vigueur, et le «Roi», que l'on s'obstina à appeler «l'Empereur», ne
reçut plus que sur audiences. Madame Mère toujours vivante et toujours
Corse, n'avait pas tardé à rejoindre son fils dans son exil; puis ce
fut l'arrivée de la princesse Pauline. La «Cour» fut constituée des
éléments les plus hétéroclites et les plus divers. Bertrand fut nommé
ministre des Affaires civiles, Drouot, gouverneur de l'île, et chargé
des Affaires militaires; le trésorier Peyrusse continua le maniement
matériel des Finances, dont l'Empereur prit la direction, et quatre
chambellans furent choisis parmi les plus notables Elbois. Deux
anciens fourriers des Tuileries se virent élevés au grade de «préfets
du Palais» et l'ancien médecin des chevaux aux Tuileries devint
médecin en chef de l'Empereur. Il y eut pour tout le monde un flot de
broderies et de galons d'or; chacun, à Porto-Ferraio, eut le bonheur
d'être fonctionnaire et de pouvoir se pavaner dans les rues, chamarré
de la tête aux pieds.
Porto-Ferraio fut également doté d'un théâtre. Ce théâtre fut installé
dans l'ancienne église Saint-François, et l'Empereur, qui ne se
souciait pas d'en payer les frais de construction, le mit en actions;
les plus riches familles de la ville achetèrent les loges, qui furent
jalousement disputées, et dont les acquéreurs devinrent propriétaires
à vie. Les membres de la Société prirent, en outre, le nom
d'académiciens avec cette devise: «_A noi la sorte!_ À nous la faveur
du sort!» La loge centrale fut réservée à l'Empereur, que le rideau de
scène représenta sous la figure d'Apollon banni du ciel, gardant ses
troupeaux chez Admète et instruisant les bergers.
[Illustration: Le drapeau de Napoléon roi de l'île d'Elbe: fond blanc,
bande orangé-rouge et trois abeilles jadis dorées.]
L'Empereur, entre temps, explorait son île; il s'amusait à en visiter
les sites les plus pittoresques, à escalader ses caps et ses rochers,
tantôt à cheval, tantôt à pied, un bâton de berger à la main. Il
gravit ainsi, par des sentiers de chèvre, le pic de Giove qui se
dresse non loin de Volterrajo, à la pointe nord de l'île, et qu'il ne
faut point confondre avec le monte Giove sur le flanc duquel se trouve
le village de Marciana. L'un et l'autre sommets étaient, dans les
temps antiques, consacrés au roi des dieux, et le même nom leur en est
demeuré. L'Empereur y remua du pied des débris épars sur lesquels il
s'assit ensuite, tel Marius sur les ruines de Carthage, en disant:
«Même les monuments périssent!» Puis, se laissant aller à toute la
fougue de son imagination «ardente, impétueuse et sans bornes, il
traça le dessin d'une demeure solitaire à élever sur ce pic rocheux,
retraite d'une idéale beauté, unique, merveilleuse, en laquelle,
semblable aux dieux de la Fable, il planerait dans le ciel au-dessus
de la terre des hommes.» Mais bientôt il laissa retomber ses bras en
secouant la tête, car il aurait fallu, pour rendre réel un pareil
rêve, des millions qu'il ne possédait plus maintenant.
Un autre jour, par une après-midi radieuse, il se rendit également à
cette gorge de Monserrat, où nous avons nous-même erré tout à l'heure.
Il était accompagné seulement de Bertrand et de Pons de l'Hérault,
alors directeur des mines, qui nous a raconté toute l'excursion dans
son amusant et précis détail. On peut la refaire aujourd'hui, livre en
main, en retrouvant presque tous les cailloux de la route.
«Nous prenons, dit Pons, en quittant la route de Porto-Ferraio, un
sentier étroit, bordé de hauts cyprès, dans un ravin couvert d'aloès
et de figuiers de Barbarie, et au fond duquel coule un ruisseau qui va
se perdre dans la mer à la fontaine de Barberousse....» Le sentier,
les cyprès, les aloès et les cactus, la petite fontaine, les voilà.
[Illustration: La salle de bains de San Martino a conservé sa
baignoire de pierre.]
[Illustration: La chambre de Napoléon à San Martino.]
En suivant le sentier ils arrivèrent à l'ermitage. «Les ermites,
continue Pons, y ont ramassé un peu de terre, planté quelques arbres
et quelques ceps. L'église est simple et pauvre, mais bien tenue; la
cellule de l'ermite, maisonnette assez commode, est située sur une
petite terrasse couverte de treillages.» C'est bien cela toujours: les
treillages, les pampres, la maisonnette blanche. Cependant l'Empereur
était parvenu jusqu'au seuil de la petite chapelle; il s'y arrêta
avant d'entrer, et se retournant comme nous le faisons encore
aujourd'hui vers le paysage enchanteur, à la fois grandiose et doux,
«si loin des amertumes de la vie», il se sentit pénétrer par le charme
intense et rare qui s'en dégageait (chose étrange que ces identités de
vibrations de l'âme humaine!) et demeura quelques instants, sans rien
dire. Puis il entra dans l'église. Elle était tout illuminée. Il
s'agenouilla un instant et il donna à l'ermite. Après quoi on déballa
un panier de provisions, apporté de Porto-Longone, et auquel chacun
fit brèche. L'Empereur, à la suite du déjeuner, fatigué par la
chaleur, s'assoupit sur sa chaise. Lorsqu'il se fut réveillé, on se
remit en route: «il était gai comme tout le monde, et ces moments
furent vraiment des moments heureux.»
Le palais des Mulini n'était pas encore achevé que l'Empereur avait
désiré une autre maison, un peu plus distante des rumeurs de la ville
et dans le calme plus reposant de la campagne. La saison chaude, en
outre, était venue, et il fallait songer à prendre ses précautions
contre une température excessive déjà sous cette latitude. L'Empereur
se fit construire la résidence de San Martino.
L'on s'y rend aujourd'hui par la route de Marciana; à quatre
kilomètres environ de Porto-Ferraio, un chemin bifurque et s'engage
dans un vallon dont le fond est, comme à Monserrat, fermé en
amphithéâtre par une colline escarpée plantée de vignes à sa base et,
plus haut, de touffes de chênes et de maquis. On s'élève peu à peu,
jusqu'à mi-côte de la montagne, et, de là, en se retournant, on
aperçoit se développer Porto-Ferraio et sa colline, sa citadelle et le
cercle de sa rade, en un tableau qui semble agencé tout exprès pour le
plaisir des yeux. Le site n'a pas le charme virgilien de celui de
Monserrat, mais il est beau différemment, et par sa proximité de la
capitale il était tout indiqué pour y bâtir le «Saint-Cloud» impérial,
ainsi que les grenadiers de la Garde ne manquèrent pas d'appeler
aussitôt le nouveau palais.
La maison est toujours là. Elle rappelle par son aspect un de ces
humbles réduits à la Jean-Jacques Rousseau, agrestes et paisibles,
asile de Philémon et de Baucis, comme nous en montrent les estampes de
la fin du XVIIIe siècle. Quatre murs blancs, un toit de tuiles, un
rez-de-chaussée avec une porte étroite, et un premier. Par derrière,
et par suite de la déclivité du terrain, il n'y a plus qu'un
rez-de-chaussée, qui est le premier de la façade. Tout alentour, de
grands arbres, micocouliers, chênes verts, magnolias aux feuilles
lisses et aux fleurs charnues, et, dans le jardin, de petites allées
ombreuses avec des charmilles de buis et des bordures de pervenches.
Nous entrons. Voici d'abord «la salle des Pyramides». Elle est en
proportion de la demeure et ne mesure guère plus de huit mètres de
long sur autant de large, avec un plafond bas. Au centre, afin de lui
donner la couleur locale nécessaire, un bassin et un jet d'eau, à sec
l'un et l'autre. Au plafond, les signes du Zodiaque, et, sur les murs,
des colonnes égyptiennes s'entremêlant de minarets, de palmiers et de
charges de mameluks, en souvenir des victoires de la première heure.
C'est, en dépit des assertions du _Mémorial de Sainte-Hélène_ qui
affirme avec audace que «les plus grands artistes vinrent à Elbe se
disputer l'honneur d'embellir les logis impériaux», de la peinture qui
rappelle un peu celle des enseignes de village, de cette peinture «en
trompe-l'oeil», semblable à un décor de théâtre, dont les Italiens
aiment à orner leurs maisons et où ils sont, du reste, assez habiles.
Toute une époque, cependant, revit là soudain, et, comme dans la
grande salle des Mulini, l'abandon même des choses leur a conservé
leur singulière et vivante réalité. La cheminée, faite d'une table de
marbre supportée par deux fines colonnettes, est jolie. Entre les fûts
de deux des grosses colonnes peintes, qui décorent les murs, on lit
trois mots qui semblent négligemment jetés là, comme une inscription
de poète ou d'amoureux sur un tronc d'arbre ou sur un rocher:
«_Ubicunque felix Napoleon._ Napoléon est partout heureux.» L'Empereur
a voulu proclamer ainsi qu'il était satisfait dans son île et qu'il ne
songeait point à en sortir jamais.
C'est ensuite le salon. Au plafond, voletant dans un ciel d'azur, deux
colombes sont enlacées par un ruban «dont le noeud se resserre à
mesure qu'elles semblent s'éloigner l'une de l'autre». Les deux
colombes représentent Marie-Louise et l'Empereur. La tradition raconte
que c'est l'Empereur lui-même qui indiqua ce sujet au peintre, qui a
voulu qu'à son arrivée, imminente d'un jour à l'autre, sa femme, en
voyant cet amoureux symbole, connaisse bien qu'elle n'a pas été
oubliée. Marie-Louise n'est jamais venue, mais les colombes et leur
ruban bleu volettent toujours.
[Illustration: La cour de Napoléon à l'île d'Elbe, d'après une
caricature du temps.]
L'on traverse ensuite des pièces vides, dont le plancher plie sous les
pas; dans l'une d'elles, il y a un lit en acajou, de style bateau,
avec des cuivres dorés, ainsi qu'un fauteuil à bascule, et un petit
meuble bombé, qui porte un service à café en porcelaine. C'est la
chambre de l'Empereur; elle occupe l'angle de gauche de la maison. Ce
lit, que le portier affirme naturellement être celui de l'Empereur,
serait en réalité, d'après les traditions que se sont transmises les
propriétaires successifs de San Martino, celui du grand-maréchal
Bertrand.
Les deux étages de San Martino communiquent intérieurement entre eux
par un petit escalier raide et étroit comme une échelle de moulin, et
où l'Empereur, déjà obèse, avait, semble-t-il, tout juste la place de
passer. Il est probable, d'ailleurs, qu'il en faisait peu d'usage, le
premier étage qu'il habitait étant par derrière, comme nous l'avons
dit, de plain pied avec le jardin; le rez-de-chaussée était réservé au
personnel de la maison et à la cuisine. L'Empereur n'avait là que sa
salle de bain, où il descendait chaque matin. Elle a conservé sa
baignoire de pierre, et, sur le mur rongé d'humidité, une vague
fresque peinte, effritée comme une mosaïque de Pompéi, représente une
femme nue couchée, qui tient à la main un miroir, le miroir de la
Vérité, comme nous l'apprend une nouvelle inscription: «_Qui odit
veritatem, odit lucem._ Qui hait la vérité hait la lumière.» La
mélancolique naïade a survécu dans son geste immobile et gracieux vers
l'impérial baigneur qui, s'il aimait à savoir la vérité, n'aimait
guère, par contre, à la dire.
[Illustration: Une femme du village de Marciana Alta.]
La chaleur augmentait de plus en plus à Porto-Ferraio, et l'Empereur,
qui en souffrait physiquement, s'impatientait. Dès qu'il avait trouvé
trois pièces habitables à San Martino, il s'y était transporté avec un
lit de fer, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, là aussi, il
étouffait. Dans ce cercle de montagnes, la réverbération du soleil
était extrême et l'air ne circulait pas. L'ombre surtout manquait; les
arbres qu'il faisait planter et dont les luxuriantes frondaisons se
sont, depuis, épanouies si belles, étaient encore à l'état de
squelette et séchaient sur pied. Il fut reconnu que San Martino serait
une excellente résidence de printemps ou d'automne, mais qu'il
fallait, pour l'été, chercher encore un autre gîte.
C'est alors que l'Empereur songea à Marciana et au Monte Giove. Là
aussi, sur ce faîte sublime dominant l'immensité, et où il avait, en
arrivant parmi les châtaigniers séculaires, tressailli une fois de
plus en face de l'incomparable spectacle de la nature qui s'offrait à
lui, il aurait rêvé peut-être le palais merveilleux que son
imagination avait bâti sur les cimes de Volterrajo, mais ce rêve
n'était pas ici plus réalisable pour le roitelet de l'île d'Elbe.
Il se contenta donc de beaucoup moins et fit simplement dresser, à
côté de l'ermitage de la Madone, sa tente de campagne, où, «comme les
rois de l'antiquité, dit Pons, il éleva sous la toile son trône
voyageur». Il décida en outre que la Cour (c'est-à-dire Madame Mère
avec ses dames de compagnie, son valet de chambre et son cuisinier,
plus «un maître de piano et un violoniste, un bon chanteur et une
bonne chanteuse» pour se distraire le soir) s'installerait de son
mieux au village abrupt de Marciana Alta. Cette installation, si peu
considérable qu'elle fût, était encore malaisée en ce nid de vautour,
et l'Empereur dut, à l'instar aussi de ces rois antiques, s'occuper
lui-même de tous les détails du ménage. «Monsieur le comte Bertrand»,
écrivait-il de la Madone, le 23 août, au grand-maréchal du palais
resté à Porto-Ferraio, «il me manque deux volets pour les fenêtres de
ma chambre à coucher; la troisième fenêtre en a. Tâchez de me les
envoyer demain. Envoyez-moi également deux lanternes pour mettre à la
porte de ma tente, et un fanal. J'ai apporté ici mes trois lits de
fer; j'ordonne qu'on en mette un à Marciana pour Madame Mère; elle
sera bien dans la maison de l'adjoint et pourra venir jeudi. Elle aura
une chambre pour elle, et trois pour son personnel. Il y a dans cette
maison tous les gros meubles nécessaires; je lui ferai ajouter une
commode. Je crois qu'il y a assez d'objets de cuisine. Il y a aussi
assez de bougie et de lumière. Envoyez trois rideaux pour sa chambre;
les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux, pincettes, pelles,
etc. Je crois que c'est avec raison qu'on dit qu'il faut faire ici du
feu le soir.»
L'Empereur demeura près d'une quinzaine à Marciana. L'attrait
fascinateur du Monte Giove le retenait sans doute, et ce sauvage
village de Marciana devait exercer la même attirance sur Madame Mère.
C'était la Corse, en effet, que l'un et l'autre ils avaient retrouvée
Là.
[Illustration: Le plafond de San Martino et les deux colombes
symboliques représentant Napoléon et Marie-Louise.]
C'étaient ses mêmes maisons farouches, c'étaient l'enivrement de son
air libre et de ses purs sommets et ces mêmes senteurs du maquis qui
leur faisaient revivre à tous deux le passé lointain. De tout là haut
où il s'asseyait, les pieds dans la bruyère, son fusil de chasse entre
les jambes, non seulement il le respirait, ce parfum qui, comme il l'a
dit à Sainte-Hélène, lui aurait fait reconnaître la Corse «les yeux
fermés», mais il la voyait elle-même, comme nous l'avons vue, se
dessiner sur l'horizon dans le flamboiement du soleil couchant. Quelle
émotion, secrète et réelle, celle-là, devait le saisir et lui
étreindre la gorge, à l'aspect de sa terre natale apparaissant ainsi
sur la mer, au déclin du jour, et en face de laquelle il se
retrouvait, à son déclin lui-même! Elbe et la Corse c'étaient les deux
extrémités de sa gloire. Là, elle n'était pas née encore, ici elle
commençait à mourir. Sa vie tout entière tenait entre ces deux
sommets, celui où il était assis, celui qu'il apercevait là-bas. Quant
à l'avenir, que serait-il?
L'avenir fut, on le sait, ce qu'il devait être fatalement, l'audacieux
et soudain départ sur le brick l'_Inconstant_, le 26 février 1815,
avec une armée de huit à neuf cents hommes, et la reconquête
momentanée du trône de France. Napoléon, roi de l'île d'Elbe, avait
régné dix mois exactement. Le 30 juillet 1815, un peu plus d'un mois
après Waterloo, le grand-duc de Toscane ayant envoyé une flottille à
Porto-Ferraio, elle y débarqua sans obstacle.
Le 2 septembre, la souveraineté de Ferdinand III fut officiellement
reconnue, et Elbe fit ainsi retour à la Toscane, c'est-à-dire à
l'Italie dont elle a depuis fait partie.
[Illustration: San Martino rappelle par son aspect une de ces
maisonnettes à la Jean-Jacques Rousseau, agrestes et paisibles (page
123).]
Tout en étant aujourd'hui loyaux sujets de la monarchie de Savoie, les
Elbois aiment toujours la France et accueillent avec sympathie toute
démarche amie de sa part. Ils fraternisent surtout avec les Corses,
leurs voisins dans les flots; Porto-Ferraio et Bastia choquent
volontiers leurs verres en de cordiaux banquets.
Mais, par-dessus tout, ils aiment à glorifier, chaque année, le
souvenir de leur ancien Empereur par la cérémonie funèbre du 5 mai
(date de la mort à Sainte-Hélène), dont nous avons parlé au début de
ce livre. Là, les passions politiques, que ce mort soulève encore chez
nous, n'existent pas à son égard; on le respecte, simplement parce
qu'il fut grand, et que s'élever au-dessus des hommes est chose plus
ardue que de critiquer et juger ceux qui ont su y parvenir. On
l'honore aussi par reconnaissance durable pour le bien qu'il a fait en
passant à son petit royaume, pour la place qu'il a donnée dans
l'histoire à ce coin de terre, dont nul, sans lui, ne connaîtrait
aujourd'hui le nom.
[Illustration: Rideau du théâtre de Porto-Ferraio représentant
Napoléon sous la figure d'Apollon gardant ses troupeaux chez Admète.]
En quittant l'île d'Elbe, l'Empereur avait légué à Porto-Ferraio sa
maison des Mulini, son portrait en pied placé dans la salle
principale de la maison commune, et sa bibliothèque; mais le grand-duc
de Toscane mit bientôt la main sur toutes les propriétés impériales.
Il fit vendre les meubles, dont une partie se dispersa à l'étranger,
dont une autre fut achetée dans l'île par les habitants, qui s'en
servirent pour leur usage personnel, et chez lesquels on en retrouve
ça et là des débris.
[Illustration: La salle égyptienne de San Martino est demeurée intacte
avec ses peintures murales et son bassin à sec.]
L'Hôtel de Ville conserve également, comme nous l'avons dit, le
drapeau du souverain de l'île d'Elbe, quelques chaises du mobilier de
l'époque, branlantes et défoncées, aujourd'hui reléguées dans les
greniers, et, au rez-de-chaussée, ceux des livres de la bibliothèque
de l'Empereur que le grand-duc de Toscane n'avait pas vendus ou
emportés.
En 1851, le prince Anatole Demidoff, qui s'était allié aux Bonaparte
en épousant une fille de Jérôme, acquit San Martino et entreprit d'y
établir un musée napoléonien, où il réunirait tous les objets qu'il
pourrait retrouver à Elbe, augmentés d'une collection personnelle fort
riche se rapportant à diverses époques de la vie impériale. Afin,
toutefois, de ne pas défigurer la petite maison qui avait abrité le
grand Empereur, il profita de la déclivité du terrain pour faire
construire en dessous d'elle, et lui formant en quelque sorte comme un
piédestal avec son toit en terrasse et ses colonnes, une sorte
d'édifice de 63 mètres de façade, à l'imposante architecture, et
portant à ses angles des aigles aux ailes éployées. Ce fut lui aussi
qui fit placer dans le jardin des Mulini, à Porto-Ferraio, les
écussons de marbre blanc et les bas-reliefs que l'on y voit dans les
parterres; ce fut lui qui fit don à l'église de la Miséricorde du
cercueil d'ébène et du masque de bronze de l'Empereur, qui institua la
cérémonie funèbre du 5 mai, et qui légua les fonds nécessaires pour la
distribution d'aumônes qui l'accompagne. Mais après sa mort, son neveu
et héritier, Paul Demidoff, envoya vendre à Florence, à vil prix, à la
criée publique, tout ce que renfermait ce coûteux et précieux musée.
San Martino fut lui-même cédé à un nommé Giuliani; il n'y restait
qu'un lit, c'est ce lit que nous avons vu dans la chambre de
l'Empereur et le fauteuil à bascule que l'on y voit également.
[Illustration: Broderies de soie du couvre-lit et du baldaquin du lit
de Napoléon aux Mulini, dont on a fait le trône épiscopal de l'évêque
d'Ajaccio.]
San Martino a été revendu, depuis, à un richissime propriétaire de
l'île d'Elbe, Signor del Buono, qui expulsa de la maison un certain
nombre d'objets hétéroclites qui s'y étaient introduits, et la rendit
à son aspect primitif. Il a même entrepris, depuis peu, de
reconstituer dans la grande galerie Demidoff un musée napoléonien. Il
y a fait rentrer tout d'abord le superbe lit d'acajou, à ornements
dorés, de Madame Mère, qui se l'était fait expédier de Paris à
Porto-Ferraio, puis après le départ de l'Empereur, l'avait envoyé à
Lucques, où il servit probablement à la princesse Pauline, et où
signor del Buono l'a retrouvé et racheté. Il a également racheté à une
famille de Porto-Ferraio le guéridon et le service à café en
porcelaine, qui sont aujourd'hui dans la chambre de l'Empereur et qui
proviendraient des Mulini.
C'est en effet dans les familles qu'il convient de rechercher à l'île
d'Elbe ce qui a pu y demeurer de souvenirs impériaux. J'ai réussi,
pour ma part, à en retrouver un certain nombre dont l'authenticité
n'est pas douteuse. La signora Traditi, petite-fille du maire Traditi
qui reçut l'Empereur à l'île d'Elbe et y fut un de ses chambellans,
conserve toujours et m'a montré les clefs de la ville, que son
grand-père présenta au nouveau souverain, sur un plat d'argent, le
jour de son débarquement. Elle possède également quelques meubles
provenant du palais impérial, une miniature de l'Empereur, en habit
vert de chasseur de la garde, et un bel éventail en ivoire sculpté,
avec des peintures de style chinois, que lui adressa de Rome la
princesse Pauline, après son départ de l'île d'Elbe, en même temps
qu'un collier de perles avec un camée, des boucles d'oreilles et deux
bagues. La lettre d'envoi de Pauline accompagnant ces souvenirs «à la
bonne Madame Traditi» y est jointe. Elle m'a montré également la
lettre que le grand-maréchal Bertrand écrivit de Paris, le 24 mars, au
maire Traditi, pour lui annoncer les derniers événements qui avaient
eu lieu en France, le retour de Sa Majesté aux Tuileries, et lui faire
part du don que l'Empereur faisait à la ville de Porto-Ferraio de son
portrait en pied placé dans la salle de la Maison commune (ce portrait
a disparu et a été remplacé par celui qui s'y trouve actuellement et
qui a été donné par le prince Demidoff).
Le signor Squarci, dont le grand-oncle était, en 1814, médecin à
l'hôpital de Porto-Ferraio, possède l'original d'un ordre de
l'Empereur commandant au comte Drouot de former une nouvelle compagnie
de canonniers pris dans les chevau-légers polonais, les mamelucks et
les chasseurs. L'ordre est du 2 juillet et signé de l'Empereur; il
porte, en annotation: «Ce 4 juillet, fait le rapport demandé.» Le
signor Squarci a dans sa cave deux ou trois douzaines de bouteilles
vides de la cave impériale, et sa fille se plaît encore à revêtir la
robe de satin blanc que son aïeule portait aux fêtes des Mulini.
Signor Bigeschi, aujourd'hui syndic de Porto-Ferraio, et dont
l'arrière-grand-père fut membre de la junte gouvernementale de l'île
d'Elbe instituée par l'Empereur lorsqu'il partit, garde dans ses
papiers le passeport donné par le pape à Madame Mère, se rendant à
l'île d'Elbe avec sa suite sous le nom de Madame De Pont.
[Illustration: La signorina Squarci dans la robe de satin blanc que
son aïeule portait à la cour des Mulini.]
Grâce à la cristallisation de la vie dans cette petite île, toutes ces
pièces, tous ces objets ne sont jamais sortis des familles qui les
détiennent. Ce sont eux (nous allons encore en retrouver d'autres) qui
pourraient reformer ce nouveau musée de San Martino et ramener à Elbe
les visiteurs étrangers; c'est là que Signor del Buono doit puiser. Le
rideau du théâtre, qui représente le roi de l'île d'Elbe sous la
figure d'Apollon et qui résiste, depuis un siècle, au service de
toutes les troupes de passage, mais s'éraille chaque jour de plus en
plus, est pareillement une pièce historique, dont le transport
s'impose dans la vaste galerie Demidoff.
Avant mon départ de Porto-Ferraio, l'excellent abbé Soldani, que je
trouvais chaque jour prêt à se mettre à mon service et qui avait voulu
m'inscrire membre d'honneur de la Confrérie des Pénitents Blancs, sans
obligation toutefois de rentrer à Paris avec une cagoule, avait
également tenu à m'emmener avec lui, un matin, dans l'église de
l'Insigne Archiconfrérie du Très-Saint-Sacrement, dont il était
prêtre, et à m'en ouvrir la sacristie aux armoires luisantes, aux murs
silencieux imprégnés d'encens.