_Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les journaux et
plusieurs autres.--Trois articles contradictoires sur une seule
vérité.--Administration du _Grand Pan_.--M. César Robinet, entrepreneur
général de littérature en tous genres.--Machines à fabriquer les
feuilletons.--M. Prétorien, directeur en chef du _Grand Pan_.--Une
entreprise littéraire avec primes.--Blaguefort obligé d'acheter la
critique du livre qu'il veut publier.
Au moment où le bibliophile se rassit, la salle entière éclata en
applaudissements. On ne pouvait assez admirer cette prodigieuse
érudition qui lui permettait de dire, sans hésitation, quelles étaient
les moeurs et les habitudes d'un autre peuple il y avait douze siècles.
Blaguefort n'avait point écouté la lecture, mais il remarqua
l'impression produite et quitta brusquement ses compagnons en leur
promettant de revenir bientôt.
Maurice croyait rêver. Il regarda Marthe stupéfaite, puis tous deux
éclatèrent de rire en même temps.
«Nous saurons désormais ce que c'est que la science historique, dit le
jeune homme, et ce qu'il faut croire des _vérités démontrées_. Je
m'explique maintenant pourquoi ces vérités changent à chaque siècle.
L'histoire est un écheveau que chacun dévide et tisse à sa manière; le
fil est bien toujours le même, mais l'étoffe et le dessin se modifient
selon l'ouvrier.
--Auriez-vous donc remarqué des erreurs dans le Mémoire du bibliophile?
demanda M. Atout, qui venait d'entrer.
--Hélas! répliqua Maurice en souriant, il vous a fait connaître la
France en l'an trois mille comme nous connaissions l'ancienne Grèce en
1845. Son oeuvre ressemble à ces monstres dont chaque membre a été
emprunté à un animal réel, mais dont l'ensemble ne peut être qu'un rêve;
tout est vrai, sauf le monstre.
--Et vous pourriez signaler les principales fautes?
--Si j'avais l'analyse du Mémoire...
--Vous l'aurez, interrompit vivement l'académicien, qui baissa la voix,
nous le trouverons au bureau du journal. Venez vite. Quelque pénible
qu'il soit de relever les erreurs d'un collègue, on doit tout sacrifier
à l'intérêt de la vérité... Il faudra rédiger une réplique accablante,
avec quelques allusions bien aiguisées. Je vous fournirai les pointes
d'autant plus sûrement que le bibliophile est mon ami. Je connais les
jointures et je sais où il faut frapper.»
Ils se dirigèrent vers la grande agence littéraire, qui occupait une rue
entière et était exploitée par une société de capitalistes exerçant à
Sans-Pair le monopole de la publicité.
Ils avaient réuni pour cela les journaux des différentes opinions en un
seul journal appelé _Le Grand Pan_, qui les soutenait alternativement
toutes. _Le Grand Pan_ ne paraissait ni à certain jour, ni à certaine
heure; imprimé sur un papier sans fin, il _paraissait toujours_!
Un bataillon de journalistes attachés à l'établissement envoyait
successivement des piquets de publicistes pour entretenir la rédaction.
Au sortir de l'imprimerie, l'immense feuille se distribuait elle-même à
domicile, en courant sur un appareil général de rouleaux. On la voyait
traverser les rues, monter aux troisièmes étages, redescendre aux
rez-de-chaussée, traverser les cafés, les bazars, les cabinets de
lecture, poursuivie par les non-abonnés, qui tâchaient de dérober
quelques mots au passage; parcourue en l'air par les gens pressés;
étudiée à loisir par les bourgeois retirés des affaires; mais toujours
immuable dans son mouvement, et faisant disparaître, par le toit ou par
la muraille, l'article non achevé que vous aviez lu avec trop de
lenteur.
M. Atout et Maurice trouvèrent dans la première salle une foule de gens
de différents âges et de différentes conditions, qui attendaient
l'audience du directeur du _Grand Pan_. L'académicien en accosta
plusieurs qu'il connaissait, et les entretint un instant. Tous
affectaient le même dédain pour la puissance à laquelle ils venaient
rendre hommage; tous se plaignaient de son iniquité et de sa corruption;
tous se déclaraient également indifférents à son amitié ou à sa haine.
M. Atout, voyant qu'il faudrait attendre quelque temps, proposa à son
compagnon de lui faire visiter rapidement ce qu'on appelait les bureaux
du journal.
Après avoir traversé plusieurs pièces où des milliers d'employés
surveillaient les détails inférieurs, ils arrivèrent à la salle de
rédaction, partagée en deux cents cellules grillées, pour les deux cents
journalistes de service. Chacun d'eux avait ses fonctions distinctes,
indiquées par l'inscription de la cellule. Il y avait un rédacteur pour
les empoisonnements de femmes par leurs maris, deux pour les
empoisonnements de maris par leurs femmes, trois pour les
empoisonnements réciproques, connus sous le nom d'_empoisonnements
assortis_, et ainsi du reste. Venaient ensuite les puffistes, compagnie
d'élite dont on ménageait les forces. L'un avait la spécialité des
incendies de villes inconnues, des tremblements de terre de pays à
découvrir, des naufrages de grands personnages ayant pour nom une
initiale; un second se chargeait des histoires d'ours dévorant les
vétérans, de serpents marins et de crocodiles apprivoisés: un troisième
se réservait le règne végétal, embelli des merveilles de la moutarde
blanche et du chou colossal.
Chaque article achevé était jeté dans un tube qui le conduisait jusqu'à
la machine, où il était imprimé sans l'intermédiaire des compositeurs,
ce qui, entre autres avantages, avait celui de laisser les fautes
d'orthographe au compte du journaliste.
La seconde salle était celle des rédacteurs de réclames, perpétuellement
employés à trouver de nouvelles formules à la fiction; la troisième,
celle des correspondances entretenues au moyen de télégraphes
électriques; enfin, les dernières salles étaient consacrées à la
fabrication des feuilletons.
Cette fabrication était exploitée depuis quelques années par le fameux
César Robinet, qui avait traité à forfait pour tous les romans à publier
dans _Le Grand Pan_ et dans les autres journaux de la République.
Plusieurs machines de son invention confectionnaient des feuilletons de
tout genre, à raison de cent lignes à l'heure.
Il y avait d'abord la machine historique, dans laquelle on jetait des
chroniques, des biographies, des mémoires, et d'où sortaient des romans
dans le genre de ceux de Walter Scott;
La machine à _variétés_, que l'on bourrait d'_anas_, de légendes,
d'almanachs anecdotiques, et qui produisait des voyages comme celui de
Sterne;
La machine des _fantaisies_, qui recevait les anciens poëtes, les vieux
romans, les drames oubliés, et dont on obtenait des nouvelles
comparables à celles de Bernardin de Saint-Pierre et de l'abbé Prévost;
Enfin la machine des _résidus_, où l'on jetait à brassée les rognures
que l'on n'avait pu utiliser ailleurs, et qui produisait du Perrault et
du Berquin de seconde qualité.
César Robinet ne lisait point ses livres, mais il les signait tous, ce
qui le condamnait à quatorze heures de travail forcé par jour. A
l'arrivée de Blaguefort, il paraphait le cent trente-troisième volume
des aventures du colonel Crakman, récit charmant dans lequel il avait
réussi à faire entrer tous les mémoires imprimés sur le grand Frédéric
et sur sa cour.
Soixante secrétaires faisaient autour de lui le triage des livres des
autres qui devaient devenir des livres de lui.
Maurice demeura émerveillé. Le système de retapage, autrefois borné aux
chapeaux, s'était étendu jusqu'aux idées. La friperie perfectionnée
avait envahi la république des lettres; les plus vieux volumes,
décousus, découpés, reteints et regommés, devenaient des nouveautés
recherchées; il suffisait de l'estampille CÉSAR ROBINET pour que
l'étoffe usée parût neuve!
M. Atout, pensant que l'heure de réception devait être arrivée,
rebroussa chemin et se présenta chez le directeur du _Grand Pan_.
M. Prétorien était à Sans-Pair le véritable fondateur de la liberté de
la presse, c'est-à-dire de la liberté de presser les gens. Rien ne
pouvant lui être refusé impunément, on ne lui refusait rien. La plume
croisée devant son journal, comme la sentinelle devant son camp, il
décidait seul qui il fallait repousser ou admettre. Excellent du reste
pour ses amis, il leur partageait ses gains, sa puissance, son crédit,
et c'était le meilleur roi du monde, pourvu qu'on ne fût point de ses
sujets.
Au moment où nos visiteurs entrèrent, il donnait audience à tous ceux
que Maurice avait vus faire antichambre. Leur dédain pour le journalisme
avait fait place au respect, leur indifférence à l'empressement. C'était
à qui se montrerait le plus modestement soumis ou le plus amicalement
familier.
Il vit d'abord passer une vingtaine d'auteurs qui venaient offrir leurs
livres embellis de l'autographe sacramentel: _hommage de l'auteur_.
Puis des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui, pour preuve de
leurs talents, remettaient des lettres de recommandation; des actrices
parfumées de patchouli, tournant sur elles-mêmes avec mille ondulations
caressantes, comme des panthères apprivoisées, et ne se retirant
qu'après avoir laissé leurs adresses; des hommes graves qui apportaient
leurs éloges tout faits, et d'autres plus graves encore qui y joignaient
d'utiles diatribes contre leurs adversaires.
Mais la visite qui frappa le plus Maurice fut celle de Mlle Virginie
Spartacus, fondatrice de la société des _femmes sages_, composée de
toutes celles qui n'avaient pu vivre avec leurs maris.
Mlle Spartacus faisait pourtant exception: car, ainsi qu'elle l'avait
déclaré elle-même dans son discours d'ouverture, en empruntant, par
pudeur, une image à l'antiquité, _nul n'avait encore dénoué sa
ceinture_!
Son hostilité contre les hommes était donc libre de tout souvenir
personnel; c'était de la haine métaphysique, un acharnement vertueux, né
des principes et entretenu dans l'intérêt de l'humanité.
Elle venait demander à M. Prétorien l'insertion de plusieurs articles;
car Mlle Spartacus joignait à son titre de fondatrice celui de femme de
lettres, et, si elle n'occupait point le premier rang dans la
littérature contemporaine, la faute en était aux hommes, ligués contre
son sexe. Mais, ainsi qu'elle le faisait remarquer, cette tyrannie
touchait à sa fin; le jour approchait où les maîtres devaient forcément
consentir à l'affranchissement des esclaves, et cet affranchissement
avait été formulé d'avance par Mlle Virginie; les droits de la femme
étaient aussi simples que clairs: ils consistaient à n'en point
reconnaître aux hommes.
M. Prétorien reçut la reine des insurgeantes avec politesse, mais refusa
ses articles, et Mlle Virginie sortit en s'écriant qu'il était temps
d'aviser au salut du genre humain.
Lorsque tous les visiteurs se furent enfin retirés, le directeur du
_Grand Pan_ vint à M. Atout, les mains tendues et en s'excusant.
«Vous voyez ma vie, dit-il avec une sorte de dégoût railleur; elle
ressemble à ces arbres plantés sur les grands chemins, et dont chaque
passant se croit le droit d'emporter une branche ou une feuille; je n'en
puis rien garder pour moi ni pour mes amis.
--Et cependant, fit observer l'académicien avec un sourire élogieux,
vous trouvez moyen de suffire à toutes vos tâches.
--Je viens de m'en imposer une nouvelle, interrompit Prétorien en se
ranimant tout à coup; une entreprise complétement neuve.
--Encore?
--Gigantesque! Du reste, il faut que je vous communique le plan...
Asseyez-vous là; je veux que vous me donniez votre avis.»
M. Atout connaissait trop le monde pour ne pas traduire:--Je veux que
vous applaudissiez! Il se résigna donc à l'admiration, bien décidé à se
la faire rembourser à la première occasion.
Prétorien, qui avait cherché parmi ses papiers, lui montra le prospectus
de sa nouvelle publication. Il s'agissait d'une biographie générale
devant comprendre l'histoire publique et privée de tous les citoyens de
Sans-Pair!
Le prospectus portait en tête cette maxime philosophique:
_Les souscripteurs ont droit à l'indulgence.