C'était vrai.]

--Comment ne pas reconnaître dans tous ces faits la réalisation d'un

plan d'ensemble, solidement échafaudé, et suivi avec une ténacité que

n'arrête aucune traverse et que ne décourage aucun retard?

On nous a étrangement trompés s'il ne faut plus voir en Guillaume

II l'homme au vaste et ferme dessein que ses portraitistes, ses

historiographes et ses actes importants nous montrent depuis qu'il

est sur le trône, mais un névropathe inquiet, ballotté d'un extrême

à l'autre de la politique par les impressions du moment et se jetant

tantôt contre l'Angleterre et tantôt dans ses bras, suivant l'humeur

dont l'affecte au réveil la faveur obtenue par un télégramme galamment

tourné ou la froideur que l'on marque, à le voir figurer en 1900 entre

Ménélick et Ranavalo.

Par sa complexion personnelle autant que par sa situation souveraine,

le Kaiser, exempt du souci qui impose à tant d'autres l'obligation de

surveiller sous leurs pas un terrain mal assuré, porte son regard au

loin. A qui donc ferait-on croire que la sagace Angleterre escompte

véritablement la possibilité de lui donner le change comme à ces animaux

de courte vue dont on leurre la fureur avec un oripeau rouge, ou comme

à ces personnes dont on obscurcit la clairvoyance avec un petit cadeau?

Pour parler un argot qui s'applique à merveille aux tractations d'une

certaine politique, ce n'est pas avec des «bouche-l'oeil» comme Samoa,

qu'on empêchera l'Allemagne de voir clair dans ses intérêts.

L'instinct vital de la solidarité est trop puissant dans ce pays pour

laisser prise à une tactique qui s'efforce visiblement d'isoler chacun

des partenaires européens dans la satisfaction momentanée d'un appétit

au préjudice du bien durable de la collectivité.

Un des hommes qui out joué le rôle le plus actif dans le monde colonial

germanique, tant par de brillantes explorations que par d'importantes

missions politiques, M. Eugène Wolff dont le nom est lié aux affaires

de Chine comme à celles d'Afrique et qui fut admis à suivre, auprès du

général Duchesne, notre expédition de Madagascar, faisait récemment à un

rédacteur du _Journal des Débats_ des déclarations significatives sur

l'urgence de fortifier les intérêts de la communauté européenne contre

le péril anglais:

L'incident de Fachoda devrait être une leçon pour nous tous. Le fait

d'un continent européen tiraillé en sens divers devant la ténacité

vigoureuse et les armements maritimes d'un pays ou le soleil ne se

couche jamais, paraît assez évident pour que beaucoup d'esprits

conciliants chez nous espèrent qu'il n'échappera pas à la clairvoyance

du peuple français.

Une entente sérieuse, la franche poignée de mains donnée entre les

puissances continentales peut seule garantir un partage égal et juste en

Asie et en Afrique. Un continent uni est le seul obstacle qui brisera la

témérité des Anglais: c'est ce qu'il nous faut, car c'est la paix à tout

jamais.

La paix! La paix en Europe! Tel est le voeu de plus en plus nettement

formulé par les peuples comme par les souverains.

«Je suis bien décidé à maintenir la paix... mon amour pour l'armée

allemande ne m'induira jamais en cette tentation d'enlever à mon pays

les bienfaits de la paix... Je souhaiterais seulement que la paix

européenne fût entre nos mains.»

Ainsi parlait Guillaume II en 1895, et son langage, ni son affirmation

ne paraissent avoir changé depuis l'époque où il disait à Jules Simon:

«Je crois qu'à celui qui oserait troubler la paix de l'Europe une leçon

serait donnée qu'il n'oublierait de cent ans!» Qui la trouble, sinon

l'Angleterre, avec ses provocations incessantes et inadmissibles? Et

comment la protéger, sinon en appelant tout le monde au rempart?

Encore faut-il un rempart. Le moment est venu de le construire; depuis

longtemps on en parle, mais c'est à qui n'apportera point la première

pierre ou le premier sac de terre.

«Diverses occasions se sont présentées où il eut suffi, assure M. Wolff,

d'une indication nette de la part de la France pour que l'Allemagne

s'arrangeât avec elle _en matières extra-européennes;_ et la Russie et

l'Autriche, peut-être même l'Italie, n'auraient pas refusé d'entrer dans

un arrangement de ce genre.»

On a, d'autre part, affirmé que des «invites» avaient été faites à

diverses reprises auprès de notre gouvernement. Ces allégations nous out

valu un pittoresque défilé d'anciens ministres et d'anciens ambassadeurs

se décernant à eux-mêmes le certificat de n'avoir rien fait. C'est le

maximum de résultat auquel puisse prétendre aujourd'hui l'activité des

hommes de mérite.

A l'encontre de ce politicien, plus recommandable par l'esprit que par

le caractère, qui disait: «On m'a tout offert, j'ai tout accepté; on ne

m'a rien donné!» notre diplomatie allègue triomphalement qu'on ne lui a

rien proposé. Peut-être serait-il plus exact de déclarer qu'à l'austère

devoir pieusement fidèle comme l'honnête femme du sonnet d'Arvers, elle

n'a pas entendu:

Le murmure d'amour élevé sur ses pas.

Mais qui pourrait lui reprocher d'avoir fait la sourde oreille aux

galanteries trop empressées de I'ennemi dont l'éloigne pour longtemps le

souvenir odieux qu'un seul mot peut effacer!... Et ce mot on ne le dit

pas. Eh bien! qu'on reste chez soi,--et si l'on a quelque chose à nous

communiquer dans l'intérêt des affaires qui nous sont communes, il est

de convenance élémentaire qu'on charge de la commission une tierce

personne avec laquelle nous soyons en confiance.

M. Wolff intervertit singulièrement les rôles quand il nous dit que la

Russie suivra... C'est à elle à marcher devant; c'est elle qui doit être

l'initiatrice, l'intermédiaire et peut-être même la gérante du syndicat

des intérêts européens; c'est avec elle seule que nous pouvons traiter

et sa prévenance doit s'exercer à nous éviter tout froissement avec des

cointéressés dont le contact sera pour nous insupportable tant qu'ils

n'auront pas effacé les griefs que nous maintenons. En attendant,

réglons les affaires urgentes et veillons au plus pressé.

Les à-quoi-bonnistes, à qui toute apparence est prétexte pour s'abstenir

d'une action quelconque, proclament que le voyage de Guillaume II

marque son assentiment à la politique africaine de I'Angleterre, et

que l'Europe n'a plus qu'à s'incliner. Pauvre Europe, ce qu'on lui en

raconte! Voilà un souverain dont toutes les forces, depuis qu'il règne,

s'exercent dans le sens d'une lutte formidable avec l'Angleterre, et

il suffit qu'il aille porter à l'aïeule des trois quarts des princes

européens l'hommage de son respect pour qu'on nous représente comme un

tribut de vassalité cette manifestation de piété filiale, imposée par

les convenances les plus élémentaires.

Pour grands que soient les rois, ils out des obligations de famille

comme les autres hommes, et l'histoire moderne nous montre à chaque page

ces obligations sacrifiées aux devoirs primordiaux de l'État, car ce

n'est pas seulement dans les pièces de Sardou que Napoléon Ier est, par

alliance, le petit-neveu de Louis XVI.

D'ailleurs, aucun sentiment de bienséance n'interdit à l'empereur

d'exprimer respectueusement à la reine Victoria la ferme volonté dont

l'Europe est animée pour le maintien d'un équilibre africain, qui est la

condition nécessaire de la tranquillité universelle. Guillaume est mieux

situé que personne auprès de celle dont l'ambition suprême paraissait

être d'obtenir de la postérité le titre d'Impératrice de la Paix, pour

lui exposer comme quoi, si le continent noir venait à tomber sous la

domination britannique, la France,--lamentablement déçue du grand rêve

africain qui l'exalte et la réconforte depuis vingt ans,--ramènerait en

Europe une combativité exaspérée et redoutable; comme quoi la Russie,

engagée avec elle dans une solidarité qui se fortifie de jour en jour,

considérerait sans doute comme un devoir d'appuyer vigoureusement, du

côté de l'Afghanistan, l'effort désespéré que la France, réduite à

ses possessions d'Extrême-Orient, et y concentrant tous ses effectifs

coloniaux, tenterait nécessairement du côté de la Birmanie, en même

temps qu'elle exercerait au sud de l'empire chinois une action conjuguée

avec celle que sa puissante alliée accentuerait du côté de la Sibérie;

comme quoi la perspective d'un pareil état de choses présenterait, dans

l'univers entier, des inconvénients assez graves pour déterminer les

nations européennes à ne pas le laisser se produire, et comme quoi leur

sentiment à peu près unanime est exprimé par ces lignes des _Novosti,_

de Saint-Pétersbourg, disant que, «même sans conclure entre elles

aucune alliance, l'Allemagne et la France peuvent exercer une puissante

influence sur l'établissement dans le sud de I'Afrique d'une paix solide

et durable».

L'Impératrice des Indes, qui sait de quel prix se paierait le titre

d'Impératrice d'Afrique et qui n'ignore pas que sur un geste on verrait

les trois cent mille afrikanders du Cap et du Natal se soulever pour une

guerre sainte, la puissante armée de Ménélik se former sur le Haut-Nil

et les admirables troupes coloniales, dont notre ministre des colonies

n'a pas encore complètement dépouillé le Soudan, prendre possession en

quelques jours (cela ne fait pas l'ombre d'un doute)--des colonies de

Sierra-Leone, de la Côte d'Or et du Lagos,--l'Impératrice Victoria sera

peut-être touchée par la pieuse démarche de ce puissant souverain, son

petit-fils, venant en paladin de la Paix l'adjurer d'épargner au monde

un cataclysme sans précédent et auquel ne survivrait pas l'Angleterre!

La race anglaise couvre une grande partie de la surface terrestre, mais

certaines fautes de la mère patrie suffiraient pour qu'il en fût d'elle

comme de la race espagnole dans l'Amérique du Sud. «Les colonies sont

comme les fruits qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité!»

disait Turgot quelques années avant la guerre des États-Unis.

L'histoire va-t-elle montrer une fois de plus la résistance obstinée

d'un petit peuple énergique faisant buter sur le versant de la décadence

le char d'un envahisseur dont les faciles conquêtes abusaient l'univers?

Est-ce la loi d'une inéluctable fatalité, qui ne permet pas à l'Empire

britannique de s'arrêter au point où il est parvenu? «Si nous étions

justes un seul jour, c'en serait fait de nous!» s'écriait Pitt avec une

franchise dont on ne retrouve la trace que chez M. Cecil Rhodes.

L'Angleterre d'aujourd'hui sera juste et pacifique, ou bien elle

trouvera devant elle les peuples unis pour la défense de la civilisation

qu'elle outrage et qu'elle menace.

Déjà nous voyons, chez nous, l'unanime horreur de son forfait réunir

dans un mouvement de protestation des frères qu'on pouvait croire

séparés pour longtemps. Un commun sentiment d'indignation et de

conservation va-t-il rapprocher ainsi des éléments européens qui

semblaient inconciliables à tout jamais, et verra-t-on les événements de

demain préparer un dénouement honorable au tragique conflit qui pèse sur

l'Europe depuis près de trente ans?

Puisse-t-il être vrai, le mot de l'homme d'État qui entrevoyait dans

les mystérieuses contrées sud-africaines la solution de nos problèmes

européens!

Une politique européenne : la France, la Russie, l'Allemagne et la guerre au Transvaal · 第 6 / 6 题