«Ainsi, je n'ai rien découvert! s'écria-t-il avec désespoir.
--Permettez, interrompit Blaguefort, toujours le premier à retrouver son
sang-froid; ce que vous avez vu n'est pas à dédaigner, et l'on peut en
tirer parti. Je ne vous propose pas de mettre la chose en actions: le
progrès des lumières ne nous a point encore amenés là; mais vous pouvez
intenter une action judiciaire, exiger des dommages-intérêts.
--Quoi! pour?...
--Précisément.
--Mais qui les payera?
--L'homme lunaire que je viens de reconnaître, et qui est tout
simplement notre ministre de la morale et des cultes, pour le moment
hors de l'exercice de ses fonctions!
--Ah! le traître!
--Dites plutôt le malheureux. Vous pouvez lui réclamer ce que la loi
appelle une _prime de consolation_: quelques centaines de mille francs.
--Avec lesquels je ferai perfectionner le télescope! s'écria M. de
l'Empyrée. Vous avez raison; je veux profiter de mes avantages.
Messieurs, vous venez tous de voir l'insulte; vous allez me suivre au
parquet pour en rendre témoignage.»
Il s'était levé en cherchant sa canne et son chapeau. Maurice voulut en
vain l'apaiser: l'idée des dommages et intérêts s'était emparée du
savant. Il calculait d'avance tous les perfectionnements qu'il pourrait
apporter à ses moyens d'exploration. Grâce à l'argent du ministre des
cultes, il était sûr de savoir au juste, avant trois mois, si les maris
de la lune avaient droit aux mêmes primes de consolation que ceux de la
terre.
Ses visiteurs auraient été obligés de le suivre au palais de justice, où
devait être reçue sa déclaration, si M. Atout ne se fût tout à coup
rappelé la grande réunion annuelle de l'Institut de Sans-Pair, dont tous
deux étaient membres, et qui avait lieu le matin même. Il ne restait que
le temps nécessaire pour s'y rendre. M. de l'Empyrée se résigna donc à
ajourner sa dénonciation, et accepta une place dans la voiture de
l'académicien, tandis que Maurice et Marthe les suivaient dans le coupé
volant de Blaguefort.
Ce dernier, qui avait remarqué le trouble des deux époux au moment de la
découverte faite par l'astronome, prit soin de les rassurer.
«Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où le mari trompé demandait la
condamnation ou le sang du séducteur; aujourd'hui, il se contente de sa
bourse. La trahison d'une femme est un désagrément compensé par les
profits: aussi n'a-t-elle plus rien de honteux pour les maris; les
revenus qui en proviennent sont comme des héritages indirects dont
l'opulence rachète l'origine. Le moyen d'en vouloir longtemps à la femme
qui vous a enrichi? Si les Juifs eussent connu les primes de
consolation, loin de lapider l'épouse adultère, ils lui eussent élevé
une statue à côté de celle du veau d'or. Les infidélités matrimoniales
ne sont plus des questions de sentiment, mais d'arithmétique. A chaque
nouvelle découverte, le mari achète une ferme avec son accident, ou
place son malheur en viager. Tout cela se fait sans scandale, sans
bruit, par simple jugement de première instance. On dit: _Monsieur *** a
été primé_, comme on dirait qu'il a été nommé marguillier ou caporal de
la garde nationale. C'est une chance qui peut vous enrichir sans aucune
peine, et réaliser la fable de l'homme qui court longtemps en vain après
la fortune, et la trouve au retour dans son lit! Pour être juste, du
reste, il faut dire que nous tenons ce procédé de l'Angleterre, et que
notre civilisation l'a seulement perfectionné.»
Les portes de l'Institut étaient gardées par une compagnie de gardes
nationaux. C'était la première fois que Maurice apercevait cette milice
urbaine, et il fut frappé de sa tenue.
On l'avait gratifiée des armes et des uniformes reconnus trop incommodes
pour l'armée, comme ces enfants auxquels on abandonne de vieux ornements
militaires avec lesquels ils jouent au soldat, entre leurs classes.
Chaque grenadier citoyen portait un bonnet à poil de trois pieds pour se
défendre des coups de soleil, une paire de bottes à l'écuyère, destinées
à le garantir des engelures, et un caisson de munitions contenant de la
pâte de guimauve ou des bâtons de sucre d'orge. A la place du sabre
pendait un étui à lunettes.
«Vous voyez une de nos plus belles institutions, dit Blaguefort. La
garde nationale de Sans-Pair s'est en tous temps couverte de gloire,
comme le prouvent les décorations de ceux qui en font partie. Vous
trouveriez à peine deux ou trois tambours qui n'ont point de croix,
encore est-ce faute de protection. Elle est la gardienne de nos
libertés, bien qu'il lui soit défendu d'avoir une opinion sous les
armes, et le boulevard de l'ordre public, encore que la police soit
faite par les municipaux. Elle ouvre d'ailleurs une légitime carrière à
des ambitions qui, sans elle, ne trouveraient jamais l'occasion de se
satisfaire. Tel droguiste patenté mourrait vierge de toute fonction
publique, s'il n'obtenait de ses voisins le titre de sous-lieutenant en
second; tel charcutier vendrait son fonds, privé de toute distinction
sociale, si ses fonctions de caporal ne lui avaient valu trois
décorations. La garde urbaine profite en outre à plusieurs industries
nationales, telles que celles des cabaretiers, des marchands de blanc
d'Espagne et de papier à dérouiller; elle entretient une population
flottante d'enrhumés, de rhumatismants, de courbaturés, qui profite aux
médecins et aux fabriques de réglisse; elle conserve enfin, dans le
pays, un esprit militaire d'autant plus précieux à entretenir que l'on
est décidé à ne s'en servir jamais. Quant aux services rendus par les
citoyens armés, ils sont trop évidents et trop nombreux pour que j'aie
besoin de vous les énumérer. Ils défendent d'abord toutes les portes,
déjà défendues par la police ou l'armée; ils gardent les monuments
publics, en dedans des grilles fermées; ils parcourent la ville chargés
de leur caisson, de leur bonnet à poil, de leurs bottes à l'écuyère et
de leur tromblon, afin d'arrêter à la course les voleurs, chargés de
leur seule malice; ils servent enfin à orner de leurs bataillons les
fêtes publiques, comme ces vignettes mobiles dont l'imprimeur encadre
tour à tour les annonces de mariage et les billets d'enterrement.»
Les deux époux trouvèrent l'Institut de Sans-Pair établi dans une salle
circulaire dont le public occupait les tribunes. Chaque académicien
portait un caleçon brodé d'une guirlande de lauriers vert-pomme, et une
épée suspendue à un ceinturon d'immortelles.
On commença par la réception d'un membre récemment admis à l'Académie du
beau langage. Blaguefort apprit à Maurice que les nominations étaient le
résultat d'un concours. Celui qui, dans un temps donné, faisait le plus
grand nombre de visites, était préféré à ses concurrents; d'où il
résultait que le titre le plus sûr pour réussir n'était point un beau
livre, mais un bon équipage. Aussi le récipiendaire l'avait-il emporté
sans peine. C'était un grand seigneur, dont les oeuvres complètes se
composaient de deux chansons, de trois lettres de premier de l'an et
d'un madrigal.
Le secrétaire perpétuel, chargé d'expliquer pourquoi il se trouvait
académicien, rappela la célébrité d'un de ses ancêtres, qui avait été
général de cavalerie. Le grand seigneur répondit par l'éloge de son
prédécesseur, contre lequel étaient faites ses deux chansons; puis on
passa à la distribution des prix de vertu, appelés, selon un antique
usage, prix Montyon.
Le rapporteur commença par expliquer à l'auditoire ce nom, dont
l'origine se perdait dans la nuit des temps. Il lui apprit qu'il se
composait primitivement de _mont_, hauteur, et de _ione_, pierre
précieuse, d'où l'on avait fait _mont-ione_, et par corruption
_mont-yon_, expression symbolique que l'on pouvait traduire par
_montagne précieuse_, la vertu étant, en effet, ce qu'il y a de plus
précieux et de plus élevé.
Vint ensuite le rapport sur les candidats couronnés par l'Académie. Le
premier était un homme dont toute l'occupation avait été de secourir les
pauvres de sa paroisse. Après les avoir habillés et nourris pendant
vingt années, il se trouvait lui-même sans pain et sans vêtements.
L'Académie, qui, par l'organe de son rapporteur, l'avait surnommé le
saint Vincent de Paul de la république des Intérêts-Unis, lui accorda, à
titre d'encouragement, trois livres de chocolat de santé et un caleçon
d'honneur.
Le second candidat était un ouvrier qui, en sauvant une famille à
travers les flammes, avait eu la tête broyée sous une poutre et venait
d'être trépané. On le compara à Mucius Scévola, et on le gratifia d'un
bonnet de coton orné d'une couronne de lauriers.
Un troisième (c'était une femme) avait perdu la vue en travaillant
toutes les nuits pour faire vivre son ancien maître. On lui remit une
paire de lunettes à l'estampille de l'Institut.
Un quatrième obtint des souliers d'honneur pour avoir successivement
sauvé vingt-deux personnes qui se noyaient.
Enfin, plusieurs autres, plus ou moins appauvris ou estropiés par suite
de leur dévouement, reçurent des gratifications qui varièrent depuis
cinquante centimes jusqu'à dix francs.
On couronna également un soldat citoyen, inscrit depuis trente ans sans
avoir manqué une seule fois à sa garde; un cocher arrivé à sa septième
femme, et qui ne s'était jamais servi de son fouet qu'avec ses chevaux;
un commis de la caisse d'épargne toujours poli, et un employé de la
bibliothèque complaisant.
Ces deux derniers lauréats furent les seuls dont les vertus parurent
invraisemblables, et qui excitèrent quelques murmures d'incrédulité.
On passa ensuite aux prix d'histoire, d'économie politique et de poésie.
En histoire, il s'agissait de décider qui avait eu le plus de génie,
d'Annibal ou d'Alexandre (le programme décidant que ce devait être
Alexandre).
Le secrétaire perpétuel déclara qu'aucun des concurrents n'avait traité
la question comme il l'eût traitée lui-même, et que le prix était, en
conséquence, remis à l'année suivante.
On avait également proposé aux économistes la question de savoir par
quels moyens on pourrait améliorer le sort des classes les plus
ignorantes et les plus pauvres.
Le rapporteur annonça que tous les candidats s'étaient fourvoyés en
cherchant ces moyens, qui n'existaient pas, et que la question était
retirée du concours.
Enfin, le sujet de poésie était la description du printemps, avec un
épisode élégiaque sur la culture des pommes de terre primes.
La commission nommée pour juger les trois mille pièces envoyées fit
savoir que tous les poëtes avaient décrit le printemps de leur pays au
lieu de peindre le _printemps absolu_; et que la plupart étaient tombés
dans de grandes erreurs au sujet de la culture des solanées. En
conséquence, le prix était transformé en une mention honorable accordée
à la pièce portant le nº 940, laquelle pièce était sans nom d'auteur.
Ici, la séance fut suspendue. Une partie des immortels quitta la salle,
et les marchands de limonade parurent dans les tribunes. Il y eut entre
les voisins qui se connaissaient un échange de saluts et de politesses.
On s'informa des absents, on parla des bals auxquels on était invité, du
cours de la bourse, de l'épidémie régnante, de tout enfin, excepté de ce
que l'on venait d'entendre. Ce fut seulement au bout d'une heure que la
sonnette du président annonça la reprise de la séance.
Il s'agissait cette fois des communications faites par les différentes
académies.
On lut d'abord un mémoire destiné à éclaircir si les rois pasteurs
étaient noirs ou seulement brun foncé; puis une fable développant cette
vérité profonde: «que le faible est plus souvent opprimé que le fort»;
enfin une dissertation archéologique relative à l'éperon de François
Ier.
Mais ce n'étaient là que les préludes de la séance, le lever du rideau
destiné à faire attendre la grande pièce. Enfin, le bibliophile parut au
pupitre avec le premier chapitre de son fameux Traité sur _les moeurs de
la France au dix-neuvième siècle_. Cette lecture était annoncée depuis
trois mois, et l'on en racontait d'avance des merveilles; aussi tous les
auditeurs se penchèrent-ils vers le bord des tribunes; le silence
s'établit plus complet, et l'académicien commença de cet accent solennel
et cadencé qui constitue ce que les bourgeois nomment un bel organe.