Mémoire d'un académicien de l'an trois mille sur les moeurs des Français
au dix-neuvième siècle.--Comme quoi les Français ne connaissaient ni la
mécanique, ni la navigation, ni la statique, et mouraient tous de mort
violente par le fait des notaires.--Le Gouvernement chargé de composer
des épitaphes pour les célèbres courtisanes.--Costume des rois de France
quand ils montaient à cheval.--Les noms des auteurs étaient des
mythes.--Singulier langage employé dans la conversation.
«On l'a dit bien des fois, Messieurs, tant qu'il reste des traces de la
littérature et des arts d'une nation, cette nation n'est point morte;
l'étude peut la reconstituer, la faire revivre comme les créations
antédiluviennes devinées par les inductions de la science.
«La littérature et les arts ne sont-ils point, en effet, le reflet
fidèle des moeurs d'une époque? n'y trouvez-vous point la peinture des
habitudes, des croyances, des caractères, des sentiments? Si nous
n'avons que des données fausses sur les peuples qui vécurent autrefois,
nous ne devons donc accuser que notre paresse: une étude sérieuse nous
les eût révélés dans leur vérité.
«C'est cette étude que nous avons tentée pour les Français du
dix-neuvième siècle.
«Quinze années de notre vie ont été employées à visiter les ruines de
leurs monuments, à examiner leurs tableaux et leurs statues, à connaître
leurs livres surtout, immense galerie où toutes les individualités du
passé s'agitent et se coudoient.
«Le travail que nous avons l'honneur de vous soumettre est le résultat
de ces longues recherches.»
(Ici, le lecteur s'arrêta, sous prétexte de boire; le public, ainsi
prévenu qu'il est à un bon endroit, applaudit.)
«Et d'abord, Messieurs, protestons contre le préjugé vulgaire qui a fait
regarder jusqu'ici les Français comme des hommes légers, mobiles, amis
du plaisir. Loin de là! L'étude attentive de ce qu'ils ont laissé nous
les montre sombres, passionnés, sanguinaires, toujours la main au
poignard ou au poison. Leurs dramaturges, leurs poëtes, leurs
romanciers, qui ont peint les moeurs du temps, ne laissent aucun doute à
cet égard.
«Ainsi, pour ne citer qu'un fait, nous avons calculé, d'après la lecture
de leurs oeuvres, que les dix-sept vingtièmes des unions légitimes
amenaient la mort de l'un des conjoints! La conséquence normale du
mariage était le suicide ou le meurtre; les époux ne se laissaient vivre
que par exception!
«Telle était à cet égard la force de l'habitude qu'un mari étrangla sa
femme la première nuit des noces, uniquement _parce qu'il ne pouvait se
rappeler son nom_[2].
[2] Voyez _La Confession_ (J. Janin).
«Les amants n'étaient guère plus heureux, soit que la femme tuât l'homme
pour le rendre plus prudent[3], soit que l'homme tuât la femme pour lui
éviter les reproches de son mari[4], soit que tous deux se tuassent à
l'amiable et de compagnie, comme on le voit à chaque page dans les
journaux du temps.
[3] Voyez _Les Mémoires du Diable_ (F. Soulié).
[4] Voyez _Antony_ (A. Dumas).
«Il y avait, en outre, tous les menus accidents: main prise dans une
porte, et qu'il fallait couper[5]; oeil crevé par un mari borgne, trop
partisan de l'égalité[6]; marque au fer rouge faite sur le front[7];
duels périodiques revenant tous les ans au retour des pois verts[8];
pierres tombant à dessein du haut d'un échafaudage de maçon[9].
[5] Voyez _La Grille du château_ (F. Soulié).
[6] Voyez _Le Général Guillaume_ (E. Souvestre).
[7] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).
[8] Voyez _Rêve d'amour_ (F. Soulié).
[9] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).
«Du reste, ces accidents et mille autres atteignaient indistinctement
toutes les classes et tous les âges. Il suffit de lire _Les Mystères de
Paris_, cette admirable peinture de la société au dix-neuvième siècle,
pour comprendre combien il était difficile de ne pas mourir noyé,
poignardé, empoisonné, muré ou étranglé, dans ce centre de la
civilisation française. Évidemment, les gens qu'on n'assassinait point
formaient une classe particulière, une sorte de rareté sociale, qui
servait sans doute au renouvellement de la chambre haute, composée,
comme on le sait, de vieillards _pares ætate_, d'où leur était venu le
nom de _pairs_.
«Cette multiplicité de morts violentes était principalement l'ouvrage
des notaires, des femmes du grand monde, des millionnaires et des
médecins. Les médecins se débarrassaient de leurs malades pour en
hériter plus vite[10]; les millionnaires employaient leurs revenus à
faire tuer les hommes par des spadassins, et à empoisonner les femmes
dans des bouquets[11] de fleurs; les grandes dames venaient voir égorger
leurs rivales à domicile[12], et les notaires étaient en compte courant
avec les empoisonneurs, les assassins et les noyeurs de Paris ou de la
banlieue.
[10] Voyez _Les Réprouvés et les Élus_ (E. Souvestre).
[11] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).
[12] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).
«Le seul secours pour les honnêtes gens, au milieu de ce désordre, était
les princes allemands, qui abandonnaient leurs États, déguisés en
ouvriers, pour aller défendre la vertu dans les tapis-francs de la rue
Aux-Fèves[13] ou les forçats en fuite, qui assuraient l'avenir des
jeunes gens pauvres, et découvraient dans un lupanar la femme qui devait
faire leur bonheur[14].
[13] Voyez _Les Mystères de Paris_ (E. Sue).
[14] Voyez _Le Père Goriot_ et la suite (H. de Balzac).
«Encore l'influence de ces défenseurs de la vertu était-elle souvent
annulée par la fameuse société de Jésus, que secondaient les dompteurs
de bêtes de l'Allemagne, les étrangleurs de l'Inde et les directeurs de
maisons de santé de Paris[15].
[15] Voyez _Le Juif Errant_ (E. Sue).
«Vous devinez d'avance, Messieurs, ce que devaient être les moeurs dans
une société pareille! Sauf les grisettes, vivant comme des saintes au
milieu des rapins, des clercs d'avoués et des commis marchands[16], les
femmes bien nées n'avaient d'autre occupation que la galanterie, et les
bons pères de famille se chargeaient de louer eux-mêmes une petite
maison où leurs filles mariées pussent recevoir à l'aise des amants[17].
Si par hasard une grande dame restait chaste, elle ne manquait pas d'en
exprimer tout son repentir au moment de la mort[18], et de chanter, d'un
accent désespéré, le fameux psaume:
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite
Et le temps perdu!
[16] Voyez _Les Mystères de Paris_ (E. Sue).
[17] Voyez _Le Père Goriot_ (H. de Balzac).
[18] Voyez _Le Lys dans la vallée_ (H. de Balzac).
«A la vérité, rien n'était négligé pour donner cette direction d'idées
aux femmes. Outre l'art, qui n'avait de ciseau, de plume, de pinceau,
que pour les belles pécheresses, l'administration leur montrait une
tendre sympathie. Les préfets élevaient eux-mêmes des monuments aux plus
célèbres courtisanes, avec des inscriptions explicatives pour
l'instruction des jeunes filles. La tombe d'Agnès Sorel a été récemment
découverte sur les bords de la Loire, et on y lit:
_Les chanoines de Loches, enrichis de ses dons, demandèrent à Louis XI
d'éloigner son tombeau de leur choeur. «J'y consens, dit-il, mais
rendez la dot.» Le tombeau y resta. Un archevêque de Tours, moins
juste, le fit reléguer dans une chapelle. A la Révolution, il y fut
détruit. Des hommes sensibles recueillirent les restes d'Agnès, et le
général Pommereul, préfet d'Indre-et-Loire, releva le mausolée de la
seule maîtresse de nos rois qui ait bien mérité de la patrie, en
mettant pour prix de ses faveurs l'expulsion des Anglais de la France.
Sa restauration eut lieu en l'an_ M. DCCC. VI.
«Tels étaient les cours de morale, en style lapidaire, qui se voyaient
encore au château de Loches en 1845, à la grande édification des _hommes
sensibles_ et des Françaises qui voulaient _expulser les Anglais de la
France_.
«Les moyens de faire fortune, à la même époque, n'étaient pas moins
extraordinaires. Les uns s'enrichissaient des legs laissés par le
Juif-Errant, d'autres devenaient de grands capitalistes en apportant des
louis dans les villes où l'or était rare, et en plantant des peupliers
aux bords de la rivière[19]; d'autres en se faisant renverser par la
meute d'un grand seigneur[20].
[19] Voyez _Eugénie Grandet_ (H. de Balzac).
[20] Voyez _Le Chemin le plus court_ (J. Janin).
«Quelles que fussent, du reste, ces fortunes, chacun les portait sur
soi, dans un portefeuille, comme le prouvent les pièces de M. Scribe, et
l'on pouvait ainsi les léguer sans testament; usage évidemment adopté
par suite de la légitime terreur qu'inspiraient les notaires.
«Si des habitudes morales de la nation nous passons maintenant à ses
habitudes extérieures, nous ne les trouverons ni moins singulières, ni
moins variées. Le costume surtout offrait d'étranges disparates. Tandis
que les députés paraissaient à la tribune sans autre vêtement qu'un
manteau, comme le prouve le tombeau du général Foy, les chefs militaires
portaient, même à pied, la culotte de peau de daim et les grandes bottes
à l'écuyère, ainsi qu'on peut le voir dans la statue du général Mortier.
Il y a même lieu de croire qu'ils se promenaient parfois revêtus d'une
cuirasse, car l'auteur des _Méditations_ dit positivement, en parlant de
l'empereur Napoléon:
Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.
«Ce qui fait nécessairement supposer qu'il en avait une. La capote grise
dont parle Béranger n'était sans doute que son costume de petite tenue.
«Les statues colossales trouvées parmi les décombres de l'ancienne place
de la Concorde, et représentant, comme nous l'avons prouvé ailleurs, les
princesses du sang royal, indiquent également le costume des femmes. Il
était évidemment plus favorable aux belles formes qu'aux rhumes de
poitrine; aussi tous les auteurs du temps signalent-ils la phthisie
comme une des affections les plus communes chez les Françaises du
dix-neuvième siècle.
«Le peu d'accord des costumes adoptés dans les différents monuments de
l'art français prouve d'ailleurs jusqu'à l'évidence que le vêtement
variait selon les circonstances et l'occasion. Pour ne citer qu'un
exemple, la peinture nous montre Louis XIV en pied, avec la culotte de
velours, l'habit de brocart, les bas de soie et les souliers à grands
talons, tandis que sa statue équestre nous le représente sans autre
vêtement que sa perruque, d'où l'on doit nécessairement conclure que les
rois de France ne gardaient que cette dernière lorsqu'ils montaient à
cheval.
«Quant à la science et aux arts mécaniques, si l'on en juge par les
monuments échappés à la destruction, les Français du dix-neuvième siècle
en étaient, tout au plus, aux connaissances des anciens. Nous voyons en
effet que, pour avoir réussi à relever un obélisque dressé par les
Égyptiens deux mille ans auparavant, un de leurs architectes fit graver
sur le socle une inscription triomphale, comme s'il eût accompli une
oeuvre miraculeuse. De plus, leurs flottes n'étaient composées que de
trirèmes, ainsi que le prouve la médaille frappée en commémoration de la
victoire de Navarin.
«Un débris de borne-fontaine récemment recueilli offre pourtant, en
bas-relief, la représentation d'un vaisseau particulier. Il est surmonté
de quatre mâts, dont l'un est planté hors de l'axe du navire, et porte
le beaupré à l'arrière, ce qui, selon l'observation d'un homme d'esprit,
le fait ressembler à un cheval bridé par la queue. Le vent enfle sa
voile vers la poupe, ce qui ne l'empêche pas de fendre l'onde avec la
proue, à peu près comme une brouette qui marcherait en avant à mesure
qu'on la pousserait en arrière!
«Or, comment supposer qu'un navire aussi contraire à toutes les lois de
la statique eût été gravé sur un monument public, si la France du
dix-neuvième siècle eût connu ces lois? Un peuple ne se calomnie pas
lui-même; quand la science l'éclaire, il ne laisse pas imprimer sur le
fer et sur le granit de faux témoignages de son ignorance, surtout quand
il a un ministère des travaux publics, un préfet de la Seine et un
directeur des beaux-arts. Nous ne parlons pas du ministre de la marine,
sans doute trop occupé des navires qui flottaient sur l'eau salée pour
songer à ceux qu'on gravait sur les fontaines d'eau douce.
«Il faut donc reconnaître, Messieurs, que la France du dix-neuvième
siècle fut ignorante. Quant à sa gloire militaire, je doute que l'on
puisse encore en parler sérieusement après les travaux de notre illustre
collègue Mithophone. Ils ont prouvé jusqu'à l'évidence que les
expéditions du prétendu empereur Napoléon Bonaparte n'étaient que le
rajeunissement de celles de Bacchus, modifiées par la même imagination
populaire qui inventa, un peu plus tard, les aventures symboliques de ce
Robert Macaire et de ce Bertrand, dans lesquels il est impossible de ne
point reconnaître les deux fils jumeaux de Léda. Le seul guerrier de
quelque importance que l'on ne puisse contester au dix-neuvième siècle
paraît être le général Tom Pouce, à la gloire duquel fut frappée une
médaille heureusement conservée. L'auteur du _Plutarque universel_, qui
a fait sur ce sujet de profondes recherches, affirme qu'il parcourut en
triomphe l'ancien et le nouveau monde, dans un char au-devant duquel la
foule se précipitait. Les têtes couronnées elles-mêmes venaient lui
rendre hommage, et les femmes déposaient une offrande pour obtenir un de
ses baisers.
«Mais nous renvoyons pour tous ces détails aux travaux cités plus haut,
nous contentant d'examiner ici la question littéraire.
«On sait combien les Français de toutes les époques se montrèrent
amoureux de l'éclat et du bruit. Ils durent à ce penchant leur premier
nom de _Galli_, ou _Coqs_, dont ils se montrèrent tellement fiers qu'ils
ne balancèrent point à placer, plus tard, sur leurs drapeaux, le
volatile qui leur avait servi de parrain. De pareilles dispositions
devaient nécessairement en faire un peuple de journalistes, d'avocats et
de gens de lettres; aussi excellèrent-ils dans ces différentes
professions, qu'ils cumulèrent même le plus souvent. Mais le
dix-neuvième siècle surtout se fit remarquer par la loquacité bruyante
de ses écrivains. Ce furent eux qui inventèrent cette littérature en
mosaïque, composée de petits riens brillants, dont la réunion a l'air de
faire quelque chose; ces clapotements de mots sonores, tournant autour
de la pensée sans y atteindre jamais; enfin cet art de dilater le moi de
manière à ce qu'il puisse tout occuper.
«La passion du clinquant et de l'ingénieux les porta même à abandonner
leurs véritables noms pour en prendre de composés, car mes récentes
études ne m'ont laissé aucun doute à cet égard, Messieurs; il m'est
désormais bien démontré que tous les noms sous lesquels nous connaissons
les écrivains français du dix-neuvième siècle ne sont que des
désignations significatives destinées à révéler le caractère, le talent
et les prétentions de l'auteur.
«Nous pourrions appuyer cette opinion d'une multitude de témoignages;
l'espace et le temps nous obligent à choisir seulement quelques
exemples.
«Nous citerons le poëte-coiffeur Jasmin, dont le nom parfumé convient
évidemment si bien à sa double profession; le versificateur-maçon Poncy,
au sobriquet pierreux et solide comme son talent; l'écrivain-cordonnier
Lapointe, qui, en perçant la foule, justifia son symbolique surnom;
l'historien Laurent, ainsi appelé par allusion à son héros, l'empereur
Napoléon, cuit à petit feu sur le rocher de Sainte-Hélène, comme le fut
autrefois saint Laurent sur le gril; le romancier Dumas, abréviation de
Dumanoir, nom guerrier qui rappelle heureusement la manière hardie et
cavalière de l'auteur; le monographe Pitre-Chevalier, qui signa ainsi
son beau livre de _Bretagne et Vendée_, afin de rendre hommage, dès le
titre, aux deux pays chevaleresques dont il racontait les grandes
aventures.
«Nous ne pousserons pas plus loin, Messieurs, cette démonstration, qui
devra paraître sans réplique à tous les gens de bonne foi; mais nous ne
pouvons terminer sans parler du curieux langage en usage parmi les
Français de l'époque dont nous nous occupons.
«Tout y était devenu nuances et analyse. Voulait-on faire le portrait
d'une brune quelque peu barbue, on disait «qu'un duvet follet se
montrait le long de ses joues, dans les méplats du cou, en y retenant la
lumière, qui s'y faisait soyeuse[21]». Parlait-on de la fraîcheur de ses
lèvres, on vantait «leur minium vivant et penseur[22]». Voulait-on faire
remarquer ses oreilles petites et bien faites, on les déclarait des
«oreilles d'esclave et de mère[23]». Enfin, si l'on parlait, dans la
conversation, d'un voyage en Espagne, il fallait dire: «J'ai vu Madrid
avec ses balcons de fer; Barcelone, qui étend ses deux bras à la mer
comme un nageur qui s'élance; Cadix, qui semble un vaisseau près de
mettre à la voile, et que la terre retient par un ruban; puis, au milieu
de l'Espagne, comme un bouquet sur le sein d'une femme, Séville
l'andalouse, la favorite du soleil.»
[21] H. de Balzac.
[22] _Idem_.
[23] Dumas.
«Ce langage prouve combien est peu fondée l'opinion de ceux qui croient
la langue française la plus claire, la plus sobre et la plus nette de
toutes les langues de l'Europe.
«Je dirai donc, Messieurs, pour me résumer, que le dix-neuvième siècle
fut, en France, une époque de demi-barbarie, où les esprits subtils,
mais ignorants, tenaces et sanguinaires, s'abandonnèrent à tous les
excès d'une vitalité surabondante. Mon prochain Mémoire prouvera que ce
fut aussi le siècle des ardentes croyances religieuses, comme
l'indiquent les odes d'une foule de poëtes s'offrant sans cesse en
holocauste, et des grands dévouements politiques, comme on peut s'en
assurer par les discours des ministres, qui déclarent ne rester sur leur
_banc de douleur_ que dans l'intérêt de la patrie.»