Tout ici vous parle à l'esprit, jusqu'aux murs humides de cette

chapelle qui LE connurent, jusqu'aux marches de l'autel sur lesquelles

Madame Mère, logée au village de Marciana, venait s'agenouiller

dévotement et faire voeu d'un cierge de cire à la Madone, si elle

protégeait son fils contre tout malheur. Rien dans les objets ni dans

les lieux n'a changé d'aspect; ils sont comme immobilisés sur ce

sommet désert. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de

pierre tout rongé de lichens et garni de bancs, quatre fontaines

jaillissent, emplissant avec leur glouglou régulier leurs vasques

sculptées; la façade de la chapelle est ornée de fresques peintes, et

une plaque de marbre, posée en 1863, rappelle le passage de

l'Empereur, qui séjourna ici, dit-elle, du 23 août au 14 septembre

1814. (Cette date du 14 septembre est erronée; l'Empereur quitta

l'ermitage de la Madone le 5 septembre.)

Le brouillard est toujours intense, et je n'ai plus l'espoir de

contempler l'admirable panorama qui se déroule, paraît-il, quand le

temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne dressant

au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il va falloir songer

à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je tiens à rentrer coucher

à Marciana Marina; la descente sera rude et longue.

[Illustration: La «sedia di Napoleone» sur le Monte Giove ou

l'Empereur s'asseyait pour découvrir la corse.]

Mais le vieux tâche de me faire entendre qu'il faut rester encore et

attendre un peu: «_Poco! poco, Signor!_» Il fait le moulinet avec ses

bras pour m'exprimer que le brouillard se dissipera tout à l'heure, et

que je verrai «_la Corsica_», c'est-à-dire la Corse. J'éprouve bien

quelques doutes sur les chances qu'une telle brume, qui semble au

contraire s'épaissir de plus en plus, se dissipe tout à coup, mais je

sais, d'autre part, que sur les montagnes tout l'imprévu est possible,

et je rentre dans la maisonnette pour prendre patience et me chauffer.

Quant à mon colosse, en dépit de ses pieds nus et de sa chemise

entrebâillée, loin d'avoir froid, il préfère se désaltérer à une

grosse cruche toute ventrue, pleine de vin blanc, qu'il a aperçue sous

la table, et au goulot de laquelle il se met à boire à pleines

lampées.

[Illustration: La blanche chapelle de Monserrat au centre d'un

amphithéâtre de rochers et entourées de sveltes cyprès (page 117).]

Pendant que je suis à sécher l'humidité de mes vêtements, le vieux

sort à chaque instant pour examiner le brouillard qui, en effet, passe

comme des bouffées de fumée, tantôt plus transparent, tantôt plus

intense. Il me le montre du doigt et rit d'un air satisfait. Mais

voici soudain que les bruyères se mettent à frissonner, le vent

s'élève, les châtaigniers dessinent plus nettement la fine dentelle de

leur ramure, et des taches d'azur apparaissent au ciel. «_Venite,

Signor! venite!_» me crie le vieux, et il m'emmène rapidement

jusqu'à un roc à demi maçonné, devant lequel on sent le vide, et

formant une sorte de trône cyclopéen où s'asseyait l'Empereur.

[Illustration: Voici Rio Montagne dont les maisons régulières et

cubiques ont l'air de dominos empilés... (page 118).]

Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à travers la

brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette d'un enchanteur

invisible. Les nuages se mettent à fuir le long de la montagne, les

débris du brouillard jaunâtre, encore accrochés comme de fauves

oiseaux aux aspérités des rocs, s'illuminent d'une radieuse lumière,

l'immensité s'inonde de clarté, et devant moi, à cinquante kilomètres

par-dessus la mer, de la poussière d'or de l'occident se dégage peu à

peu le long profil, en dents de scie, des montagnes corses, du Monte

d'Oro et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de l'île à

l'autre bout. C'est quelque chose d'inoubliable et de sublime.

Le vieux rit aux éclats de son triomphe et ses yeux rutilent comme les

miens au reflet du soleil qui descend dans le ciel en face de nous et

déjà touche presque à l'horizon. Au moment où il commence à y mordre,

le profil devient net et tranchant comme un découpage métallique,

ombre chinoise sur un globe de feu. Il disparaît, et dans l'infinie

pureté de l'atmosphère, pleine de cette clarté douce qui précède le

crépuscule, c'est à présent l'incroyable détail des objets. «Bastia!»

dit tout à coup le vieux en me prenant par le bras, et j'aperçois en

effet de petites taches blanches, carrées, et serrées les unes contre

les autres. Ce sont les maisons de la ville corse; avec une longue-vue

on en distinguerait assurément les fenêtres.

Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'allument dans le

ciel des lueurs violettes, semblables à une gigantesque floraison de

lilas dans les jardins d'Eden; leur mirage merveilleux se double dans

le miroir de la mer, plate et luisante comme une laine d'épée.

Mais les nuées tournoyantes, un moment entr'ouvertes, se resserrent

déjà, le brouillard se referme autour de moi, voilant, comme un rideau

qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots, et je me

retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque obscurité, avec le vent

qui souffle à travers le squelette des gros châtaigniers, tandis que

le vieux rentre sur ses larges oreilles son bonnet de fourrure. Il

faut se hâter de redescendre, cette fois, si je veux être le soir à

Marciana Marina.

[Illustration: J'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans

les nuées.]

Je revois Marciana Alta et ses ruelles étroites où les noires parois

de ses maisons commencent à se trouer de lumières, dans une nouvelle

et rapide déchirure de la brume, j'aperçois Poggio, un autre village

perdu aussi dans les nuées, et je ne suis encore qu'à moitié route de

mon gîte, lorsque la nuit se fait. Mais le brouillard demeure ramassé

sur le faîte de la montagne et j'en suis bientôt complètement sorti;

la nuit est lumineuse comme une nuit d'Orient, et c'est sous sa douce

clarté que je descends les dernières pentes du sentier et arrive à

«l'albergo» du Signor Ventura qui commençait à s'inquiéter de moi. Je

retrouve, au carrefour voisin, la petite Vierge engrillagée, à la

lampe paisible; de l'ouragan d'hier soir, aucune trace ne subsiste

dans l'air tiède et resplendissant. La nature et le pays ont ainsi

passé à mes yeux, depuis vingt-quatre heures, par toutes les phases et

par tous les aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les

flots, se fût promenée, ainsi qu'un immense navire, des mers du sud à

celles du nord, et du royaume d'Azur au triste pays des Cimmériens.

L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, de Rio

Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite de celle de

Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est.

Elle contourne d'abord, en s'élevant par une pente insensible, la baie

de Porto-Ferraio, qui se développe dans toute l'ampleur et toute la

pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. À l'un des

endroits où la vue est la plus belle, des rangées de pierres

dépassent d'un champ, des arcades effondrées s'adossent à la pente du

sol; ce sont les Romains qui ont passé là. Le cheval ralentit son pas

pour gravir la côte plus rude; puis la bête reprend son trot cahoteux.

Un bois de pins, un col où l'homme de l'octroi attend, solitaire et

patient, le rare voyageur qui passe, une longue descente, et nous

sommes sur le versant oriental de l'île.

[Illustration: Une des trois chambres de l'Ermitage.]

[Illustration: L'Ermitage de Marciana où l'Empereur reçut la visite de

la comtesse Walewska, le 3 septembre 1814.]

Le premier village que l'on aperçoit est Capoliveri. Aspect rébarbatif

et mauvaise renommée. Les Romains dans l'antiquité, les Pisans au

Moyen Âge en avaient fait un lieu d'asile et de liberté, reconnu par

la loi, pour tous les débiteurs, faussaires et banqueroutiers, pour

les esclaves enfuis et les condamnés échappés des prisons, qui

venaient du continent s'y réfugier; d'où son nom de Capoliveri, _Caput

Liberum_ en latin, _Capo Liberi_ en italien. Une immonde population

s'y était formée, dont les méfaits furent longtemps la terreur de

l'île. Perché sur une montagne dont il occupe, toute la crête, il a

bien l'air d'un repaire de brigands, et l'on s'attend à voir luire,

entre les murs, des canons de fusils. Napoléon dut envoyer contre lui

deux cents voltigeurs et gendarmes afin de le forcer à payer ses

impôts, qu'il refusait, et menaça de le raser de fond en comble s'il

recommençait une seconde fois pareille rébellion. Les moeurs de ses

habitants se sont améliorées, mais ils passent encore pour aimer peu à

frayer avec ceux des autres communes de l'île.

La route descend de plus en plus rapidement vers la mer et arrive, au

milieu des aloès dont les feuilles glauques et les hampes fleuries se

penchent sur les flots, au petit port de Porto-Longone. On y trouvera

à manger et à dormir à l'auberge de Marie (_Albergo della Maria_), où

l'on fut pour moi honnête et complaisant. Au-dessus du bourg, sur un

promontoire du rocher, s'avance la citadelle, bâtie par les Espagnols;

des sentinelles vont et viennent tout autour d'un grand bâtiment

blanc: c'est le bagne, «l'ergastule».

De Porto-Longone à Rio Marina, le chemin est une merveille, gravissant

et descendant des pentes, montrant et cachant alternativement la

grande ligne de la mer.

Deux kilomètres environ après Porto-Longone, il y a, à gauche de la

route, un chemin creux qu'il faut prendre.

Là, au fond d'une gorge aux aloès d'une grosseur saharienne, au milieu

des pins parasols et des cyprès sveltes, l'humble chapelle de

Monserrat, dont le nom est un ressouvenir encore de l'Espagne, offre

au pèlerin l'abri de ses treillages rustiques enguirlandés de pampres.

Des rochers aux aiguilles aiguës la dominent, où de loin en loin, des

pâtres accrochés s'appellent; et tout là-bas, au bout de la longue

enfilade du vallon que ferme la mer, on voit passer parfois, à travers

les branches des pins et les raquettes des cactus, une voile qui

glisse. C'est un site exquis, tout virgilien, où l'on se prend à

vouloir dresser son toit, à rêver de laisser fondre sa vie dans la

paix de l'âme et des choses. Il semble que rien ne soit jamais venu

jusqu'ici des révolutions de la terre. Tel devait être le paysage au

temps où Pan et les Dryades s'y poursuivaient dans les halliers; tel

il était quand le premier ermite chrétien y fit construire, sur cette

pointe de rocher, sa petite chapelle aux murs blancs; tel il apparut à

l'Empereur que nous y retrouverons tout à l'heure.

Mais notre cocher, que nous avons oublié sur la route, claque du fouet

et nous appelle; ici encore, il faut laisser un peu de nous et

partir. Voici Rio Montagne, dont les maisons régulières et cubiques

ont l'air de dominos empilés. À la bifurcation de la route qui monte

vers le bourg, une chapelle isolée, au fronton triangulaire, et

précédée d'un portique, semble un petit temple grec devant lequel on

s'attend à voir Daphnis venir faire fumer l'offrande d'un jeune

chevreau ou d'un agneau nouveau-né.

Hélas! toute cette poésie va disparaître au prochain tournant du

chemin. Devant nous une acre fumée noirâtre, qui sort de hauts tuyaux

d'usine, tourbillonne dans l'air. C'est Rio Marina. Adieu le maquis

embaumé, les bucoliques vallées, le ciel pur, les pins où chante le

vent, et les bonnes gens qui vont paisibles sur leur ânon! Nous

entrons dans le monde du fer.

Rio Marina est la souillure de l'île. Nulle part le contraste ne peut

être plus complet entre la verte, belle et saine nature où l'homme a

été, par Dieu, créé pour vivre, et la tare morale et physique du monde

contre nature créé par l'industrialisme humain. Dès l'arrivée,

l'impression est mauvaise. Dans un vaste lavoir couvert de tôle, des

femmes aux yeux effrontés battent du linge en entrecroisant des

quolibets criards; l'une d'elles, qui m'a vu, avertit les autres d'un

mot et toutes aussitôt de dévisager l'étranger avec une sorte de

curiosité gouailleuse; je les fixe, et pas un regard ne se baisse.

J'avance, et voici un mendiant. C'est, depuis que je suis dans l'île,

le premier que je rencontre; un pauvre être misérable et sordide,

courbé en deux comme si sa colonne vertébrale s'était cassée en son

milieu, et appuyé sur une canne qui lui remplace à demi une de ses

jambes qui traînent. «_Signor, la carita!_ La charité, monsieur!»

dit-il, en s'accrochant à moi comme une tentacule de pieuvre: «_la

carita! la carita! la carita!_» Je comprends de son balbutiement qu'il

est vieux, qu'il travaillait aux mines, et qu'un quartier de roc est,

un jour, tombé sur lui.

Je continue. J'arrive aux maisons; des maisons lugubres à six étages,

comme celles des faubourgs des grandes villes, derrière les murs

desquelles on sent l'entassement des gens, le grouillement des enfants

trop nombreux, et d'où suintent des odeurs de fricots; aux fenêtres,

des loques qui sèchent, des têtes qui se montrent, mal peignées. Par

moments un panier descend au bout d'une corde, jusqu'à la rue; le

facteur y dépose ses lettres, le marchand qui passe y met sa viande,

son pain ou ses légumes; c'est une façon fort commode d'économiser ses

jambes, et, comme l'heure du déjeuner est proche, les paniers ne

cessent d'aller et venir le long des maisons.

[Illustration: Le petit port de Porto-Longone dominé par la vieille

citadelle espagnole (page 117).]

Mais ce qu'il y a surtout de particulier ici, c'est que tout est comme

imprégné d'une couleur rougeâtre uniforme, d'une couleur de rouille,

qui teint les maisons du haut en bas, la face des gens, leurs mains et

leurs vêtements, et tous les objets, jusqu'aux feuilles des arbres,

jusqu'à l'herbe du sol. Cette poussière de fer qui s'attache à tout,

qui recouvre tout, a l'air d'avoir été secouée par un volcan; l'on ne

tarde pas à être poudré soi-même de cette sorte de cendre impalpable

que le vent ramasse et soulève en tourbillons.

Voici un ivrogne. C'est également le premier que je vois dans l'île.

Il fonce sur moi et me prend les mains qu'il me presse avec effusion,

en me faisant de pâteux discours, auxquels je ne comprends mot. Je

m'en décroche à grand'peine. Il est près de midi, et le soleil

commence à devenir torride; je me réfugie à _l'Albergo ristorante_ de

Rio Marina.

Salle crasseuse, nappe sale, mouches dans les carafes, cuisine grasse

dans des plats graisseux. Quelques voyageurs de commerce, dont un ou

deux parlent français et traduisent obligeamment mes réclamations,

inutiles du reste, partagent avec moi ce repas nauséabond. Quand il

s'agit de payer, c'est pour mon compte le double du prix que paient

mes voisins. Je m'en aperçois et refuse de m'exécuter; chacun prend ma

défense et l'hôtelier consent, comme un chien qu'on fouette, à ne pas

me voler plus que les autres. Il ramasse sa recette, du 200 pour 100,

d'un air rogue et mécontent, et, sans même soulever la casquette de

velours à côtes qui semble vissée sur sa tête, il s'en retourne à son

comptoir rincer ses verres avec ses doigts malpropres. Oh! cet

industrialisme hideux qui corrompt et encanaille tout ce qu'il touche!

Comme il nous a ramenés soudain à toutes les bassesses et à tous les

vices qui, dès qu'il paraît, se mettent aussitôt à croître à son

ombre!

[Illustrations: La maison de Madame Mère à Marciana Alta.--«Bastia,

signor!»--La chapelle de la Madone sur le Monte Giove.]

La visite des mines n'offre pas, au surplus, un intérêt bien

considérable; elles s'exploitent à ciel ouvert, et il n'y a qu'à se

baisser pour ramasser le minerai. Il est chargé, à pelletées, sur des

wagonnets, qui vont directement le déverser dans les navires amarrés à

la base de la montagne; celui qui est de qualité inférieure subit

seul, dans les usines, un triage préalable. L'exploitation est

abondante, se fait à peu de frais, et atteint par an 300 000 tonnes

environ, qui représentent plus de 5 millions de francs. Un grand

nombre de navires viennent d'Angleterre.

La montagne, attaquée déjà par les Étrusques et par les Romains dont

on retrouve, en creusant, des monnaies de cuivre et d'argent, semble

inépuisable; éventrée chaque jour plus profondément, elle prend des

aspects de cratères lunaires, où la face des ouvriers disparaît sous

le fard de poussière ferreuse que la sueur leur colle au visage dans

l'effrayante réverbération du soleil contre les parois dénudées qui

les entourent. Les paillettes de métal étincellent partout sous ses

rayons implacables et l'on croirait fouler, en marchant, de fulgurants

tapis de diamants.

Mais avec quelle joie je revois au retour la gorge solitaire, si

doucement élyséenne, de Monserrat, et le golfe d'azur où Porto-Ferraio

mire ses vieux remparts et ses tourelles génoises! Ce n'est plus pour

longtemps, cependant; la tare est en train de s'étendre. Jusqu'à ce

jour Rio Marina, caché par les verdoyants revers de la montagne,

demeurait relégué dans son coin. Tout le reste de l'île était intact.

Le minerai, comme nous venons de le dire, s'y travaillait peu; sitôt

recueilli, on l'expédiait ailleurs. Cela va changer.

En pleine baie de Porto-Ferraio, voici que les hauts-fourneaux

s'élèvent; écrasant tout le paysage admirable, deux énormes cheminées

de quatre-vingts mètres de haut achèvent, à cette heure, de se dresser

dans le ciel, rigides et rouges comme deux bras monstrueux de

guillotine. Elles vont s'allumer bientôt et, sur tout cet azur, sur

toute la splendeur de l'île, vomir jour et nuit leur fumée, cracher

leurs flammèches; où régnait Phoebus radieux, Vulcain accourt avec ses

Cyclopes barbouillés de suie et le ronflement de ses fournaises.

Vous croyez peut-être que les gens de Porto-Ferraio ont protesté? Car

enfin, que la Compagnie des mines étende ses affaires, rien de plus

naturel à son point de vue; mais eux, dont l'air va s'empoisonner, le

ciel se ternir, qu'ont-ils dit? Ils ont été dans le ravissement. Ils

ont vu là une «administration» qui s'établissait, c'est-à-dire le

rêve, cher à tous les gens du Midi, des postes de concierges à une

porte où ne passe personne, des places dans des bureaux où il n'y a

rien à faire. Ils n'ont point songé que l'industrie privée, différente

de l'État, ne paye pas d'employés inutiles, et qu'il faut à des

hauts-fourneaux plus de chauffeurs que de gratte-papier. Oui certes,

il y aura de l'argent à gagner, non pas en lisant son journal, au

frais, dans un bon fauteuil, mais en bourrant de charbon la gueule

des brasiers. Ceux qui avaient un petit métier paisible, les paysans

qui cultivaient leur champ, les quitteront; dans l'appât d'un gain

immédiat un peu plus fort, se faisant ouvriers, ils viendront à

l'usine se dessécher la poitrine et se brûler la face. Et, comme ces

peuplades africaines qui dansent devant leurs idoles buveuses de sang,

ils ont tous sauté de joie autour de l'impitoyable Moloch qui

s'apprête à les dévorer.

Tel est l'aspect général de l'île. En dehors des deux routes de

Marciana et de Rio, qui la traversent d'une extrémité à l'autre et

courent, avec leurs innombrables pentes et circuits, une soixantaine

de kilomètres environ, il n'y a d'autre voie carrossable importante

que celle de Campo, le dernier gros bourg de l'île, sur la côte sud,

célèbre par ses carrières de granit, d'où Pise tirait les plus belles

colonnes de ses églises et de ses palais. Longtemps après la déchéance

de Pise, des fûts à demi équarris se voyaient encore épars sur le sol

de ces carrières, des socles ébauchés, des chapiteaux somptueux

entaillés dans des blocs, débris mort-nés d'une magnificence

subitement éteinte. Au-dessus du petit port de Campo de la Mer, perche

sur la montagne le second village de San Pietro in Campo; toujours le

nid d'aigle, le village d'en haut refuge coutumier du village d'en

bas.

À travers tout le reste de l'île, où l'on peut dire qu'il ne se trouve

pas dix mètres de sol plat, l'on ne rencontre que des chemins

muletiers, des sentiers suspendus au-dessus de ses caps inaccessibles

et de ses golfes aux profondeurs d'abîmes, ou franchissant à

grand'peine les crêtes déchiquetées de ses sommets, sur lesquels,

éternellement, claque le vent et tournoient les nuées.

Le point culminant est le Monte Capanna voisin du Monte Giove, et qui

mesure mille six mètres, selon les géographes anciens, mille dix-neuf

d'après les calculs modernes.

La population elboise, qui est aujourd'hui de vingt-cinq mille

habitants, était de douze mille lorsque le traité de Fontainebleau

donna l'île à Napoléon.

(_À suivre._) PAUL GRUYER

[Illustration: Le coucher du soleil sur le Monte Giove.]

Droits de traduction et de reproduction réservées.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE,--11e LIV. Nº 11--18 Mars 1905.

[Illustration: Porto-Ferraio et son golfe vus des jardins de San

Martino.]

L'ÎLE D'ELBE[5]

[Note 5: _Suite. Voyez pages 97 et 109._

Les pages dont nous donnons ici la primeur aux lecteurs du

_Tour du Monde_ sont empruntées au livre encore inédit:

NAPOLÉON, ROI DE L'ÎLE D'ELBE, que doit prochainement

publier la librairie Hachette, et qui sera l'histoire

complète et singulièrement vivante, reconstituée sur place

par l'auteur, de cette période si peu connue de la vie

impériale.]

PAR M. PAUL GRUYER.

_Illustrations d'après les photographies de l'auteur._

III. -- Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux

Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San Martino

Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux

colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bains et le miroir de

la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte

Giove. -- Elbe perdue pour la France. -- L'ancien Musée de San

Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le

lit de Mme Mère. -- Où il faut chercher à Elbe les vraies

reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et

bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio.

Autographes. La robe de la signorina Squarci. -- L'église de

l'archiconfrérie du Très Saint-Sacrement. La «Pieta» de

l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle

de Porto-Ferraio.

[Illustration: L'arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe, d'après une

caricature du temps.]

Ce fut le 3 mai 1814, à l'aube du jour, que l'Empereur arriva en vue

de son nouveau royaume. Il y fit le lendemain son entrée officielle,

accompagné des deux maréchaux Bertrand et Drouot, du commandant des

Polonais, colonel Germanowski, du colonel anglais Sir Campbell et du

feld-maréchal Koller, autrichien, ces deux derniers étant près de lui

commissaires de la Sainte-Alliance. Remise lui fut faite aussitôt par

le commandant de Porto-Ferraio, général Dalesme, de la citadelle, des

magasins de guerre et de bouche, et de toutes les propriétés du

domaine public. Le maire de Porto-Ferraio, Signor Traditi, lui

présenta les clefs de la ville sur un plat d'argent. L'Empereur se

logea momentanément à l'Hôtel de Ville, garni en toute hâte avec des

meubles prêtés par les citoyens de bonne volonté. Il s'y trouvait

d'autant plus mal qu'étant là, selon le voeu de la municipalité, «au

milieu même de son peuple», il n'y pouvait avoir un moment de

tranquillité, exposé à tous les ennuis d'une curiosité, bienveillante

et pleine d'enthousiasme sans doute, mais fort gênante; sa venue dans

cette petite île, choisie par lui comme lieu de sa retraite, avait été

pour les Elbois un vrai coup de foudre, un éblouissement d'orgueil, un

délire de joie, et chacun prétendait dévorer son morceau d'Empereur.

Il ordonna donc d'abattre un amas de vieilles bicoques, qui

encombraient le plateau supérieur de la colline de Porto-Ferraio, et

de dégager ainsi deux pavillons occupés par le génie et par

l'artillerie de la forteresse, qui, réunis ensemble par un bâtiment

central, formeraient au-dessus de la ville les nouvelles «Tuileries».

C'est le palais actuel des Mulini ou des Moulins, que l'on appela

ainsi en souvenir des moulins à vent qui occupaient le plateau et que

l'on démolit alors. C'est la maison que nous avons visitée tout à

l'heure.

Le Tour du Monde; Île d'Elbe Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1905 · 第 3 / 8 段