devant le serf tombé aux côtés de son maître, même devant l’esclave qui,
pour continuer son service près de lui, s’était volontairement jeté dans
les flammes de son bûcher.
Les joies de la Valhalla étaient-elles assez attrayantes pour devoir
pousser à ces immolations volontaires? Examinons.
Le premier de tous les plaisirs y était la lutte, le combat, d’accord!
mais de la lutte et du combat n’abusait-on pas un peu? On s’y battait
durant des heures entières, les uns contre les autres, à cœur joie, avec
acharnement, se transperçant, se tailladant, se détranchant en morceaux.
Il est vrai de dire que l’heure du dîner venue, le sang cessait de
couler, les blessures refermaient leurs lèvres béantes, les membres
abattus par le fer retournaient à leur place, les têtes fendues, les
entrailles mises à jour se recousaient, se recollaient d’elles-mêmes,
sans apparence de cicatrices, et, bras dessus, bras dessous, on allait
se mettre à table, se promettant bien d’égayer le dessert par quelques
joyeux exercices du même genre.
A cette table des dieux et des héros, si la nourriture était saine (ce
qu’on peut mettre en doute), elle y était peu variée.
La charcuterie alors, sur la terre comme au ciel, jouait un grand rôle
dans l’alimentation publique. Parmi les peuples du Nord, et jusqu’aux
bords de la Baltique (c’est Tacite qui l’affirme), les chefs et les
matrones suspendaient volontiers à leur cou une petite figure de porc,
emblème d’abondance et de fécondité. Le porc était, chez le riche comme
chez le pauvre, la providence des garde-manger. Cependant, jugé indigne
de figurer sur la table d’Odin, il y était remplacé par le sanglier; les
dieux se nourrissaient de porc sauvage, les hommes de porc domestique;
là était toute la différence.
[Illustration]
Il m’arrive assez souvent de manger du porc; j’ai eu parfois l’occasion
de goûter au sanglier, et sous toutes ses formes; je le déclare, la main
sur l’estomac, selon moi, les dieux et les héros n’étaient pas les mieux
partagés. Peut-être aussi, les sangliers d’ici-bas ne sont-ils point à
comparer aux sangliers de là-haut.
Quoi qu’il en soit, sur la lisière d’une des merveilleuses forêts de la
Valhalla, chaque matin, apparaissait un sanglier énorme, gigantesque, un
mammouth de la race porcine; les héros lui donnaient la chasse,
quelquefois en compagnie de Thor, de Vali, l’adroit tireur à l’arc, de
Tyr, le dieu manchot, qui n’en brandissait pas moins l’épée avec force
et justesse. Le monstre abattu, dépecé, rôti, tous ensemble en dînaient.
[Illustration]
Le lendemain, aux abords de la forêt merveilleuse, apparaissait encore
un sanglier, tout aussi gras, tout aussi énorme, en tout semblable à
celui de la veille (peut-être le même, qui sait? c’est l’opinion de
quelques savants des mieux renseignés); nouvelle chasse, nouveau repas
au sanglier.... En vérité, c’était à en dégoûter les gens pour le reste
de leurs jours, et ceux-là étaient immortels; jugez!
Pourra-t-on le croire? le paradis scandinave n’était pas le seul où la
charcuterie reçût ainsi sa glorification. Dans un paradis voisin, celui
de la Finlande, M. Leouzon-le-Duc nous l’apprend, les fleuves coulaient
en flots de bière et d’hydromel, _les montagnes étaient de lard_, _les
collines de petit salé_.
Pour faire passer si solide nourriture, les dieux scandinaves avaient,
tout aussi bien que ceux de la Finlande, la bière et l’hydromel; de plus
qu’eux ils avaient le vin, qu’ils buvaient dans des coupes d’or. Le
vin!... Dans ce seul mot, les hommes sérieux de l’histoire ont entrevu
une grande révélation.
Comment, dans ces pays hyperboréens, où la vigne n’existait pas, ne
pouvait pas exister, était-il venu à l’idée d’Odin de la faire
fructifier dans son paradis? Il la connaissait donc?... où l’avait-il
connue?... Mais ne voulant pas interrompre mon récit, je me réserve de
traiter cette grande et intéressante question, avec bien d’autres, dans
le chapitre suivant, chapitre à part, où je pourrai, sérieusement et
scientifiquement, les développer à mon aise.
Avec le vin, avec la bière, avec l’hydromel, les bienheureux de la
Valhalla possédaient encore une précieuse liqueur à laquelle, je crois
pouvoir l’affirmer à coup sûr, nul habitant de la terre n’a jamais
goûté. Cette ambroisie, d’une espèce particulière, les dieux et les
héros l’extrayaient eux-mêmes, à de certains jours fériés, de la
blanche substance de la lune. Oui, de la lune. La buvaient-ils à plein
verre, la humaient-ils avec un chalumeau? je l’ignore; mais à cette
saignée périodique les peuples attribuaient les phases diverses et la
diminution progressive de cet astre. Lorsqu’ils le voyaient réduit à sa
plus simple expression de croissant, l’épouvante se lisait sur tous les
visages et resserrait toutes les poitrines; s’oubliant au milieu d’une
orgie céleste, les gens d’en haut allaient-ils donc boire la lune
jusqu’à sa dernière goutte!
La lune pour eux, ainsi que pour les Germains, n’était qu’une outre
transparente, remplie d’un lait miellé et phosphorescent.
Résumons. Chasser au sanglier, déjeuner avec du sanglier, dîner de même,
recommencer le lendemain, boire de la bière, du vin, et, de temps en
temps, de cette espèce de lait de poule fourni par la lune, se battre
matin et soir, mourir pour renaître, renaître pour se battre encore,
telles étaient les distractions de ces lieux de délices. Sur ma foi, il
fallait être bien Scandinave pour s’en contenter.
Si le paradis d’Odin nous semble peu attrayant, en compensation, son
enfer nous paraîtra peu terrible, surtout si on le compare aux enfers
créés par les poëtes, à l’enfer du Dante, à l’enfer de Milton, même à
l’enfer des petites Danaïdes de Désaugiers.
Situé au dernier des mondes inférieurs, et tenu en partie double,
l’enfer des Scandinaves se compose du _Nastrond_ et du _Nifleim_. Ce
dernier est une sorte de vestibule sombre où errent à travers les
ténèbres les séolas dolentes de ceux qui n’ont été ni bons ni méchants,
ni héros ni scélérats, et qui ne sont pas morts par le fer. Mourir dans
son lit ou sur son escabeau, était un tort aux yeux d’Odin, un tort
grave, non un crime cependant, puisqu’il ne le punissait que par une
détention temporaire dans ces souterrains humides, où l’obscurité, le
silence et l’ennui paraissaient coopérer seuls à leur châtiment. Les
habitants du Nifleim n’avaient guère d’autres distractions que leurs
bâillements réciproques et, de temps en temps, un jet de lumière
blafarde qui arrivait jusqu’à eux quand les petits alfes noirs entraient
ou sortaient, occupés au transport de leurs cargaisons d’âmes.
C’est dans le Nastrond, le véritable enfer, qu’étaient jetés les grands
criminels. Particularité remarquable! on n’y voyait pas, comme dans les
autres, des brasiers, des grils ardents, des fournaises, des tourbillons
de flammes; c’était un enfer de glace; il y gelait à pierre fendre, et
les damnés y claquaient des dents. Dans l’œuvre du Dante j’ai entrevu
quelque chose de semblable; mais du Florentin et du Scandinave c’est
évidemment le premier qui a été le plagiaire du second.
N’était-il pas naturel que dans ces contrées hivernales de la
Scandinavie, où le froid est le fléau le plus redouté, un froid intense,
continu, éternel fût l’épouvante et la punition du crime? L’idée d’un
enfer chaud, plutôt que de le retenir sur la pente fatale, eût
peut-être été capable d’encourager à mal faire quelque scélérat frileux.
Les malheureux qui grelottaient dans le Nastrond, l’onglée aux doigts et
des larmes gelées dans les yeux, sentaient redoubler leurs tortures
engourdissantes quand s’arrêtait sur eux le regard sans rayons de la
déesse pâle, la reine du lieu, Héla, c’est-à-dire la Mort.
[Illustration]
Oui, c’est Héla qui règne sur cette affreuse banquise; son palais se
nomme la Misère; sa porte, le Précipice; sa salle de réception, la
Douleur; son lit, la Maladie; sa table, la Famine; son trône, la
Malédiction.
Le corps de cette reine sinistre est bariolé mi-partie de blanc,
mi-partie de bleu, et son haleine a cette odeur cadavérique si plaisante
aux Valkyries.
N’importe! je vois là plus de grands mots que de grandes tortures;
l’excès du froid paralyse la douleur elle-même, et nous sommes loin de
ces enfers classiques où les bains de lave, les roches roulantes, les
roues enflammées, les chevalets de fer rougi, la poix bouillante, les
flèches de feu et le fouet de serpents des Euménides composaient un
matériel infernal digne de tenter l’imagination des plus grands poëtes.
Dans le Nastrond, pas de démons, pas d’Euménides: il y a bien Bigvor et
Lisvor, des furies, si vous voulez; elles gardent la porte du lieu, avec
Garm, le chien redoutable, mais à tous trois, l’entrée en est interdite.
A défaut d’autres monstres, y figurent cependant quelques-uns de ceux
épargnés par Odin lors de sa première campagne contre les géants fils
d’Ymer, et le loup Fenris, traîtreusement pris au piége par les Ases: il
y a même encore deux autres loups, convaincus d’avoir attenté à
l’existence du soleil, mais tous, solidement enchaînés, figurent là
plutôt au nombre des tourmentés que des tourmenteurs.
Un jour, leurs liens de fer tomberont; un jour, il fera froid dans le
ciel; il y aura dégel en enfer; et alors.... alors, malheur aux dieux!
Écoutez!... le moment approche où tous les mystères vont s’éclaircir....
Voici venir l’heure où _vous allez entendre_, où _vous allez
comprendre!_ mais avant de donner ce dernier mot, ce mot final et
fatal, il nous faut signaler un événement qui alors se passa en pleine
assemblée des dieux, et remplit le ciel et la terre d’étonnement, de
pitié et d’épouvante.
Reconnaissons-le, jusqu’à ce moment nous n’avons eu affaire qu’à des
personnages divins d’apparence assez débonnaire; Odin, en dépit de ses
druides, trop exigeants sur l’article des sacrifices, nous a paru rempli
de bonnes intentions; le dieu Thor, malgré ses manières un peu
soldatesques, a rendu de grands services aux hommes, et le même marteau
qui les protége contre les géants a su, sans le secours de la géométrie,
marquer les limites des propriétés respectives; le dieu aux dents d’or,
Heimdall, dans l’intérêt de l’humanité, a, certes, fait preuve de
dévouement et d’une grande résignation auprès de l’Aïeule et de la
Bisaïeule; ainsi des autres. Mais nous avions nos raisons pour ne pas
épuiser complétement la liste des Ases. Il en est un que nous tenions en
réserve, que nous ne voulions faire apparaître qu’à son heure, c’est
Loki, Loki, le dieu du mal et le génie de la destruction.
Surpassant Odin lui-même dans les arts magiques, beau de taille et de
visage, le sourire à la bouche (mais les lèvres minces, ajoute l’Edda),
avec le caractère le plus jovial en apparence, et sous la forme la plus
agréable, Loki est un composé des vices les plus hideux, la haine, la
cruauté, l’envie, l’hypocrisie, la perversité. C’est notre Satan avant
sa chute. S’il avait été roi des enfers, le Nifleim et le Nastrond
auraient été remplis de plus de tortures et d’épouvantements que tous
les enfers connus.
Voilà cependant celui sur lequel comptaient les dieux pour les égayer
dans la Valhalla, et qu’ils avaient surnommé leur bouffon!
Un jour, une ancienne prophétesse se réveille, se redresse dans son
tombeau en poussant un cri terrible: «Balder, le beau Balder va mourir!»
Elle dit, retombe sur sa couche funèbre, et remeurt à tout jamais.
[Illustration]
Cependant, ce cri a retenti jusqu’au sommet du frêne Ygdrasil. Troublés,
éperdus, les Ases se rassemblent, se regardent, terrifiés, non sans
raison, car de la destinée de Balder dépend celle des autres dieux;
puis, Balder, le dieu rayonnant, c’est la gloire du ciel, c’est l’amour
de la terre; peut-il mourir ce Balder, le plus charmant, le plus pur,
comme il est le plus beau des fils d’Odin? si beau que Héla elle-même ne
pourrait s’empêcher de sourire en le regardant; si pur que le mensonge
est impossible en sa présence, et qu’un vase renfermant une liqueur
falsifiée se briserait à son approche; si charmant que tous les dieux
l’aiment comme leur fils préféré, et que les hommes l’ont surnommé
l’Espérance! Non, non! Balder ne mourra pas!... ainsi parlent les Ases.
Sa mère désolée, l’épouse d’Odin, Frigg, entrecoupant chaque mot par un
soupir, par une angoisse douloureuse, explique ses appréhensions. A ceux
qui traitent de vaine terreur l’émotion subite qui s’est emparée de tous
au cri de la prophétesse, elle déclare que depuis plusieurs nuits déjà
des songes répétés, persistants, lui annoncent la mort de son fils
bien-aimé; elle n’y voulait pas croire; elle y croit!
La divine sibylle Vola, dont les prédictions n’ont jamais failli;
Skulda, la norne de l’avenir, sont appelées; elles se consultent:
«Balder est en danger, Balder va mourir si toutes les substances
terrestres, capables de donner la mort, ne sont pas désarmées à
l’avance.»
Frigg descend sur la terre; elle s’adresse aux volcans, aux trombes
d’air, à la glace, à la grêle; ils lui jurent d’épargner son fils. Parmi
les puissances aquatiques, depuis la mer jusqu’aux plus faibles
ruisseaux; parmi les pierres, depuis les rochers jusqu’aux cailloux;
parmi les métaux, depuis l’or jusqu’au fer, tous lui prêtent le même
serment. Il en est ainsi des plantes, depuis le chêne jusqu’au moindre
buisson, jusqu’au brin d’herbe.
Triomphante, elle remonte au ciel annoncer la grande nouvelle. C’est une
joie générale. On célèbre la réussite de son voyage par un banquet de
famille, durant lequel Loki parvient à dérider jusqu’à Odin lui-même par
ses joyeux propos. Jamais il n’avait été plus en verve, jamais il
n’avait semblé prendre part avec plus d’abandon à un événement heureux.
[Illustration]
Le repas achevé, les dernières coupes vidées en l’honneur de Balder, on
propose, en façon de divertissement, d’essayer vis-à-vis de lui jusqu’à
quel point toutes ces substances, végétales ou minérales, engagées par
leur serment, y seront fidèles.
Commençant par les plus inoffensives, on lui jette une motte de terre;
la motte de terre se disperse en un nuage de poussière avant de
l’atteindre; on lui verse sur la tête une cruchée d’eau; l’eau forme
cascade au-dessus de lui sans même mouiller ses vêtements; on essaye de
le frapper d’une baguette de coudrier; la baguette, échappant à la main
qui la tient, se rompt en deux. Balder, prenant plaisir à ce jeu,
encourage les assaillants.
L’adroit Uller lui lance une flèche sans pointe, ne le visant, par un
reste de prudence craintive, qu’à l’épaule. La flèche passe à vingt
pieds du but et poursuit son vol à travers les airs, comme l’oiseau qui
chercherait sa proie par delà les nuages.
[Illustration]
Ainsi de dix autres qui s’essayent à leur tour, soit armés d’un fragment
de roc, soit d’une lourde branche en forme de massue; mais le fragment
rocheux était de pierre, et la pierre se rappelait le serment fait à
Frigg; mais la massue provenait d’un arbre, et l’arbre se rappelait le
serment fait à Frigg.
Enhardi par tant d’épreuves rassurantes, Freyr voulut essayer de son
épée magique; cette fois, l’épée resta sourde à son commandement. Thor
brandit son marteau; son marteau, après un vif mouvement de recul,
faillit lui retomber sur les talons. L’épée de Freyr, le marteau de Thor
étaient de fer; le fer se rappelait le serment fait à Frigg.
Loki n’eut garde de se présenter.
Les exercices étaient terminés, on le croyait, lorsqu’on vit s’avancer à
tâtons, vers le dieu rayonnant, son propre frère Hoder, le dieu aveugle.
Hoder agitait dans sa main une légère touffe de feuillage, un brin
d’herbe, ou du moins ce qui paraissait tel après les terribles engins
mis en avant.
Un immense éclat de rire, un rire à l’instar de celui des dieux
d’Homère, salua sa tentative; Loki, se tenant les côtés, riait plus fort
que tous les autres; Hoder lui-même prenait part à la gaieté générale;
mais il s’avançait toujours, toujours, agitant son fétu de verdure;
puis, quelque peu chancelant, et renseigné sur la direction à donner au
jet par un Ase placé derrière lui, de toute sa force, qui était
prodigieuse, il lança son frêle rameau contre Balder.
Atteint en pleine poitrine, Balder s’affaissa sur lui-même. Cette
blanche lumière qui rayonnait autour de lui s’éteignit tout à coup; il
ferma les yeux, laissa tomber son beau front découronné sur son
épaule.... Balder était mort.
Le trait dont il venait d’être frappé était une branche de gui. Frigg
avait adressé sa supplique au chêne, mais elle n’avait point songé au
gui qui croissait sur le chêne; le gui n’avait pas prêté serment à
Frigg. Devons-nous chercher là un symbole? Est-ce à dire que le gui
druidique va bientôt triompher des dieux de la Scandinavie? Le symbole,
dans ce cas, porterait complétement à faux, car à l’époque où nous voici
arrivés, du sage druidisme de la première époque il n’est plus question;
celui de la seconde s’affaiblit de jour en jour, et le scandinavisme
gagne, s’étend et doit s’étendre encore, même bien par delà le Rhin.
Mais gardons-nous d’interrompre ce récit, aussi poétique, aussi touchant
que les fables les plus vantées de la Grèce.
Au milieu des cris de désespoir qui l’environnent comme un cercle de
malédictions, Hoder l’aveugle, Hoder, dont le nom ne devait plus être
prononcé (rappelez-vous-le!), s’inquiète, s’informe.... et tout à coup
joignant ses cris de détresse à ceux des Ases, se précipitant éploré sur
le corps de son frère, il dénonce Loki comme l’auteur de la catastrophe.
Loki lui a reproché que seul il ne prenait point part aux
divertissements en l’honneur de Balder; c’est lui qui l’a armé de la
plante fatale, c’est lui qui a dirigé son bras. Loki était jaloux des
perfections de Balder: sa haine pour lui était égale à l’amour que les
autres dieux portaient à Balder.
On cherche Loki. Il a disparu. Sans doute, se dérobant à la vengeance
de tous, il a été, dans les montagnes, rejoindre les géants, ses alliés
naturels, ou, au plus profond des mers, le serpent Jormoungandour. Et
pendant ces lamentations, ces interpellations, ces investigations, l’âme
de Balder a été emportée par les alfes noirs au Nifleim, ce sombre
vestibule de l’enfer.
En dépit de la mort, Odin espérait que son fils lui serait rendu. Sur
son ordre, Hermode, le messager des dieux, monté sur le cheval Sleipner,
se rendit auprès de Héla; mais, par promesses ni par menaces, il ne put
rien obtenir. Le destin avait prononcé, et le destin est au-dessus des
dieux comme les dieux sont au-dessus des hommes.
Alors Frigg alla trouver la déesse pâle; Frigg pleura, et devant les
larmes de cette mère, l’impitoyable Héla sentit son cœur s’amollir.
«Que tous les êtres de la création, tous, cette fois, tu m’entends, lui
dit-elle, donnent une larme à Balder, une larme semblable à celle que tu
viens de répandre devant moi, et Balder te sera rendu.»
Frigg ne voulut confier qu’à elle-même le soin de réaliser sa suprême
espérance. De nouveau elle se remit en route. Elle parcourut la terre;
elle réunit autour d’elle toutes les populations les unes après les
autres; au seul nom de Balder, des pleurs coulèrent de tous les yeux.
Pendant trois mois elle parcourut les forêts, les montagnes, les lacs,
les mers, et les animaux qui peuplaient les mers, les lacs, les
montagnes, les forêts pleurèrent. Elle pénétra jusqu’au séjour des
géants, les ennemis des dieux, et devant sa douleur les géants
pleurèrent: chaque arbre pleura, chaque rocher pleura.
[Illustration]
Frigg, la joie au cœur, croyait sa tâche terminée; elle apprit qu’à
l’orient de Midgard demeurait une vieille femme, au milieu d’une forêt
aux arbres de fer. Comme elle y demeurait seule, loin de tout chemin
tracé, elle n’avait pu se trouver sur la route de la céleste voyageuse.
A travers des sentiers escarpés, coupés de fondrières et de torrents,
Frigg parvint jusqu’à elle. Au récit de son désastre, les arbres de fer
pleurèrent, mais la vieille ne pleura pas.
On la nommait Thorck, et son cœur était dix fois plus dur que son nom.
«Que me fait à moi ton Balder! dit-elle à la déesse; que m’importe qu’il
soit mort ou vivant!... Tu as d’autres fils, moi je n’en ai plus un.
Naguère j’en avais quatre, tous quatre ma joie, mon orgueil; qu’ils
étaient beaux! qu’ils étaient grands!... Ton fils Thor me les a tués
tous quatre. J’ai bien pleuré alors; maintenant, c’est fini. Cherche des
larmes ailleurs; je n’en ai pas pour la douleur des autres!»
Frigg se courba devant elle, la pria, la conjura, se mit à ses genoux;
la vieille fut inflexible. Balder devait rester le prisonnier de Héla.
Quelques commentateurs des runes Scandinaves ont pensé que l’habitante
de la forêt aux arbres de fer n’était autre que Loki, métamorphosé en
vieille femme. L’idée n’est pas admissible. Les Ases se trouvant en
dehors de l’arrêt de Héla, le refus de Loki n’eût pas annulé ce vote
unanime de toute la nature attendrie, apitoyée, où des pleurs seuls
tombaient dans l’urne du scrutin. Supposons-le plutôt, par ses conseils,
par ses enchantements, Loki avait coopéré à la résistance de Thorck; par
lui, le cœur de la vieille était devenu de fer tout aussi bien que les
arbres qui l’environnaient. Ainsi, deux fois Loki avait causé la mort de
Balder!
C’est à partir de ce moment qu’un bruit étrange, incroyable, se répandit
confusément parmi les hommes; les druides le répétaient tout bas à leurs
initiés, des voix de l’air l’avaient même, assure-t-on, fait entendre au
milieu des nuits; ce bruit, ce secret effrayant, cette révélation
inattendue, c’est que les dieux devaient mourir un jour. Thor, après
avoir vu la foudre s’éteindre entre ses mains, devait mourir; Odin
lui-même devait mourir: ainsi des autres. Les destinées de chacun d’eux
se trouvaient irrévocablement dépendre des destinées de ce monde fragile
qu’ils gouvernaient, et ce monde devait mourir; il devait mourir puisque
Balder était mort.
Quoi! l’univers, retournant tout entier au chaos, s’écroulera-t-il sans
qu’une volonté toute-puissante essaye de le retenir sur la pente de
l’abîme?... Cette volonté, où pourrait-elle être puisque les dieux ne
seront plus?
Écoutez! écoutez ces versets de l’Edda!
«Quel est le plus ancien de tous les dieux?
--Alfader, c’est-à-dire le père universel. Il a toujours vécu et vivra
toujours; il gouverne tout, les grandes choses comme les petites; il a
fait le ciel, la terre et les dieux. Si Odin a créé les hommes, c’est
Alfader qui leur a donné une âme immortelle.»
Ici, nous rentrons dans la pure essence du dieu unique, toujours le
même, qu’il se nomme Teut, Ésus ou Jéhovah; les autres dieux ne sont
que ses émanations, ses symboles vivants, destinés à durer tout au plus
quelques misérables milliers de siècles, voilà tout.
Entendez-vous? Comprenez-vous, maintenant?
Comprenez-vous pourquoi le grand frêne Ygdrasil est rongé à sa racine
par un dragon? Pourquoi quatre cerfs affamés dévorent son feuillage?...
Vous comprenez?... bien!
Mais à quel signe reconnaîtra-t-on la fin plus ou moins prochaine des
dieux? ce que l’Edda nomme leur CRÉPUSCULE?
Le plus important des livres sacrés du Nord, le livre qui renferme les
prophéties de la déesse-sibylle Vola, la _Voluspa_, va nous l’apprendre.
«Quand le moment fatal approchera, leur voix deviendra inhabile à faire
entendre des chants; l’éclat lumineux dont leur corps resplendit
s’affaiblira progressivement.
«En sortant du bain, au lieu de rester secs comme il leur arrive
aujourd’hui, leurs membres conserveront une moiteur humide; des gouttes
d’eau y ruisselleront; ils deviendront, de ce côté, semblables au
vulgaire des hommes.
«Pour conjurer ces premiers symptômes de malaise, la femme du dieu
Bragi, Iduna, leur donnera à manger des pommes qu’elle garde en réserve.
Ces pommes auront le don de les réconforter et de leur rendre une fausse
jeunesse pendant quelques milliers d’années peut-être.
«Mais un jour leurs yeux commenceront à clignoter; le matin, à leur
réveil, leurs paupières se colleront et deviendront rouges et
chassieuses.
«A table, procédant à leurs libations accoutumées, si leurs coupes,
tenues d’une main déjà vacillante, laissent échapper un léger flot de
vin ou d’hydromel, leurs vêtements en resteront maculés.