chapelle qui LE connurent, jusqu'aux marches de l'autel sur lesquelles
Madame Mère, logée au village de Marciana, venait s'agenouiller
dévotement et faire voeu d'un cierge de cire à la Madone, si elle
protégeait son fils contre tout malheur. Rien dans les objets ni dans
les lieux n'a changé d'aspect; ils sont comme immobilisés sur ce
sommet désert. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de
pierre tout rongé de lichens et garni de bancs, quatre fontaines
jaillissent, emplissant avec leur glouglou régulier leurs vasques
sculptées; la façade de la chapelle est ornée de fresques peintes, et
une plaque de marbre, posée en 1863, rappelle le passage de
l'Empereur, qui séjourna ici, dit-elle, du 23 août au 14 septembre
1814. (Cette date du 14 septembre est erronée; l'Empereur quitta
l'ermitage de la Madone le 5 septembre.)
Le brouillard est toujours intense, et je n'ai plus l'espoir de
contempler l'admirable panorama qui se déroule, paraît-il, quand le
temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne dressant
au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il va falloir songer
à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je tiens à rentrer coucher
à Marciana Marina; la descente sera rude et longue.
[Illustration: La «sedia di Napoleone» sur le Monte Giove ou
l'Empereur s'asseyait pour découvrir la corse.]
Mais le vieux tâche de me faire entendre qu'il faut rester encore et
attendre un peu: «_Poco! poco, Signor!_» Il fait le moulinet avec ses
bras pour m'exprimer que le brouillard se dissipera tout à l'heure, et
que je verrai «_la Corsica_», c'est-à-dire la Corse. J'éprouve bien
quelques doutes sur les chances qu'une telle brume, qui semble au
contraire s'épaissir de plus en plus, se dissipe tout à coup, mais je
sais, d'autre part, que sur les montagnes tout l'imprévu est possible,
et je rentre dans la maisonnette pour prendre patience et me chauffer.
Quant à mon colosse, en dépit de ses pieds nus et de sa chemise
entrebâillée, loin d'avoir froid, il préfère se désaltérer à une
grosse cruche toute ventrue, pleine de vin blanc, qu'il a aperçue sous
la table, et au goulot de laquelle il se met à boire à pleines
lampées.
[Illustration: La blanche chapelle de Monserrat au centre d'un
amphithéâtre de rochers et entourées de sveltes cyprès (page 117).]
Pendant que je suis à sécher l'humidité de mes vêtements, le vieux
sort à chaque instant pour examiner le brouillard qui, en effet, passe
comme des bouffées de fumée, tantôt plus transparent, tantôt plus
intense. Il me le montre du doigt et rit d'un air satisfait. Mais
voici soudain que les bruyères se mettent à frissonner, le vent
s'élève, les châtaigniers dessinent plus nettement la fine dentelle de
leur ramure, et des taches d'azur apparaissent au ciel. «_Venite,
Signor! venite!_» me crie le vieux, et il m'emmène rapidement
jusqu'à un roc à demi maçonné, devant lequel on sent le vide, et
formant une sorte de trône cyclopéen où s'asseyait l'Empereur.
[Illustration: Voici Rio Montagne dont les maisons régulières et
cubiques ont l'air de dominos empilés... (page 118).]
Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à travers la
brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette d'un enchanteur
invisible. Les nuages se mettent à fuir le long de la montagne, les
débris du brouillard jaunâtre, encore accrochés comme de fauves
oiseaux aux aspérités des rocs, s'illuminent d'une radieuse lumière,
l'immensité s'inonde de clarté, et devant moi, à cinquante kilomètres
par-dessus la mer, de la poussière d'or de l'occident se dégage peu à
peu le long profil, en dents de scie, des montagnes corses, du Monte
d'Oro et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de l'île à
l'autre bout. C'est quelque chose d'inoubliable et de sublime.
Le vieux rit aux éclats de son triomphe et ses yeux rutilent comme les
miens au reflet du soleil qui descend dans le ciel en face de nous et
déjà touche presque à l'horizon. Au moment où il commence à y mordre,
le profil devient net et tranchant comme un découpage métallique,
ombre chinoise sur un globe de feu. Il disparaît, et dans l'infinie
pureté de l'atmosphère, pleine de cette clarté douce qui précède le
crépuscule, c'est à présent l'incroyable détail des objets. «Bastia!»
dit tout à coup le vieux en me prenant par le bras, et j'aperçois en
effet de petites taches blanches, carrées, et serrées les unes contre
les autres. Ce sont les maisons de la ville corse; avec une longue-vue
on en distinguerait assurément les fenêtres.
Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'allument dans le
ciel des lueurs violettes, semblables à une gigantesque floraison de
lilas dans les jardins d'Eden; leur mirage merveilleux se double dans
le miroir de la mer, plate et luisante comme une laine d'épée.
Mais les nuées tournoyantes, un moment entr'ouvertes, se resserrent
déjà, le brouillard se referme autour de moi, voilant, comme un rideau
qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots, et je me
retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque obscurité, avec le vent
qui souffle à travers le squelette des gros châtaigniers, tandis que
le vieux rentre sur ses larges oreilles son bonnet de fourrure. Il
faut se hâter de redescendre, cette fois, si je veux être le soir à
Marciana Marina.
[Illustration: J'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans
les nuées.]
Je revois Marciana Alta et ses ruelles étroites où les noires parois
de ses maisons commencent à se trouer de lumières, dans une nouvelle
et rapide déchirure de la brume, j'aperçois Poggio, un autre village
perdu aussi dans les nuées, et je ne suis encore qu'à moitié route de
mon gîte, lorsque la nuit se fait. Mais le brouillard demeure ramassé
sur le faîte de la montagne et j'en suis bientôt complètement sorti;
la nuit est lumineuse comme une nuit d'Orient, et c'est sous sa douce
clarté que je descends les dernières pentes du sentier et arrive à
«l'albergo» du Signor Ventura qui commençait à s'inquiéter de moi. Je
retrouve, au carrefour voisin, la petite Vierge engrillagée, à la
lampe paisible; de l'ouragan d'hier soir, aucune trace ne subsiste
dans l'air tiède et resplendissant. La nature et le pays ont ainsi
passé à mes yeux, depuis vingt-quatre heures, par toutes les phases et
par tous les aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les
flots, se fût promenée, ainsi qu'un immense navire, des mers du sud à
celles du nord, et du royaume d'Azur au triste pays des Cimmériens.
L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, de Rio
Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite de celle de
Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est.
Elle contourne d'abord, en s'élevant par une pente insensible, la baie
de Porto-Ferraio, qui se développe dans toute l'ampleur et toute la
pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. À l'un des
endroits où la vue est la plus belle, des rangées de pierres
dépassent d'un champ, des arcades effondrées s'adossent à la pente du
sol; ce sont les Romains qui ont passé là. Le cheval ralentit son pas
pour gravir la côte plus rude; puis la bête reprend son trot cahoteux.
Un bois de pins, un col où l'homme de l'octroi attend, solitaire et
patient, le rare voyageur qui passe, une longue descente, et nous
sommes sur le versant oriental de l'île.
[Illustration: Une des trois chambres de l'Ermitage.]
[Illustration: L'Ermitage de Marciana où l'Empereur reçut la visite de
la comtesse Walewska, le 3 septembre 1814.]
Le premier village que l'on aperçoit est Capoliveri. Aspect rébarbatif
et mauvaise renommée. Les Romains dans l'antiquité, les Pisans au
Moyen Âge en avaient fait un lieu d'asile et de liberté, reconnu par
la loi, pour tous les débiteurs, faussaires et banqueroutiers, pour
les esclaves enfuis et les condamnés échappés des prisons, qui
venaient du continent s'y réfugier; d'où son nom de Capoliveri, _Caput
Liberum_ en latin, _Capo Liberi_ en italien. Une immonde population
s'y était formée, dont les méfaits furent longtemps la terreur de
l'île. Perché sur une montagne dont il occupe, toute la crête, il a
bien l'air d'un repaire de brigands, et l'on s'attend à voir luire,
entre les murs, des canons de fusils. Napoléon dut envoyer contre lui
deux cents voltigeurs et gendarmes afin de le forcer à payer ses
impôts, qu'il refusait, et menaça de le raser de fond en comble s'il
recommençait une seconde fois pareille rébellion. Les moeurs de ses
habitants se sont améliorées, mais ils passent encore pour aimer peu à
frayer avec ceux des autres communes de l'île.
La route descend de plus en plus rapidement vers la mer et arrive, au
milieu des aloès dont les feuilles glauques et les hampes fleuries se
penchent sur les flots, au petit port de Porto-Longone. On y trouvera
à manger et à dormir à l'auberge de Marie (_Albergo della Maria_), où
l'on fut pour moi honnête et complaisant. Au-dessus du bourg, sur un
promontoire du rocher, s'avance la citadelle, bâtie par les Espagnols;
des sentinelles vont et viennent tout autour d'un grand bâtiment
blanc: c'est le bagne, «l'ergastule».
De Porto-Longone à Rio Marina, le chemin est une merveille, gravissant
et descendant des pentes, montrant et cachant alternativement la
grande ligne de la mer.
Deux kilomètres environ après Porto-Longone, il y a, à gauche de la
route, un chemin creux qu'il faut prendre.
Là, au fond d'une gorge aux aloès d'une grosseur saharienne, au milieu
des pins parasols et des cyprès sveltes, l'humble chapelle de
Monserrat, dont le nom est un ressouvenir encore de l'Espagne, offre
au pèlerin l'abri de ses treillages rustiques enguirlandés de pampres.
Des rochers aux aiguilles aiguës la dominent, où de loin en loin, des
pâtres accrochés s'appellent; et tout là-bas, au bout de la longue
enfilade du vallon que ferme la mer, on voit passer parfois, à travers
les branches des pins et les raquettes des cactus, une voile qui
glisse. C'est un site exquis, tout virgilien, où l'on se prend à
vouloir dresser son toit, à rêver de laisser fondre sa vie dans la
paix de l'âme et des choses. Il semble que rien ne soit jamais venu
jusqu'ici des révolutions de la terre. Tel devait être le paysage au
temps où Pan et les Dryades s'y poursuivaient dans les halliers; tel
il était quand le premier ermite chrétien y fit construire, sur cette
pointe de rocher, sa petite chapelle aux murs blancs; tel il apparut à
l'Empereur que nous y retrouverons tout à l'heure.
Mais notre cocher, que nous avons oublié sur la route, claque du fouet
et nous appelle; ici encore, il faut laisser un peu de nous et
partir. Voici Rio Montagne, dont les maisons régulières et cubiques
ont l'air de dominos empilés. À la bifurcation de la route qui monte
vers le bourg, une chapelle isolée, au fronton triangulaire, et
précédée d'un portique, semble un petit temple grec devant lequel on
s'attend à voir Daphnis venir faire fumer l'offrande d'un jeune
chevreau ou d'un agneau nouveau-né.
Hélas! toute cette poésie va disparaître au prochain tournant du
chemin. Devant nous une acre fumée noirâtre, qui sort de hauts tuyaux
d'usine, tourbillonne dans l'air. C'est Rio Marina. Adieu le maquis
embaumé, les bucoliques vallées, le ciel pur, les pins où chante le
vent, et les bonnes gens qui vont paisibles sur leur ânon! Nous
entrons dans le monde du fer.
Rio Marina est la souillure de l'île. Nulle part le contraste ne peut
être plus complet entre la verte, belle et saine nature où l'homme a
été, par Dieu, créé pour vivre, et la tare morale et physique du monde
contre nature créé par l'industrialisme humain. Dès l'arrivée,
l'impression est mauvaise. Dans un vaste lavoir couvert de tôle, des
femmes aux yeux effrontés battent du linge en entrecroisant des
quolibets criards; l'une d'elles, qui m'a vu, avertit les autres d'un
mot et toutes aussitôt de dévisager l'étranger avec une sorte de
curiosité gouailleuse; je les fixe, et pas un regard ne se baisse.
J'avance, et voici un mendiant. C'est, depuis que je suis dans l'île,
le premier que je rencontre; un pauvre être misérable et sordide,
courbé en deux comme si sa colonne vertébrale s'était cassée en son
milieu, et appuyé sur une canne qui lui remplace à demi une de ses
jambes qui traînent. «_Signor, la carita!_ La charité, monsieur!»
dit-il, en s'accrochant à moi comme une tentacule de pieuvre: «_la
carita! la carita! la carita!_» Je comprends de son balbutiement qu'il
est vieux, qu'il travaillait aux mines, et qu'un quartier de roc est,
un jour, tombé sur lui.
Je continue. J'arrive aux maisons; des maisons lugubres à six étages,
comme celles des faubourgs des grandes villes, derrière les murs
desquelles on sent l'entassement des gens, le grouillement des enfants
trop nombreux, et d'où suintent des odeurs de fricots; aux fenêtres,
des loques qui sèchent, des têtes qui se montrent, mal peignées. Par
moments un panier descend au bout d'une corde, jusqu'à la rue; le
facteur y dépose ses lettres, le marchand qui passe y met sa viande,
son pain ou ses légumes; c'est une façon fort commode d'économiser ses
jambes, et, comme l'heure du déjeuner est proche, les paniers ne
cessent d'aller et venir le long des maisons.
[Illustration: Le petit port de Porto-Longone dominé par la vieille
citadelle espagnole (page 117).]
Mais ce qu'il y a surtout de particulier ici, c'est que tout est comme
imprégné d'une couleur rougeâtre uniforme, d'une couleur de rouille,
qui teint les maisons du haut en bas, la face des gens, leurs mains et
leurs vêtements, et tous les objets, jusqu'aux feuilles des arbres,
jusqu'à l'herbe du sol. Cette poussière de fer qui s'attache à tout,
qui recouvre tout, a l'air d'avoir été secouée par un volcan; l'on ne
tarde pas à être poudré soi-même de cette sorte de cendre impalpable
que le vent ramasse et soulève en tourbillons.
Voici un ivrogne. C'est également le premier que je vois dans l'île.
Il fonce sur moi et me prend les mains qu'il me presse avec effusion,
en me faisant de pâteux discours, auxquels je ne comprends mot. Je
m'en décroche à grand'peine. Il est près de midi, et le soleil
commence à devenir torride; je me réfugie à _l'Albergo ristorante_ de
Rio Marina.
Salle crasseuse, nappe sale, mouches dans les carafes, cuisine grasse
dans des plats graisseux. Quelques voyageurs de commerce, dont un ou
deux parlent français et traduisent obligeamment mes réclamations,
inutiles du reste, partagent avec moi ce repas nauséabond. Quand il
s'agit de payer, c'est pour mon compte le double du prix que paient
mes voisins. Je m'en aperçois et refuse de m'exécuter; chacun prend ma
défense et l'hôtelier consent, comme un chien qu'on fouette, à ne pas
me voler plus que les autres. Il ramasse sa recette, du 200 pour 100,
d'un air rogue et mécontent, et, sans même soulever la casquette de
velours à côtes qui semble vissée sur sa tête, il s'en retourne à son
comptoir rincer ses verres avec ses doigts malpropres. Oh! cet
industrialisme hideux qui corrompt et encanaille tout ce qu'il touche!
Comme il nous a ramenés soudain à toutes les bassesses et à tous les
vices qui, dès qu'il paraît, se mettent aussitôt à croître à son
ombre!
[Illustrations: La maison de Madame Mère à Marciana Alta.--«Bastia,
signor!»--La chapelle de la Madone sur le Monte Giove.]
La visite des mines n'offre pas, au surplus, un intérêt bien
considérable; elles s'exploitent à ciel ouvert, et il n'y a qu'à se
baisser pour ramasser le minerai. Il est chargé, à pelletées, sur des
wagonnets, qui vont directement le déverser dans les navires amarrés à
la base de la montagne; celui qui est de qualité inférieure subit
seul, dans les usines, un triage préalable. L'exploitation est
abondante, se fait à peu de frais, et atteint par an 300 000 tonnes
environ, qui représentent plus de 5 millions de francs. Un grand
nombre de navires viennent d'Angleterre.
La montagne, attaquée déjà par les Étrusques et par les Romains dont
on retrouve, en creusant, des monnaies de cuivre et d'argent, semble
inépuisable; éventrée chaque jour plus profondément, elle prend des
aspects de cratères lunaires, où la face des ouvriers disparaît sous
le fard de poussière ferreuse que la sueur leur colle au visage dans
l'effrayante réverbération du soleil contre les parois dénudées qui
les entourent. Les paillettes de métal étincellent partout sous ses
rayons implacables et l'on croirait fouler, en marchant, de fulgurants
tapis de diamants.
Mais avec quelle joie je revois au retour la gorge solitaire, si
doucement élyséenne, de Monserrat, et le golfe d'azur où Porto-Ferraio
mire ses vieux remparts et ses tourelles génoises! Ce n'est plus pour
longtemps, cependant; la tare est en train de s'étendre. Jusqu'à ce
jour Rio Marina, caché par les verdoyants revers de la montagne,
demeurait relégué dans son coin. Tout le reste de l'île était intact.
Le minerai, comme nous venons de le dire, s'y travaillait peu; sitôt
recueilli, on l'expédiait ailleurs. Cela va changer.
En pleine baie de Porto-Ferraio, voici que les hauts-fourneaux
s'élèvent; écrasant tout le paysage admirable, deux énormes cheminées
de quatre-vingts mètres de haut achèvent, à cette heure, de se dresser
dans le ciel, rigides et rouges comme deux bras monstrueux de
guillotine. Elles vont s'allumer bientôt et, sur tout cet azur, sur
toute la splendeur de l'île, vomir jour et nuit leur fumée, cracher
leurs flammèches; où régnait Phoebus radieux, Vulcain accourt avec ses
Cyclopes barbouillés de suie et le ronflement de ses fournaises.
Vous croyez peut-être que les gens de Porto-Ferraio ont protesté? Car
enfin, que la Compagnie des mines étende ses affaires, rien de plus
naturel à son point de vue; mais eux, dont l'air va s'empoisonner, le
ciel se ternir, qu'ont-ils dit? Ils ont été dans le ravissement. Ils
ont vu là une «administration» qui s'établissait, c'est-à-dire le
rêve, cher à tous les gens du Midi, des postes de concierges à une
porte où ne passe personne, des places dans des bureaux où il n'y a
rien à faire. Ils n'ont point songé que l'industrie privée, différente
de l'État, ne paye pas d'employés inutiles, et qu'il faut à des
hauts-fourneaux plus de chauffeurs que de gratte-papier. Oui certes,
il y aura de l'argent à gagner, non pas en lisant son journal, au
frais, dans un bon fauteuil, mais en bourrant de charbon la gueule
des brasiers. Ceux qui avaient un petit métier paisible, les paysans
qui cultivaient leur champ, les quitteront; dans l'appât d'un gain
immédiat un peu plus fort, se faisant ouvriers, ils viendront à
l'usine se dessécher la poitrine et se brûler la face. Et, comme ces
peuplades africaines qui dansent devant leurs idoles buveuses de sang,
ils ont tous sauté de joie autour de l'impitoyable Moloch qui
s'apprête à les dévorer.
Tel est l'aspect général de l'île. En dehors des deux routes de
Marciana et de Rio, qui la traversent d'une extrémité à l'autre et
courent, avec leurs innombrables pentes et circuits, une soixantaine
de kilomètres environ, il n'y a d'autre voie carrossable importante
que celle de Campo, le dernier gros bourg de l'île, sur la côte sud,
célèbre par ses carrières de granit, d'où Pise tirait les plus belles
colonnes de ses églises et de ses palais. Longtemps après la déchéance
de Pise, des fûts à demi équarris se voyaient encore épars sur le sol
de ces carrières, des socles ébauchés, des chapiteaux somptueux
entaillés dans des blocs, débris mort-nés d'une magnificence
subitement éteinte. Au-dessus du petit port de Campo de la Mer, perche
sur la montagne le second village de San Pietro in Campo; toujours le
nid d'aigle, le village d'en haut refuge coutumier du village d'en
bas.
À travers tout le reste de l'île, où l'on peut dire qu'il ne se trouve
pas dix mètres de sol plat, l'on ne rencontre que des chemins
muletiers, des sentiers suspendus au-dessus de ses caps inaccessibles
et de ses golfes aux profondeurs d'abîmes, ou franchissant à
grand'peine les crêtes déchiquetées de ses sommets, sur lesquels,
éternellement, claque le vent et tournoient les nuées.
Le point culminant est le Monte Capanna voisin du Monte Giove, et qui
mesure mille six mètres, selon les géographes anciens, mille dix-neuf
d'après les calculs modernes.
La population elboise, qui est aujourd'hui de vingt-cinq mille
habitants, était de douze mille lorsque le traité de Fontainebleau
donna l'île à Napoléon.
(_À suivre._) PAUL GRUYER
[Illustration: Le coucher du soleil sur le Monte Giove.]
Droits de traduction et de reproduction réservées.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE,--11e LIV. Nº 11--18 Mars 1905.
[Illustration: Porto-Ferraio et son golfe vus des jardins de San
Martino.]
L'ÎLE D'ELBE[5]
[Note 5: _Suite. Voyez pages 97 et 109._
Les pages dont nous donnons ici la primeur aux lecteurs du
_Tour du Monde_ sont empruntées au livre encore inédit:
NAPOLÉON, ROI DE L'ÎLE D'ELBE, que doit prochainement
publier la librairie Hachette, et qui sera l'histoire
complète et singulièrement vivante, reconstituée sur place
par l'auteur, de cette période si peu connue de la vie
impériale.]
PAR M. PAUL GRUYER.
_Illustrations d'après les photographies de l'auteur._
III. -- Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San Martino
Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux
colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bains et le miroir de
la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte
Giove. -- Elbe perdue pour la France. -- L'ancien Musée de San
Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le
lit de Mme Mère. -- Où il faut chercher à Elbe les vraies
reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et
bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio.
Autographes. La robe de la signorina Squarci. -- L'église de
l'archiconfrérie du Très Saint-Sacrement. La «Pieta» de
l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle
de Porto-Ferraio.
[Illustration: L'arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe, d'après une
caricature du temps.]
Ce fut le 3 mai 1814, à l'aube du jour, que l'Empereur arriva en vue
de son nouveau royaume. Il y fit le lendemain son entrée officielle,
accompagné des deux maréchaux Bertrand et Drouot, du commandant des
Polonais, colonel Germanowski, du colonel anglais Sir Campbell et du
feld-maréchal Koller, autrichien, ces deux derniers étant près de lui
commissaires de la Sainte-Alliance. Remise lui fut faite aussitôt par
le commandant de Porto-Ferraio, général Dalesme, de la citadelle, des
magasins de guerre et de bouche, et de toutes les propriétés du
domaine public. Le maire de Porto-Ferraio, Signor Traditi, lui
présenta les clefs de la ville sur un plat d'argent. L'Empereur se
logea momentanément à l'Hôtel de Ville, garni en toute hâte avec des
meubles prêtés par les citoyens de bonne volonté. Il s'y trouvait
d'autant plus mal qu'étant là, selon le voeu de la municipalité, «au
milieu même de son peuple», il n'y pouvait avoir un moment de
tranquillité, exposé à tous les ennuis d'une curiosité, bienveillante
et pleine d'enthousiasme sans doute, mais fort gênante; sa venue dans
cette petite île, choisie par lui comme lieu de sa retraite, avait été
pour les Elbois un vrai coup de foudre, un éblouissement d'orgueil, un
délire de joie, et chacun prétendait dévorer son morceau d'Empereur.
Il ordonna donc d'abattre un amas de vieilles bicoques, qui
encombraient le plateau supérieur de la colline de Porto-Ferraio, et
de dégager ainsi deux pavillons occupés par le génie et par
l'artillerie de la forteresse, qui, réunis ensemble par un bâtiment
central, formeraient au-dessus de la ville les nouvelles «Tuileries».
C'est le palais actuel des Mulini ou des Moulins, que l'on appela
ainsi en souvenir des moulins à vent qui occupaient le plateau et que
l'on démolit alors. C'est la maison que nous avons visitée tout à
l'heure.