La France n'a plus d'amis, du moins dans le voisinage. Entourée de
malveillance, de suspicion et d'envie--on l'a vu naguère,--elle en est
réduite à examiner quel est son ennemi le plus pressant, pour lui faire
face, en appelant au besoin les autres à la rescousse. Or, le péril
présent vient-il pour nous de l'Allemagne qui nous a pris tout ce
qu'elle pouvait espérer, et bien au delà, et qui ne nous voit pas en
train de chercher à le lui reprendre? ou vient-il de l'Angleterre avec
laquelle chaque année nous apporte un nouveau conflit et qui nous
présentait il y a quelques mois encore, au lendemain de Fachoda, tout
un mémoire de questions à régler.--Questions coloniales!
dira-t-on.--Assurément. Or, ce sont les questions vitales de l'Europe
de demain; il n'y a plus guère que notre ministre des colonies qui soit
encore à s'en apercevoir!
Des adversaires moins irréductibles que le ministre compétent (pour
parler le langage administratif) consentiront sans doute à reconnaître
que nous avons d'importants intérêts à défendre contre les Anglais sur
divers points du globe: sinon en Égypte (il faut que cette porte soit
fermée, n'étant plus ouverte; d'accord!) du moins en Chine, au Siam, à
Madagascar pour des questions de tarif, en Abyssinie pour des questions
d'influence, au Maroc pour des questions de pénétration, à Terre-Neuve
pour le règlement d'un procès qui dure depuis le traité d'Utrecht, enfin
au Soudan et au Tchad, où bat le coeur de l'Afrique française, palpitant
au spectacle de tant de héros tombés, les Crampel, les Bretonnet, les
Béhagle, dont certains écrivains, que je veux croire bien intentionnés,
affligent en ce moment la mémoire par une compassion boulevardière qui
prétend laisser leur mort sans vengeance et leur effort sans résultat.
En ces divers lieux, nous sommes en compétition avec l'Angleterre, on le
veut bien; mais l'Afrique du Sud, chez qui nous n'avons pas un pouce
de territoire à conserver ou à espérer, comment pourrait-elle nous
passionner au point de nous faire prendre parti dans une lutte où, il
nous appartient uniquement de marquer les coups! Telle est l'opinion
qui persiste dans certains organes vestigiaires d'une politique
antédiluvienne.
M. de Vergennes, le ministre de Louis XVI, qui ne tarda pas à devenir le
vigoureux instrument de notre intervention dans la guerre d'Amérique,
formulait une opinion de ce genre, quand il écrivait à M. de Guines,
ambassadeur à Londres: «Loin de chercher à profiter des embarras où
l'Angleterre se trouve à l'occasion des affaires d'Amérique, nous
désirons plutôt l'aider à se dégager». C'était douze ans après le traité
de Paris, qui nous avait pris nos colonies; nous sommes au lendemain de
Fachoda, qui nous a définitivement arraché l'Égypte et le Haut-Nil. M.
de Vergennes ne persista pas dans sa doctrine. Notre diplomatie, qui a
imité sa prudence, saura-t-elle, au moment venu, prendre exemple sur sa
fermeté?
Si la France est en cause dans la guerre du Transvaal? Quelle question!
Outre les intérêts considérables que nous avons sur place et même dans
le voisinage, c'est indirectement toute notre entreprise coloniale,
c'est pour le moins notre situation en Afrique dont le sort se débat en
ce moment autour de Ladysmith, où la lutte est engagée entre l'équilibre
africain et l'envahissement de l'Impérialisme, qui, s'il n'est arrêté
net sur la route du Cap au Caire, rendra le continent intenable. On
peut dire de la question africaine, comme on l'a dit de la Révolution
française,--et plus justement, je crois,--que c'est un bloc. Il y a une
politique africaine pour l'Angleterre et il y en a une pour la France.
Toutes deux sont en présence.
Celle de l'Angleterre est encore au début de sa course, qui menace tout
et tous; la nôtre est fixée, depuis peu, dans les limites à peu près
inextensibles d'un Empire qui réunit nos fiefs méditerranéens (domaine
d'Algérie, protectorat de Tunisie, et prépondérance économique dans une
partie du Maroc) avec nos possessions de l'Océan (Sénégal, Guinée, Côte
d'Ivoire, Dahomey, rattachés par le Soudan et les affluents du Tchad).
Le désert saharien, qui paraît interposer entre ces deux groupements un
obstacle infranchissable est appelé au contraire à les réunir tôt
ou tard par les diverses branches du Transsaharien. C'est à cette
concentration de nos forces, à leur utilisation sur place, que doit
désormais se consacrer toute notre activité, et la splendide épopée des
conquistadors français a pris fin [3].
[Note 3: Cela ne veut pas dire qu'il soit opportun de réduire
brusquement aux proportions les plus infimes nos forces et notre action
militaire dans ces régions,--comme pour faciliter à l'Angleterre la
concentration sur l'Afrique du Sud, de ses effectifs, brusquement rendus
disponibles, par une retraite aussi inattendue... du moins en France.]
A l'heure actuelle nous représentons en Afrique l'équilibre et le
développement pacifique, tandis que l'Angleterre y apporte l'invasion et
le bouleversement.
C'est dire que si le programme de notre action directe semble devoir
s'arrêter aux termes que je viens de préciser, notre politique n'en
doit pas moins agir au dehors par tous les moyens dont elle dispose,
on prêtant le concours le plus étendu aux adversaires qui se trouvent
naturellement placés au travers de la route que prétend s'ouvrir
l'Impérialisme. Deux d'entre eux, malgré l'évidence de leurs intérêts
diamétralement opposés à ceux de l'Angleterre, sont demeurés jusqu'à
présent dans une attitude indécise, vraisemblablement dans I'attente
d'une politique européenne qui paralléliserait les efforts et
totaliserait les facultés de résistance: ce sont les Allemands de
l'Est-Africain et les Belges du Congo. Les deux autres, autochtones,
sont fatalement irréductibles et c'est pour la vie qu'ils luttent en
se défendant contre l'Angleterre: les Boers aujourd'hui, et demain les
Abyssins, dont le tour viendrait aussitôt que serait réglée l'affaire du
Transvaal. Ainsi le veut la politique de l'Horace-et-Vorace-Albion!
Tous ces éléments de résistance vont-ils demeurer épars et se laisser
anéantir l'un après l'autre? ou bien seront-ils enfin solidement
amoncelés en un obstacle qui se dressera, inoffensif mais inébranlable,
devant la marche de l'envahisseur? Voilà nettement sous quelle forme la
guerre transvaalienne intéresse à distance la France, l'Allemagne, la
Belgique et aussi la Russie qui est en train de se constituer, d'accord
avec Ménélick, un important domaine dans l'Éthiopie équatoriale.
Pour ce qui est de nos intérêts sur place, il y a d'abord la question
minière, dont on fait le plus de bruit et qui ne saurait pourtant nous
faire perdre de vue toutes les autres. On compte au Transvaal plus de
1,500 millions de capitaux français engagés dans les mines et près de
800 millions de capitaux allemands; c'est assez dire que cette industrie
n'est pas uniquement anglaise,--elle ne l'est même pas actuellement pour
plus d'un tiers;--mais, ce qui est bien différent, elle est entre les
mains de l'Angleterre.
Nous fournissons, avec l'Allemagne, une grosse partie des capitaux, mais
c'est Londres qui conduit l'affaire à son profit, et le plus souvent à
notre préjudice, et qui inflige à chaque instant aux actionnaires naïfs
et patients d'énormes pertes occasionnées par les violentes secousses
d'une spéculation politico-financière dont on commence seulement à
dévoiler les ténébreux dessous. «Les Anglais, qui se prétendent opprimés
par les Boers, oppriment, eux, d'une manière beaucoup plus flagrante et
plus persistante leurs associés français. Il serait temps que ce régime
d'oppression et d'exploitation finît, qu'on rétablisse la paix au
Transvaal, qu'on demande au gouvernement boer, non pas des droits
politiques auxquels on n'a aucun titre, mais des ménagements fiscaux et
des réformes économiques; que les Anglais enfin fassent cesser cette
anomalie de réclamer uniquement pour eux des droits et de refuser aux
Français les droits les plus légitimes», écrivait récemment M. Paul
Leroy-Beaulieu, qui a suivi dès ses origines, avec une expérience
clairvoyante, le conflit transvaalien, dont les éléments avaient été
lumineusement étudiés sur place par un de ses jeunes collaborateurs, M.
Pierre Leroy-Beaulieu.
Quiconque possède la question comme l'éminent directeur de l'_Économiste
français_ reconnaît avec lui[4] que l'on aurait indubitablement obtenu
gain de cause auprès du gouvernement boer si, au lieu de lui tendre un
traquenard politique dans lequel il ne s'est pas laissé choir, on
avait sincèrement recherché de nouvelles facilités pour l'industrie
minière,--déjà très favorisée, il importe de le proclamer, et dont le
régime administratif est grandement envié, détail piquant, par les
concessionnaires d'exploitations aurifères dans la Rhodesia et aussi,
cela va sans dire, par les infortunés détenteurs de concessions minières
dans les colonies françaises.
[Note 4: Cf. _Autour des mines d'or_ (Boers et Anglais), par Edgar
Roels,--chez A. Hennuyer.]
Voilà la guerre déclarée; qui la paiera? Sir Michael Hicks Beach ne l'a
pas dissimulé au Parlement: les 10 millions de livres votés jusqu'à
présent seront représentés par des bons du Trésor qu'on repassera
en bloc au budget des pays conquis; il faudra aussi récompenser
les dévouements et indemniser les victimes, dont la principale est
actuellement la Chartered. La mine d'or y pourvoira, et ses actionnaires
continentaux qui n'out pas voix au chapitre, n'ayant jamais su obtenir
la représentation qui leur était due, se laisseront rouler une fois de
plus. _Rule Britannia!_ Quant au sort des non-Anglais au Transvaal après
la conquête, il nous est dépeint à l'avance dans un ouvrage plein
de faits, écrit avec le langage précis de l'homme d'affaires par un
commissionnaire français qui a longtemps séjourné dans l'Afrique du Sud,
M. Georges Aubert[5]:
Maîtres du pays, les Anglais commençaient par donner le vote à tous les
indigènes; comme ceux-ci sont employés dans les mines, on les forçait à
voter pour les candidats désignés, qui seraient ainsi les domestiques
et exécuteraient tous les ordres donnés par les six ou huit chefs de
groupes qui sont directeurs et maîtres de toutes les mines du Transvaal.
[Note 5: _L'Afrique du Sud_, par Georges Aubert, négociant
commissionnaire,--chez Flammarion.]
Alors, on prendrait toutes les mesures destinées à favoriser les mines
et, les personnes y intéressées. Les mines feraient leurs importations
elles-mêmes, comme le fait la De Beers Cy à Kimberley, monopoliseraient
tout le commerce pour leur compte, et ruineraient en peu de temps toutes
les industries indépendantes. Le meilleur exemple de la situation future
du Transvaal livré aux Anglais est donné par Kimberley qui, ville riche
et prospère, comptant 30,000 habitants à l'époque des exploitations
isolées, a vu ses maisons devenir inutiles, sa population tomber à
15,000 âmes, son commerce diminuer de moitié, dès que la De Beers fut
fondée, englobant dans un syndicat tout puissant la presque totalité des
mines de diamants de la région.
Nous croyons que nos prévisions se réaliseraient entièrement dès les
premiers moments, et à part les dommages et les ruines qui seraient
causés aux commerçants européens et français établis au Transvaal, il
faut considérer la puissance terrible qui serait donnée aux quelques
personnes maîtresses du pays, puissance formidable dans les mains
d'hommes sans scrupules.
Passant à l'examen rapide de nos intérêts de voisinage, j'en retiendrai
seulement un dont l'importance, dominant toutes les questions de
l'Afrique du Sud et même les questions de l'océan Indien, va se
répercuter jusqu'en Extrême-Orient: La baie de Delagoa, avec son port de
Lourenço-Marquès, offre aux navires de guerre une rade excellente, d'un
accès facile et d'une défense aisément assurable: quelques dragages
et des travaux de quais,--dont la France, l'Allemagne et l'Angleterre
poursuivent la concession auprès du gouvernement portugais, qui voit là,
non sans raison, le plus beau fleuron de sa couronne,--aménageraient en
peu de temps et à peu de frais (relativement au trafic énorme qui s'y
développe avec une progression extraordinaire) l'un des ports du monde
les plus importants à la fois par le rôle militaire et par le rendement
commercial.
Parmi tous les avantages qui concourent à faire de Delagoa-Bay l'objet
de si ardentes compétitions européennes, l'élément le plus précieux
est assurément l'extrême richesse en charbon de la région dont
Lourenço-Marquès est le débouché, et avec laquelle il est mis depuis
quelques années en communication par le chemin de fer Prétoria-Lourenço.
Cette ligne, qui constitue la voie de communication la plus rapide[6]
entre le Transvaal et la mer, tend visiblement à absorber le meilleur du
trafic longtemps réservé à la ligne du Cap, à laquelle celle de Durban,
par le Natal, avait déjà ouvert une concurrence, compensée dans une
certaine mesure par les rapides progrès du trafic sud-africain.
[Note 6: Longueur des lignes de Prétoria à Lourenço, 562 kil.; à
Durban, 812 kil.; au Cap, 1,674.]
Les transports de la ligne de Lourenço-Marquès se chiffrent par un
tonnage de 88,276 en 1895, de 159,475 en 1896 et de 189,992 en 1897. La
progression est significative.
Plus éloquente encore est celle de la production des mines de charbon
du Transvaal: 548,534 tonnes en 1893,--791,358 en 1894,--1,133,465 en
1895,--1,437,297 en 1896 et 1,600,212 en 1897.
La majeure partie de ce charbon est utilisée dans les mines d'or dont
l'industrie ne s'est développée que grâce à ce précieux voisinage,
mais l'exportation par Lourenço s'accentue de jour en jour grâce à la
consommation croissante de la navigation à vapeur, qui, après certaines
hésitations, a adopté les houilles de Middleburg et de Lydenbourg, du
moins sur l'_Ost Deutsch Africa_, et sur les navires de plusieurs lignes
anglaises.
(Nos compagnies françaises, dont l'initiative est plus lente,--on ne le
sait que trop!--n'ont pas encore jugé prudent de les imiter, et
restent pieusement fidèles aux vieux errements et aux fournisseurs
traditionnels.)
La production totale du charbon au Transvaal a été jusqu'à I'année 1897,
de 5,510,000 tonnes, représentant, au puits, une valeur de 58 millions
de francs. Il n'en faut pas d'avantage pour indiquer quelle sera la
valeur de Delagoa-Bay, sur la route des Indes, surtout comme point
d'approvisionnement: l'Angleterre a bien d'autres ports de relâche, et
elle fait faire d'énormes travaux, en ce moment à Port-Louis-de-Maurice;
nous possédons Diego-Suarez, admirable rade de refuge et d'observation.
Mais ni à Port-Louis ni à Diego, on ne trouve d'autre charbon que celui
qui y est apporté par mer à grands frais et le prix de la tonne du
charbon de navigation s'y élève parfois au-dessus de 60 francs, alors
qu'il ne dépasse guère 15 shillings à Cardiff. C'est dire quel rôle les
houillères transvaaliennes sont appelées à jouer dans cette question,
qui touche de si près à l'avenir, à l'existence même de Madagascar.
Le dernier-né, le Benjamin de notre empire colonial, a été tout de
suite, de la part du public français, l'objet d'une faveur que ses
aînés ont mis longtemps à obtenir. Une certaine désaffection a suivi,
occasionnée par le leurre des mines d'or, d'où les capitaux français
n'out retiré jusqu'à présent que des déceptions, et aussi par les
innombrables difficultés qu'oppose au développement des ressources d'un
pays neuf un régime administratif odieux à ceux-là mêmes qui le manient,
et qui le manient, il faut le dire, d'une main libérale et souvent
habile. Il est néanmoins incontestable qu'une exploitation raisonnée,
patiente et délivrée de certaines entraves qu'on verra sauter quelque
jour, tirera plus ou moins rapidement, du sol de la grande île, par
la culture et par l'élevage, d'énormes richesses, dont le principal
avantage est de trouver tout auprès d'elles un débouché insatiable.
Madagascar, c'est le grenier de l'Afrique du Sud: bétail, volailles,
oeufs, riz, manioc, bois pour les galeries de mines et pour les
traverses de chemins de fer, c'est chez nous que le Transvaal aura
toutes les raisons de prendre ces produits dont il fait une consommation
illimitée et dont la majeure partie lui est fournie jusqu'à présent
par les colonies anglaises du Cap et de Natal, ou transitée sur leurs
chemins de fer.
Il est improbable que l'Angleterre une fois maîtresse du pays des Boers,
encourage cette concurrence et facilite l'introduction des denrées d'un
pays avec lequel elle est en guerre de tarifs et auquel elle prétendait,
il y a quelques mois encore, imposer un régime économique à son gré
comme elle s'efforce vainement de le faire depuis cinq ans au Transvaal.
On m'objectera peut-être que l'Angleterre libre-échangiste ne saurait,
même contre nous, fermer des portes, qui out toujours été largement
ouvertes par le gouvernement de Prétoria. Parler ainsi serait donner une
preuve nouvelle de la force des préjugés inculqués à l'esprit de ses
rivaux économiques par la politique anglaise qui prêche partout le
libre-échange et qui pratique la protection là où elle y trouve profit:
ouvertement dans plusieurs de ses colonies et hypocritement dans la
Métropole, où tous les prétextes sont bons pour empêcher l'entrée du
bétail étranger. Nos éleveurs le savent bien.
La France a toujours trouvé auprès de l'administration transvaalienne
les dispositions les plus favorables à la mise en valeur de sa nouvelle
colonie, dont le voisinage était jusqu'à présent envisagé comme une
précieuse garantie pour le maintien de l'équilibre sud-africain, et le
gouvernement de Prétoria nous a maintes fois manifesté de précieuses
dispositions à lier partie avec nous pour des entreprises d'une extrême
urgence, tels que certains grands travaux publics, le développement des
lignes de navigation rapide et la création d'un câble sous-marin, qui
soustrairait au contrôle britannique les communications de l'Europe avec
l'Afrique du Sud, notamment avec Madagascar.
C'est d'ailleurs en Angleterre même, dans le monde colonial de
l'entourage de Cecil Rhodes, qu'il faut chercher la note exacte sur
la corrélation de l'affaire de Delagoa-Bay avec nos grands intérêts
malgaches, et je ne puis mieux faire que de citer ce passage d'un
ouvrage publié récemment à Londres sous ce titre, _La clef de l'Afrique
du Sud_:
Il est de la plus grande importance, pour les intérêts de la
Grande-Bretagne, que les Anglais prennent possession de la baie de
Delagoa. Ce fait nous intéresse encore plus vivement lorsque nous nous
souvenons que l'île voisine de Madagascar est dans les mains de la
France et que celle-ci l'a fortifiée et en a fait une forte station
navale.
L'activité française a été très remarquable depuis quelques années; et
il est facile de comprendre qu'après nous avoir évincés de Madagascar,
les Français sont fort désireux de protéger leur colonie et d'obtenir
une complète domination sur le canal de Mozambique. Tant que la baie de
Delagoa reste possession portugaise, la France n'a rien à craindre, car
le Portugal ne pourrait porter préjudice à la France, et, après tout, le
fait de l'occupation portugaise indique que les autres puissances n'y
possèdent aucun droit.
Toutefois, au moment où des négociations pour la cession de la baie
à l'Angleterre seraient ouvertes, la France comprendrait combien sa
colonie de Madagascar se trouverait menacée; et, au cas où la cession
deviendrait un fait accompli, son grand projet de contrôle complet du
canal de Mozambique s'évanouirait comme un rêve. La France, dès lors,
fait tous les efforts possibles pour mettre des bâtons dans les roues de
l'Angleterre. Son grand objectif était la neutralisation des eaux de
la baie, de façon que l'Angleterre n'aurait jamais eu la possibilité
d'exercer son droit de préemption dans l'éventualité très probable où
le Portugal se déciderait à vendre la baie pour faire face à des
difficultés financières.
L'empire, pour se consolider, a souvent besoin d'acquérir quelque
territoire ou quelque port. Et cela afin de conserver nos possessions
comme un tout, de favoriser notre commerce et aussi de prévenir
certaines puissances toujours disposées à troubler l'équilibre
international. On ne pourrait trouver un meilleur exemple de cette
politique qui cherche à solidariser nos colonies et à fortifier l'empire
que dans les efforts continus de la Grande-Bretagne pour s'assurer la
possession de Delagoa qui doit couronner notre prépondérance en Afrique.
On le voit, en s'abstenant aujourd'hui de prendre sur ce point des
mesures conservatrices, la France s'exposerait pour demain à un conflit
des plus graves avec son ennemie de tous les temps, avec celle contre
qui elle a dû soutenir à travers tout le siècle dernier, selon
l'expression du général Niox, une guerre de cent ans coloniale, dans
laquelle nous retomberions fatalement si notre gouvernement ne savait se
contraindre, sans retard, à une fermeté, qui est le premier devoir de la
prudence: «Il arrive toujours du mal aux éléphants qui ont peur», assure
le judicieux pachyderme dont l'impérialiste Rudyard Kipling a fait le
héros d'un de ses plus beaux contes de la Jungle.
Nous avons donc quelques motifs de ne pas nous désintéresser de ce qui
se passe entre Johannesburg et le canal de Mozambique. Ceux du Portugal,
unique possesseur jusqu'à présent de la colonie de ce nom, sont
tous aussi clairs et moins indirects. Nous verrons ensuite ceux de
l'Allemagne.
Après une audacieuse tentative d'intrusion du côté de l'îlot d'Iniak
(Delagoa-Bay), déjouée en 1875 par la sentence arbitrale du maréchal
Mac-Mahon et renouvelée en 1889 dans la vallée du Chiré, les Portugais,
en présence d'un ultimatum apporté à Lisbonne par une escadre, durent
céder à l'Angleterre une énorme étendue de territoire, convoitée par la
Chartered pour arrondir la Rhodesia. L'Europe resta chez elle.
Le Portugal était encore une grande puissance africaine; cette
_diminutio capitis_,--ce Fachoda plus excusable,--la mit pour longtemps
à la merci de l'Angleterre qui depuis lors la persécuta d'un chantage,
dont la coupable indifférence de l'Europe finirait par permettre le
succès. On sait avec quelle ruse grossière mais efficace, la politique
anglaise décourage depuis quelques années les velléités de cette dame
Europe chaque fois qu'une de ses grandes filles montre quelque velléité
de se porter au secours de la petite soeur: «Ne vous dérangez donc pas,
fait l'Angleterre; nous avons eu des mots ensemble, mais nous voilà
tout à fait d'accord.» Et la petite soeur, pincée jusqu'au sang et
terrorisée, n'ose pas dire que non.
C'est ce qu'on appelle l'accord anglo-portugais; il y a beau temps
qu'il se prolonge de la sorte, à travers les démentis officiels que
l'indignation nationale arrache de temps en temps à un gouvernement qui
n'ignore pas de quel choc serait précipitée la dynastie assez osée pour
trafiquer des diamants de la couronne portugaise avec l'ennemi le plus
exécré,--à travers les dénégations constantes de tout ce qui dans la
presse européenne est en état de s'informer sur ces choses et d'en
juger, et d'où il appert que, pas plus en Allemagne qu'en France et
qu'en Russie on n'est dupe de cette entente du bourreau avec la victime,
trop grossièrement renouvelée de la saynète bien connue du _Décapité par
persuasion_. On se refuse à voir le Portugal abandonnant aux mains de
l'Angleterre, en échange d'une bonne parole, les pendants d'oreille qui
représentent le plus clair de sa fortune..... et la tête à laquelle ils
sont pendus. Mais quelle situation horrible est celle de ce gouvernement
auquel l'Angleterre dit à chaque instant: «Si vous ne voulez pas faire
croire que nous sommes d'accord, je m'en vais vous bombarder, et
personne ne lèvera le bout du doigt pour l'empêcher.» Oh! la psychologie
de l'opérette qui prétend que les Portugais sont toujours gais!
Gomme le lièvre de la _Cuisinière bourgeoise_, le gouvernement portugais
préfère attendre, mais voici que l'Angleterre s'impatiente et si
quelqu'un ne proteste pas à haute et intelligible voix contre une
cession plus ou moins déguisée de Lourenço-Marques, et contre une
violation inqualifiable de la neutralité portugaise, l'accord imaginaire
sera subitement devenu une complicité réelle, dont l'Angleterre et le
Portugal auront tous deux à rendre compte un jour ou l'autre.
Nous croyons savoir que le groupe diplomatique et colonial de la
Chambre, justement ému de la chose, a tenu, il y a quelques mois, une
réunion importante dont cette question a fait l'objet. On a dit aussi
que des représentations discrètes avaient été formulées à Lisbonne
par notre ministre; ces réserves, assurément empreintes de plus de
discrétion que de célérité, ont-elles porté leur effet?
Le 21 octobre dernier, M. Balfour, répondant à une question précise,
assurait que l'accord proposé au gouvernement portugais pour l'achat
de Delagoa-Bay était encore à l'étude; depuis trois ans, la presse
officieuse assurait _urbi et orbi_ qu'il était conclu. A qui se fier?