lorsqu’il vient de naître_,» avait dit Odin dans le

chapitre runique de l’Edda.

Enfin ce modèle des justes mis à mort par des méchants, le Christ

ressuscité, ne leur rappelait-il pas leur dieu Balder? Oui, les temps

prédits étaient venus; Balder, l’ancien prisonnier du Nifleim, allait

rénover le monde; sous sa nouvelle forme, le dieu rayonnant n’était

plus le fils de Frigg; il était le fils de Marie et se nommait Jésus.

Mais ce mouvement, quoique se manifestant sur bien des points à la fois,

était loin d’être unanime.

A la table de Clovis, les évêques, et saint Remi lui-même, se virent

contraints de prendre place près des druides scandinaves. Quand ils

entamaient le bénédicité, ceux-ci ne manquaient pas d’y répondre par une

libation en l’honneur d’Asa-Thor ou d’Asa-Freyr. Malgré tous les efforts

d’un clergé héroïque, infatigable, le polythéisme survivait jusque dans

les rangs des nouveaux convertis, qui assistaient dévotement aux

processions du culte chrétien en portant leurs idoles et leurs fétiches

entre leurs bras, et en faisant le signe de la croix dès qu’ils

apercevaient une source ou un arbre consacrés par leur ancien culte. Et

quel moyen de les soumettre à l’orthodoxie complète?

La liberté telle que nous l’entendons, telle que nous avons raison de

l’entendre aujourd’hui, aurait paru aux yeux d’un Slave ou d’un Teuton

une belle femme le cou dans un carcan, et traînant des chaînes à chacun

de ses membres. La Germanie, comme les autres contrées du Nord, avait

ses lois, ses lois écrites ou non, mais la dignité de l’homme libre

consistait surtout à n’en pas tenir compte. L’homme libre abandonnait

son pays pour aller guerroyer n’importe où; sa famille, pour aller vivre

n’importe avec qui; il en était de même pour lui dans les choses de

religion; il se réservait son libre arbitre, le droit de pratiquer à sa

manière, et la faculté du mélange.

De cette étrange liberté des cultes, de ces amalgames au choix, il

résultait que parmi nos néophytes, beaucoup, sans scrupule aucun, moitié

chrétiens moitié païens, se tenaient volontiers à cheval sur la limite

des deux religions.

Dans le poëme des _Niebelungen_, qui, selon nous, n’est qu’une grande

épopée scandinave christianisée après coup, nous voyons les gens aller à

la messe après avoir dévotement consulté sur leur sort futur les nix du

fleuve. C’était là l’image de la Germanie à la première époque du

christianisme.

Pour quelques-uns, le baptême, entouré de cérémonies pompeuses, devenait

un jeu; pour quelques autres un calcul. Nous empruntons à Ozanam, si

bien renseigné sur tout ce qui touche à cette curieuse époque de

transition religieuse, l’anecdote suivante.

Un jour, il y avait foule parmi les aspirants au baptême; chacun d’eux,

selon l’usage, avait été revêtu d’une robe de pureté, blanche par

conséquent, et d’étoffe convenable. Cette parure symbolique était un

présent fait par l’Église au néophyte, et que celui-ci devait conserver

précieusement comme preuve de sa rédemption. Or, ce même jour, le nombre

des robes disponibles étant épuisé, au dernier qui se présenta le prêtre

ne put offrir qu’un vêtement, de couleur claire il est vrai, mais en

assez mauvais état.

«Qu’est-ce à dire? s’écria le catéchumène en reculant de trois pas;

n’ai-je pas droit, aussi bien que les autres, à la robe blanche, et de

fine laine encore?» Et, fixant sur le prêtre un regard furibond:

«Croyez-vous donc m’en faire accroire? Voilà vingt fois que je me fais

baptiser, et jamais on ne s’est permis de m’offrir semblable guenille!»

La naïve franchise de ce brave Teuton nous ferait penser qu’étranger à

tout calcul, il se méprenait sur le but véritable du baptême, et n’y

voyait qu’une distribution gratuite de vêtements.

[Illustration]

D’autres méprises, plus regrettables encore, eurent lieu lorsque les

missionnaires chrétiens, franchissant les landes et les forêts,

allèrent, au risque de leur vie, jusqu’aux extrémités de la Germanie,

chez des peuplades à demi sauvages, imprégnées encore de scandinavisme

pur, prêcher, en même temps que l’Évangile, le culte des saints.

Le zèle patient, la douceur, l’éloquence des prédicateurs finirent par

triompher des anciennes convictions de ces barbares. Ils reçurent le

baptême, et non-seulement les saints furent les bien venus et les bien

fêtés chez eux, mais, s’exagérant l’importance de leur rôle dans la

hiérarchie religieuse, ils ne tardèrent pas à en faire des dieux. A ces

nouveaux dieux ils dressèrent des autels, et sur ces autels ils leur

immolèrent des victimes humaines.

Ces mêmes missionnaires avaient pour consigne d’interdire à leurs

nouveaux convertis de se nourrir de la chair du cheval, usage général

alors, et dont ils ne triomphèrent pas sans peine. Il nous paraît

difficile d’expliquer l’importance attachée par l’Église à cette

abstention, aujourd’hui que les plus honnêtes gens du monde s’efforcent

de faire sortir le cheval de nos écuries pour le faire entrer dans nos

cuisines.

[Illustration]

La difficulté la plus sérieuse de ces époques de crises, c’est que

tandis que le vrai clergé, par des efforts prodigieux et dignes de

l’admiration de tous les âges, parvenait à soumettre à la discipline

cette foule de chrétiens indécis, un faux clergé s’installait de force

dans les cures et dans les évêchés, sans toujours attendre qu’ils

fussent vacants. Pépin d’Héristal et Charles Martel, son fils, venaient

de forcer les Saxons païens à s’abriter derrière le Weser. La guerre

terminée, quand il s’agit de congédier les chefs de cette nombreuse

armée jusqu’à la prochaine campagne, ainsi que cela se pratiquait alors,

la plupart d’entre eux, comme prix des services rendus, demandèrent à

troquer le casque contre la mitre, et la cuirasse contre la chape et la

chasuble. Il leur semblait que l’état devait être bon et facile à

exercer.

Pépin et Charles résistèrent; ils furent débordés.

Au grand scandale des populations nouvellement converties, au grand

dommage de la sainte cause qu’ils étaient censés devoir servir, ces

prêtres-soldats transportèrent dans l’Église la vie des camps et des

burgs; ils vivaient entourés d’écuyers, de fauconniers et de

chambrières, de chevaux et de chiens de chasse; lançant l’oiseau,

courant le cerf, faisant bombance, se livrant à tous les excès, et

tirant gaillardement l’épée contre quiconque y trouvait à redire.

La guerre rallumée, presque tous reprirent leur cuirasse, restée au

vestiaire, sans pour cela renoncer à leurs fonctions ecclésiastiques.

Gérold, évêque de Mayence, périt dans un combat contre les Saxons; son

fils lui succède au trône épiscopal et, à peine sacré, songe à venger

son père. Il court à la bataille, défie le meurtrier de Gérold, le tue,

et rentre tranquillement dans Mayence pour y célébrer les saints offices

et rendre grâces à Dieu de sa réussite.

Devant ces excès de la violence et des plaisirs mondains, les fidèles

demeuraient dans la consternation; l’Église des apôtres commençait

elle-même à s’intimider devant l’Église des soldats. Les Saxons

reparurent, après avoir décuplé leurs forces par une alliance avec les

Scythes et les Scandinaves....

«Mais, va s’écrier le lecteur (je l’entends d’ici!), c’est de

l’histoire, même de l’histoire ecclésiastique que vous nous contez là,

et non de la mythologie!...

--Je le reconnais, monsieur; aussi ai-je, sur ce terrain de l’histoire,

tracé, aussi étroit, aussi court que possible, le sentier indispensable

pour me faire regagner les terres de mon domaine?

--Allons, rentrez chez vous, bonhomme!

--Pardon, monsieur, avant de rentrer chez moi, comme vous dites, qu’il

me soit permis du moins de glorifier en passant trois hommes appelés

alors à sauver le christianisme et avec lui la civilisation, par la

plume, par la parole et par l’épée. Ces trois hommes, également grands,

également héroïques, sont trois saints aujourd’hui.

--Encore des saints!

La mythologie du Rhin · 第 8 / 16 段