respirer avec délices la fraîcheur de la brise de mer qui s'élevait
avec la nuit, tandis que, comme la veille, les gamins hululaient
partout, que, dans toutes les maisons, les guitares sautillaient et
les accordéons soufflaient éperdument, voilà tout à coup les cloches
de l'église voisine qui se mettent à sonner le glas. En même temps, de
l'autre bout de la ville, des clameurs lamentables retentissent, qui
ne tardèrent pas à se rapprocher, faisant fermer en hâte les volets de
toutes les boutiques et taire la voix des musiques. Bientôt, par une
des rues en escalier qui aboutissaient sur la place, apparut,
s'échelonnant de marche en marche, un cortège étrange; une foule de
gens vêtus de cagoules noires, comme mon homme de l'après-midi, grands
et petits, jusqu'aux plus minuscules bambins, s'avançaient, portant de
gros cierges parfumés, et en chantant des psaumes autour d'un cercueil
qui ondulait sur les épaules de quatre hommes robustes. Ceux qui
marchaient en tête du cortège agitaient des croix, des bannières et
des lanternes emmanchées sur de longs bâtons. C'était l'enterrement en
question, et, comme je m'étonnais de son heure tardive, le _facchino_
de l'hôtel me répondit que tel était l'usage dans le grand monde,
parce que c'était «beaucoup beau» ainsi.
[Illustration: La salle du conseil à Porto-Ferraio avec le portrait de
la dernière grande-duchesse de Toscane et celui de Napoléon d'après le
tableau de Gérard.]
[Illustration: La grande salle des Mulini aujourd'hui abandonnée, avec
ses volets clos et les peintures décoratives qu'y fit faire l'Empereur
(page 101).]
Arrivé devant l'église, le cortège s'arrêta. Le glas se tut. Alors
tous nos capucins noirs jetèrent violemment leurs cierges sur le sol,
ils en piétinèrent la flamme à coups de talon, ils lancèrent dessus de
la terre à pleines poignées, afin de l'éteindre, et entrèrent dans
l'église avec, chacun, cinq ou six petites bougies, minces comme des
allumettes, qu'on leur remit à la porte. Tandis qu'elles brûlaient,
ils se rangèrent à nouveau autour du cercueil et se mirent à hurler
une sorte de bêlement bizarre: bai... ai... ai... ai..., quelque chose
de traînant et de grave, qui, subitement, s'anime avec rage, et
devient aigre à se boucher les oreilles: bai! bai! bai! ai! ai! ai!
ai! ai! Il y a là du gémissement de la pleureuse antique et du lamento
corse. Cependant les petites bougies tiraient à leur fin, le prêtre
officiant avait terminé ses oraisons, le cercueil était rechargé sur
quatre épaules, les cierges étaient ramassés sur le parvis de
l'église, où ils étaient restés, et rallumés aux petites bougies, et
le cortège reformé se mettait en route vers la nécropole, par le
chemin qui longe la mer, tandis que les boutiques se rouvraient
derrière lui et que guitares et accordéons reprenaient leur mélodie
interrompue. Longtemps, je le suivis du regard, à la lueur des cierges
se reflétant dans les flots en longues couleuvres lumineuses; et
là-bas, pour que le mort ne reste pas seul dans la nuit, on lui
laissera, avant de revenir, une petite lanterne allumée, qui le
veillera jusqu'au jour.
Cagoules noires, nos gens allaient à la nécropole des «Noirs»;
cagoules blanches, elles auraient été à la nécropole des «Blancs»; car
les deux Confréries ne veulent avoir entre elles rien de commun sur la
terre ni dans l'éternité. À Porto-Ferraio l'on est Noir ou Blanc,
comme on était jadis Guelfe ou Gibelin, et si les cagoules ennemies ne
se battent plus dans les rues quand elles se rencontrent, du moins
n'ont-elles jamais cessé de se regarder d'un mauvais oeil. C'est à qui
surtout réservera à ses morts, dans chacune des nécropoles rivales, le
gîte le plus avouant, la «case» la plus souriante et la plus
immaculée. Car ici, sauf de rares exceptions, les morts ne sont pas
déposés dans la terre; sous des portiques somptueux, en des catacombes
revêtues de marbre blanc et baignées de douces clartés, d'innombrables
cases sont taillées dans l'épaisseur des murs, rangées symétriquement
comme des alvéoles d'abeilles, les unes vides, les autres occupées
déjà, où le cercueil est hermétiquement scellé, ornées d'inscriptions.
Les longues galeries ornées de fleurs et de tableaux, où tant de
disparus dorment leur dernier sommeil dans un calme pâle et silencieux
comme celui des Limbes, n'ont réellement rien de sinistre. Vues du
dehors, ces blanches nécropoles, aux larges et hautes fenêtres,
rappellent, à travers le feuillage des grands arbres qui les
entourent, les palais de Trianon.
De Porto-Ferraio rayonnent toutes les routes de l'île. Chaque matin,
quatre ou cinq courriers partent de la ville avec leurs carrioles à
deux roues, attelées d'un cheval maigre, à grandes jambes, qui
ressemble à une sauterelle. Les brancards, au lieu d'être retenus sur
les flancs de la bête comme chez nous, sont fixés sur son dos, et
pointent en l'air, si bien que, dès qu'elle prend le galop, vous vous
trouvez dans une sorte de panier à salade, qui vous enverrait
immédiatement sur la route, si vous ne preniez soin de vous cramponner
avec énergie à l'ossature du véhicule. Quant aux bagages, ils sont au
préalable ligottés avec des cordes; c'est le seul moyen qu'ils
arrivent entiers à destination.
Où vont toutes ces routes? On voit de Porto-Ferraio leurs rubans
monter de tous côtés vers les montagnes environnantes, puis
disparaître. L'une d'elles s'en va vers l'ouest, du côté de ce mont
énorme qui, par là, barre l'horizon, et dont la cime disparaît dans
les nuages. C'est la route de Marciana. Elle monte d'abord parmi les
aloès et les cultures. Ça et là, une ferme, une métairie. De temps à
autre, l'on croise des paysans qui se rendent à la ville, pour leurs
affaires ou leur commerce. Ils ont tous un âne pour les porter; la
femme se met à califourchon sur le cou du bourriquet, l'homme sur le
dos, le fils sur la croupe, et, dans chacun des deux paniers accrochés
de chaque côté du bât, il y a la marmaille. L'âne disparaît sous la
famille qu'il véhicule; il en est littéralement recouvert. On ne voit
que sa tête, sa queue et ses pieds. Il trottine, menu, menu, et, chose
incroyable, ne s'effondre pas.
Puis les maisons se font plus rares, et voici commencer le maquis, le
maquis corse, avec ses arbousiers, ses lauriers-thyms, ses bruyères
arborescentes et ses chênes verts, serré, impénétrable et parfumé
d'acres senteurs. À un coude de la route, Porto-Ferraio disparaît, et,
sur le faîte du col que le vent balaye, une autre face de l'île
apparaît.
(_À suivre_) PAUL GRUYER.
[Illustration: Une paysanne elboise avec son vaste chapeau qui la
protège du soleil.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--10e LIV. Nº 10. 11 MARS 1905.
[Illustration: Les mille mètres du Monte Capanna et de son voisin, le
Monte Giove, dévalent dans les flots de toute leur hauteur.]
L'ÎLE D'ELBE[3]
[Note 3: _Suite. Voyez page 97._
Les pages dont nous donnons ici la primeur aux lecteurs du
_Tour du Monde_ sont empruntées au livre encore inédit:
NAPOLÉON ROI DE L'ÎLE D'ELBE, que doit prochainement publier
la librairie Hachette, et qui sera l'histoire complète et
singulièrement vivante, reconstituée sur place par l'auteur,
de cette période si peu connue de la vie impériale.]
Par M. PAUL GRUYER.
_Illustrations d'après les photographies de l'auteur._
II. -- Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte Giove. --
Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la Madone et la
«sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de l'infini. «Bastia,
Signor!». Vision sublime. -- La côte orientale de l'île.
Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge de Monserrat. -- Rio
Marina et le monde du fer.
[Illustration: Un enfant elbois.]
La mer se recourbe ici en un golfe profond, au cercle large et
harmonieux, et dans lequel tombent les mille mètres du Monte Capanna;
autour de ce dernier et de son voisin, le Monte Giove, la montagne de
Jupiter, tournoient les nuées. En bas, la mer bleue, la grève
ensoleillée sur laquelle un pêcheur solitaire, et qui semble moins
gros qu'une fourmi, tire sa barque et fait sécher ses filets; en haut,
la bataille farouche de l'ouragan noir où gronde la foudre et que
zèbrent les éclairs; par moments, à travers un déchirement de nuages,
des plaques de neige étincellent. N'est-ce pas là, en effet, l'Olympe
redoutable où trônent, au-dessus des mortels, Zeus et les Grands
Dieux?
Je demande au cocher s'il n'y a pas lieu de hâter le pas de son
coursier et si l'amoncellement fantastique des sombres nuées ne va pas
s'abattre sur notre tête avant notre arrivée à Marciana; mais il me
fait signe que non, et qu'il n'y a rien à craindre pour le moment. Le
soleil, en effet, ne cesse pas de luire pour nous tout le long de la
route qui, se rapprochant de la mer, contourne d'abord le golfe (on
le nomme golfe de Procchio), puis se relève pour suivre la côte en
corniche, jusqu'à ce qu'une dernière descente nous amène à Marciana
Marina, à l'AUBERGE DE LA PAIX, CHEZ VENTURA BRASCHI; BONNE CUISINE.
Le signor Ventura ne sait pas un mot de français, sa femme non plus,
mais ils sont pleins de prévenances et crient très fort pour que je
comprenne. Le bruit de mon arrivée s'est heureusement répandu dans le
bourg; un garçon qui a voyagé et qui parle correctement français,
vient m'offrir obligeamment ses services; il facilite les
explications, et en attendant la «bonne cuisine» de l'enseigne, qui se
réduira d'ailleurs à du macaroni et à des oeufs, je vais errer sur les
galets du port, où les tartanes ont été amenées à sec en prévision de
la nuit qui menace d'être pluvieuse et pleine de vent.
Les nuées sont descendues le long de la montagne, et le ciel s'est
voilé; le soleil a disparu. Il fait gris; la mer houleuse bat le
rivage de ses lames courtes; une morne tristesse s'épand sur les
choses. Il semble que l'on soit perdu au bout du monde. Porto-Ferraio
lui-même paraît loin, très loin. Cette montagne, que l'on ne voit pas
et qui n'arrête pas de déverser son brouillard, on la sent peser sur
soi de toute sa masse obscure. Les façades craquelées des maisons, qui
s'illuminaient tantôt sous le soleil, ont pris un aspect sale et
éraillé. Il fait froid.
Comme tout cela a changé d'aspect en quelques heures! Voici la pluie à
présent, une pluie fine et pénétrante qui, sous l'obscurité
grandissante, donne aux objets des reflets blafards; l'on se croirait
sur quelque côte désolée de la Norvège ou du Spitzberg. Et quand, le
soir, après dîner, je sortis pour aller gagner ma chambre qui se
trouvait dans une autre maison, à quelques pas, je crus être emporté
par l'ouragan qui me lapidait de cailloux à travers la nuit; la mer
crachait ses embruns jusque dans les rues, et la seule lumière de ce
gouffre noir, où pas un être humain n'osait circuler, était, au
carrefour voisin, la lueur timide d'une petite veilleuse, brûlant sous
un verre, devant une Sainte Vierge engrillagée dans le mur. Je
songeais que ce fut près d'ici, par une nuit pareille, que se termina
l'amoureuse idylle de l'ancien Roi des Rois et de la blonde comtesse
Walewska; ils s'étaient retrouvés sur la montagne de Marciana, où ils
revécurent quelques heures fugitives d'amour, et où ils se séparèrent
dans la tempête et dans l'ouragan.
Le lendemain matin, un clair soleil me réveilla. J'avais, dans ma
journée, à entreprendre l'ascension du Monte Giove et de Marciana Alta
(Marciana de la Montagne), dédoublement de Marciana Marina (Marciana
de la Mer).
[Illustration: Marciana Alta et ses ruelles étroites.]
C'est un vieil usage sur les bords méditerranéens, et que l'on
retrouve en France, en Italie, en Corse et en Espagne, que celui de
ces doubles villages côtiers. Il avait pour but de mettre leurs
populations à l'abri des pirates barbaresques qui, jusqu'à la prise
d'Alger par la France, au milieu du XIXe siècle, fondaient à tous
moments sur les rivages, où ils pillaient et tuaient tout. Alors, dès
que leur approche était signalée par une de ces tours-vigies qui
dominaient l'horizon et dont les ruines subsistent encore, sur les
pitons des falaises et les pointes des rochers avancés en mer, tout le
village du bas ramassait ses effets les plus précieux et s'enfuyait
vers le village du haut, lequel était suffisamment crénelé et fortifié
pour repousser tous les assauts. Mais il était rare que les pirates se
hasardassent jusque-là, car sur ces pentes qu'il leur aurait fallu
gravir, il était trop facile de les écraser en faisant dérouler sur
eux une avalanche de rocs et de pierres. Le plus souvent ils ne
savaient même pas où les habitants étaient passés: ils étaient
là-haut, dans les nuages.
Je demande en effet si l'on peut me montrer Marciana Alta. Signor
Ventura sort avec moi sur la place et me désigne du doigt la montagne.
Ici où nous sommes, le soleil a reparu, l'atmosphère est limpide, la
mer sourit, mais la montagne est, comme hier, coupée en deux par
l'épais rideau de nuées qui est remonté autour d'elle, et qui en cache
la moitié supérieure, de son voile impénétrable. Le bourg de Marciana
Alta est là, derrière le rideau; on ne le voit pas. C'est ainsi
pendant la moitié de l'année, paraît-il; mais je n'ai qu'à prendre le
sentier et à monter jusqu'à ce que j'arrive.
Me voilà donc grimpant, grimpant, grimpant toujours, avec cette
persévérance nécessaire dans les montagnes où il semble que l'on
marche sans avancer. Il fait une chaleur moite. Devant moi je vois
toujours la nuée obscure, dont je me rapproche peu à peu; derrière
moi, en me retournant, j'aperçois Marciana Marina s'écraser de plus
en plus, et un immense horizon de côtes s'étaler à mes pieds. Mais je
ne tarde pas à entrer dans l'ombre de la nuée, où le soleil se voile
bientôt si complètement que je me trouve comme transporté tout à coup
au milieu de la nuit. Tout disparaît, devant, derrière et autour de
moi; il n'y a plus que du brouillard, qui perle en gouttelettes sur
mes vêtements et ma barbe, comme sur les plantes et sur les brins
d'herbe. La végétation a changé d'aspect, elle aussi; elle est devenue
celle des climats du Nord: bruyères courtes, gros châtaigniers au
tronc noueux, et qui n'ont encore ni feuilles ni bourgeons, tandis
qu'à Porto-Ferraio les myrtes sont en fleurs; puis des fougères et des
mousses, parmi lesquelles des sources cristallines bruissent et
dégringolent en cascatelles. Le sentier toutefois, pour âpre qu'il
soit, se continue, bien tracé, à travers l'opacité du brouillard. J'y
croise, fantomatiques silhouettes, une femme et sa mule; sans doute la
femme descend à la côte se ravitailler d'épicerie ou de farine, car
l'on ne doit pas avoir là-haut grand'chose pour se nourrir. En passant
elle me jette le _buona sera_! (bonsoir!) et paraît tout étonnée de la
langue inconnue dans laquelle je lui réponds. Après une demi-heure de
montée dans ce brouillard, la forme des objets redevient plus précise,
le soleil se devine à nouveau, et voici, au-dessus de ma tête,
Marciana Alta surgir des nuées.
Le spectacle en est singulier. En face de moi, à présent, la lumière,
une autre région, un soleil du Nord qui luit dans un air vif et froid;
par derrière, au contraire, la nuée opaque que j'ai traversée et qui
cache maintenant la base de la montagne comme d'en bas elle en cachait
le faîte. La terre, la mer, tout le reste de l'île ont disparu; on est
comme suspendu sur les noires volutes nébuleuses; on plane au-dessus
du vide, on est dans le ciel.
Ce qui paraît plus bizarre encore, c'est qu'il y ait ici des
habitants, puisque voilà des maisons et un clocher, ou plutôt de
penser qu'il doit y en avoir, car on n'en voit pas. Tout se tait;
aucun son ne monte plus d'en bas, et nul bruit ne sort davantage de ce
village mystérieux, aux maisons abruptes, serrées les unes contre les
autres, entouré d'un rempart de pierre. C'est le village corse,
sauvage et sinistre, le nid d'oiseaux de proie.
[Illustration: Marciana Marina avec ses maisons rangées autour du
rivage et ses embarcations tirées sur la grève.]
Je gravis des escaliers, je passe sous des voûtes, je monte encore des
marches et je me trouve au milieu des maisons, sur une place étroite,
où aboutissent des rues ou plutôt des ruelles, non moins étroites, au
pavé noirâtre et gluant. Il n'y a toujours personne. Les habitants
sont sans doute enfermés chez eux. Seule une femme, au profil de
vautour, est assise sur le seuil de sa porte, vêtue de noir et coiffée
d'un fichu noir; ses yeux brillent dans leurs orbites, ardents et doux
cependant, et elle me regarde sans qu'aucun des traits de son visage
impassible et régulier trahisse ce qu'elle peut penser en me voyant.
Puis en voici une autre, vêtue de noir également, qui tire au bout
d'une corde une chèvre noire; puis une troisième, jeune celle-là, mais
toujours vêtue de drap de la même couleur, et portant sur sa tête un
sac de foin. Mais où sont les hommes?
Sur ma droite, j'aperçois un cabaret à la porte close; je vais pour
entrer afin de me reposer un peu de mon escalade et demander un guide
pour continuer plus loin. J'entends à travers la porte des bruits de
voix. Allons, tant mieux! Il y a quelqu'un. Quelqu'un! Mais tous les
hommes du village sont là. Je me demandais ce que l'on pouvait faire
dans un pays pareil! C'est simple: on n'y fait rien.
C'est-à-dire que l'on y boit, que l'on y fume, que l'on y joue aux
cartes, que l'on y parle surtout, depuis le matin jusqu'au soir, tous
les jours et toute l'année. Oui, c'est bien là le village corse, c'est
bien l'étonnante existence de ces gens qui, perdus dans leur solitude,
sans voir même, six mois sur douze, le reste de la terre dont ils sont
séparés, comme aujourd'hui, par les nuages qui les entourent et où ils
vivent, passent leur vie à discuter, en face d'un vermouth et d'un
journal, les destinées de l'Europe. Parler politique et voter tous les
trois ou cinq ans sont les grandes occupations de l'existence.
Quelques habitants essayent durant l'été de défricher la montagne et
d'en obtenir quelques moissons; un peu plus bas sur ses pentes, ils y
plantent même de la vigne, qui y réussit, mais le travail est dur et
ils ont peu d'imitateurs. Les autres possèdent des cochons qui se
nourrissent, tout seuls, ou à peu près, des chèvres que la femme mène
paître, tout en labourant quelques pommes de terre ou en ramassant des
châtaignes; quant aux quelques sous qu'ils peuvent trouver à gagner,
ils alimentent la pipe et le verre.
À mon entrée, les parties de cartes s'interrompirent, les
gouvernements de l'Ancien et du Nouveau Monde, en train de passer un
mauvais quart d'heure, eurent un peu de répit, et les calumets se
posèrent sur les tables, tandis que l'on me dévisageait et que l'on se
disait de l'un à l'autre: «_Inglese! Anglais!_»
Je m'avançai et demandai à haute voix, selon ma coutume, si quelqu'un
parlait français. Quelqu'un se leva aussitôt, qui me tendit la main et
me répondit: «Que veut le Signor?» Alors dans les groupes j'entendis
répéter: «_Francese! Francese! quasi l'Imperatore!_ Français!
Français! comme l'Empereur!»
Je priai mon interlocuteur de s'informer si l'on pouvait me conduire
jusqu'au faîte du Monte Giove et jusqu'à l'ermitage de la Madone. Je
trouvais plus prudent de me faire accompagner à cause du brouillard
qui pouvait monter et dans lequel je risquerais de me perdre.
[Illustration: Les châtaigniers dans le brouillard, sur le faite du
Monte Giove.]
Il fit signe de venir à un homme qui était assis sur un banc, au fond
du cabaret, en face d'une table vide, mélancolique au milieu des
verres et des pipes qui l'environnaient. L'homme se leva et
s'approcha. C'était une espèce d'hercule, à la carrure de taureau; de
sa chemise ouverte émergeait une poitrine musculeuse et velue; il
était pieds nus et tenait à la main un bâton noueux aux allures de
massue. Se rencontrer avec lui seul à seul dans le maquis aurait été
tout juste rassurant. Et dire que ce colosse, au lieu d'aller
s'embaucher quelque part, n'importe où, sa force étant apte à tous les
métiers, préférait croupir là, à se croiser les bras, d'un bout à
l'autre de l'année, dans la fainéantise et le dénuement presque
absolu! Quand il sut de quoi il s'agissait, ses yeux bleus eurent un
éclair de joie à l'idée du gain inattendu et facile qui s'offrait à
lui, et sur lequel il demanda immédiatement le crédit d'un café qu'il
ingurgita avec délices; après quoi il se chargea de mon menu bagage
et se déclara prêt à marcher. Cet homme à l'aspect redoutable était le
géant bon enfant des contes de fées, qui sert de factotum en échange
du droit de s'asseoir à la cuisine et de saucer les plats.
[Illustration: ... Et voici au-dessus de moi Marciana Alta surgir des
nuées (page 111).]
Le chemin qui monte vers l'ermitage est pavé, comme une voie romaine,
de blocs de pierre à peine équarris; de place en place des niches de
maçonnerie, avec une croix, servent d'abris contre la pluie, le vent,
la neige ou le soleil. Nous atteignons des plaques de glace, qui ne
sont pas encore fondues dans les creux tournés vers le nord. Dans un
mois, m'explique l'homme, en son baragouin que me traduit, tant bien
que mal, mon dictionnaire, on rôtira; aujourd'hui en avril, je
grelotte malgré la marche.
Ainsi que je l'avais craint cependant, le brouillard, débordant
Marciana Alta, avait gagné la cime de la montagne, et quand j'arrivai
à la chapelle de la Madone, je recommençais à ne plus rien voir à dix
pas devant moi; tout était clos à mes yeux, et il était impossible de
dire si l'on se trouvait sur le faîte d'un mont ou au fond d'un puits.
Tout ce que j'apercevais, c'étaient les murs de la chapelle, quelques
châtaigniers difformes aux branches défeuillées, semblables à des
spectres, et une petite maison dont la porte était fermée; elle était
habitée pourtant, car mon guide ayant cogné avec son bâton, un vieux
bonhomme, à profil de bouc, vint ouvrir. C'est lui l'ermite[4].
[Note 4: Il existe encore en Provence, dans les Pyrénées et
parmi presque tous les pays du Midi, un assez grand nombre
de ces ermites laïques, qui n'ont plus aucun caractère
religieux, mais qui sont simplement chargés, par les
communes ou par l'église, de la garde et de l'entretien de
certains sanctuaires célèbres, en échange des menus
bénéfices que les visiteurs et les pèlerins leur procurent.
Les uns rentrent coucher chaque soir dans leur village,
d'autres habitent l'ermitage même et s'accommodent, pour le
restant de leurs jours, de ces solitudes tranquilles. Nous
retrouverons un autre ermitage de ce genre à Monserrat.]
Voilà certes quelqu'un que les voisins ne gênent point, et dont le
bavardage ne doit pas être le péché coutumier! Il habite ici avec sa
femme et une chèvre, aussi perdu qu'un Indien dans la pampa. Marciana
Alta est pour lui le centre de la civilisation, et il s'y retire
l'hiver; Marciana Marina commence à devenir le but d'un voyage
important, et quant à Porto-Ferraio, s'il y va deux fois l'an, c'est
beaucoup. Il est, par contre, le roi de l'infini. Parfois même il doit
assister dans sa masure à des cataclysmes atmosphériques peu banals.
Lorsqu'un orage éclate sur Elbe, avec cette violence particulière aux
climats du Midi et plus encore à celui des îles, il doit être
littéralement enveloppé de la foudre, et lorsqu'une tourmente, comme
celle d'hier, se déchaîne, on se demande comment sa bicoque n'est pas
arrachée du sol. Assourdi par la tempête, gelé un jour, calciné un
autre, battu par la pluie, noyé de brouillard, de ce brouillard dense
et compact qui vous appuie sur les yeux comme une main, ainsi qu'il
fait en ce moment, et vous donne l'impression d'un enveloppement de
sépulcre, tout cela lui est indifférent, et il rit en vous apercevant,
car il possède un registre avec un crayon, et il offre à ceux qui
viennent ici après Napoléon d'y inscrire leur nom. C'est là son
principal métier, et son seul espoir de faire fortune. Il a aussi les
clefs de la chapelle qu'il montre aux visiteurs, ainsi qu'une image
d'Épinal représentant l'Empereur. Hélas! étant donné le nombre des
passants, il est peu probable qu'il s'enrichisse jamais.
C'est pourtant dans cette maisonnette que logea Napoléon, c'est dans
une de ces trois petites chambres qu'il reçut la visite de la comtesse
Walewska, le 3 septembre 1814. Un Christ de bois, resté accroché au
mur et vieux de plus d'un siècle, a été certainement témoin, et le lit
rudimentaire de l'ermite, composé de deux X de fer portant quatre
planches et un simple matelas de fougères plat comme une galette, ne
doit guère différer du lit sur lequel couchait l'Empereur.