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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srinagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srinagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srinagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srinagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnath. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srinagar. 49
SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaënde. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaënde. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--9e LIV. Nº 9.--4 Mars 1905.
[Illustration: L'île d'Elbe se découpe sur l'horizon, abrupte,
montagneuse et violâtre.]
L'ÎLE D'ELBE[1]
[Note 1: Les pages dont nous donnons ici la primeur aux
lecteurs du _Tour du Monde_ sont empruntées au livre encore
inédit: NAPOLÉON, ROI DE L'ÎLE D'ELBE, que doit
prochainement publier la librairie Hachette, et qui sera
l'histoire complète et singulièrement vivante, reconstituée
sur place par l'auteur, de cette période si peu connue de la
vie impériale.]
Par M. PAUL GRUYER.
_Illustrations d'après les photographies de l'auteur._
I. -- L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «Teste di Napoleone» et le Palais impérial. -- La
bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à Napoléon III
après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur. -- Souvenir de
Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un enterrement aux
flambeaux. Cagoules noires et cagoules blanches. Dans la paix des
Limbes. -- Les différentes routes de l'île.
[Illustration: Une jeune fille elboise, au regard énergique, à la peau
d'une blancheur de lait et aux beaux cheveux noirs.]
L'_Isola d'Elba_, en français l'île d'Elbe, est située dans la mer
Méditerranée, entre la Corse et l'Italie, et fait partie avec les
autres îles de Pianosa, Gorgona et Monte-Christo, de l'archipel
tyrrhénien. Elle est aujourd'hui, en express, à un jour et demi de
Paris, par Modane, Turin, Gênes et Pise, et seulement à une
demi-journée de Rome.
Du chemin de fer de Pise à Rome se détache, à mi-route, parmi les
vastes plaines marécageuses des Maremmes, un petit embranchement qui
va de Campiglia, point de bifurcation, à Piombino, port
d'embarquement.
Piombino est le type de la vieille petite place-forte italienne, aux
rues étroites et entassées, aux arches et aux tours de pierre brûlées
par le soleil; elle n'offre pas grande ressource, et l'on fera bien de
ne pas lui demander l'hospitalité de la nuit. Du côté de la mer, ses
maisons et ses remparts tombent à pic dans les flots; en face, Elbe se
découpe sur l'horizon, violâtre, montagneuse, abrupte, et coiffée
presque toujours d'un chapeau de nuées. Deux fois par jour, un bon
vapeur fait le service postal et celui des passagers, en une heure et
quart; l'on est obligé malheureusement de le gagner en barque, car le
peu de fond de la mer, semée de récifs et d'écueils, empêche qu'il ne
s'approche de terre, et, lorsqu'il y a houle ou gros temps, on danse
ferme dans le «canal» ou détroit de Piombino. Il arrive même parfois
que le navire ne peut tenir sur ses ancres, ni la barque quitter le
rivage pour aller le rejoindre avec son entassement de passagers et de
colis. Il faut alors aller embarquer plus loin, au petit port de
Porto-Vecchio. Un autre service part de Livourne, mais la traversée
est quatre ou cinq fois plus longue.
Le voyage est, en somme, peu compliqué. Personne ne va à l'île d'Elbe
cependant. D'Italie même on y vient peu; quoique ce sol, beau et sain,
soit assez proche de Rome, il ne s'y trouve que quelques grandes
propriétés rurales; quant aux touristes étrangers, en Italie encore
plus qu'ailleurs, c'est le troupeau de Panurge qui suit les
itinéraires tout tracés. Et puis n'est-ce pas le sort commun de toutes
les îles d'être plus ou moins délaissées? Il faut y aller exprès, et,
quand on y est, un vague malaise pousse à en sortir, comme si l'on
craignait d'y rester toujours prisonnier.
Peuplée jadis par les Étrusques, bien avant que Rome existât, Elbe a
vu passer sur son territoire Phocéens venus de Grèce, Carthaginois et
Romains, Goths, Wisigoths et Lombards. Puis ce sont les Génois qui la
disputent aux Pisans, et les Espagnols qui on chassent les Génois.
Bientôt les Français apparaissent à leur tour. La guerre ayant éclaté
entre François Ier et Charles-Quint, le sultan Soliman, allié du roi
de France, envoie de Constantinople, contre l'Italie et ses îles, la
flotte ottomane, sous les ordres du fameux corsaire Barberousse,
ancien matelot devenu grand-amiral, par son audace heureuse et sa
férocité. Non content de faire pleuvoir sur toutes les côtes ses
grenades enflammées, il aborde et parcourt l'intérieur de l'île en
massacrant hommes, femmes et enfants, en arrachant les arbres, en
brûlant la terre. Cette dévastation, telle que les Turcs savent la
faire, fut si épouvantable qu'il fallut, après son départ, envoyer
d'Italie des colons dans l'île, les rares habitants qui avaient
survécu, cachés dans des trous de rochers, étant impuissants à relever
seuls tant de désastres.
[Illustration: Les rues de Porto-Ferraio sont toutes en escalier (page
100).]
En 1548, Cosme de Médicis, duc de Florence, réunit l'île d'Elbe à la
Seigneurie de Piombino, et fonde Porto-Ferraio, qu'il fortifie et
qu'il appelle Cosmopolis, nom qui lui resta jusqu'au seuil du XIXe
siècle. Mais les malheurs de l'île ne s'arrêtent point pour cela.
Italiens, Espagnols, Turcs et Français continuent à se disputer ce
lambeau de sol, sans compter les corsaires d'Alger qui se contentaient
de passer et de piller, et les Anglais qui commencent à se montrer,
avides de s'approprier un point d'observation menaçant sur la côte
d'Italie et sur la Corse.
Mais Elbe commence à se lasser aussi de son sort misérable et songe à
se délivrer de tout le monde, une bonne fois. En 1799, la France,
prenant prétexte d'une rupture avec la Toscane, avait débarqué de
nouveau ses troupes, et occupé Porto-Ferraio; les Elbois s'étaient
soumis en apparence, mais pour préparer dans l'ombre une révolte
formidable et sauvage. La maison de tout Français avait été marquée
par l'ange exterminateur, et le massacre fut simultané partout. En ces
nouvelles Vêpres Siciliennes, on libéra jusqu'aux galériens des
bagnes, afin de faire la chasse aux survivants, traqués comme des
bêtes fauves, à travers les maquis, les ravins et les antres des
montagnes où ils s'étaient réfugiés. Les cadavres furent coupés en
morceaux et promenés ainsi, triomphalement.
En 1801 cependant, Porto-Ferraio fut rebloqué par la flotte française,
bombardé en 1802, et, cette même année, le traité d'Amiens avait
officiellement donné Elbe à la France. L'île envoya alors à Paris des
députés qui furent reçus par le premier Consul (il ne se doutait guère
de l'avenir), et qui l'assurèrent de la fidélité de leurs
concitoyens, lesquels désormais se considéraient comme vrais Français
et demandaient en retour protection contre tout autre envahisseur. Peu
après, en effet, les Anglais ayant reparu furent repousses par une
coopération commune des troupes françaises et des troupes elboises.
L'île fut reperdue pour nous après Waterloo. Elle redevint alors
italienne, et l'est encore aujourd'hui.
[Illustration: Porto-Ferraio: à l'entrée du port, une vieille tour
génoise, trapue, bizarre de forme, se mire dans les flots.]
Que l'on vienne de Livourne ou de Piombino, c'est à Porto-Ferraio que
l'on débarque, sa ville principale et sa sous-préfecture actuelle.
Figurez-vous une sorte de lac suisse, plus beau, avec le ciel de
l'Orient, une de ces baies méditerranéennes âpres et harmonieuses à la
fois dont celle de Naples est un des principaux types connus. Sur un
promontoire escarpé s'avançant dans ses flots et se repliant en
croissant, une ville, dont le seul aspect évoque toute une poésie de
passé, se superpose, serrée, avec des toits plats qui semblent
s'escalader les uns les autres; ses longues murailles qui
l'enveloppent font grimper leurs lignes de pierre à tous les
escarpements du rocher, et, à tous leurs angles, une petite tourelle
s'accroche, pour le veilleur, quelque hallebardier levantin que l'on
s'attend à voir surgir dans le décor. Dans un port fermé par une jetée
couverte elle-même de maisons et terminée par une vieille tour
génoise, rouge, trapue, bizarre de forme, dorment sur l'eau, si bleue
qu'elle en est noire, de grandes tartanes peintes en vert ardent, avec
leurs voiles enroulées autour des mâts semblables à des antennes de
scarabées. Un éblouissement de couleur, un craquèlement de clarté.
Ainsi Porto-Ferraio se présente à mes yeux, tandis que le vapeur qui
m'amène se range lentement le long du quai, parmi les hurlements des
_facchini_ et leurs vastes gestes à l'adresse des passagers et de
leurs bagages.
Je me hâte de me faire conduire ainsi que mes colis à l'_albergo_ de
l'_APE ELBANA_, HÔTEL DE L'ABEILLE ELBOISE, en souvenir de l'Abeille
napoléonienne. J'y trouvai bon service, bonne nourriture et bon gîte,
le tout en propreté parfaite. Je remarque seulement que l'on
m'apporte, en guise de dessert, des petits pois crus dans leur cosse
et des haricots verts, non moins crus, élégamment rangés sur une
feuille de vigne. Les autres convives me paraissent se faire de ces
verdures un régal que je croyais jusqu'ici réservé aux lapins; mais la
cuisine, comme bien des choses ici-bas, n'est qu'habitude et préjugé.
Je m'informe ensuite des personnes près de qui j'ai une lettre
d'introduction et qui m'aideront à me débrouiller, chose si précieuse
en pays étranger. Ce furent: Signor Emmanuel Camera de Asarta, qui
remplissait alors dans l'île les fonctions du sous-préfet absent, et
qui mit à ma disposition tout son crédit; Signor Tonietti, agent
consulaire de France, qui m'accompagna en personne toutes les fois que
sa présence put m'être utile; Signor Bigeschi, syndic de
Porto-Ferraio. C'est enfin l'excellent abbé Soldani. Je ne veux pas
oublier non plus un mot de remerciement pour Signor del Buono, le
propriétaire actuel de San Martino. Bien d'autres aussi ont droit à ma
gratitude, qu'il serait trop long d'énumérer ici. Il est peu de pays
dont j'aie rapporté autant de souvenirs d'affabilité et d'empressement
à m'être utile, chacun selon son pouvoir.
Je m'aperçois tout de suite avec plaisir que, de ci de là, je trouve à
me faire comprendre; les gens y mettent beaucoup de bonne volonté; il
y a sympathie pour le _Francese_ qui déambule à travers les rues de
Porto-Ferraio.
Quelle ville extraordinaire, avec des rues tout entières en larges
escaliers, des voûtes, des casemates, des tunnels, des remparts
vertigineux où s'accrochent les feuilles en lame de sabre des aloès et
les raquettes des cactus! C'est ainsi que notre esprit se plaît à
imaginer Carthage. La litière de Salammbô ne va-t-elle pas paraître
sur ces marches, à ce carrefour aveuglé de soleil, et là-haut, entre
ces créneaux découpant sur le ciel, d'un bleu sombre comme la mer,
leur profil anguleux et cuivré, n'est-ce pas la silhouette velue d'un
mercenaire graissant son arc et fourbissant son casse-tête?
Cependant un bonhomme, qui n'a rien de carthaginois, est accouru vers
moi et m'entoure de ses grands saluts: «Signor! la teste di Napoleone!
Venez voir, Signor! la teste avec son cercueil!»
Il me prend pour un imbécile, pensai-je, et s'imagine que j'ignore si
l'Empereur est mort à Elbe ou à Sainte-Hélène. Je me contentai de
faire un signe de dénégation et me mis à marcher afin de me dérober à
ses «nobilissime signor» et à ses gestes de moulin à vent.
Mais le cicérone italien ne lâche pas ainsi sa proie, et l'homme me
suivait en répétant: «Si! si! la teste! L'empereur Napoleone! la
teste!» Et comme nous passions devant une église, il redoubla ses cris
en me montrant la porte du doigt: «Ici, Signor, ici!»
[Illustration: Porto-Ferraio: la porte de terre par laquelle sortait
Napoléon pour se rendre à sa maison de campagne de San Martino.]
Intrigué tout de même, et pensant en tous cas me soustraire dans le
lieu saint à son obsession, j'entre dans l'église. Mais déjà notre
homme avait couru en face, chez le bedeau, et, revenant avec une clef,
il m'ouvrait la sacristie. Il y avait là un cercueil, en effet, un
cercueil somptueux en ébène, noir et luisant, avec des poignées d'or
et une N d'or couronnée. Aux quatre angles, quatre cierges dans leurs
flambeaux de bois argenté. Je me demandais ce que cela signifiait,
quand, le bedeau ayant soulevé le haut du couvercle qui était à
charnière, la tête de l'Empereur apparut soudain, rigide, immobile, et
les yeux clos.... Une télé en bronze, toutefois, comme mon cicérone
s'empressa de me le prouver, en la cognant légèrement. L'impression
n'en avait pas moins été saisissante, car j'étais loin de m'attendre à
voir paraître ainsi, dans ce tombeau entr'ouvert, ce masque tragique,
reproduction de celui-là même qui, lorsque l'Empereur eut rendu l'âme,
fut moulé sur sa face, à Sainte-Hélène, par le docteur Antommarchi. Au
milieu du silence sonore de l'église où nous étions seuls, le bronze
rendit sous le choc du doigt un bruit sourd comme un long sanglot, que
la résonance des voûtes se rejeta tour à tour, et qui s'éteignit
ensuite, lentement. Je ne tardai pas à apprendre que, ne pouvant se
consoler de n'avoir pas la tombe de son roi d'un jour, Elbe rendait à
ce cercueil les mêmes honneurs que s'il était réel; chaque année, à la
date anniversaire de la mort du grand Empereur, on le dresse sur un
haut catafalque, les cierges s'allument, la foule emplit l'Église, et,
en présence des autorités officielles, une messe solennelle est dite.
Et cette impression si singulière et si imprévue de l'homme de bronze
couché là, immobile et présent, qui me sautait ainsi aux yeux,
brusquement, une heure après mon arrivée, chaque jour, à chaque pas,
allait se marquer davantage. Tandis que pour ceux qui vont sans voir,
tout est mort des lieux qu'ils traversent, partout où j'irais,
j'allais retrouver l'Empereur et revivre dans le passé.
Reprenons cependant notre exploration.
Je me suis débarrassé de mon cicérone par un pourboire, en somme
mérité, et je continue à errer au hasard entre les murs blancs et les
volets clos (car la chaleur est torride), à descendre et à monter des
escaliers.
J'admire, chemin faisant, la propreté des rues. Les larges dalles de
pierre dont elles sont pavées, comme de marbre, ne sont souillées
d'aucune immondice, d'aucune ordure, et l'on se ferait presque
scrupule d'y jeter un papier ou une pelure d'orange. C'est, dans cette
ville du Midi, une propreté toute hollandaise. Du matin au soir,
quatre ou cinq balayeurs ne cessent de circuler, chacun avec une
charrette, qui a l'air d'un petit corbillard, et qui est traînée par
un tout petit âne; ils y ramassent et recueillent sans trêve tout ce
qu'ils rencontrent, et vont le vider ensuite hors de la ville; puis
ils reviennent et recommencent leurs tournées, qu'ils continuent sans
s'arrêter, jusqu'à la nuit. Ils passent partout et, par
d'interminables détours, se hissent d'étage en étage, jusqu'aux
quartiers supérieurs.
[Illustration: Porto-Ferraio: la porte de mer où aborda Napoléon.]
Mais voici là-haut, au bout de cette rue à pic, une maison carrée aux
tuiles rouges et aux persiennes vertes; elle domine la ville: c'est la
_Casa di Napoleone_, le «Palais impérial».
D'aspect, elle ressemble à l'une de ces villas italiennes, comme on en
voit sur la côte de Gènes à Bordighera, à l'une des moins ornées et
des plus simples. L'administration militaire l'occupe aujourd'hui en
partie, et des trophées de boulets on surmontent la porte, comme il
convient à l'ancienne demeure d'un conquérant. Ce n'est pas pourtant
le dieu de la guerre dont l'esprit semble régner ici. Quelle vision
soudaine, au contraire, de paix heureuse et rayonnante, dès que l'on
est entré et que l'on découvre, tout à coup, à travers les myrtes du
jardin et les buissons de fleurs, l'immense et radieux horizon de la
mer Tyrrhénienne! Tout est blanc et bleu comme en un paysage de conte
de fées et de paradis; les grands caps de L'ÎLE se profilent dans une
buée d'or; une paix resplendissante plane sur les choses. Et comme
l'on est très haut, très à pic au-dessus de tout cela, il semble
vraiment que l'on a laissé bien loin derrière soi tout le monde
humain, et qu'en demeurant longtemps ici l'on finirait soi-même par
devenir une âme. Il est impossible qu'après tant de luttes subies,
tant d'écroulements entassés sur son front parmi les steppes neigeux
de la Russie, tant d'angoisses dans l'abdication, le formidable vaincu
qui vint un jour s'asseoir là, devant ce même horizon, n'ait pas
senti, lui aussi, cette ineffable sérénité monter en lui. Il est
certain (tous les coeurs humains sont semblables au fond, et les mêmes
sentiments s'y retrouvent, identiques malgré leurs aspects divers)
qu'il y eut ici des jours, des heures du moins, où son cerveau de fer
se détendit, où la vision du repos, qu'il n'avait encore jamais
connue, passa devant ses yeux, rapide et insaisissable toutefois,
comme quelque chose qu'il ne pouvait arrêter, car il était «une force
qui va», car il devait, bon gré, mal gré, se relever pour de nouvelles
batailles et un nouvel écroulement.
Maintenant les murs vides semblent l'attendre encore. Une partie de la
maison, demeurée inutile depuis, est inhabitée. Dans une grande salle,
qui fut la salle du trône, et sur les plâtres de laquelle sont restées
les hâtives peintures murales dont on la décora alors, il n'y a plus
que les bustes de marbre des ducs de Toscane, Ferdinand III et Léopold
II, mélancoliques et seuls sur leurs socles; le mobilier a été, un
jour, vendu à l'encan; les flambeaux sont chez un habitant, deux
fauteuils chez un autre, un coussin brode chez un troisième. Les
volets des six fenêtres qui commencent à se disjoindre, et à travers
lesquels filtrent des rais de lumière, sont clos; par terre, sur le
plancher poussiéreux, des grains de maïs qui sèchent; dans les coins,
les araignées tissent leurs toile. Le locataire est-il parti il y a
un an ou il y a un siècle, on ne sait. Je tourne l'espagnolette dorée
et grinçante d'une des fenêtres, je pousse les volets, et le petit
jardin, étoile de milliers de marguerites épanouies, apparaît, et
l'éblouissante vision de la mer Tyrrhénienne emplit la chambre, comme
à son réveil, le matin, la voyait l'Empereur. C'est l'abandon même des
choses qui a empêché le souvenir de s'enfuir. Ailleurs, il y aurait un
gardien à tricorne, un tourniquet des pancartes explicatives, un
parquet ciré, des écriteaux portant DÉFENSE DE TOUCHER aux objets
rapportés, restaurés et revenus; ici rien que l'âme éparse du passé.
Voici bientôt cent ans que l'appartement est à louer. En bas, sur le
ciment d'une allée, un fer à cheval est marqué; c'est, dit-on, celui
du cheval impérial, qui s'y imprima quand la pâte était humide encore.
Et ceci, c'est déjà la légende; le cheval de Napoléon entre dans la
mythologie à côté de celui du paladin Roland, dont on nous montre
aussi, un peu partout en Europe, le fer empreint sur une marche
écroulée ou sur un rocher.
Voici la journée, cependant, qui tire à sa fin, et je redescends dans
Porto-Ferraio. C'est le moment où chez les peuples du Midi, avec le
soleil qui baisse, la vie s'éveille et se ranime, et Porto-Ferraio
semble s'en acquitter en conscience. Au-dessus de la petite ville, si
muette tout à l'heure, et à travers laquelle le roulement de nulle
voiture ne résonne (ses rues en escaliers ne lui en permettant à peu
près aucune), monte un indescriptible brouhaha de voix et de paroles.
Sur la petite place qui avoisine le port, les gens vont et viennent,
de long en large, à grands pas, se donnant des poignées de main, et le
verbe sonore; c'est le forum antique des villes italiennes, où l'on se
rencontre ainsi sur le déclin du jour, où l'on traite et discute, au
grand air, des affaires publiques et privées. On s'écrase dans les
boutiques, où je lis parmi les enseignes: ANDREA BORGIA, BISCUITS
DOUX; DANTE, SAVETIER, et plus loin: ORESTE PÈRE ET FILS, ÉPICERIE ET
MACARONI. Une vieille, plus décrépite que Saturne, vend, sous une
arcade, des fèves et des amandes grillées. Des femmes vont aux
fontaines chercher de l'eau dans leurs cruches de cuivre martelé.
Maintenant, toute la soirée, le bruit ira croissant; les gens parlent
pour s'entendre parler, les enfants crient pour s'écouter crier, on se
croirait à Paris un soir de Quatorze Juillet. Les guitares, les flûtes
et les accordéons ne tardent pas à se mettre de la partie. Tout le
monde chante. Le cri même des gamins n'a rien de la note acide des
enfants; il est musical et rythmé. La brise du soir m'apporte, jusqu'à
ma fenêtre, tous ces sons, en les mêlant dans une sorte d'universelle
et joyeuse psalmodie des plus bizarres; c'est, dans ce décor d'opéra,
comme un opéra qui se chante. Mon Dieu! que ces gens sont gais et
qu'ils ont l'air heureux de vivre!
[Illustration: La «teste» de Napoléon (page 100).]
Cela dure ainsi jusqu'à onze heures ou minuit. Alors le bruit se tait
peu à peu, et, sous la nuit ruisselante d'étoiles, tout redevient
silence. La lune décroissante et tardive se lève, semblable à une
grosse boule lumineuse qui commence à se défoncer, blanchissant la
pierre des grands escaliers et l'escarpement cyclopéen des murailles
sur les terrasses desquelles reparaît le nébuleux fantôme de Salammbô
qui danse et se prosterne....
Je me remets, le lendemain, à parcourir Porto-Ferraio en tous sens et
dans tous ses coins et recoins; c'est à chaque pas un aspect
pittoresque, nouveau et inattendu. L'abbé Soldani, qui m'accompagne,
ne cesse, tout en marchant, de me frapper amicalement sur l'épaule et
de brandir en l'air son chapeau en criant: «Vive la glorieuse France!
Vive le glorieux empereur Napoléon!»
Je visite l'hôtel de ville. On y conserve la bannière napoléonienne,
le grand drapeau blanc coupé d'une bande orange avec trois abeilles,
que le roi de l'île d'Elbe fit flotter sur la ville dès le soir de son
arrivée, et que salua le canon, quand, le jour suivant, il mit pied à
terre. Un vieux brave homme, ancien soldat de Solférino, me la déploie
avec amour et respect; elle est en forte étoffe de toile et intacte.
Au premier étage, dans la salle du Conseil, le portrait de l'Empereur,
entre ceux de Cosme de Médicis et du dernier grand-duc de Toscane, le
représente, d'après le tableau de Gérard, avec le sceptre en main, le
manteau d'hermine sur les épaules et le laurier d'or au front. Sur le
tapis vert de la table, selon un antique et patriarcal usage, chaque
conseiller a devant soi une petite sébile avec des haricots blancs ou
rouges, que, pour voter Oui ou Non, il dépose dans l'urne.
[Illustration: Porto-Ferraio s'échelonne avec ses toits plats et ses
façades scintillantes de clarté (page 99).]
En quittant l'île d'Elbe, l'Empereur avait ordonné au grand-maréchal
Bertrand d'empaqueter à la hâte et d'emporter toutes les archives
ayant trait à l'administration de l'île durant son séjour, et il ne
reste plus à l'hôtel de ville qu'un simple paraphe du maître au bas
d'un des budgets communaux de Porto-Ferraio.
[Illustration: Porto-Ferraio: les remparts découpent sur le ciel d'un
bleu sombre leur profil anguleux (page 99).]
Le syndic qui m'accompagne me sort toutefois d'un de ses tiroirs une
autre pièce assez curieuse. Lors de la chute du Second Empire
français, le bruit se répandit parmi les Elbois que le vaincu de Sedan
songeait à se retirer parmi eux. Désireux de lui prouver leur
inaltérable amour pour le sang illustre dont il descendait, les
habitants de Porto-Ferraio s'empressèrent de lui faire parvenir, par
leur syndic, une adresse officielle, l'assurant du bonheur que cette
nouvelle leur causait. Napoléon III répondit par la lettre suivante:
«Wilhemshoehe, 10 mars 1871.
«MONSIEUR LE SYNDIC,
«J'ai reçu l'adresse par laquelle les habitants de Porto-Ferraio
m'offrent l'hospitalité dans leur ville, pensant que j'avais
choisi l'île d'Elbe pour y fixer ma résidence; quoique cette
nouvelle n'ait jamais eu aucun fondement, je suis heureux du
témoignage de sympathie qu'elle a provoqué, et dont j'ai été
vivement touché. Veuillez, Monsieur le Syndic, vous faire, auprès
de vos concitoyens, l'interprète de mes remerciements et croire à
mes sentiments.
«NAPOLÉON.»
[Illustration: La façade extérieure du «palais» des Mulini ou habitait
Napoléon à Porto-Ferraio (page 101).]
Au rez-de-chaussée se trouve une partie de la bibliothèque impériale.
Les titres des livres, qui se reconnaissent à l'initiale dont leur
reliure est marquée, sont curieux à parcourir, car ils montrent
l'universelle éducation qu'aimait à se faire l'Empereur, s'intéressant
à tout et lisant tout, afin de pouvoir parler de tout. À côté des
oeuvres de Vauban et de Maurice de Saxe, d'ouvrages divers de
mécanique, de chimie et de science militaire qui l'intéressaient
directement, se remarquent de nombreux livres d'histoire ancienne et
moderne, des livres d'archéologie, d'histoire naturelle et de
littérature: Montaigne, La Fontaine, Don Quichotte, soixante volumes
de Voltaire. Lui-même s'était constitué cette solide bibliothèque par
des livres qu'il avait fait venir du continent. Mais ce que l'on est
le plus étonné de trouver parmi ces volumes, c'est un nombre
relativement considérable d'ouvrages d'imagination, dont le principal
est LE CABINET DES FÉES, quarante tomes où sont réunis les contes et
les légendes de l'humanité, de toutes les époques et de tous les pays,
depuis les contes des _Mille et une Nuits_ jusqu'à ceux de Fénelon et
de Perrault, jusqu'aux fables de l'Inde et de la Chine. C'est qu'en
effet, par une réaction morale fréquente en psychologie, Napoléon,
force brutale, était aussi un chimérique et un rêveur. Cette idée même
de faire de l'Europe entière un seul empire réuni sous son sceptre,
avait-elle été autre chose qu'une immense chimère? Nous le verrons ici
méditer de bâtir, comme un Louis de Bavière, quelque fantastique
palais sur les pics de Volterrajo, s'extasier sur le Monte Giove de
l'infini du ciel et des nuées qui l'enveloppent, de ses nuits
ruisselantes d'étoiles, et aimer à se perdre sous les ombrages
touffus, aux sources murmurantes de la montagne de Marciana. Ossian et
sa romantique poésie avaient, on ne l'ignore point, enthousiasmé sa
jeunesse, et il conserva en lui, toute sa vie, quelque chose des
vieilles superstitions corses qu'il avait sucées avec le lait
maternel. Et c'est pourquoi, s'il condamnait officiellement «ces
rêveries du passé», il est permis de supposer, en face de ces livres,
qu'il ne répugnait pas à lire parfois, pour s'endormir le soir,
l'histoire d'Ali-Baba et des Quarante Voleurs ou celle de la Belle aux
cheveux d'Or et de l'Oiseau Bleu.
[Illustration: Le jardin impérial et la terrasse de la maison des
Mulini (page 102).]
Mais voici un autre souvenir qui se mêle à celui de l'Empereur, et que
nous dit tout au long une plaque de marbre gravée, et clouée au mur,
sur la façade du monument. L'inscription est en italien, et nous
traduisons:
ICI, DANS PORTO FERRAIO,
EN 1802, FUT APPORTÉ LE TOUT PETIT
VICTOR HUGO.
ICI NAQUIT SA PAROLE
QUI, PLUS TARD, LAVE DE FEU SACRÉ,
DEVAIT COURIR DANS LES VEINES DES PEUPLES,
ET PEUT-ÊTRE TROIS ANNÉES
PASSÉES DANS CET AIR À QUI DONNENT LEURS ATOMES LE FER ET LA MER[2]
RAFFERMISSANT SON CORPS DÉBILE,
CONSERVÈRENT
À LA FRANCE L'ORGUEIL DE SA NAISSANCE,
AU SIÈCLE LA GLOIRE DE SON NOM,
À L'HUMANITÉ
UN APÔTRE ET UN GÉNIE IMMORTEL.
[Note 2: Allusion aux mines de fer de l'île, dont nous
parlerons tout à l'heure.]
En 1802, en effet, quelques mois après sa naissance, Victor Hugo vint
à l'île d'Elbe. Né à Besançon, comme l'on sait, où son père, Joseph
Hugo, alors commandant, se trouvait en garnison, il avait déjà dû être
transporté à Marseille, six semaines après sa naissance. C'était un
terrible voyage pour un enfant de cet âge,
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,
comme il l'a dit lui-même, et si particulièrement faible que le
médecin qui l'avait mis au monde avait déclaré qu'il ne vivrait pas.
Par surcroît de malheur, il fallut que sa mère l'abandonnât pour venir
à Paris solliciter le ministre de la Guerre, en faveur de son mari,
lequel réclamait en vain l'avancement en grade qui lui était dû. Le
pauvre bambin resta seul avec son père qui le bourrait de bonbons pour
le consoler, car depuis le départ de sa mère, il n'arrêtait pas de
pleurer. Enfin, cette dernière revint, et tout le résultat de ses
démarches fut un ordre d'aller plus loin encore, à l'île d'Elbe, avec
le régiment de l'impérial Corse.
Voilà donc toute la famille qui se remet en route à nouveau et
s'embarque pour Porto-Ferraio, où elle s'installe.
La santé du petit Victor laissait toujours fort à désirer. Un an après
son arrivée dan l'île, il n'était pas encore parvenu à redresser sur
ses épaules sa tête «qui, racontent ses admirateurs, comme si elle eût
déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que le germe,
s'obstinait à tomber sur sa poitrine.» Cependant, on ne tarda pas à
remarquer que l'avorton était solidement charpenté, qu'il avait large
carrure d'épaules et de poitrine. Bientôt, le grand air de la mer et
la salubrité du climat aidant, la vie prit le dessus, et quand
l'enfant quitta Elbe, au bout de trois ans de séjour entremêlés de
pérégrinations en Corse, il était en train de devenir ce type étonnant
de robustesse humaine, qu'il demeura tout le restant de son existence.
De Porto-Ferraio, son père s'en alla en Italie avec Joseph Bonaparte,
et lui, il vint avec sa mère et ses frères habiter Paris, rue de
Clichy, fin de 1805 ou commencement de 1806.
De même que ce fut à l'île d'Elbe que Hugo s'ouvrit à la vie physique
et prit le dessus sur la mort, ce fut là aussi qu'il balbutia ses
premiers mots, et la tradition nous a conservé la première parole
qu'il prononça. Un jour, nous dit Dumas père dans ses MÉMOIRES,
s'étant disputé avec sa gouvernante qui voulait le forcer à obéir et
le menaçait: «_Cattiva!_ s'écria-t-il, _cattiva!_» _Cattiva_ signifie
«méchante» dans l'italien des îles. Où avait-il entendu ce mot, et
comment l'avait-il retenu plus spécialement? on ne le sut jamais. Mais
tout le monde connut aussitôt dans la maison que l'avorton avait
parlé, et s'en extasia. Ainsi le premier mot prononcé par le poète fut
un mot étranger.
[Illustration: La via Napoleone qui monte au «palais» des Mulini.]
Mais les souvenirs de l'enfant «ne sont point encore éveillés, et rien
de cette première halte de l'existence ne devait survivre en son
esprit.»
Plus tard, toutefois, on ne manqua pas de voir un rapport de
prédestination entre le passage que l'auteur de l'_Ode à la Colonne_
fit dans cette île, et celui de Napoléon, dix ans après;
l'hyperbolique BIOGRAPHIE RABBE imprimera en 1834: «La première nature
qui se réfléchit dans la prunelle de Hugo fut cette âpre et sévère
physionomie d'un lieu peu remarqué alors, si célèbre par la suite.
Cette jeune vie s'harmonisait déjà avec la grande destinée qu'elle
devait célébrer un jour; ce frêle écheveau se mêlait déjà à la trame
splendide qu'il devait rehausser un jour!»
Tandis que je lis et copie l'inscription du marbre, surpris malgré moi
de tous ces ressouvenirs français que je rencontre à chaque pas, je
vois soudain venir se planter sous mon nez un bras noir, au bout
duquel est une main noire, brandissant une bourse noire. Je me
retourne brusquement, n'ayant rien entendu venir, et recule avec un
peu d'effroi, je l'avoue, en voyant en face de moi un homme tout noir
également--si l'on peut appeler «homme» un grand sac noir, se
terminant par un capuchon pointu, percé de deux trous au fond desquels
deux yeux luisent comme des chandelles. C'est un Pénitent en tournée
de quête, et il me poursuit de son bras noir, de sa main noire et de
sa bourse noire, en m'assourdissant d'une sonnette qu'il porte
attachée à sa ceinture et qu'il sonne furieusement, jusqu'à ce que je
lui aie donné les deux sous qu'il réclame.
Je demandai si c'était l'usage de se promener ainsi, en échappé de
drame romantique; l'on me répondit que cela se faisait lorsque
quelqu'un de la Confrérie était mort, et que la quête était au profit
de la cérémonie funèbre.