Le logogriphe anglo-portugais a été scruté avec un intérêt passionné en
Allemagne, où le scepticisme des organes du gouvernement et de la Cour
sur le compte de la version anglaise, contrastait singulièrement avec la
candeur marquée par les journaux dont les sympathies sont réservées au
puissant parti de la haute finance internationale, constamment en lutte
avec le parti colonial qui grandit de jour en jour dans l'Empire. Mais,
s'il est curieux d'observer les impressions que laissent paraître les
journaux qui expriment l'opinion publique et ceux qui prétendent
la conduire, il est plus intéressant encore et plus concluant de
rechercher, dans les faits matériels, les conditions permanentes du
grand problème qui se trouve posé entre l'Angleterre et l'Allemagne,
depuis que celle-ci a ajouté à la situation prépondérante où l'éleva
brusquement sa formidable puissance militaire les avantages d'un
développement économique dont la marche foudroyante terrifie, et, je
dirais presque, décourage toute concurrence.
Ce fut tout d'abord, en effet, un découragement général et profond qui
s'empara de l'Angleterre, le jour où, à la suite d'une infinité de
constatations désobligeantes personnellement infligées aux uns et
aux autres dans le monde des affaires, la décadence industrielle et
commerciale de la Grande-Bretagne fut proclamée dans un ouvrage dont le
retentissement a fait tressaillir le colosse sur ses pieds d'argile.
_Made in Germany!_, jeté comme un cri d'alarme devant le péril allemand
qui grandissait d'heure en heure et qui prenait, depuis la dépêche à
Krüger, une allure de provocation belliqueuse, ce pamphlet vibrant
secouait l'orgueilleuse quiétude du citoyen anglais avec une éloquence
dont la _Revue des Deux-Mondes_ a recueilli les échos dans un
substantiel article d'Arvède Barine:
La suprématie industrielle de la Grande-Bretagne a été longtemps un lieu
commun passé en axiome, mais elle est en train de devenir un mythe,
disait l'auteur Edwin Williams. La gloire industrielle de l'Angleterre
agonise et l'Angleterre n'en sait rien. Car l'Allemagne est entrée
dans une lutte à mort contre elle et combat de toutes ses forces pour
détruire notre suprématie.» Suivait un tableau plein de verve de la
maison anglaise envahie depuis les ustensiles de la cuisine jusqu'aux
jouets d'enfants, et depuis le pot de bière jusqu'au tisonnier par des
marques allemandes; «l'opéra lui-même que vous entendez est un opéra
fait en Allemagne, exécuté ici par des chanteurs, des musiciens et un
chef d'orchestre faits en Allemagne, avec des instruments et sur des
partitions venant d'Allemagne.»
Cette invasion était signalée, comme s'étendant jusqu'aux colonies
anglaises, qui ne servaient plus qu'à fournir des débouchés à
I'Allemagne [7].
[Note 7: _Le North American Review_: contient dans son dernier
numéro un article plein de chiffres et de documents, intitulé le _Déclin
du commerce anglais_ dont la conclusion est que l'Angleterre perd
rapidement sa situation prédominante et sera bientôt reléguée au
troisième rang des nations commerciales, les États-Unis prenant le
premier et l'Allemagne le second; c'est un Américain qui parle.
Cette publication montre une fois de plus qu'on ne se fait pas illusion
sur la décadence anglaise, qu'une de ses causes est la concurrence
américaine et que cette rivalité se traduit de l'autre côté de l'Océan
par des marques d'antipathie indéniables.]
Les lamentations de M. Edwin Williams étaient périodiquement reprises
en manière de refrain par le choeur des consuls au _Board of Trade_ et
furent corroborées par le rapport à la _Royal Commission on technical
Education_, qui concluait en ces termes:
«Il n'y a pas place en Europe pour deux reines du commerce et de
l'industrie, il faut que l'une des deux abdique ou périsse. L'Allemagne
compte bien que ce ne sera pas elle et toutes ses forces sont tendues
vers l'étranglement de l'autre. Tout ce qu'elle fait en faveur de son
industrie est dirigé contre la rivalité de l'Angleterre.» On allait
jusqu'à dénoncer l'espionnage commercial de Berlin entretenant des
commis dans les offices de Londres et dans les usines du Royaume-Uni. Et
toutes ces doléances, toutes ces imputations étaient reprises avec éclat
par lord Roseberry dans un discours à Epsom: «Depuis la défaite de
l'Autriche, l'Allemagne n'a pas cessé de se préparer silencieusement à
deux grandes guerres. Elle en a terminé une, celle pour la consolidation
de son territoire. L'autre, qu'elle est en train de faire, c'est la
guerre industrielle».
Un an plus tard, c'était lord Salisbury accusant amèrement «le péril
d'une certaine expansion envahissante et continue dont l'Europe
est menacée par une de ses races, armée de tous les moyens que la
civilisation peut mettre au service de son ambition démesurée»; c'était
le coup de théâtre du traité de commerce brutalement dénoncé, et c'était
Cecil Rhodes disant devant la commission d'enquête:
«J'ai été fortement influencé par la conviction que la politique du
gouvernement transvaalien actuel avait pour but d'introduire l'influence
d'une autre puissance étrangère (l'Allemagne) dans le système déjà
compliqué des États sud-africains, et risquait de rendre plus difficile
encore à l'avenir l'établissement d'une union étroite entre eux.»
En ce temps-là, de fréquents incidents mettaient aux prises, sur divers
points du globe, des Anglais et des Allemands; le hasard d'un voyage
autour de l'Afrique m'en rendit deux fois le témoin. Ce fut d'abord à
Zanzibar, quand, après le bombardement par l'amiral Rawson, le Sultan
usurpateur alla chercher refuge au consulat germanique où il était
attendu avec une visible impatience. Il y arriva, poursuivi de près
par un détachement de fusiliers marins de l'escadre anglaise, qui,
baïonnette au canon, cernèrent le bâtiment; le cordon d'investissement
fut relevé le soir par des troupes fraîches, et le service de garde fut
maintenu trois semaines durant, jusqu'au jour où une grande marée amena
au consulat, situé sur le littoral, une embarcation du navire de guerre
allemand qui, sous le regard indigné des marins anglais, prit livraison
de l'auguste réfugié et le transporta sain et sauf à Dar-es-Salam.
Quelques mois plus tard, à Lourenço-Marquès, une populace, notoirement
soudoyée par des agents anglais, se ruait sans motifs sur le consul
allemand, le comte Pfeif, de passage à la gare, et le poursuivait
jusqu'à ses bureaux, dont les vitres furent brisées. Le consul, dont les
revendications étaient appuyées par la présence d'un croiseur, exigea et
obtint une éclatante réparation. La semaine suivante, des matelots
de l'escadre anglaise cherchèrent querelle à des Français et à
des Allemands écoutant la musique au square, et une rixe générale
s'ensuivit. Bagatelles sans doute, mais représentatives d'un état
d'esprit qui était alors universel dans le domaine colonial, où Français
et Allemands se trouvaient quelquefois rapprochés, contre toute attente,
par l'hostilité britannique.
L'anglophobie allemande s'est-elle évanouie depuis lors, comme par
enchantement? Quelques diplomates de l'asphalte s'évertuent à démontrer
qu'il n'en subsiste rien, ou à peu près, sinon dans l'esprit public,
du moins dans l'esprit du prince. Il convient d'ajouter que ces
nouvellistes ne s'embarrassent pas de la précision d'une information
ni de la logique d'un raisonnement; leurs révélations émanent en
ligne directe de ce don intuitif qui est la grâce d'état de quelques
somnambules extra-lucides et de certains diplomates extra-carrière.
Si l'on se soustrait à leur attraction magnétique pour examiner
les faits et pour en tirer la lumière, on est conduit à une série
d'observations d'où se dégage nettement une conclusion tout à fait
différente de l'oracle rendu par ces sondeurs de pensées souveraines.
Ces considérations, qui me paraissent s'imposer à un examen attentif,
j'en vais noter quelques-unes en toute simplicité.
--Les positions respectives de l'Angleterre et de l'Allemagne dans la
grande lutte économique pour la vie n'ont été notoirement jusqu'ici
l'objet d'aucune modification qui annonce la conciliation des
intérêts[8].
[Note 8: Quelque peine que se donne l'Angleterre pour nous en faire
accroire, et quelle que soit, la coquetterie avec laquelle ou s'y prête
à Berlin pour nous piquer au jeu, qui donc oserait soutenir que la face
des choses soit bouleversée par la bataille de Samoa et qu'il faille
voir une entente internationale dans la liquidation eu solde de quelques
menues affaires, avec lesquelles il importait à tout le monde d'en finir
à raison du trouble disproportionné qu'elles apportaient dans l'examen
des graves problèmes que le moment est venu d'aborder.]
--Les coups de canons tirés sur un petit peuple que l'Allemagne avait
ostensiblement pris sous sa protection, et les airs de bravade affectés
par l'Angleterre vis-à-vis de quiconque interviendrait, ne sont
assurément pas faits pour opérer le rapprochement des coeurs.
--Les explosions de joie par lesquelles est accueilli du public et de la
presse allemande chaque nouvel échec de la rivale d'hier, montrent qu'en
dehors de l'empereur, personne, dans ce pays, ne juge nécessaire ou
simplement convenable de voiler l'expression de ces sentiments peu
amicaux.
Ce souverain, en qui s'incarne la formule intégrale du génie allemand,
a-t-il apparence d'aventurer une politique personnelle contre le voeu de
ses peuples?
La réponse à cette interrogation se lit dans le discours de Hambourg et
dans le prodigieux effort par lequel l'empereur est en train de demander
au renouvellement du septennat maritime une extension des forces navales
proportionnée aux exigences d'une politique coloniale qu'il considère
comme l'instrument indispensable des intérêts commerciaux de son pays.
Dans ce sens la Société coloniale allemande fait une propagande
incessante, et son activité trouve un accueil de plus en plus favorable.
«Le peuple allemand commence à en reconnaître l'importance pour
l'existence économique de l'empire, dit le _Deutsch Asiatische Warte_;
il se pourrait que l'Allemagne se trouvât bientôt en conflit avec une
grande puissance navale et se vît obligée de combattre pour sa situation
internationale. Partout nous voyons surgir la nécessité de donner une
protection plus rigoureuse à nos intérêts d'outre-mer dont l'extension
devient de plus en plus grande.»
Faut-il voir là une marque de bienveillance et de confiance de la
part de l'Allemagne vis-à-vis de l'Angleterre? On en douterait, si un
botaniste de la valeur de M. de Lanessan n'affirmait le contraire par
son insistance à pointer vers la Triplice les canons de nos cuirassés et
les torpilles de nos sous-marins sous l'étrange prétexte «qu'il n'y a
rien à faire» contre l'Angleterre... pas même de se mettre en état de
défense.
Ce sentiment nous avait déjà coûté le Canada; voici, en effet, ce que M.
de Choiseul écrivait à l'infortuné Montcalm:
«Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez pas
espérer des troupes de renfort; comme le roi ne pourrait jamais vous
envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont
en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici n'auraient
d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de
plus considérables pour conserver sa supériorité qu'il s'est acquise
dans cette partie du monde.»
Une doctrine aussi funeste nous a valu le désastre moral de Fachoda; on
avait préparé la guerre navale contre toutes les nations du monde,--y
compris la Suisse,--mais à l'exception de l'Angleterre, notre seule
rivale maritime! Elle a naturellement profité de ce que nous lui
tournions le dos pour nous traiter comme on sait.
--Chaque colonie allemande est considérée par la Métropole comme un
organe essentiel dont la disparition ou l'amoindrissement serait
ressenti de tout l'organisme [9].
[Note 9: Il y a quelques années, la Société coloniale allemande,
association qui a pris depuis quelques années une puissance avec
laquelle il faut compter, remettait au Chancelier de l'Empire une
mémoire où on lisait que l'influence allemande dans le Sud-Ouest
africain était une condition _sine qua non_ de l'équilibre colonial de
l'Empire. «Il est de l'intérêt de l'Allemagne, disait-on, de soutenir
les États sud-africains dans leur lutte avec l'Angleterre et de libérer
de toute entrave la baie de Delagoa.»]
Comment admettre que le chef d'État qui suit passionnément jusque dans
le moindre détail toutes ces questions maritimes et coloniales ignore
l'intérêt vital qui s'attache à Delagoa-Bay ou se laisse amadouer sur ce
point par les menues privautés qu'on fait mine de lui accorder du côté
de l'Angola, ou du Damaraland ou du Mozambique même, fût-ce sur le
Pacifique?
--On ne doit pas oublier que c'est lui qui, en 1894, a violemment
interposé, sur le passage de la voie ferrée que M. Cecil Rhodes
prétendait établir du Caire au Cap dans une game anglaise, un
coupe-circuit qui, pour longtemps empêchera les trains de passer. Cette
question fut réglée, à Bruxelles, d'accord avec la France, qui devait
quelque temps après joindre ses forces à celles de l'Allemagne par
l'intermédiaire de la Russie pour faire obstacle aux prétentions
anglaises en Chine[10].
[Note 10: M. Cecil Rhodes s'est rendu, cette année, à Berlin pour
obtenir de Guillaume II les garanties nécessaires à l'établissement
de son chemin de fer dans la traversée de l'Est africain. Tout en lui
donnant le droit de poser un fil télégraphique, sous le contrôle de
l'Administration allemande et sans abandon territorial, l'empereur a
refusé à M. Cecil Rhodes le droit d'établir chez lui une voie ferrée
anglaise.
Un journal satirique de Londres a illustré cet échec dans une caricature
montrant le Napoléon du Cap revenant d'Allemagne avec une grosse caisse,
dont la peau est crevée d'un trou énorme.
--Qui a fait cela? dit John Bull.
--Guillaume II, mais, en compensation, il m'a offert sa photographie.