«A ces mêmes vêtements, si la poussière s’attache, mauvais signe!

«Si les couronnes de fleurs ou de pierreries se fanent, se ternissent

sur leurs fronts, plus mauvais signe encore!

«Enfin, si les parfums qui d’ordinaire s’exhalent de leur corps se

changent en odeurs âcres et nauséabondes, ils n’ont plus qu’à faire leur

testament.»

J’ai tout lieu de croire que ce dernier membre de phrase ne se trouve

dans le texte sacré de la Voluspa que par une coupable et frauduleuse

interprétation; le reste est le texte même, reproduit d’après les

versions les plus exactes.

«Alors, continue la prophétie, on entendra les trois coqs sacrés,

habitant les trois mondes principaux, chanter et se répondre pour

annoncer _le crépuscule des grandeurs_;

«Alors, sur la terre, tout ne sera déjà plus que désordres et

égarements; les familles se méconnaîtront, les droits du sang seront

oubliés, les frères combattront contre les frères; on ne verra

qu’adultères, incestes, meurtres, rapines; âge barbare, âge d’épée, âge

de tempêtes, âge de loups!

[Illustration: Les trois coqs sacrés.]

«Les loups, ils seront en train de dévorer le soleil. Trois longs hivers

non suivis d’étés couvriront la terre de neiges et de glaces; les

branches des arbres se briseront sous leur amoncellement prolongé; le

soleil s’obscurcira de plus en plus; la lune se dissoudra en vapeurs;

les étoiles s’évanouiront; les montagnes, tremblantes sur leurs bases,

seront agitées comme les roseaux du fleuve; la terre rejettera de son

sein les plantes, les arbres et les rochers; les flots vomiront sur

leurs rivages tous les poissons, toutes les algues, tous les coraux

qu’ils recouvraient, et avec eux les cadavres des naufragés, hideux

squelettes, dont les os entre-choqués accompagneront de leur harmonie

sinistre les bruits de la vague envahissante.

«Alors, sur la mer devenue ténébreuse, flottera ce monstrueux vaisseau

fait des ongles des morts. Debout, au tillac, se tiendra le géant Ymer,

momentanément ressuscité pour seconder Loki escaladant le ciel par le

pont de Bifrost à la tête des autres géants de la Gelée.

«Alors, des contrées du Midi, de la région du feu arrivera Surtur le

Noir, avec tous ses génies malfaisants armés de torches et chargés

d’incendier le ciel et la terre.

«Alors la pâle déesse de la mort, Héla, délivrera ses captifs, le loup

Fenris le premier, et marchera à leur tête comme auxiliaire de toutes

les puissances du mal.

«Alors, les dieux s’armeront; Odin les rassemblera autour de lui, ainsi

que les héros de la Valhalla, et tous engageront leur dernière

bataille.»

Mais la prophétie de Vola doit avoir son accomplissement; les dieux vont

périr; le monde avec eux.

Freyr, enveloppé des flammes de Surtur le Noir, meurt; Thor succombe

sous les enlacements et les atteintes empoisonnées du grand serpent

Jormoungandour; cependant, avant de mourir, il le tue; Odin est mis en

pièces par le loup Fenris.

Et, pendant la lutte, le ciel s’est fendu; les génies du feu y entrent à

cheval par la brèche, tandis que les géants ébranlent le frêne Ygdrasil,

qui se tord en poussant de longs mugissements, et tombe enfin avec la

voûte céleste qu’il soutenait, écrasant sous leurs communs débris

vaincus et vainqueurs, et le monde s’évanouit en fumée sous

l’embrasement allumé par Surtur le Noir.

Après le crépuscule des dieux, la nuit des dieux devait ainsi venir.

«O vous, esprits des montagnes, savez-vous s’il subsistera encore

quelque chose?» dit la Voluspa en terminant ses lugubres prophéties.

Convenons-en, il y a dans cette poésie sombre et terrible une grandeur

sauvage, une allure épique dont il est impossible de ne pas être frappé.

Ici le poëme de l’Edda est à la hauteur des plus vigoureux tableaux du

Dante et de Milton, et par plus d’un côté il touche à l’Apocalypse.

Ouvrons ce livre mystérieux.

«Alors il s’éleva du puits de l’abîme une fumée semblable à celle d’une

grande fournaise. Un tremblement de terre eut lieu, et le soleil devint

noir comme un sac fait de poil de chèvre; la lune parut ensanglantée;

les étoiles du ciel tombèrent sur la terre; le ciel se retira comme un

tapis qu’on roule; les montagnes et les îles changèrent de place, et il

y eut une grande bataille au ciel. Michel et ses anges combattaient

contre le dragon, le grand serpent. Ensuite, j’entendis une voix dans le

ciel qui disait: «Maintenant est le salut, la force et le règne de

notre dieu!» Ensuite, je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre.»

Cette nouvelle terre, plus favorisée, plus parfaite, qui doit succéder à

la terre détruite, incendiée, est de même annoncée par l’Edda:

«La terre, ainsi brisée en pièces, dévorée par les flammes,

qu’arrivera-t-il?

--Il sortira de la mer une autre terre plus belle et plus féconde.

--Et, parmi les dieux, en est-il qui survivront?

--.... Sorti du séjour des morts, Balder ressuscité gouvernera le monde

nouveau sous la direction de l’impérissable Alfader.... Ce sera le règne

de la justice....»

La mythologie des Scandinaves embrassant dans ses symboles les grands

phénomènes de la nature, les luttes continuelles de ses deux principes

contraires, la création, la destruction, plus compliquée, plus savante

que celle des Germains et des Gaulois, devait occuper dans le plan de

cet ouvrage une place importante; nous croyons la lui avoir faite.

Mais pourquoi la civilisation d’Odin, pas plus que la philosophie des

druides (première et deuxième époques), ne concourait-elle en rien au

bien-être, au perfectionnement de l’humanité? Je crois en avoir trouvé

la raison.

Pour les Germains comme pour les Scandinaves, Dieu n’était que juste et

sévère. Le règne du Dieu charitable n’était pas venu encore. Peut-être

allait-il venir avec Balder, avec cet autre monde annoncé par l’Edda.

Entendez-vous? comprenez-vous?

Au milieu de tous les incidents qui devaient signaler la conflagration

générale, il en est un qui réveille particulièrement en nous un souvenir

d’histoire. Des ambassadeurs celtes, interrogés par Alexandre de

Macédoine, lui répondirent que ce qu’ils redoutaient le plus au monde

c’était la chute du ciel. Cette réponse, si fière en apparence, fut

grandement admirée par le jeune conquérant; elle l’est encore tous les

jours dans les leçons d’histoire de l’université. Cependant elle ne

faisait que traduire simplement, naïvement, une des plus fermes

croyances religieuses de ces peuples; n’était-ce pas de la chute du ciel

que leurs livres prophétiques les menaçaient?

Mais ce globe terrestre, déjà brisé par cet effroyable cataclysme,

devait être complétement anéanti par le feu. Cet autre détail me

rappelle, non plus un souvenir gravement historique, mais un simple jeu

de mon enfance, jeu symbolique qui, peut-être (ici je n’émets qu’un

doute), remonte à l’Edda.

Vous souvient-il de ce joyeux passe-temps, fort en usage autrefois dans

nos provinces et même à Paris, où, de main en main, circule un tison

enflammé, une brindille de bois, un fétu de paille, un.... n’importe

quoi, que le feu attaque déjà par un bout. Pour ne pas encourir la

responsabilité de son extinction, au plus vite on le passe à son voisin,

en l’interpellant de ces mots significatifs: _Petit bonhomme vit

encore!_ Le voisin le passe à un autre, et ainsi de suite, toujours avec

ce même refrain: _Petit bonhomme vit encore!_ Ce jeu, au moyen âge, se

traduisait, dans les pays du Nord, surtout en Bretagne, par la danse de

la torche (je crois l’avoir déjà dit ailleurs).

Eh bien! ce jeu, je ne sais, mais il me semble qu’il figurait le grand

embrasement futur, inévitable, et que le _petit bonhomme_, c’était le

monde!

Hâtons-nous d’arriver à notre grande dissertation scientifique.

[Illustration]

VIII

[Illustration]

VIII

Comme quoi les dieux de l’Inde ne vivent qu’un kalpa, c’est-à-dire

la durée d’un monde à l’autre.--Comme quoi le dieu Wishnou était

borgne.--Comme quoi les Celtes et les Scandinaves admettaient la

métempsycose, à l’instar des Indiens.--Comme quoi Odin, avec ses

émanations, procède du dieu Bouddha.--Du Mahabarata et du

Ramayana.--Chronologie.--Age du monde.--Tableaux

comparatifs.--Citations.--Preuves à l’appui.--UN CÉNOTAPHE.

Mon lecteur vient de l’échapper belle!

Résolu d’approfondir dans ce chapitre la véritable origine du culte

scandinave, j’avais, avec tout le zèle d’un nouveau converti, rassemblé,

compulsé tous les documents capables de prouver irrésistiblement que les

prêtres d’Odin, tout ainsi que les autres druides, étaient descendus de

l’Orient. La thèse me semblait belle à soutenir, neuve surtout!

Mon chapitre achevé, très-satisfait de sa réussite, je le lus au docteur

Rosahl, comptant, je l’avoue, sur ses chaudes félicitations.

«Eh! cher monsieur, me dit-il lorsque j’eus terminé, que d’efforts pour

plaider une cause déjà plaidée, déjà gagnée par les plus beaux esprits

de la science! En France ou en Allemagne seulement, comptez! Fauriel,

Lassen, Lenormand, Ampère, Eichhoff, Saint-Marc Girardin, Marmier,

Klaproth, Ozanam, les deux Rémusat, les deux Thierry, les deux Humboldt,

les deux Grimm, sans parler de M. Simon Pelloutier et de vingt

autres!... A quoi bon venir à leur aide quand la victoire est décidée?

Voulez-vous donc vous poser comme un savant?»

Je poussai un cri de dénégation, et, saisissant à deux mains mon

manuscrit, je le jetai résolûment au feu.

Par un reste de faiblesse paternelle cependant, de ce fameux chapitre

j’ai conservé le sommaire; je lui ai gardé son numéro d’ordre, afin

qu’il témoignât de mon travail évanoui. Le corps du délit manquant, ce

sommaire sera placé là comme une inscription sur un tombeau vide, pour

honorer la mémoire du défunt.

Mon chapitre VIII passe à l’état de cénotaphe.

Moi, un savant!... grand Dieu!... Que le lecteur se rassure. En

composant cet ouvrage, qu’ai-je voulu? simplement recueillir le long du

Rhin de curieux récits mythologiques nés des vieilles croyances de

l’Europe, car tout est venu aboutir là. Là se trouvent entassés, comme

par alluvions successives, tous les anciens fabliaux, tous les récits

merveilleux, même enfantins, adoptés autrefois par l’imagination crédule

de nos pères. Sauf quelques exceptions, où la gravité du sujet me

soulève de terre malgré moi, ce sont les contes de _ma mère grand’_ que

je veux surtout vous redire. Nous y arrivons. L’Edda elle-même n’a pas

une autre signification. L’_Edda_ se traduit par _la grand’mère_.

Non! moi, l’homme aux contes bleus, je n’ai jamais eu la prétention de

figurer parmi les savants; mais parfois j’aime à picorer de loin sur

leurs traces. On m’a indiqué les bons endroits, et j’y pille de mon

mieux, voilà tout.

Ignorant et pillard, je suis comme l’abeille qui, sans savoir le nom

latin des fleurs, entrerait dans un jardin de botanique, et sa récolte

faite, joyeuse, l’emporterait dans sa ruche, sans prétendre pour cela en

composer un miel académique.

[Illustration]

IX

[Illustration]

IX

CONFÉDÉRATION DE TOUS LES DIEUX DU NORD.--Liberté des cultes.--Le

christianisme.--_Miserere mei, Jesus!_--Dénombrement à la façon

d’Homère.--Les dieux prussiens, slaves et finlandais.--Le dieu des

cerises et le dieu des abeilles.--Une femme d’argent.--CHANT DE

NOCE D’ILMARINNEN.--Un dieu squelette.--Le pilon et le mortier de

Yaga-Baba.--Préliminaires de la bataille.--La petite chapelle de la

colline.--Signal de l’attaque.--JÉSUS ET MARIE.

Il est temps de retourner sur les bords du Rhin, où les deux olympes,

celui de Jupiter et celui d’Odin, se trouvent en présence.

Alors les fatales prophéties de l’Edda étaient loin d’être en voie

d’accomplissement; Odin, longtemps encore, devait rester tout-puissant.

A la surprise générale des opposants, loin de paraître s’alarmer de sa

venue, les Romains l’accueillirent, lui et son cortége de dieux, comme

d’anciennes connaissances. D’après leur système invariable, ils ne

voulurent voir en lui qu’un Jupiter, comme dans le farouche Thor leur

galant dieu Mars, un peu assombri par son séjour prolongé sous les

latitudes boréales et par l’abus de la bière forte.

Chacune des divinités scandinaves était simplement, pour les Romains, ce

que nous autres gens de la partie appelons un mythe _en retour_.

Les poëtes consacrèrent ces prétentions; les historiens essayèrent de

les justifier. Selon les uns, Odin le Conquérant, de la famille des

Ases, après avoir donné le nom d’Asie à une partie de ses conquêtes (ce

qui pourrait bien être vrai), refoulé par les armées de Rome dans ses

froides contrées hyperboréennes, y aurait adopté les dieux de ses

vainqueurs, dans l’espérance qu’ils le rendraient vainqueur à son tour

(ce qui nous semble complétement invraisemblable); selon les autres, le

poëte Ovide, exilé par Auguste en Scythie, ayant appris la langue des

barbares au milieu desquels il vivait, s’étant mis en communication

intellectuelle avec eux, avait pris plaisir à s’en composer un auditoire

et à leur lire ses _Métamorphoses_. Il n’en avait pas fallu davantage

pour que les Scythes se fissent des dieux à l’instar de ceux de Rome.

[Illustration]

Et Tacite, et Plutarque, et Strabon, et tant d’autres écrivains des plus

illustres, sans tenir compte de la date du culte scandinave, n’ont pas

craint de se faire les échos de ces puérilités!

Cependant Rome n’admettant pas les sacrifices humains, les prêtres

d’Odin, ceux de Teut, s’étaient retirés d’abord, loin des chemins

frayés, dans la sombre épaisseur des vieilles forêts. Là, il leur était

permis de vivre tranquilles, d’exercer librement la religion de leurs

pères, et d’égorger leur homme en toute sécurité; ils l’espéraient du

moins! Les soldats romains, habitués à manier la pioche aussi bien que

l’épée, la cognée aussi bien que la lance, firent de larges trouées à

travers ces bois séculaires, égorgèrent les égorgeurs, et renversèrent

les autels rouges de sang.

Parfois il arriva que les braves légionnaires employés à ces expéditions

hasardeuses ne reparurent plus. Les proconsuls, chargés de discipliner

la Germanie, auraient bien voulu sévir; mais alors commençait la grande

réaction du Nord sur le Midi.

[Illustration]

Tandis que Rome s’efforçait de s’établir en Germanie, des nations

germaines, les Francs, les Bourguignons envahissaient les Gaules et

commençaient à s’installer dans les provinces romaines par droit de

conquête.

Les proconsuls jugèrent prudent et sage de fermer momentanément les yeux

sur la question religieuse; sinon la paix, une longue trêve fut

consentie entre tous les cultes, avec quelque défiance de part et

d’autre, il est vrai. Odin eut ses autels distincts de ceux de Jupiter;

on éleva un temple au dieu Thor en regard de celui du dieu Mars; si

Bacchus, Diane, Apollon eurent leurs jours fériés, il en fut de même

pour Bragi, pour Frigg, pour Freya.

Malgré cette tolérance universelle, on continuait de s’observer

cependant.

Une guerre sainte ne pouvait tarder d’éclater; sur quelques points elle

avait commencé déjà, quand des pêcheurs du Rhin, occupés à retirer leurs

filets, entendirent des voix courir sur la surface du fleuve en

murmurant les noms de Jésus et de Marie.

Ces mêmes voix, ces mêmes noms se firent entendre à diverses reprises

devant Strasbourg, Mayence et Cologne, c’était le christianisme qui

s’avançait.

Ces noms fatidiques murmurés par le fleuve, plus tard, des druidesses,

dans leurs exaltations prophétiques, des prêtres de Jupiter, en

consultant les augures, l’avaient articulé d’eux-mêmes et contre leur

propre volonté.

On citait un druide qui, au moment du sacrifice, saisi d’un transport

soudain, laissant échapper son couteau, s’était écrié: _Miserere mei,

Jesus!_ Et le latin avait été jusque-là une langue inconnue à ce druide!

[Illustration]

Les peuples demeuraient dans l’attente d’une nouvelle révolution

religieuse.

Bientôt des vaincus de Tolbiac, faisant retour vers le Rhin, jetèrent la

consternation dans tous les cœurs en annonçant que Clovis, le roi des

Francs, déjà soupçonné de pactiser avec Rome, venait de se donner au

Dieu des chrétiens, et que le Dieu des chrétiens s’avançait à la tête de

dix légions d’anges exterminateurs.

A cette nouvelle, oubliant leurs désaccords, les cultes rivaux,

également menacés, se réunirent pour résister à ce terrible envahisseur.

Un appel général fut fait, non-seulement du camp d’Odin à celui de

Jupiter, mais à tous les dieux du Nord, aux dieux de la Finlande, aux

dieux de la Russie, aux dieux slaves: le danger était commun à tous, et

tous, répondant à l’appel, se dirigèrent vers le Rhin.

Il ne nous est point permis de passer avec rapidité sur ce grand

rassemblement olympique, rêve de poëte si l’on veut, mais rêve

traditionnel, étrange, non dépourvu d’éclat, et qui donne un complément

inattendu à ce tableau, jusqu’alors restreint, des mythologies du Nord.

Au rendez-vous se présentèrent d’abord en bon nombre les dieux

borussiens (prussiens); au premier rang, parmi eux, figuraient Percunos,

le divin ordonnateur des astres; Pikollos, à la face aussi pâle que

celle de Héla; comme celle-ci il présidait aux enfers, et n’exigeait des

hommes que des prières accompagnées de battements de cœur, se souciant

peu qu’on l’aimât pourvu qu’on le craignît. Un troisième, Potrympos,

avait la figure d’un adolescent, la bouche souriante et le front

couronné d’épis et de fleurs; c’était le dieu de la guerre.... de la

guerre! alors, pourquoi ce sourire, pourquoi ces épis, ces fleurs? C’est

que Potrympos présidait aussi à l’alimentation publique et même à

l’amour.

Il paraît que dans l’ancienne Prusse, la guerre était la munitionnaire

générale, et suffisait à tout.

[Illustration]

A la suite de Percunos, de Pikollos, de Potrympos, la grande triade,

venaient Antrympos, le dieu de la mer et des lacs; Poculos, le dieu de

l’air et des tempêtes; puis, après ces dieux rimant en _os_, d’autres

divinités rimant en _us_; Pilvitus, le dieu des riches; Auchwitus, le

dieu des malades; Marcopulus, le dieu des nobles. Ce dernier, la terreur

du peuple, le tenait ployé sous un joug de fer. Pour tenter de

l’adoucir, on avait recours à Puscatus, encore un dieu en _us_, mais un

bonhomme de dieu. Il habitait sous un sureau, et comme prix de ses bons

offices auprès du terrible Marcopulus, il voulait bien se contenter d’un

morceau de pain et d’une chope de bière.

[Illustration]

Quoique leurs prêtres portassent le nom de crives ou de waidelottes,

leurs cérémonies n’en étaient pas moins calquées sur celles des druides.

Les Borussiens honoraient particulièrement le chêne de Remowe, que

Percunos, Pikollos et Potrympos venaient visiter chaque jour. A ces

mêmes dieux ils sacrifiaient leurs prisonniers de guerre, non par le

couteau, à la manière germaine ou scandinave; ils les faisaient périr

par les flammes ou dévorer par d’énormes serpents, vivant de l’autel et

pour l’autel.

Aujourd’hui, prêtres et dieux sont accourus en Germanie, accompagnés de

leurs monstrueux reptiles, de griffons effrayants à voir et des démons

de leur enfer, tous évoqués pour participer à la grande lutte prévue.

[Illustration]

Presque en même temps que les dieux prussiens arrivaient ceux des

Scythes et ceux des Sarmates, les premiers en chariot, selon la manière

de voyager de leurs peuples; comme leurs peuples encore, eux-mêmes

courbaient le front devant le puissant Tabiti, la grande

personnification de leur culte, le feu. Les Scythes avaient bien mal

profité de la lecture qu’Ovide leur avait faite de ses _Métamorphoses_.

Les seconds, en petite escorte aussi, représentés seulement par leur

triade supérieure, Péroun, leur Jupiter tonnant; Rujéwit, qui dirige les

nuages; Sujatowist, qui juge les morts, n’avaient amené à leur suite que

Trizbogh et les Tassanis, c’est-à-dire la peste et les furies. Leurs

autres dieux, ne pouvant rien pour le succès de la guerre, étaient

restés au logis.

Puis-je me dispenser de vous faire connaître les noms et les

attributions de ces inoffensives divinités locales honorées par les

farouches Sarmates? C’étaient:

Kirnis, qui fait mûrir les cerises;

Sardona, qui veille sur les noisetiers;

Austeïa, qui préside à l’éducation des abeilles;

La douce Kolna, qui s’occupe du mariage des fleurs.

Il y avait aussi les dieux ou les déesses du blé, du pétrin, de la

lessive, le dieu des mouches et le dieu des papillons; convenons-en,

pour le moment, tous ces dieux-là n’avaient rien à faire sur les bords

du Rhin.

Mais Odin, mais Jupiter pouvaient compter comme auxiliaires plus

sérieux, plus solides, ceux de la Finlande.

Les dieux ont toujours quelque chose des mœurs de leurs sectateurs, de

leurs administrés; et quels peuples plus que les Finnois ou Finlandais

firent jamais preuve d’un courage indomptable? Pirates de la Baltique

comme les Scandinaves l’étaient de l’Océan, ils partageaient avec

ceux-ci les dépouilles du monde boréal. Descendus des hauts plateaux de

l’Asie avec leurs frères les Turcs, les Mongols, les Tartares, les

Tongouses, ils avaient d’abord été connus sous le nom d’Ugoriens ou

d’Ogres, et Dieu sait si les Ogres devaient laisser un long et terrible

souvenir au fond de nos histoires populaires!

Les Finlandais ne comptaient guère parmi eux que des marins, des

soldats, des mineurs et des forgerons. Extraire le fer, le forger en

ancres de navires, en lances, en sabres, en épieux, telles étaient leurs

principales occupations. Aussi honoraient-ils particulièrement

Rauta-Rekhi, la personnification même du fer; Wuolangoïnen, le père du

fer; Ruojuota, la nourrice du fer; et ils adressaient un culte spécial à

trois sombres vierges dont les robustes mamelles fournissaient en

abondance un lait noir qui devenait du fer en se refroidissant, comme en

se refroidissant l’eau devient de la glace.

Leurs dieux principaux, en dehors de ceux-là, étaient au nombre de

trois, comme toujours, trois frères.

L’aîné, le vieux Vainamoïnen, a créé le feu céleste et le feu terrestre,

c’est-à-dire le soleil et les volcans.

Le second, Ukko, est chargé de les alimenter de combustible, sans quoi

la terre refroidie passerait bientôt à l’état d’un immense glaçon et le

soleil à celui d’un amas de braise éteinte. Placé dans les nuages, il

souffle alternativement sur l’un et sur l’autre pour entretenir leur

double foyer, et il les interpelle avec la voix du tonnerre.

Ilmarinnen, le troisième, grand travailleur et bon ouvrier, a forgé la

terre et les sept cieux qui l’environnent; on l’appelle _le Forgeron

éternel_. Il passe sa vie à forger, tantôt des étoiles de toutes les

grandeurs, tantôt des lunes de rechange. Il a même forgé une femme

d’argent, non pour lui, mais pour son frère puîné, à qui ses occupations

multipliées, incessantes, ne permettaient pas de faire les démarches

nécessaires pour tout mariage sortable. Cette femme de fin métal, bien

confectionnée, belle, charmante, du plus heureux caractère, n’avait

qu’un défaut, un seul; on ne pouvait l’approcher sans se sentir gelé

jusqu’à la moelle des os.

Le plus habile forgeron n’arrive pas du premier coup à faire une femme

parfaite.

Aussi, quand il s’agit de son propre mariage, Ilmarinnen se décida-t-il

à prendre une femme toute faite, et, comme il était d’usage alors parmi

les Finlandais comme parmi les Germains, il l’acheta.

Pour nous reposer un peu de cette longue énumération de divinités

aujourd’hui passées de mode, j’ai grande envie de placer ici une _saga_,

une tradition finlandaise, au sujet de ce même mariage d’Ilmarinnen le

Forgeron, et composée par sa propre sœur. Dans ce chant de noce,

expression des sentiments les plus doux et les plus chastes, on pourra

entrevoir les mœurs intimes de ces dieux artisans, à qui il arrivait

parfois de battre leurs femmes; du moins la saga nous donne le droit de

le supposer.

Ilmarinnen vient de se marier, et il s’impatiente, il se damne de ne

point voir accourir au-devant de lui sa jeune épouse. Écoutez ce que lui

chante alors, en s’accompagnant de la petite guitare-kantèle, pour le

calmer plus sûrement, l’hôtesse de Pohjola, sa sœur:

La mythologie du Rhin · 第 7 / 16 段