moment il ne parla plus qu’en vers. Il goûta de même à la logique, et il
raisonna avec tant de justesse, tant de justesse, qu’il ne se trouva
plus d’accord avec personne; il goûta à l’éloquence, et dès qu’il se mit
à pérorer, on l’eût pris pour le premier avocat du barreau de Paris.
Comme à _Ogmius_, ou comme à MM. Berryer et Lachaud, on eût dit que des
chaînes d’or découlaient de sa bouche, suspendant les cœurs et les
oreilles à ses discours.
Tandis qu’il dégustait, Bragi son fils et Saga sa fille, assis à ses
côtés et se pourléchant les lèvres, le contemplaient d’un air tant soit
peu quémandeur.
En dehors du caractère terrible dont ses druides l’ont revêtu, Odin se
montrait parfois bonhomme, bon père toujours. Il présenta le vase de
poésie, d’abord à Saga; son titre de femme lui donnait droit à cette
primauté. Elle y posa ses lèvres, ce fut tout. Quand vint son tour,
Bragi en avala avidement une large gorgée, et sans s’être donné le temps
de reprendre haleine, il se mit à entonner un chant triomphal, où il
célébra les festins, l’amour, la guerre, la grandeur des dieux, les
astres du firmament, le paradis, l’enfer et le frêne Ygdrasil. Dans ses
rimes cadencées, il fit entendre le choc des coupes, le roucoulement des
tourtereaux et des amoureux, le tumulte des batailles, l’harmonie des
sphères célestes, avec tant de verve, de fougue et de grâce tour à tour,
qu’Odin enthousiasmé, et qui s’y connaissait depuis cinq minutes déjà,
le déclara sur-le-champ le dieu-poëte, au lieu du dieu à la longue
barbe, seule dénomination qu’on lui eût donnée jusqu’alors. Bien plus,
il lui confia en dépôt le triple trésor dont il avait dépouillé les
meurtriers de Kvasir.
Tel était le dieu Bragi, qui seul parvint à adoucir les douleurs de la
belle et inconsolable Freya.
Par lui les druides s’instruisirent dans l’art des vers; par lui se
propagea cette terrible poésie scandinave, où assurément il entre, ainsi
que le dit Ozanam, autant de sang que de miel.
Quant à Saga, elle devint la déesse de la Tradition. «Le cœur de
l’histoire est dans la tradition,» a dit un maître, un sage, un poëte.
Bonne déesse Saga, tes lèvres, je le sais, n’ont touché ni au vase de
l’éloquence ni à celui de la logique, bien s’en faut! C’est cependant
sur toi que je compte pour me soutenir dans ce travail, peut-être
imprudemment entrepris; car les matériaux se multiplient autour de moi,
le sujet est grave, plus
[Illustration: Bragi et la belle Freya.]
grave qu’il n’en a l’air, et, malgré les bons conseils de mon savant
docteur, et l’aide de mes deux charmantes collaboratrices, le temps et
les forces pourraient bien me manquer à la fois; aussi je te demande,
ainsi qu’à mon lecteur, la permission de me reposer un instant ici,
avant de poursuivre mon voyage à travers ce monde fantastique d’Odin.
[Illustration]
VI
[Illustration: Heimdall.]
VI
BIOGRAPHIES RÉSUMÉES.--Un dieu clairvoyant.--Un dieu
rayonnant.--Tyr et le loup Fenris.--Hôpital de la
Valhalla.--Pourquoi Odin était-il borgne?--LES TROIS NORNES.--Mimer
le Sage.--Une déesse mère de quatre bœufs.--LES GALANTERIES
D’HEIMDALL, le dieu aux dents d’or.
Nous nous garderons bien de donner la liste complète des dieux de ce
populeux olympe. Néanmoins, citons encore, pour mémoire, Hermode, le
messager, l’homme d’affaires d’Odin; Forsète, le conciliateur; Vidar,
le dieu du silence, personnage muet, qui ne marche que dans l’air, comme
s’il craignait d’entendre même le bruit de ses pas; Vali, l’habile
archer; Uller, le bon patineur, et dont le géant Tialff n’était que le
disciple, quoi qu’en ait dit le poëte Klopstock; Hoder, divinité
mystérieuse, dont chacun, sur la terre comme dans le ciel, doit bien se
garder de prononcer le nom! Pourquoi?... Odin seul le sait!
Citons aussi Heimdall, aux dents d’or. Fils d’Odin, il a eu neuf mères,
ce qui ne s’était peut-être jamais vu avant lui. Gardien de la Valhalla,
il est chargé de surveiller les géants qui, par le pont de Bifrost
(l’arc-en-ciel), pourraient bien s’aviser quelque matin d’escalader le
séjour céleste. Que les dieux reposent en paix; ni l’aigle ni les
corbeaux d’Ygdrasil ne peuvent égaler Heimdall en vigilance. Chez lui,
les sens de l’ouïe et de la vue sont d’une finesse, d’une perceptibilité
au-dessus de toute imagination. Il entend l’herbe croître dans les prés,
et voit pousser la laine sur le dos des brebis; d’une extrémité du monde
à l’autre, non-seulement il peut suivre de l’œil un moucheron perdu dans
l’espace, mais il distingue nettement les diverses jointures de ses
pattes et les points noirs ou ocrés qui maculent ses ailes; au milieu de
la nuit la plus sombre, comme sous les flots les plus profonds de la
mer, il voit un atome se mouvoir, et assiste aux hymens des monades.
L’univers n’a rien de caché pour lui.
Mais pourquoi, à l’instar de quelques naturels des îles de la Sonde, le
dieu Heimdall a-t-il des dents d’or?... Odin seul le sait!
Parmi tous ces dieux, le plus richement doué de grâces, de vertus, le
meilleur, le plus beau, c’est Balder, Balder, le dieu rayonnant par
excellence. Quoique fils d’Odin et de Frigg, on eût pu le croire né de
Freya, tant il semble représenter l’amour, non l’amour turbulent,
passionné, capricieux des Grecs, mais l’amour dans la plus large et la
plus noble signification du mot; l’amour, même dans le sens chrétien.
Balder, c’est la bonté, la loyauté, l’affection, l’harmonie universelle,
qui relie tous les êtres entre eux; Bragi, le poëte, est son frère;
Forsète, le conciliateur, est son fils.... Mais nous n’aurons que trop
tôt l’occasion de faire un douloureux retour vers lui!
Malgré notre désir de clore cette liste déjà longue, pouvons-nous passer
sous silence ce pauvre Tyr, modèle d’intrépidité, de bonne foi, et la
victime de sa hardiesse, comme de sa confiance imprudente dans les
autres dieux?
Un jour, ceux-ci ayant rencontré le loup Fenris, lui proposèrent de
faire avec eux un bon repas. Le loup, d’appétit vorace, prêta l’oreille
à la proposition. Les Ases alors, feignant de craindre qu’il ne leur
jouât un mauvais tour durant la route, ne voulurent l’emmener qu’une
chaîne au cou, s’engageant, sur leur honneur de dieux, à le délivrer de
ses liens en se mettant à table. Défiant de son naturel, comme tous les
loups, comme tous les méchants, Fenris consentit à se laisser attacher,
mais à la condition qu’en garantie de la promesse faite, un des Ases lui
mettrait la main dans sa gueule. Tyr, sans hésiter, acquiesça à sa
demande, ne pouvant soupçonner une perfidie de la part de gens aussi
haut placés. Les dieux, ses confrères, ayant manqué à leurs engagements
en retenant Fenris prisonnier, Fenris s’adjugea le gage et coupa la main
de Tyr jusqu’au poignet, à l’endroit appelé depuis, en mémoire de cette
amputation: _l’articulation du loup_.
[Illustration]
On pouvait donc compter un manchot parmi ces dieux, déjà présidés par un
borgne; mais Tyr et Odin étaient-ils seuls parmi les Ases atteints d’une
infirmité? non. Heimdall, aux dents d’or, portait évidemment un faux
râtelier; Vidar, le dieu du silence, était muet; Hoder, cet être
mystérieux dont le nom ne devait pas être prononcé, était aveugle. Il y
avait même un certain dieu Herblinde.... non-seulement celui-là était
aveugle, il était mort. Pour nous autres, la mort semble de fait
comprendre la cécité: il n’en était pas ainsi parmi ces personnages
mystiques. Herblinde, par exception, tout aveugle, tout mort qu’il fût,
n’en assistait pas moins au grand conseil des dieux, et il y avait voix
délibérative.... Comprenez-vous?... moi, je ne comprends pas.
Et à ce grand conseil, et dans cet hôpital de la Valhalla, qui comptait
un manchot, un muet, un édenté, deux aveugles, je l’ai dit, présidait
Odin, Odin le borgne! C’est plus que jamais le cas de rappeler le
proverbe: Dans le royaume....
Mais pourquoi Odin était-il borgne?
A la question, cette fois, je suis à même de répondre.
Ce grave pourquoi, les astronomistes l’ont résolu nécessairement d’après
leur imperturbable système d’interprétations sidérales. Odin étant le
dieu-soleil, le soleil étant l’œil de la nature, et la nature n’ayant
qu’un œil, Odin devait naître borgne!... Et voilà pourquoi votre fille
est muette!...
L’Edda raconte les choses d’une autre manière: je déclare me rallier à
sa version, puisée dans la connaissance même des faits les plus intimes.
Odin est né avec ses deux yeux; le soleil n’a été que son compagnon de
route lorsque, du fond de l’Orient, il est venu ranimer, réchauffer la
terre, alors au pouvoir des géants de la gelée.
Quelques siècles après avoir créé l’homme, il se promenait un jour vers
les parties basses de son grand frêne Ygdrasil, songeant à la lourde
responsabilité qui pesait désormais sur lui, puisqu’au gouvernement des
cieux il avait adjoint celui de la terre; et la terre commençait à se
peupler de toutes parts. Il se demandait si la science des choses lui
avait été suffisamment révélée, tout dieu omnipotent qu’il était, pour
qu’il pût mener à bien sa double gestion. Tour à tour il avait bu aux
trois vases de Kvasir, mais la poésie, l’éloquence et même la logique ne
constituent pas la sagesse.
[Illustration]
En passant près d’une large piscine alimentée par une source murmurante,
il vit s’y ébattre trois beaux cygnes, lesquels, après l’avoir examiné
d’un air tout particulier, moitié narquois, moitié réfléchi, faisant
onduler leurs longs cous flexibles, semblaient échanger entre eux autant
de pensées que de regards.
Il leur adressa la parole, leur demandant s’ils possédaient le secret de
la sagesse.
[Illustration]
Les cygnes plongèrent tout à coup sous l’eau, et, à leur place,
apparurent trois femmes, belles toutes trois, quoique à trois étages
différents de la vie.
C’étaient les Nornes.
La première, nommée Urda, savait le passé; la seconde, nommée Vérandi,
voyait sous ses yeux se dérouler le présent heure par heure, minute par
minute; et quand aujourd’hui était devenu hier, sa sœur aînée
recueillait le jour défunt et l’inscrivait sur son registre. Enfin,
Skulda, la troisième, la Norne de l’avenir, jouissait du don précieux de
voir clairement s’agiter devant elle les germes des événements futurs,
et de pouvoir prédire avec certitude l’époque et les conséquences de
leur éclosion.
Faisons ici une pose; une observation que me communique à l’instant
l’aimable et savant docteur Rosalh pourra peut-être sembler curieuse à
quelques-uns de nos lecteurs.
Ces trois Nornes, on s’en souvient, les Romains avaient feint d’abord de
les prendre pour les trois Parques, sans doute parce qu’elles étaient
trois et qu’elles étaient femmes; je n’en vois guère d’autres raisons.
Urda, Vérandi et Skulda étaient aussi gracieuses, aussi belles,
qu’étaient repoussantes de laideur Alecto, Lachésis et Atropos.
D’ailleurs, leur emploi différait complétement. Les Nornes connaissaient
de la destinée humaine, mais ne pouvaient rien sur la durée de la vie
des hommes. Ainsi les apprécie justement l’Anglais Hollinshed dans sa
chronique. Warburton ne veut voir en elles que des walkyries; mais,
chose plus grave, le croira-t-on? ce sont ces trois belles vierges
prophétesses que Shakespeare a choisies pour en faire les trois ignobles
sorcières (_the weird sisters_), les trois affreuses vieilles, sales et
édentées, qui criaient à Macbeth: «Macbeth, tu seras roi!»
Le bon Shakespeare avait pris au sérieux l’anathème de l’Église contre
les anciennes divinités de son pays.
Odin eut meilleure opinion des trois sœurs; il s’entretint longtemps
avec elles; à plusieurs reprises, il revint les visiter. Près d’elles et
par elles il acquit l’expérience.
Mais l’expérience, ajoutée même aux dons précieux de la poésie, de
l’éloquence et de la logique, ne suffit pas encore à donner la sagesse.
[Illustration]
Jaloux de posséder ce plus précieux des biens, dût-il l’échanger contre
ses trésors de poésie et d’éloquence, contre son armure enchantée qui le
garantissait de tout mal, contre son cheval Sleipner qui avait huit
jambes et traversait l’espace avec la rapidité de la foudre, fût-ce même
contre son aigle, son vautour, son écureuil et ses deux corbeaux, il
alla, par le conseil des Nornes, trouver Mimer, le sage par excellence,
le successeur du vieux Kvasir; il suivit assidûment ses leçons, comme
disciple soumis et attentif, et quand le disciple fut devenu maître,
quand il sentit que la sagesse lui était venue, il paya généreusement le
philosophe d’un de ses yeux, voulant témoigner par là du prix qu’il
attachait au service que Mimer venait de lui rendre.
Et voilà pourquoi Odin était borgne. Certes, le fait lui est trop
honorable pour qu’il soit permis de le dissimuler sous de vains
prétextes astronomiques.
Maintenant, quel usage fit-il de sa sagesse?
[Illustration]
Il commença par régulariser l’administration du ciel. Les Ases
jusqu’alors vivaient un peu à leur fantaisie; il leur distribua des
emplois, imposant à chacun d’eux un devoir à remplir: à Niord, la
direction des fleuves et de la pêche; à Égir, celle des mers et de la
navigation; ainsi des autres; exigeant de tous l’exactitude et la
régularité, mais leur interdisant l’excès de zèle, ainsi que le faisait
M. de Talleyrand vis-à-vis de ses commis diplomates.
Ensuite, il songea à la terre.
A mesure qu’ils s’étaient multipliés, les hommes avaient senti croître
leurs vices en même temps que leurs besoins. Pour satisfaire aux uns
comme aux autres, ils avaient recours à cette grande loi primitive qui
compose à elle seule tout le code de la barbarie, la loi du plus fort.
Les pâturages les plus abondants, les rochers, les grottes, qui
présentaient les plus sûrs abris, les forêts les plus giboyeuses, les
sources où les troupeaux venaient de préférence se désaltérer, tout se
conquérait par la force et se maintenait les armes à la main.
Le sage Odin comprit que la violence n’était pas le droit, que le vol ne
pouvait suffire à constituer la possession. Il résolut de fonder la
propriété, et de la fonder en lui imprimant un caractère religieux qui
pût la rendre sacrée aux yeux des peuples.
Une de ses filles, nommée Géfione, fut envoyée par lui vers un des chefs
les plus puissants de la Scandinavie. Elle arriva devant sa tente les
mains pleines de présents. En échange, Géfione ne réclamait que la
possession d’un empan de terre. Le chef lui donna un champ vaste, mais
inculte.
Non sans des vues secrètes, et toujours sous l’inspiration d’Odin, elle
alla bien loin, dans des pays de montagnes, dans des pays de géants. De
ces géants, elle en épousa un, un des plus forts, dont elle eut quatre
fils. La force a son bon côté. Ces quatre fils du géant, Géfione les
transforma en bœufs, et, par douce persuasion, contraignit son mari
lui-même à les atteler à la charrue. Un ruisseau marquait les limites du
champ; à l’autre bord s’élevait un autel.
Ainsi fut instituée la première propriété, par l’achat, le travail, et
sous la protection des dieux. Son premier possesseur, l’époux géant, y
figura la force se soumettant au droit; les quatre bœufs représentaient
la famille laborieuse, améliorant le sol et le fécondant de ses sueurs.
[Illustration]
A l’imitation de Géfione, bientôt, de toutes parts, on mesura la terre
pour la diviser; on la borna, et les pierres qui indiquaient l’étendue
légale de chaque possession furent réputées saintes.
Pour encourager les hommes dans leurs efforts, chaque matin, les Ases,
montrant leurs têtes lumineuses à l’horizon, les réjouissaient de leur
vue et assistaient à leurs travaux.
Il arriva même que le dieu Thor vint rendre visite à sa sœur Géfione;
sur tous ces terrains nouvellement acquis, il lança quelques éclats de
sa foudre pour les consacrer. Déjà avait cours cette croyance que le
tonnerre consacre tout ce qu’il touche. Plus tard, et jusqu’au quinzième
siècle, à Bonn, à Cologne, à Mayence, le marteau de Thor, lancé sur la
portion de terrain devenu fief, suffit pour attester le droit
imprescriptible du propriétaire.
Mais ce droit ne suffisait pas à rendre la société humaine stable et
florissante; il fallait aux peuples une hiérarchie de rangs et de races;
du moins le divin disciple du sage Mimer jugea qu’il en devait être
ainsi. Cet ordre hiérarchique, les moyens qu’il employa pour l’établir
peuvent nous paraître étranges, bizarres, peut-être malséants, à nous
qui ne sommes pas des dieux; ils réussirent néanmoins.
Par son ordre, Heimdall, le dieu au faux râtelier, abandonna pendant
neuf jours son poste de gardien de la Valhalla, et, prenant route à
travers les pays, il vint frapper à la porte d’une cabane chétive,
misérable, où logeait LA BISAÏEULE. Il y demeura trois jours et trois
nuits.
La Bisaïeule mit au monde un enfant mâle, à la peau noire, aux mains
calleuses, mais aux larges épaules et aux bras vigoureux. On le nomma
_Thrœll_ (le serf).
Les goûts naturels de Thrœll le portaient aux rudes travaux des mines et
du défrichement; il aimait la société des animaux domestiques, et
couchait volontiers avec eux dans l’étable. Ses fils furent porchers,
bouviers, mineurs ou bûcherons.
Heimdall s’était remis en route. Il s’arrêta chez LA GRAND’MÈRE, dans
une petite maisonnette bien simple, mais où du nécessaire rien ne
manquait. Il y passa trois jours et trois nuits.
La Grand’Mère donna naissance à un fils qu’on nomma _Karl_ (le libre).
Karl se plaisait à accoupler les bœufs, à travailler le bois et le fer,
à construire des barques et des maisons, à trafiquer. De lui sont
descendus les laboureurs, les artisans, les marchands et les
constructeurs.
Se dirigeant vers le Midi, Heimdall, qui n’avait qu’à montrer ses dents
d’or pour être le bienvenu auprès de toutes les femmes, se présenta
devant une belle habitation entourée de jardins magnifiques, et qui se
mirait dans les eaux d’un lac bleu. La maîtresse du logis, LA MÈRE,
parée de riches ajustements, le reçut avec les plus grands honneurs, mit
une nappe brodée sur une table de frêne poli, et, dans des plats
d’argent, lui servit toutes les variétés de poissons et de gibier que
produisaient le lac et les bois environnants. La Mère mit tout en œuvre
pour retenir longtemps le dieu près d’elle; comme chez l’Aïeule, comme
chez la Bisaïeule, il n’y resta que trois jours et trois nuits.
Un fils vint la consoler du départ de son hôte illustre; ce fils, en
venant au monde avait déjà les joues vermeilles, les cheveux longs, le
regard impérieux. Encore enfant, il se plaisait à brandir la lance, à
tendre l’arc; à quinze ans, il traversait le lac bleu à la nage, ou,
sur un cheval indompté, s’enfonçait dans les bois avec la rapidité d’une
flèche. On le nommait _Jarl_ (le noble).
Quelques années après, Heimdall visita de nouveau le pays; enchanté des
prouesses de Jarl, il le reconnut pour son fils et lui apprit le langage
des oiseaux, que les dieux seuls comprennent et parlent couramment; il
lui enseigna de même la science des runes; des runes de la victoire, que
l’on grave sur la lame ou sur le pommeau de son épée; des runes de
l’amour, tracées sur la corne à boire ou sur l’ongle du pouce; des runes
de la mer, dont on décore la poupe et le gouvernail du navire; toutes
précautions indispensables pour se mettre à l’abri du mauvais sort.
Outre ces dons du savoir, il lui assura un domaine héréditaire,
inaliénable. Ce fut le premier des majorats créés en Europe.
Jarl, dit l’Edda (_chant de Rig_), eut la force _de huit chevaux_. Nous
ne dirions pas mieux aujourd’hui dans ce beau langage anglo-saxon des
chemins de fer, et qui remonte aux Scandinaves, à ce qu’il paraît.
De Jarl sont descendus tous les grands chefs, les barons, les princes,
les rois et les druides, dépositaires de la puissance de leur divin
aïeul aux dents d’or; seuls ils sont ses fils légitimes et reconnus;
ceux de la Bisaïeule et de la Grand’Mère ne sont que ses bâtards.
Cependant, qu’ils se tiennent par la main droite ou par la main gauche,
tous ne forment qu’une chaîne, une même famille, tous procèdent d’un
même dieu! C’était réserver au plus humble ses droits pour l’avenir.
En vérité, quand j’examine de près ces barbares, hommes ou dieux, je
m’étonne de découvrir sous l’enveloppe de leurs fables tant de notions
d’ordre et de justice. Sur ces fables, le temps devait souffler un jour.
Jusqu’à présent, peut-être n’a-t-il pas soufflé assez fort, c’est
possible; peut-être aussi reprochera-t-on à Odin d’avoir, dès les
premiers siècles du monde, inventé le moyen âge et le régime féodal;
reproche puéril! Il le faut reconnaître, en dépit de la violence des
mœurs et des excès du culte, une civilisation brutale, si l’on veut,
agressive, je le reconnais, mais une civilisation enfin était née chez
les Scandinaves et s’y conservait sous la neige comme les vigoureuses
plantes de nos Alpes. D’où vient que les Germains et les Francs, plus
favorisés par le climat et par le voisinage de peuples policés, leur
sont restés si longtemps inférieurs de ce côté? C’est qu’ils étaient
plus qu’eux sujets aux invasions; les invasions descendaient de la
Scandinavie, mais n’y remontaient pas.
La propriété et la hiérarchie sociale édifiées, Odin avait établi le
mariage avec l’anneau symbolique, puis les tribunaux. Toutefois, ayant
donné à l’homme une âme immortelle, lui devant, selon ses mérites,
récompense ou châtiment dans un autre monde, c’est dans cet autre monde
qu’il avait dû commencer à installer ses hautes cours de justice.
Nous allons donc maintenant nous transporter dans la Valhalla et même
jusque dans les enfers, si le lecteur veut bien nous y suivre.
[Illustration]
VII
[Illustration: Les Valkyries.]
VII
CIEL ET ENFER.--Les Valkyries.--Divertissements dans la
Valhalla.--Porc et sanglier.--Un enfer gelé.--MORT DE
BALDER.--Dévouement de Frigg.--La forêt aux arbres de
fer.--Crépuscule des dieux.--Les pommes d’Iduna.--CHUTE DU CIEL ET
FIN DU MONDE.--Réflexions sur cet événement.--Petit bonhomme vit
encore.
Quand les guerriers se préparaient à combattre, un essaim de vierges aux
yeux bleus, montées sur des chevaux resplendissants de lumière,
passaient à travers leurs rangs, les excitant du geste et de la voix,
murmurant à leur oreille des chants de guerre, changés bientôt en chants
de triomphe pour ceux-là qui tombaient mortellement frappés.
Ces vierges, c’étaient les Valkyries, les Valkyries tant célébrées, tant
reproduites depuis par les poëtes et par les peintres de l’École
ossianique. L’École ossianique, régénérée vers la fin du dix-huitième
siècle par l’Écossais Macpherson, compta chez nous deux jeunes adeptes
enthousiastes, Napoléon et Lamartine, ne l’oublions pas!
[Illustration]
Les Valkyries donc, ces belles nymphes du carnage, attirées par le bruit
des armes, se plaisaient aux mêlées sanglantes, aux cris des mourants,
même à l’odeur des cadavres, goût étrange chez des femmes aux yeux
bleus. Disons cependant que ces goûts contre nature se trouvaient
justifiés chez elles par la mission qu’elles avaient à remplir, mission
toute de bienveillance et de tendre mansuétude.
Elles parcouraient les champs de bataille, non pour relever les morts,
mais pour recueillir l’âme de ceux qui venaient de mourir. A _Séola_
(tel était le doux nom de l’âme chez les peuples de race gothique ou
scandinave), elles posaient alors rapidement les questions suivantes:
«Séola, appartenais-tu à un homme libre ou à un esclave?
«Séola, ton maître honorait-il les dieux, et les prêtres de ces mêmes
dieux?
«Gardait-il la foi jurée?
«Est-il mort en brave, la face à l’ennemi et sans un frisson au cœur?
«Séola, a-t-il jamais combattu contre ceux de sa race et de son sang?»
Une fois échappée aux liens misérables de cette terre, l’âme humaine ne
possède plus la puissance funeste du mensonge; Séola répondait donc avec
pleine sincérité, fût-ce même pour sa propre condamnation. Dans ce
dernier cas, la Valkyrie l’abandonnait aux Alfes noirs, sortes de
démons, pourvoyeurs de l’enfer; mais s’était-elle adressée à la séola
d’un soldat brave et loyal, aussitôt déployant ses blanches ailes, elle
l’emportait vers la Valhalla, séjour des dieux, paradis des héros.