BISMARCK.

«Prodigieuse contrée, cette Afrique du Sud! on y convertit nos évêques,

on y bat nos généraux et on y résout nos questions européennes!»

Cette tragique boutade, inspirée à un homme d'État anglais par la mort

inutilement glorieuse du Prince impérial au Zoulouland, pourrait bien

rencontrer une application nouvelle dans les événements qui se déroulent

en ce moment autour du Transvaal.

Peut-être ne se trouve-t-il plus de missionnaires évangélistes

accessibles à la belle simplicité des religions primitives comme le fut

l'évêque Colenso, mais il y a encore des généraux anglais à battre dans

l'Afrique du Sud, et de graves problèmes européens se dressent attendant

une solution qu'il ne serait pas surprenant de voir arriver de si loin.

La patience de l'Europe finira quelque jour par se trouver à bout; ce

jour approche; enfin lasse de supporter les provocations outrageantes de

l'Angleterre et ses dommageables empiétements, cette Europe va-t-elle

sauter sur l'occasion inespérée de liquider en bloc un compte débiteur

journellement grossi par les acquisitions de l'Impérialisme qui s'étale

à la surface du globe sans trouver devant lui la moindre opposition de

fait. Des mots, des mots, pas un geste, or si quelque chose pouvait

arrêter cette marche foudroyante, ce n'était ni les jérémiades d'une

diplomatie dont le style, dès longtemps exercé à la fuite, excelle à

trouver les détours par lesquels on échappe aux responsabilités de

l'action,--ni les télégrammes à sensation d'un bouillant Kaiser,

momentanément oublieux des égards qui sont dus à une vieille

grand'mère... quelle que soit sa condition sociale.

Le réveil de l'Europe, à l'heure où nous voici, n'aurait assurément rien

de prématuré, mais la condition physiologique la plus nécessaire pour

se réveiller, c'est de ne pas être mort. Il faudrait donc au préalable

s'assurer si dame Europe est défunte, ou si elle est seulement assoupie.

L'Europe existe-t-elle encore autrement que sur la carte? sur la carte

où l'on voit juxtaposées des nations, dont les deux plus considérables

sont séparées par un abîme de ressentiments que rien ne saurait

combler,--rien, hélas! de ce qu'il est permis d'attendre d'un

consentement pacifique. Au centre: un groupement compact de nationalités

dont la cohésion peut être subitement anéantie par la disparition d'une

dynastie; sur les côtés: deux grands peuples qu'unissent à travers

l'espace des liens dont la solidité n'a pas encore été soumise au

contrôle d'une épreuve décisive.

Aveuglée par le tourbillon des craintes et des espérances

particularistes, l'agglomération européenne n'a point une vision

suffisamment dégagée pour discerner au dehors le péril qui la menace

dans son ensemble et pour reconnaître l'intérêt qu'il conviendrait

de soutenir en commun. Il est toutefois incontestable que, depuis un

certain temps, les deux groupes antagonistes, obéissant l'un et l'autre

au seul instinct de la conservation, portent parallèlement leurs efforts

vers un unique objectif, qui est la paix de l'Europe; ce n'est un

secret pour personne que, dès son origine, la Triplice eut un caractère

exclusivement défensif, prévoyante entreprise de cimentation du bloc

improvisé dans l'Europe centrale et longtemps exposé à un retour

offensif de ceux à qui l'on en avait arraché la dernière pierre.

Or, en dépit de toute vraisemblance et peut-être aussi de toute logique,

les angoisses, qui, durant une vingtaine d'années, troublèrent le

sommeil des conquérants, se sont apaisées à mesure que se trouvaient

déçus les ardents espoirs de la nation mutilée qui, depuis le désastre,

n'a pas eu un gouvernement capable de lui commander le devoir et de lui

imposer la confiance. On a laissé le temps faire son oeuvre et une sorte

de prescription s'établir, bien qu'il n'en soit aucune d'admissible

pour certains forfaits de l'histoire. Henri Heine reprochait à ses

compatriotes de n'avoir pas encore, à l'heure où il écrivait, pris leur

parti du meurtre de Conradin de Hohenstaufen par Charles d'Anjou; cette

critique était le plus bel éloge qu'on pût faire d'une race qui ne

s'expliquera jamais comment certains peuples se dépouillent en quelques

années des souvenirs que les autres conservent à travers les siècles.

Les causes de cette désaffection publique sont-elles dans la légèreté de

l'esprit français? dans un abaissement des caractères déprimés par

la plus stupéfiante humiliation nationale? dans une démoralisation

consécutive à l'accroissement et à la vulgarisation du bien-être

matériel, qui rétrécit les idées au calibre des petits intérêts

immédiats? dans le cosmopolitisme financier, qui subordonne les

principes aux effets et les sentiments aux profits palpables? Peut-être

faudrait il les rechercher surtout dans deux ordres de phénomènes

dont l'un est néfaste et gros de menaces, tandis que l'autre, en

compensation, nous ouvre un avenir plein de promesses et soutient les

plus radieuses en même temps que les plus solides espérances de la

patrie française: à notre passif, le découragement où ce pays est

enfoncé chaque jour davantage par le pessimisme d'une presse acharnée à

ne fouiller que le mal, à n'étaler que les plaies, à ne publier que les

hideurs d'une nation dont la santé n'a jamais été plus exubérante,

dont la fécondité au bien et la faculté du beau ne font doute que pour

elle-même, et dont la principale cause de faiblesse est dans ce régime

énervant qui la réduirait bien vite à une hypocondrie plus désastreuse

que ne le seraient de véritables infirmités.

Pour ce qui est de notre actif, avec quelle encourageante satisfaction

on y inscrit le prodigieux mouvement d'une expansion coloniale, qui,

depuis vingt ans, a suscité tant d'admirables énergies, secoué la

torpeur des énergies industrielles et commerciales, ranimé l'esprit

d'entreprise somnolent depuis un siècle, fait réapparaître l'initiative

individuelle dont l'effacement nous menaçait d'une décadence

irrémédiable, et ouvert à l'activité, par conséquent à la prospérité

nationale, un vaste empire dont le spectacle doit suffire à nous rendre

le sentiment indispensable de notre force et de notre valeur!

Voilà ce que nous a donné notre politique coloniale; il est vrai que

nous n'avons pas été seuls à en bénéficier et qu'elle a valu la paix à

l'Europe. On lui en a fait un crime.

Le grief était-il fondé?

Il l'était sans aucun doute, si l'on a lieu de croire que, sans l'oeuvre

absorbante qui nous a successivement occupés en Tunisie, au Tonkin, au

Soudan et à Madagascar, nous nous fussions trouvés dans les conditions

morales et matérielles indispensables pour assurer la réparation des

catastrophes de 1870 et la reprise de l'Alsace-Lorraine.

Si, au contraire, en imaginant que ne se fût pas développée cette

grandiose épopée coloniale, qui, sans détourner une proportion excessive

de nos forces continentales, nous a valu une immense extension

territoriale et un indéniable relèvement de notre situation morale, de

notre crédit européen, de notre «standing», comme disent les Anglais;

si l'on est amené par l'examen de cette hypothèse à la conclusion

qu'en l'absence de toute cette activité au dehors, nous n'aurions pas

davantage tiré parti en Europe de notre liberté d'action,--faute de

pouvoir compter sur l'état d'esprit indispensable pour mener à bien la

plus formidable entreprise militaire des temps modernes,--et que tout se

serait borné à en parler davantage et à y penser plus longtemps, mais

sans rien faire de plus; alors il faut proclamer que notre politique

coloniale a été un grand bienfait pour la France en même temps que pour

le reste de l'univers,--à l'exception de l'empire britannique,--et que

Jules Ferry fut un des hommes d'État les plus avisés de notre époque.

En dépit des efforts constants de l'Angleterre souveraine de toutes

les eaux, et qui navigue avec une supériorité particulière dans l'eau

trouble,--la situation de l'Europe s'est visiblement clarifiée depuis

quelques années; non seulement il apparaît qu'une unité d'action

momentanée y serait possible dans des cas déterminés, mais il semble

même qu'elle serait facilitée par le groupement actuel des forces

opposées en deux faisceaux, que rien n'empêcherait de diriger à un

moment donné dans le même sens, quitte à les laisser reprendre,

l'instant d'après, leur orientation habituelle. Cette synergie

occasionnelle, il ne faut pas l'oublier, s'est déjà manifestée dans les

affaires de Chine, où la France et la Russie, d'accord sur ce point, et

sur ce point seulement, avec l'Allemagne, ont «syndiqué» leurs intérêts

en face de l'Angleterre.

C'est à dessein que j'emprunte au langage des gens d'affaires ce terme

significatif, puisque aussi bien toutes les grandes nations out reconnu

l'avantage d'emprunter à l'impérialisme britannique sa politique de

«business», au moment où se débattent en Asie et en Afrique les intérêts

matériels les plus considérables et où sir Charles Beresford, au retour

de son importante mission en Extrême-Orient, s'intitule avec une

apparente modestie «le commis-voyageur» de la Grande-Bretagne.

Les nations européennes semblent être parvenues à ce point de

développement où l'individu, sentant se ralentir sa facilités de

produire, met à profit sa vieille expérience pour tirer parti du travail

d'autrui; c'est pour cela que, sur toute la surface du globe, se débat

présentement la compétition la plus âpre qui ait jamais mis des gens

d'affaires aux prises: le partage des contrées de production entre les

vieux pays, dont l'activité doit se borner désormais à une exploitation

lucrative.

Le procédé syndicataire est plus indiqué que tout autre pour une

opération de cette nature; il présente notamment l'avantage d'unir

les intérêts sans lier les parties, qui conservent toute leur liberté

d'action en dehors de l'objet spécial pour lequel est constitué le

syndicat. Il n'a pas les exigences étroites de l'association, ni ses

promiscuités; on a des intérêts communs, mais cela n'engage à rien pour

les relations personnelles, et les porteurs de parts ne sont aucunement

tenus de se saluer quand ils se rencontrent.

C'est un avantage à considérer lorsqu'il s'agit d'un règlement de

comptes comme celui que l'Europe peut avoir à effectuer d'un moment

à l'autre, et qui serait singulièrement facilité par une association

temporaire, dans laquelle seraient totalisés les crédits individuels des

divers participants sans qu'il en résultât pour eux l'obligation de se

faire des politesses.

Laissant de côté pour quelques heures les ressentiments ineffaçables et

réservant tous leurs droits sur le grave litige élevé entre elles il y a

trente ans, la France et l'Allemagne peuvent-elles décemment entrer dans

un syndicat de ce genre, en vue de sauvegarder des intérêts communs

qu'il leur est impossible de soutenir isolément et dont la réalisation

se trouverait compromise par de plus amples délais?

Telle est la question. Pour la résoudre, le premier point à examiner,

c'est si leurs intérêts dans cette affaire sont d'un poids suffisant

pour contrebalancer le dommage sentimental que nous infligerait un tel

rapprochement? Est-il avéré que l'expansion britannique constitue pour

le genre humain un péril, dont nous aurons à supporter le premier choc,

et si pressant qu'il nous faille imposer silence momentanément à notre

profonde rancune pour marcher à côté de l'ennemi d'hier, et peut-être de

demain, contre l'ennemi de toujours?

Les intérêts de cet associé de circonstance sont-ils, d'autre part,

assez puissants pour le déterminer à une communauté de raison,--non du

sentiment,--sans aucune garantie de notre part contre les revendications

qui nous tiennent au coeur?

Ce syndicat, dont la gestion serait, je suppose, confiée tout d'abord à

la Russie, en vue de réduire les froissements au minimum, disposerait-il

de moyens assez puissants pour trancher au profit commun le grand

partage mondial, on mettant l'adversaire dans l'impossibilité de se

tailler la part du lion britannique, et assez continus pour assurer à

chacun la jouissance pacifique des possessions équitablement réparties?

Quels seront ses moyens d'action? Sur quels points devront-ils agir?

et dans quelle forme? Sera-ce, comme il est désirable, dans un débat

correct autour d'un tapis vert, sans qu'on en soit réduit à descendre

sur le pré, et fera-t-on enfin cesser le bruit assourdissant des coups

de canon de l'Afrique du Sud pour permettre aux intéressés européens

d'échanger des observations dans ces formes courtoises que sont toujours

enclins à observer entre eux des hommes armés jusqu'aux dents? Voilà

de formidables problèmes qu'il serait urgent de résoudre et qu'il est

intéressant d'examiner en parvenant à ce carrefour historique, devant

lequel sont en passe d'hésiter indéfiniment nos diplomates de bureau,

comparables à Hercule seulement par une indécision qui, en se

prolongeant davantage, les assimilerait plus justement au quadrupède

philosophique de Buridan.

I

Une caricature, dont la légende est passée en proverbe, constate que,

du temps de Gavarni, les Anglais se considéraient déjà comme chez eux

partout où l'eau était salée; ils ont depuis cette époque pris goût à

l'eau douce et, après avoir planté leur pavillon le long de toutes les

côtes hospitalières et sur toutes les îles en bonne place, ils se sont

mis à remonter les fleuves, accaparant les grandes vallées l'une après

l'autre, portant leur effort principal en Chine, sur le Yang-Tsé-Kiang,

le Ménam et le Mékong, et en Afrique, sur le Nil et le Niger, tout en

empiétant le plus possible sur le Zambèse et en recherchant toutes les

occasions de s'immiscer dans le Congo. On va jusqu'à prétendre que leur

influence remonte tel fleuve d'Europe jusqu'au niveau du quai d'Orsay;

qu'elle atteint même, depuis quelques mois, sur la rive opposée jusqu'au

Pavillon de Flore.

Pour parler statistiquement, l'empire britannique couvre aujourd'hui

plus d'un sixième de la terre habitée. L'expansion phagédénique de

son impérialisme dévorera tout le reste, s'il ne lui est opposé une

médication radicale et prompte.

Enfantée par Cromwell et conçue dans l'Acte de navigation,--alimentée

par les fautes de Louis XIV, provoquant les nations à des guerres

inutiles, où la France et la Hollande s'épuisèrent l'une contre l'autre

au seul profit de leur rivale,--grandie en s'incorporant la substance

de nos grandes entreprises coloniales qu'abandonnaient aux Indes et

au Canada les politiciens de l'intérieur, la puissance maritime de

l'Angleterre a pris toute sa force au moment même où Napoléon lui fut

livré par l'Europe, qui perdait ce jour-là son dernier défenseur.

Elle s'étale depuis lors dans un embonpoint, qui revêt, sous la poussée

de l'Impérialisme, un inquiétant aspect de turgescence. Voici déjà

qu'apparaissent à fleur de peau les symptômes d'une couperose que

l'esthétique réprouve et que l'hygiène ne saurait tolérer: pénibles

démangeaisons du côté des Indes, où l'anémie voisine à la pléthore,

fendillement du Canada, tuméfaction de l'Australie par l'effet de cette

chaleur du sang qui fait éclater les vaisseaux de l'Afrique du Sud.

Cette efflorescence est due aux capiteuses doctrines, dont les premières

gouttes furent distillées par lord Beaconsfield et que M. Chamberlain

répand à flots depuis quelques années; c'est à lui qu'il faut s'en

prendre si la nation anglaise, à l'exception de quelques têtes solides,

est enivrée par le suc fermenté de l'herbe guerrière qui lui a fait

perdre la notion des réalités on même temps que le sentiment des

devoirs. Quand et comment cela va-t-il finir? Il n'y a rien de tel

pour dégriser les gens ivres que de voir couler leur sang. C'est le

douloureux spectacle offert en ce moment à la nation anglaise. Elle s'en

trouvera bien; l'avertissement et la saignée seront profitables à

sa nature apoplectique, congestionnée chaque jour davantage par la

satisfaction abusive d'un «besoin de prendre» que ne limite plus aucune

considération de respect humain.

Il faut souhaiter pour l'Angleterre et pour le genre humain que cette

intoxication ne se prolonge pas et que la cervelle britannique soit

bientôt débarrassée des manifestations délirantes de ce «jingoïsme»

qui met à l'unisson avec les élucubrations des chansonnettistes de

café-concert les inspirations d'un admirable écrivain comme Rudyard

Kipling et les vers du poète lauréat qu'est M. Alfred Austin: la

«Chevauchée de Jameson», la rengaine patriotique d'Hamilton, dont

le refrain «Bas les pattes, Allemagne!» fit fureur au lendemain du

télégramme de Guillaume II, l'hymne en vogue à l'Alhambra, et la

dernière pensée de l'auteur du _Jungle Book_, tout cela se ressemble et

s'assemble, et se confond dans une déconcertante fraternité des genres

littéraires: Shakespeare lui-même se trouve emmené de gré ou de force

dans la cohue impérialiste, à la représentation de _King John_, où, sous

les yeux de M. Chamberlain, un public en folie salue d'applaudissements

frénétiques ou de furieux grognements les passages dans lesquels il

trouve place à des allusions aux choses du présent. «Ainsi, quand on a

entendu ces vers:

_Stand back, lord Salisbury, stand back, I say!

By heaven! I think my sword as sharp as yours?_

(Arrière, Salisbury, arrière, te dis-je!

Par Dieu, mon épée n'est-elle pas aussi tranchante que la tienne?)

on a fortement grogné», nous dit le correspondant d'un grand journal

parisien.

Cette citation est utile, en ce qu'elle fait comprendre l'attitude du

Salisbury contemporain aux observateurs superficiels que trouble la

désinvolture avec laquelle un homme d'État de ce sang-froid et de cette

tenue s'est laissé gagner à la main par le fougueux attelage qu'on le

croyait de force à maintenir. On s'explique parfaitement qu'emporté dans

ce galop infernal, sur la pente d'une inclination de l'opinion publique

aussi accentuée, un homme de l'âge du marquis de Salisbury ne se soit

pas senti assez vigoureux pour bouter en douceur le char de l'État

contre la borne d'un véto souverain, ni assez ingambe pour sauter à

terre, et qu'il ait rendu la main. Au bout du fossé l'on verra si ce fut

de la prudence.

Il est également, vraisemblable que M. Chamberlain lui-même a été

entraîné par ce mouvement populaire fort au delà du but qu'il cherchait

à atteindre, et avec une vitesse dont il n'est pas sans éprouver les

inconvénients. C'est un destin auquel se trouvent constamment exposés

les agitateurs publics.

«Il y a des hommes que la popularité devance, presque sans qu'ils

l'aient cherchée, que l'opinion prend par la main, pour ainsi dire,

auxquels elle commande des crimes en vue d'un programme qu'elle leur

impose... Le criminel en pareil cas, c'est la foule, vraie lady Macbeth,

qui, dès qu'elle a choisi son favori, l'enivre de ce mot magique: Tu

seras roi!

Dans quelle mesure ces lignes de Renan s'appliquent-elles à M.

Chamberlain et quelle est la part du dessein conscient dans le génie

malfaisant de ce politicien qu'une ambition implacable a élevé

progressivement de la manufacture des souliers à la fabrication des

écrous, et du collège électoral de Birmingham jusqu'à la plus haute

situation politique du Royaume-Uni,--qui est peut-être à la veille de

trouver en lui son Crispi?

C'est une question qu'il serait intéressant de poser, par exemple, à M.

Stead, l'ancien Directeur du _Pall Mail Gazette_, l'éditeur actuel de la

_Review of Reviews_, qui a sondé les arcanes psychologiques du héros

de l'impérialisme et en a rapporté dans sa retentissante brochure:

_Avons-nous une raison?_ de singulières révélations sur la mobilité

d'un esprit politique qualifiant jadis de «<scandaleuse immoralité» une

campagne que son entrée au Colonial Office auréola subitement de toute

la sainteté d'une moderne croisade,--sur la complicité financière de ce

politique dans la flibusterie Rhodes-Jameson et sur la collusion avec

les coupables du juge-enquêteur apposant sa signature au bas d'un

rapport mensonger; on pourrait aussi, comme l'a fait M. Pierre Mille

du _Temps_, s'enquérir là-dessus auprès de l'éditeur du _Manchester

Guardian_ ou auprès de M. Wilson, qui a nettement dévoilé les

spéculations fantastiques dont s'échauffe le patriotisme des promoteurs

de l'expédition sud-africaine, fanatiques défenseurs des _Uitlanders_,

ces intéressants millionnaires, dont la «lande natale» est le parquet

de la Bourse, comme le dit, dans le _Truth_, M. Labouchère, qui paraît

être, lui aussi, fort bien renseigné sur l'homme du jour, sur sa

participation personnelle aux petites et aux grandes _affaires_

du Transvaal et de la Chartered, aussi bien qu'aux opérations

fructueusement liquidées, grâce à lui, par la Compagnie Royale du Niger.

Voici l'horoscope que M. Labouchère tirait, il y a quelques mois, sur ce

grand entrepreneur de spéculation à main armée:

Si lord Salisbury ne surveille pas avec soin son secrétaire d'État,

nous nous trouverons engagés dans une guerre, au Sud-Africain, et

non avec le seul Transvaal,--guerre dans laquelle les sympathies

de la majorité des habitants du Cap seront tournées vers nos

adversaires,--guerre qui n'aura d'autre but que de satisfaire la

rancune de M. Chamberlain contre le président Krüger.

M. Chamberlain n'est pas un homme d'État. Hors du pouvoir, ses

projets apparaissent et disparaissent comme les averses d'avril.

Une, fois au pouvoir, son grand but est de mettre ses collègues dans

l'embarras. Si on l'avait laissé faire, nous aurions eu la guerre

avec la Russie, la France, les États-Unis et l'Allemagne... Dans ma

conviction, M. Chamberlain est le plus dangereux ministre impérial

qui ait jamais dirigé le département des Colonies. Si lord Salisbury

n'avait pas énergiquement retenu M. Chamberlain, nos colonies en

arriveraient bientôt à abhorrer le lien qui les attache à nous, et

l'avidité pour les annexions africaines nous aurait déjà jetés dans

un conflit avec une ou plusieurs puissances européennes.»

Cette page prophétique marque une des escarmouches de la guerre de

broussailles qui se poursuit au jour le jour entre le lyrisme brutal de

Kipling, d'Austin et des pourvoyeurs de _music halls_, enrôlés avec eux

sous la bannière de l'Impérialisme, et l'humour acéré du vieil esprit

critique anglais, dont le directeur du _Truth_ est le protagoniste le

plus brillant et le plus redouté.

Sa causticité ronge le foie des puritains d'État qui out engagé

l'honneur de l'Angleterre dans une guerre effroyable, dont le principe

est ce qu'il appelle en argot de bourse un «slump in Kafftirs»--un coup

sur les Cafres,--et dont le but humanitaire est de secourir contre les

sataniques fermiers boers ces petits agneaux de financiers des mines

d'or, «les ilotes du Rand» comme les appelle sir Alfred Milner. Il est

vrai que cette qualification avait été utilisée, trois ans auparavant

par M. Léonard, l'audacieux mais fugitif entrepreneur de la révolution

de Johannesburg, ce soulèvement imprévu des misères capitalistes, qui a

inspiré à M. Cecil Rhodes devant la commission d'enquête parlementaire

ce mot d'une profondeur vertigineuse: «J'ai fourni des fonds pour la

révolution de Johannesburg, mais pas tous; ce n'est pas mon affaire de

dire qui a fourni le reste. C'était, je le reconnais, une révolution

subventionnée, comme toutes les révolutions!»

Cet aveu du dictateur de l'Impérialisme sud-africain en dit plus

que tous les sarcasmes de ses adversaires sur une politique dont on

trouverait la clé dans une citation de l'économiste Nébénius: «La

guerre est le temps de moisson des capitalistes.» écrit-il dans ses

_Considérations sur la situation économique, de la Grande-Bretagne._

Voilà sans doute pourquoi la sanglante expédition engagée contre le

Transvaal soulève l'enthousiasme de la bourgeoisie anglaise, composée de

_businessmen_, dont M. Chamberlain est le type le plus accompli; voilà

pourquoi, d'autre part, elle a fait retentir jusque dans l'enceinte du

Parlement la protestation discrète et résignée de lord Kimberley et de

sir Campbell Bannerman, la réprobation formelle de sir William Harcourt

et l'indignation de John Morley, que toute l'Angleterre appelait _honest

John_ quand elle n'avait pas encore perdu la notion de l'honnêteté.

M. Chamberlain est l'ennemi personnel du genre humain, mais sa

combativité s'est revêtue d'une armure de prudence en Extrême-Orient,

où il a trouvé à qui parler: inquiétants partenaires auprès desquels

il fallait être le convive «à la longue cuiller», adversaires plus

redoutables encore, en face desquels on devrait sortir des armes d'une

taille proportionnée à la cuiller en question. Là, tout s'est borné

de sa part à quelques écarts de langage, à des provocations purement

verbales pour amuser la galerie.

C'est ainsi qu'il fut amené à tourner ses batteries sur l'Afrique, où

ne se trouvait devant lui qu'un compétiteur en pleine croissance

territoriale mais moralement amoindri par une démoralisation politique

qui laissait à la merci du quidam assez audacieux pour en imposer à

un esprit affaibli, tout le bénéfice du travail vaillamment et

persévéramment accompli par des membres alertes et vigoureux.

Et l'oeuvre réalisée en vingt ans d'une initiative coloniale aussi

heureuse que vaillante, et favorisée contre toute attente par un esprit

de suite qui faisait défaut partout alentour, s'est trouvée compromise

par l'effet de la volonté d'un gouvernement incapable d'étendre son

application à d'autres objets que ceux de la lutte des partis.

Depuis l'époque lointaine,--en ce temps-là M. Chamberlain ne s'élevait

pas encore au-dessus de la chaussure,--depuis que le désastreux accident

d'une fausse manoeuvre parlementaire entre Gambetta et M. de Freycinet

nous a fait perdre l'Égypte méditerranéenne, les symptômes progressifs

de notre affaissement intérieur se sont normalement développés jusqu'au

jour où il a été reconnu que nous étions mûrs pour l'affolement: alors,

il a suffi de la menace de Fachoda,--merveilleusement mise en scène, il

est vrai,--pour nous faire abandonner précipitamment le Soudan Nilotique

aux mains d'un larron, dont la terrifiante escopette n'était pas chargée

d'une autre poudre que celle que l'on jette aux yeux, et dont la seule

chance sérieuse de nous réduire résidait dans son ascendant moral. Ce

fut alors que le marquis de Salisbury fit signer à la France, sous le

nom de Déclaration additionnelle à la Convention franco-anglaise du 14

juin 1898, le billet de Fualdès, tandis que M. Chamberlain tournait

frénétiquement l'orgue de Barbarie de ses Rudyard Kipling.

La grandiose conception du chemin de fer du Cap au Caire trouvait dès

lors, de ce côté, une fondation puissante; il restait à en établir

l'autre pilier en agglomérant les moellons de l'Afrique du Sud par la

réduction du Transvaal, corps étranger, dont la substance réfractaire

empêchait le ciment de prendre. Il faudrait ensuite assurer le

soutènement de la voûte médiane par un accord,--il serait peut-être

plus exact de dire par un raccord,--soit avec la colonie allemande de

l'Est-Africain, soit avec l'État indépendant du Congo, qui s'étendent,

bout à bout, de l'un à l'autre océan, en travers de la route virtuelle

du Nord au Sud.

La souveraineté de l'Afrique tiendrait tout entière dans cette

entreprise, qui prétend donner au continent noir une colonne vertébrale

gigantesque, un _back-bone,_ dont le noeud vital serait le Caire et dont

les circonvolutions cérébrales auraient leur centre à Londres.

Une fois pourvue de cet instrument de domination qui mettrait le Zambèse

et le Congo sous sa main déjà posée sur tout le Nil et sur le Bas-Niger,

l'Angleterre n'aurait plus qu'à s'installer à Delagoa-Bay, qui commande

l'océan Indien, et c'en serait fait à l'instant de l'oeuvre coloniale

patiemment élaborée, au prix de quels sacrifices et de quels dévouements

par la France et, aussi, par l'Allemagne.

La conquête du Transvaal représente pour l'Angleterre trois éléments

d'un intérêt capital: c'est la création d'un empire sud-africain

aussi puissant que celui des Indes et moins exposé aux convoitises de

voisinage; c'est l'accaparement des richesses minières qui constituent

un trésor dans lequel il n'y aura qu'à puiser pour alimenter les

dépenses incalculables d'une installation de cette envergure; c'est

enfin la prise de possession de la baie de Delagoa, qui sera dans le

jeu de l'Angleterre un atout aussi précieux que Gibraltar: la rade de

Lourenço-Marquès étant appelée à fournir, au prix de certains travaux,

l'un des plus beaux ports du monde, et à devenir le grand déversoir des

charbons de l'Afrique du Sud.

Tout cela va tomber inévitablement aux mains de l'Angleterre, qui, comme

l'avare Achéron, ne lâche point sa proie, et c'en est fait de l'Afrique

pour les autres nations de l'Europe, à moins qu'une voix ne se fasse

entendre pour appeler le monde pacifique au soutien d'un équilibre

sud-africain qui pourrait être, avec une stabilité infiniment moins

précaire, l'utile contrepoids de cet équilibre européen dont la

recherche a troublé plus de cervelles que la poursuite du mouvement

perpétuel.

L'historique de la question sud-africaine a été tracé maintes fois

depuis que le conflit anglo-transvaalien, passant graduellement de

la forme chronique à l'état aigu, tient l'Europe en émoi. Il se lie

d'ailleurs étroitement à la désolante histoire de la compétition

anglo-française en Égypte, qui marque la première étape de

l'Impérialisme africain[1].

Depuis le temps où lord Palmerston combattait l'oeuvre civilisatrice de

Ferdinand de Lesseps par les procédés inqualifiables que M. Charles

Roux dénonçait récemment dans une étude magistrale[2] sur le canal

de Suez--(l'un de ces moyens d'obstruction consistait à soulever les

Fellahs)--jusqu'à M. Chamberlain, armant les noirs contre les colons

hollandais, c'est la même lutte que soutient l'Angleterre contre

quiconque porte ombrage à cette prépotence de droit divin, à ce

«Paramount Power» qu'elle revendique et dont les exigences dans

l'Afrique du Sud revêtent l'exclusivisme d'une sorte de doctrine de

Monroe.

[Note 1: Il ne nous appartient pas de nous arrêter sur ce point et

nous ne croyons pouvoir mieux faire que de signaler l'ouvrage de M. De

Caix, pleinement documenté, nettement déduit, fermement conclu: _Fachoda

(la France et l'Angleterre)._--Librairie Africaine et Coloniale J.

André.]

[Note 2: _Revue de Paris_, n° des 1er, 15 octobre et 1er novembre.]

Après une vaine tentative pour enlever aux Hollandais leur florissante

colonie du cap de Bonne-Espérance, en 1786,--attentat vivement châtié

par le bailli de Suffren au combat du Cap-Vert,--l'Angleterre profita

de la Révolution française pour s'y insinuer adroitement, mais c'était

cette fois-là dans l'honorable dessein de la conserver à la Hollande,

car la politique anglaise est un peu comme le sabre de M. Prudhomme

«pour défendre ses amis, et au besoin pour les combattre». Elle la

conserva si bien qu'elle l'a gardée jusqu'à ce jour.

Tous ses efforts s'appliquèrent dès lors à rendre le séjour intolérable

aux Boers, peuple de paysans, comme le nom l'indique, formé des colons

des Provinces-Unies (la Compagnie hollandaise s'était installée auprès

de Mount-Table en 1848) avec un fort apport de calvinistes français,

jetés hors de leur pays par la révocation de l'Édit de Nantes. Le

général Joubert est un descendant de ceux-ci, et une infinité d'autres

noms français subsistent au Transvaal. Reconnaissant la vie impossible

pour eux sous la domination anglaise, les Boers, s'éloignant du rivage,

franchirent le seuil montagneux et longtemps ils errèrent avec leurs

troupeaux à travers la lande sud-africaine, dans la vaillante rudesse et

la pastorale frugalité des Hébreux en Chanaan. Ce fut le grand _trekk_

de 1833, où figurait Krüger adolescent. Dans leur lutte incessante

contre les animaux, dont les plus redoutables et les plus abondants

étaient les Cafres et les Zoulous (le Hottentot est paisible), la

race fut vite aguerrie, puis les Anglais se chargèrent de l'amener

progressivement à une véritable perfection dans l'art de la guerre

contre les armes européennes. En 1848, on la pourchasse, on la défait

à la bataille de Boomplatz et on prétend imposer la souveraineté

britannique sur la région de l'Orange-River; pour échapper à une

domination odieuse, les Boers les plus vaillants s'en vont au delà du

Natal, sous la conduite de Pretorius, retrouver les hardis pionniers qui

disputaient à la férocité des Matébélés cette marche sud-africaine, où

le sol du Witwatersrand, exploité aujourd'hui jusqu'à plus de trois

mille pieds par la plus rémunératrice industrie qui soit au monde, était

alors foulé par des lions et par des rhinocéros. Combattant d'un côté

les noirs et de l'autre les Anglais, les Boers eurent bientôt démontré à

ceux-ci que le nouveau peuple d'Israël ne se laisserait pas réduire en

servitude, et le gouvernement britannique prit le parti de reconnaître,

au traité de Sand-River (1852), la République sud-africaine du

Transvaal.

On n'attribuait alors à ces terres sauvages pas plus de valeur que

lord Salisbury n'en accordait à ces sables dans lesquels, selon son

impertinente appréciation, le coq gaulois se plaît à picorer. Un beau

jour, il se trouva des diamants à Kimberley, chez les Boers de l'Orange:

presque aussitôt la région de Kimberley était annexée à la Couronne

(1871). On découvrit peu après les mines d'or du Rand; le Transvaal prit

aussitôt le plus vif intérêt aux yeux de l'Angleterre qui se l'annexa

sans autre forme de procès (1877), et, il faut le dire aussi, sans

résistance effective des Boers, épuisés de forces et de ressources par

leurs luttes meurtrières contre les peuplades noires sur lesquelles ils

avaient conquis ce pays. Le commissaire anglais Shepstone n'eut qu'à se

montrer pour prendre possession, par ordre du gouverneur général du Cap,

sir Bartle Frère, dont la déclaration fut confirmée l'an suivant par

son successeur lord Wolseley, au mépris du traité de 1852. L'Angleterre

triomphait.

Elle a déchanté depuis ce temps. Après de vains et persistants efforts

pour obtenir justice à Londres, les Boers, exaspérés par l'intolérance

maladroite des fonctionnaires locaux, comprirent qu'il n'y avait à

compter que sur la force; dans une réunion solennelle des burghers à

Pardekraal, le 16 décembre 1880, ils mirent à leur tête le triumvirat

Krüger, Brand et Joorissen, qui confia la direction des opérations

militaires au général Joubert. Les Anglais furent battus à

Potchefstroom, les passes du Drakenberg furent occupées sur la frontière

du Natal et les journées de Laings Neck et d'Iniogo, suivies de la

double victoire de Majuba-Hill, mirent en déroute l'armée du général sir

Pomeroy Colley, qui fut trouvé parmi les morts. Le bruit courut qu'il

s'était brûlé la cervelle.

Des droits que l'on défendait avec une telle vigueur d'argumentation

étaient dignes de l'attention du gouvernement anglais; il le comprit

tout de suite, étant de ceux-là qui pensent que bon accommodement est

préférable à mauvais procès, et l'accommodement fut tout à son avantage,

car, à la faveur d'un ingénieux artifice diplomatique, il maintenait le

protectorat sur le peuple qui venait d'infliger un si rude échec à son

protecteur. Les Boers protestèrent là contre, tant et si bien, qu'à la

suite de la mission en Europe de MM. Krüger, devenu président de

la République, Jacob du Toit et général Smit, lord Derby, devant

l'insistance de M. Gladstone, substitua à la convention antérieure le

traité de 1884, dans lequel étaient nettement réglés les rapports de

l'Angleterre avec la République sud-africaine et qui ne portait plus

trace d'une suzeraineté, dont la suppression faisait la base du nouvel

accord. Le Transvaal était réintégré dans tous ses droits nationaux,

sous cette seule réserve que l'Angleterre bénéficierait d'une faculté

de veto sur les traités conclus avec d'autres États que l'_Orange Free

State_, pendant un délai de six mois après leur rédaction.

C'est pour le rétablissement de cette suzeraineté, jamais exercée et

promptement dénoncée, que le gouvernement britannique fait la guerre,

après avoir joué longtemps d'un autre prétexte aussi peu fondé,

la revendication des droits politiques des uitlanders (résidents

étrangers), en dépit du traité de 1884, dont l'article 4 précise la

nature de ces droits, exclusivement commerciaux, et sans la moindre

prétention à une ingérence politique. M. Krüger avait pourtant, à une

époque où il se faisait encore illusion sur la sincérité de certaines

doléances, ouvert la porte du second Raad aux uitlanders justifiant

comme électeurs de deux ans de séjour et de quatre ans comme éligibles,

sous la seule condition, bien entendu, qu'ils renonçassent à la

nationalité anglaise. Le nombre fut infime de ceux qui mirent à profit

cette occasion d'échapper à leur sort de uitlanders persécutés. Ils

voulaient bien partager les avantages des burghers, mais ils ne

songeaient pas un seul instant à renoncer aux prérogatives des citoyens

britanniques.

Les éphémères exploitants de ce camp minier qu'est la ville de

Johannesburg, selon l'expression de M. Paul Leroy-Beaulieu, prétendaient

faire la loi aux maîtres du sol transvaalien, à ceux qui l'avaient

conquis de leurs armes, arrosé de leur sang, défendu de toutes leurs

énergies et constitué en un État qui représente, observons-le en

passant, avec l'_Orange Free State_, la seule république contemporaine

vraiment digne de ce nom.

Jameson prétendit régler la question d'un coup de main; on lui donna sur

les doigts; M. Chamberlain l'a rouverte avec une poigne plus exercée,

mais qui ne paraît pas devoir être plus heureuse.

La politique impérialiste avait, il faut le reconnaître, été fort

habilement menée jusqu'à l'éclat malencontreux du raid de ce Jameson,

dont le zèle intempestif compromit tout pour longtemps. On avait

patiemment travaillé à investir le Transvaal, d'abord en lui coupant

toute communication avec la mer; après avoir inutilement tenté de ravir

la baie de Delagoa au Portugal, auquel elle fut rendue par l'arbitrage

du maréchal de Mac-Mahon en 1875, on passait, en 1884, avec les tribus

du Tongaland un traité qui étendait la puissance britannique sur la côte

de l'océan Indien jusqu'aux possessions portugaises. Puis, sans perdre

de temps, on opéra du côté de la terre ferme, sous l'inspiration

énergique et prévoyante de Cecil Rhodes, poussant vigoureusement le

protectorat du Bechuanaland entre la République sud-africaine et la

colonie allemande du Damaraland, qui manifestaient des velléités de se

rejoindre, et devançant, bientôt après, l'expansion transvaalienne dans

le Mashonaland, où elle était à la veille de s'installer en vertu d'un

traité passé avec Lobengula par le président Krüger. Puis la Compagnie

anglaise de l'Afrique du Sud, habituellement désignée sous le nom de

Chartered, était créée par Cecil Rhodes, entre les mains duquel elle

est actuellement un instrument politique redoutable après avoir été un

instrument financier assez désastreux pour nécessiter aux yeux de son

promoteur l'opération du Transvaal qui pourrait seule rendre évitable ou

tout au moins masquer une banqueroute, dans laquelle seraient compromis

quelques-uns des plus grands noms de l'aristocratie anglaise. Consulter

sur ce point les déclarations précises de M. Wilson, l'ancien éditeur du

_Times_, le directeur de l'_Invistor's Review_.

De tous les serviteurs de la Grande-Bretagne, M. Cecil Rhodes--dont

l'impérialisme va jusqu'à accepter de ses concitoyens le surnom de

_Napoléon du Cap_--est peut-être le personnage qui répond le mieux aux

aspirations actuelles de la vanité nationale. Cet homme est au plus haut

degré représentatif de la force primant tout ce qui lui fait obstacle,

et de la force la plus estimée, la mieux utilisée par le génie anglais,

la force du capital. Parti à quatorze ans, poitrinaire, et sans

ressources, pour Natal, où on lui offrait un petit emploi dans une

maison de charbonnages, il est devenu en peu d'années le lutteur aux

larges épaules et le millionnaire aux coups formidables: son coup

d'essai, un coup de maître, où éclate le génie de la conception

autant que celui de la réalisation, c'est la syndicature des mines de

Kimberley, dont il solidarise les intérêts jusqu'alors antagonistes par

une concentration qui leur assure une suprématie durable sur le marché

du diamant. Telle est l'opération que l'argot du métier appelle

l'amalgamation de la De Beers. Il fonde ensuite les Goldfields, réparant

dans une assez large mesure le préjudice causé à sa fortune par l'erreur

de l'ingénieur Williams. Ce Gardner, l'un des spécialistes les plus

compétents en mines d'or, emmené par Rhodes quelques années auparavant

sur le Witwatersrand, s'était prononcé, après un examen consciencieux,

en déclarant que «ça n'était pas payant». Il est vrai que l'on

ignorait encore le procédé de cyanuration qui a rendu si fructueuse

l'exploitation de ces minerais d'un caractère inconnu jusqu'alors.

Cecil Rhodes crée ensuite la Chartered, soumet le roi Lobengula dans une

campagne énergique où il paie hardiment de sa personne, et subventionne

de ses deniers une révolution à Johannesburg. Ses moyens le lui

permettent: la De Beers et les Goldfields lui ont fait une fortune dont

il use prodigalement, frugal et simple dans le train de sa vie privée,

mais fastueux et insatiable dans ses appétits politiques. Il s'est

trouvé que l'affaire de la révolution de Johannesburg était infiniment

moins payante que le sol du Witwatersrand; la Chartered ne l'a pas

été davantage jusqu'à présent, et l'on a vu la période des calamités

s'ouvrir presqu'en même temps que celle des fautes: Job, de mille

tourments atteint, n'eut pas à subir une série noire aussi prolongée que

celle de M. Cecil Rhodes, qui vit fondre sur sa destinée, dans l'espace

de quelques mois, l'épidémie de fièvre la plus meurtrière, la révolte

des Cafres dans la Rhodesia, la _rhinder-pest_ sur le bétail, la

perte de sa commandite révolutionnaire et la captivité de Jameson, la

publication du dossier secret dans la campagne contre le Transvaal,

enfin l'obligation de se démettre, en présence du lâchage de ses

principaux complices. Tant de ruines accumulées ne l'émotionnèrent

pas plus que celle des actionnaires de mines d'or mis à mal par sa

politique, et il n'en perdit pas l'appétit, ni la combativité. Ce fut ce

qui le sauva.

Un détail montrera quel fut à cette époque l'acharnement du Destin

contre cet homme: en arrivant de Buluwayo au Cap, il trouva sur le quai

du chemin de fer un de ses meilleurs amis qui l'attendait avec une

figure de circonstance:

--Rhodes! un nouveau malheur!

--Quoi donc?

--Votre maison du Cap a brûlé cette nuit...

(C'était une somptueuse demeure, où Rhodes avait accumulé des bibelots

de prix, le seul luxe matériel auquel il fut sensible).

--Vous m'avez fait une peur! murmura-t-il sans sourciller, et, après une

innocente malice sur le compte de l'infortuné Jameson, il s'engagea dans

une interminable conversation d'affaires, puis il prit le bateau sans

être allé visiter les décombres, étant de ceux qui sont trop occupés de

ce qu'il y a devant eux pour regarder en arrière.

Le trait le plus significatif de cet homme de caractère est, je crois,

peu connu: à trente ans, ayant réalisé à Kimberley l'immense fortune

que l'on sait, il jugea ne pouvoir faire un meilleur emploi du loisir

opulent qui s'offrait à lui qu'en allant passer au collège d'Éton le

temps nécessaire à l'acquisition d'une culture littéraire, indispensable

pour un homme public en Angleterre, et que son absorption précoce

dans les charbonnages de Natal ne lui avait pas permis de se procurer

jusqu'alors.

La pratique des belles-lettres et de la philosophie scolaire paraissent

lui avoir aiguisé l'esprit sans l'orner et n'avoir point affiné la

rudesse de son tempérament. Il fait partie du Conseil privé de la Reine,

mais ce n'est assurément point un homme de cour. L'obsédante contention

de sa pensée ne laisse guère de place aux soins de la courtoisie et il

ne s'applique aucunement à envelopper l'impression de ses sentiments

dans la conversation ni dans le discours en public. Son action

personnelle dans les négociations d'homme à homme est extrême, mais

il n'a point de talent oratoire, et ses intimes éprouvent un violent

malaise chaque fois qu'il discourt dans un banquet,--si l'on n'a pris

soin auparavant de retirer tous les plats.

Les enivrantes promesses de son impérialisme ne se sont pas réalisées de

la façon qu'on attendait; il semble toutefois que M. Rhodes n'ait pas

encore découragé chez ses compatriotes l'espérance, cet aliment de

prédilection des spéculateurs financiers et politiques. Sa photographie

se dresse sur tous les pianos du Royaume-Uni et des colonies ou pays de

protectorat, et son nom, auréolé de gloire, est répété avec orgueil par

tous les enfants de la forte race qui couvre un sixième du monde habité.

A voir en quelle gratitude l'Angleterre tient le fondateur de la

Chartered, on se demande ce que les Belges doivent penser de l'homme

auquel ils sont redevables de l'oeuvre glorieuse, pacifique et féconde

du Congo. Le colonel Thys est un homme d'une encolure aussi puissante

que celle de Cecil Rhodes, auquel on prétend qu'il ressemble

physiquement; mais ses robustes épaules n'ont jamais laissé tomber le

fardeau qu'elles avaient à soutenir, et il a traîné jusqu'au bout le

char un moment embourbé de l'État indépendant. Son chemin de fer ne

menace ni le Caire, ni le Cap, mais il fait la meilleure besogne qu'on

ait jamais obtenue d'une voie ferrée. Enfin le colonel Thys a l'heureuse

chance d'être entouré d'amis qui ne le comparent pas à Napoléon, ni même

à Alexandre le Grand, quoiqu'il soit en train de donner à son pays

un empire incomparable, tandis que, financièrement discrédité par la

Chartered, moralement amoindri par Jameson, et politiquement dépossédé

par l'échec électoral de son parti dans la colonie du Cap, dont il avait

été si longtemps le premier ministre, M. Cecil Rhodes nous fait l'effet

d'avoir lâché sa proie pour l'ombre de Napoléon.

Un homme d'action comme Cecil Rhodes ne doit pas être superstitieux;

autrement, il serait frappé de la malechance obstinée à frapper les

Anglais chaque fois qu'ils touchent aux Boers qui, guidés, semble-t-il,

par une heureuse étoile, bénéficient d'une nouvelle trouvaille à chaque

étape de leur exode (les diamants à Kimberley et l'or au Witwatersrand)

ou bien sont au contraire providentiellement détournés du sol néfaste de

la Rhodesia vers lequel ils se dirigeaient quand s'y installèrent les

Anglais, arrivés toujours trop tard ou trop tôt dans ce coin du monde où

rien ne leur réussit et sur lequel ils s'acharnent à contre-temps avec

la frénétique inopportunité des passions malheureuses.

M. Krüger donnerait de cela l'explication naturelle à l'esprit d'un

croyant comme lui, qui se sent perpétuellement en communication avec la

Providence et qui sait pouvoir compter sur elle, comme il le professe

dans toutes ses déclarations solennelles; c'est ainsi qu'il l'exprimait

récemment à la séance de prorogation des Raads: «Les Boers n'ont rien à

craindre, car le Seigneur est le juge suprême, c'est lui qui décidera.

Les balles ont plu par milliers lors de l'incursion Jameson, mais les

burghers n'ont pas été sérieusement atteints, tandis que plus de cent

Anglais ont été tués. Cela montre que le Seigneur dirige les balles et

gouverne le monde.» Les balles dum-dum elles-mêmes sont sans effet,

quand la droite du Seigneur les fait dévier, il faut bien le croire,

puisque les Anglais qui en avaient expédié des millions dans l'Afrique

du Sud semblent vouloir y renoncer.

Familièrement surnommé «l'oncle Paul» par la confiance des Burghers,

reconnaissants de la bonhomie avec laquelle il met au service de leurs

intérêts particuliers la profonde expérience et la vigoureuse dextérité

qui ont préservé de bien des périls la jeune république, le président

Krüger est un homme dont la personnalité morale évoque par une puissante

combinaison du rusé diplomate, de l'homme de guerre et du prophète, le

souvenir de Cromwell, élevé comme lui parmi les fermiers et envoyant à

la victoire, au nom d'une conviction politico-religieuse, ses célèbres

Côtes-de-fer, invincibles comme le sont aujourd'hui les combattants

transvaaliens.

L'assimilation est complète par l'usage incessant chez Krüger comme chez

Cromwell de ce jargon biblique, appelé «patois de Chanaan» par les gens

irrévérencieux, et dont Macaulay fait une peinture, qui semble inspirée

par les harangues du Raad ou par des lettres comme celle du secrétaire

d'État, M. Reitz, sur la vigne de Naboth: «Des hébraïsmes violemment

introduits dans la langue anglaise, des métaphores empruntées à la

plus hardie poésie lyrique d'un temps reculé et d'un pays lointain, et

appliquées aux usages habituels de la vie anglaise».

Toutefois, l'oncle Paul, il faut le reconnaître à sa louange, se

distingue nettement de Cromwell par une générosité de coeur dont

l'exemple est bien rare chez les prophètes, et l'on sait que Jameson

a été traité avec infiniment moins de rigueur que Charles Ier. S'il

apparaît comme un habile politique, le Cromwell boer n'a rien assurément

de l'«hypocrite raffiné» que Bossuet dénonçait dans des circonstances

qui, d'ailleurs, ne lui laissaient pas une complète liberté

d'appréciation.

--«Nous ne voulons pas la guerre, disait-il, mais si elle devenait

inévitable Dieu serait avec son peuple comme il l'a été jusqu'ici.» Les

Boers ne s'en tiennent pas, on le sait, à la foi qui n'agit point, et

pour justifier l'assistance céleste, comme le commande le proverbe,

ils s'aident eux-mêmes du zèle le plus actif et le plus réfléchi,

«combattant par les armes autant que par la prière», ainsi qu'il est

écrit, et «assurés, comme dit Bossuet, par l'exemple de Moïse que les

mains élevées au Ciel enfoncent plus de bataillons que celles qui

frappent». Il leur a été donné ainsi de renouveler glorieusement une des

légendes de l'Écriture, et le désarroi des Philistins en présence

de Goliath anéanti ne fut vraisemblablement pas plus profond que

l'affolement des Anglais à la nouvelle de leur champion sud-africain

terrassé par le David de Ladysmith.

Cette robuste confiance en son Dieu et en son droit, gravée au coeur

du Boer, le fortifie contre l'Anglais, qui a fait de ces deux mots

l'enseigne d'une politique au profit de laquelle milite une foi

généralement mauvaise. L'ardente conviction des défenseurs du Transvaal

a donné jusqu'ici l'avantage au faible contre le fort, aussi bien sur le

terrain des négociations que sur le champ de bataille; tandis que sir

Alfred Milner,--estimable fonctionnaire de l'ordre financier, mais agent

politique des plus médiocres, au dire de M. Labouchère,--poursuivait

contradictoirement avec le président Krüger et le secrétaire d'État

Reitz un interminable débat dont le compte rendu remplirait un volume,

quoique notre bon La Fontaine l'ait fait tenir dans le dialogue du «Loup

et de l'Agneau», le docteur Loyds, le jeune et éminent diplomate qui

représente en Europe la République sud-africaine, gagnait à son pays

les sympathies unanimes des nations continentales, dont les coeurs se

gonflent d'angoisse et dont les mains sont prêtes à se tendre vers le

vaillant petit peuple qui seul a osé tenir en échec les arrogantes

prétentions de l'ennemi commun. «Toutes les nations nous haïssent!»

disait amèrement M. Gibson Bowlen à la séance de clôture du Parlement;

une seule, la moindre de toutes, a eu jusqu'ici le courage de son

opinion.

«Nous expierons la faute, si nous la commettons!» écrivait quelques

jours auparavant M. Stead, et Gladstone, avant tout autre, avait eu la

loyauté de dire: «Nous avons fait tort au Transvaal, nous lui devons

réparation». Ces paroles sonnent mal à une oreille britannique, mais

il vaut mieux les écouter avant le crime que d'entendre à l'heure de

l'expiation des discours comme celui de Burker au lendemain de la guerre

d'Amérique: «Grands dieux! s'écriait-il au Parlement anglais, en 1782,

est-il temps encore de nous parler des droits que nous soutenons dans

cette guerre! oh les excellents droits! Précieux ils doivent être,

car ils nous ont coûté cher. Oh! droits précieux, qui avez coûté à la

Grande-Bretagne treize provinces, quatre îles, cent mille hommes et plus

de dix millions sterling! oh! droits admirables qui avez coûté à la

Grande-Bretagne son empire sur l'Océan et cette supériorité si

vantée qui faisait plier devant elle toutes les nations! Oh! droits

inestimables, qui avez enlevé notre rang parmi les nations, notre

importance au dehors et notre bonheur au dedans; qui avez détruit notre

commerce et nos manufactures, qui nous avez réduit de l'empire le plus

florissant qui fut au monde à un État restreint et sans grandeur! Droits

précieux, qui nous coûterez sans doute ce qui nous reste!»

Pour plonger la nation anglaise dans une pareille confusion, il avait

suffi qu'en France l'indignation publique, encore frémissante des hontes

acceptées au traité de Paris, à la suite de la guerre de Sept Ans,

contraignît le ministre Vergennes, longtemps hésitant, à saisir

l'occasion inespérée qui se présentait de prendre revanche sur

l'Angleterre et de relever à la fois notre marine et nos colonies,

en marchant résolument à la suite de Lafayette et de tant d'autres

vaillants Français, qui n'avaient pas attendu l'approbation de leur

gouvernement pour se lancer dans une entreprise aussi généreuse que

profitable. Ah! la sublime folie qui pousserait un homme comme le

commandant Marchand à s'en aller vers cette autre extrémité de l'Afrique

relever le défi de Fachoda! et combien d'entre nous s'en iraient avec

lui, de ceux-là qui n'ont même plus, hélas! les vingt ans qu'avait

Lafayette quand, en dépit des lettres de cachet lancées pour le retenir,

il s'embarqua vers l'épopée où le poussait l'instinctif élan du

patriotisme le plus avisé!

Prévost-Paradol a écrit que la terre serait anglo-saxonne; cela ne veut

pas dire que la domination anglaise doive s'exercer sur toute la surface

du globe; aussi bien le génie britannique tend à favoriser plutôt le

développement de la race que l'expansion de la nationalité. C'est le

propre d'une politique coloniale qui ne se fait accepter d'un bout à

l'autre de l'univers qu'en accommodant son régime administratif aux

exigences irréductibles des milieux, au sein desquels le conquérant

est tôt ou tard absorbé par sa conquête, en vertu d'une des lois de la

nature identique à celle qui veut que le bétail importé perde au bout de

quelques générations les caractères de sa race, inévitablement assimilée

par l'action continue du sol et du climat.

Le génie colonial de l'Angleterre soutient une lutte incessante contre

cette fatalité par l'application d'une série de formules dont chacune

est conçue en vue de ralentir sur un point déterminé les effets de cette

dénaturation; c'est pourquoi l'élasticité des liens qui retiennent,

parfois bien faiblement, les possessions anglaises à la Métropole,

comporte plus de vingt-cinq degrés, depuis la souveraineté directe

exercée sur les «Crown Colonies» jusqu'à la suzeraineté purement

nominale que le gouvernement impérial s'attribue sur telle ou telle

peuplade lointaine. L'exercice virtuel de cette souveraineté _in

partibus_ est sans grand inconvénient chez certaines tribus de nègres,

mais comment pourrait-il se concilier avec la passion effrénée de

l'indépendance qui anime une jeune République vigoureusement armée pour

la lutte, au physique et au moral?

Impraticable de fait, elle est inadmissible en droit au Transvaal,

comme il appert d'une concluante étude de M. Arthur Desjardins,

dont l'autorité en matière de jurisprudence internationale est

universellement reconnue. D'accord avec M. Rolin-Jacquemyns, avec M.

Charles Lucas, et divers autres jurisconsultes d'une compétence

spéciale sur les questions de cet ordre, il déboute l'Angleterre de ses

prétentions à un protectorat qui n'avait d'ailleurs aucune raison d'être

vis-à-vis d'un État adulte, émancipé depuis 1884 et actuellement en

plein exercice de sa majorité.

De cette consultation, extrêmement intéressante au point de vue

juridique, je ne retiendrai qu'une observation de bons sens, aussi

décisive que la plus savante argumentation juridique, sur l'essence

irréductible du protectorat, qui est l'obligation pour les pays

protecteurs de défendre le pays protégé; or le Transvaal, nanti

par l'aveu même de l'Angleterre, d'un titre de protectorat, sur le

Souaziland, qui le montre en état de pourvoir non seulement à sa propre

défense, mais encore à celle du voisinage--le Transvaal a si peu besoin

de protection pour lui-même qu'il a déjà deux fois répondu par de

mémorables corrections aux airs protecteurs de celui qui prétendait

s'immiscer dans ses affaires. L'emploi du mot protection est là

doublement abusif, puisque en premier lieu le protégé a toujours eu

jusqu'à présent le dessus sur son protecteur, et que, d'autre part,

l'intervention anglaise tend à se manifester au Transvaal comme une

sorte de protectorat d'Ugolin, qui dévorerait son protégé pour lui

conserver un protecteur.

Par malheur, ces arguments juridiques sont d'un poids insignifiant

dans les balances de la politique impérialiste, habituée à traiter

d'avocasserie et d'indigne chicane l'évocation des points de droit; on

l'a bien vu en Égypte dans l'affaire de la Dette. Il n'est pour elle

d'autre droit que celui qui est inscrit sur l'écusson national:

son droit inspiré par son Dieu, lui fait un devoir de plaider

alternativement le pour et le contre en Égypte, suivant le sens des

intérêts, et de se présenter tantôt comme l'adversaire du Sultan

et tantôt comme son champion, selon qu'il s'agit de lui enlever

la Basse-Égypte ou de mettre soi-même la main sur le

Bahr-el-Ghazal,--alternative d'une exploitation aussi rémunératrice que

celle dont fut victime, il y a cent ans, la colonie hollandaise du Cap.

Son droit, c'est d'oublier au Niger l'acte de Berlin, à Zanzibar le

traité de 1884. Son droit, c'est de ne compter que sur ses forces et, en

l'absence de toute gendarmerie internationale, de se faire justice--ou

injustice--soi-même, «le Ciel n'ayant point établi de tribunal à qui

les rois de France puissent en appeler», comme disait Louis XIV, cent

quatre-vingt-dix-sept ans avant la conférence de La Haye.

Ces forces tant vantées, quelle en est la mesure? Comment a-t-on calculé

la puissance de ces moyens d'action dont l'appareil impose à tout

l'univers cette terreur superstitieuse que les diplomates appellent du

recueillement et qui réduit au silence les voix les plus retentissantes,

dès qu'elle agite son tonnerre et qu'elle lance à travers les océans

ses foudres, peut être aussi chimériques que celles du Calchas de

l'opérette?

L'enfantine image du colosse aux pieds d'argile, exposé par l'effet

de son propre poids à un effondrement soudain et définitif, est-elle

simplement la forme que revêtent les espérances des patriotes

d'estaminet? ou bien exprime-t-elle une réalité?

Il serait vraiment bien opportun d'entreprendre une étude critique,

documentée et raisonnée sur la situation matérielle dans laquelle

se trouverait l'Angleterre au cas où serait relevé l'un des défis

incessants qu'elle porte à tout venant. Est-il vrai que les ressources

incomparables dont elle dispose ne soient point en proportion avec les

nécessités innombrables auxquelles elle aurait à faire face? Est-il vrai

que sa marine de guerre, douée d'une supériorité matérielle qui lui

garantit absolument la victoire dans une rencontre d'escadres, se

trouverait en infériorité marquée dans la guerre de course, ou même (si

on ne se décide pas à la rétablir) dans une campagne d'éparpillement qui

harcellerait incessamment par petits groupes ses points faibles sur les

côtes ou à la mer sans jamais donner prise à des engagements de masses?

(C'est un peu la tactique des Boers sur la terre ferme.) Est-il vrai

que,--mal gré l'énorme avantage qu'elle a eu la prévoyance de se

réserver par la multiplicité et la position opportune des points

d'appui, qui assurent dans toutes les mers le refuge en cas de danger,

et, en même temps, le charbon, ce nerf de la guerre maritime,--la plus

formidable puissance navale de l'univers serait singulièrement gênée

dans les entournures par nos torpilleurs, dont l'infériorité numérique

est moins marquée que celle de nos croiseurs et de nos cuirassés et qui

l'emportent haut la main sur les destroyers anglais par la hardiesse des

mouvements? A-t-on lieu de penser qu'il serait de la sorte aisé de faire

un mal terrible à ses convois, et même à ses vaisseaux de guerre, et

d'entraver un ravitaillement, obligé de pourvoir actuellement dans la

proportion de 80% à l'alimentation d'un pays qui n'avait à demander au

dehors, à l'époque du blocus continental, que de 20 à 25% des denrées de

première nécessité? Est-il vrai que le seul fait du renchérissement des

subsistances, consécutif à la hausse inévitable du fret par l'élévation

du taux de l'assurance maritime, exposerait presque immédiatement le

Royaume-Uni à une crise sociale des plus effroyables? Enfin, n'est-il

point avéré que cette marine imposante est dans l'impossibilité de

trouver sur la terre anglaise le nombre d'hommes nécessaire à ses

équipages, et qu'il lui faut solliciter en Norvège un recrutement qui y

rencontre des difficultés chaque jour plus grandes?

Quant aux forces de l'armée de terre, les Boers se chargent de

fixer l'opinion en ce qui les concerne. Observons seulement que la

mobilisation de quelques régiments pour la guerre sud-africaine n'a pu

s'effectuer qu'au prix de la désorganisation momentanée de certains

services particuliers, notamment des postes et de la police londonienne,

voire même des transports urbains, puisqu'une dépêche de source anglaise

assurait récemment que l'on avait dû enlever deux cents chevaux aux

tramways de Liverpool.

Un contemporain de Wellington disait que l'infanterie anglaise était la

première du monde, mais qu'il y en avait fort peu; il y en aura de moins

en moins si les Boers continuent à capturer des colonnes entières.

Une enquête approfondie sur les divers points énumérés et sur quelques

autres confirmerait peut-être l'impression qui est en train de se

répandre en Europe et selon laquelle l'appareil militaire de l'Empire

britannique serait un majestueux instrument de domination en temps de

paix, mais un engin de défense d'une médiocre efficacité contre les

intempéries de la guerre. Tels sont ces parapluies de luxe qu'il

convient de prendre seulement par le beau temps. Et, s'il éclate un

orage? eh bien! l'on rentre chez soi.

La puissance de l'Angleterre n'est pas dans ces forces matérielles

d'aspect si prestigieux et de solidité si précaire, mais dans

l'ascendant moral d'une politique dominatrice qui excelle à s'emparer de

l'esprit des populations rivales.

Fondée sur un certain nombre de principes psychologiques, dont elle

poursuit l'application avec une continuité qui n'est pas le moindre

élément du succès, et avec un sang-froid dont l'apparente sécurité

décourage les résistances, elle excelle à faire tomber des mains de ses

ennemis les armes dont elle ne serait point en état de supporter les

coups.

Un mot vulgarisé depuis peu par l'expansion simultanée du _poker_ et

de l'Impérialisme exprime à merveille cette suggestion qu'un esprit

énergique et concentré peut, presqu'à coup sûr, faire subir aux âmes

sans consistance, embarrassées de scrupules ou ralenties parle doute.

Dans l'un et l'autre de ces jeux d'origine anglo-saxonne, il arrive

fréquemment qu'un joueur n'ayant point en main les cartes qui

conviendraient pour s'engager, sauve sa mise et ramasse le tapis en

payant d'audace par une surenchère dont la confiante sérénité met en

déroute des adversaires auxquels la victoire appartiendrait, par la

force de leurs brelans ou de leurs quintes, s'ils osaient risquer le

coup. Cette audacieuse pratique exige autant d'observation que

de décision; il faut savoir choisir la victime et saisir au bond

l'opportunité; les personnes timorées et impressionnables offrent une

proie presque assurée, à condition que l'on attende pour leur porter le

_bluff_ le moment où elles laissent paraître des symptômes d'énervement

ou de démoralisation. C'est ainsi qu'on en a usé envers la France à

Fachoda.

L'examen des artifices de la politique anglaise ne saurait entrer dans

le cadre de cette étude, à quoi elle se rattache cependant par des

liens étroits; mais je voudrais en esquisser les traits les plus

significatifs:

C'est, en première ligne, un art merveilleux de l'argent, avec lequel

elle se procure tout ce qui est objet de commerce, notamment l'opinion

publique, et qui lui permet d'intervenir dans les agitations de

l'ordre social, de l'ordre politique et même, à l'occasion, de l'ordre

judiciaire.

La beauté de cet art apparaît surtout en ceci que l'argent engagé de la

sorte ne figure généralement que comme une avance dont le remboursement

est effectué par la victime de l'opération; c'est ainsi qu'en Égypte, il

a été aventuré à bon escient des sommes considérables au détriment de la

France qui n'a su ni s'associer, ni s'opposer; c'est ainsi que l'on fait

sortir du Trésor, en ce moment, 250 millions, en ayant soin d'informer

le contribuable anglais qu'ils y seront rapportés par le pays conquis,

c'est-à-dire par l'industrie minière, grevée en conséquence, sur le

dos des naïfs actionnaires qui ont réclamé à grands cris cette prise

d'armes. Cela s'appelle se payer sur la bête.

Le succès d'une longue suite d'entreprises de ce genre a constitué

pour l'Angleterre un crédit qui met à sa disposition des ressources

illimitées, d'autant plus qu'on la sait incapable de s'engager sciemment

dans une affaire qui ne serait pas payante et de mettre son carnet de

chèques au secours des Arméniens massacrés, visiblement hors d'état de

«rendre», comme les opprimés de Karthoum ou les uitlanders affamés!

Après avoir été longtemps considéré par les poètes comme le sceptre

du monde, le trident de Neptune a subi une évolution qui tend à le

transformer en un râteau de croupier.

Avec ou sans le secours de son argent, la politique anglaise excelle

aussi à implanter dans l'esprit de ses adversaires des idées fausses

qu'elle élève patiemment à la dignité d'axiomes incontestables; ces

préjugés, si fortement accrédités en France à l'heure où nous sommes,

portent notamment sur l'invincibilité de ses armes, que voici déjà tout

émoussées; sur l'inexorabilité de ses menaces, que partout on la voit

retirer devant un gros intérêt ou devant un danger pressant; sur

l'impossibilité de rien entreprendre contre elle, contre qui tout est

possible. Il y a aussi la conviction qu'elle seule est en état de faire

la tranquillité des peuples, la prospérité des colons et l'amusement

des financiers,--conviction pieusement entretenue par une certaine

spéculation cosmopolite qui vendrait le drapeau de n'importe quel pays

pour cent sous de hausse, fût-ce avec l'intention louable de le racheter

à la baisse.

Deux autres stratagèmes diplomatiques sont exploités par le génie

impérialiste avec une habileté soutenue et un profit constant: l'un est

ancien comme le monde, il tient dans l'antique formule «Diviser pour

régner», et sa plus éclatante application a été réalisée par le dernier

des Horace contre les trois Curiace. Il consiste à éparpiller les

adversaires sur le terrain, de façon à «faire l'affaire» de chacun

d'eux isolément; c'est ainsi que le chasseur diligent en use avec les

perdreaux et, c'est ainsi que l'Angleterre procède envers les nations

européennes, mettant un soin ingénieux à ne jamais avoir de difficultés

avec deux d'entre elles à la fois, et sachant attendre pour se jeter sur

Fachoda que l'Allemagne, déçue par notre immobilité lors de la dépêche

à Krüger, nous ait abandonnés dans l'affaire de la Dette égyptienne;

guettant, pour en finir avec le Transvaal, le moment où la politique

intérieure de la France, gravement intéressée dans la chose, semble

devoir lui rendre difficile une conversation diplomatique avec telles

autres nations européennes; déblayant enfin le terrain pour l'heure

tragique où l'Allemagne, isolée au Transvaal en 1895, et la France

abandonnée en 1898 au Bahr-el-Ghazal et n'ayant pas trouvé en 1899 le

ciment d'une intervention commune, resteraient enfermées chez elles

pendant que la Russie se heurterait du front à l'Empire des Indes.

L'autre stratagème est un adjuvant du premier: c'est la politique du

fait accompli ou prétendu tel. On dit au Portugal: «Toute résistance

serait inutile à Delagoa-Bay, nous nous sommes mis d'accord sur ce point

avec l'Allemagne», en même temps que l'on dit à la France: «Restez

chez vous, l'accord anglo-allemand est conclu». Des affirmations aussi

précises déconcertent le scepticisme le plus exercé; on se désintéresse

d'une lutte désormais inutile, et à force de considérer comme accompli

un fait qui ne l'est pas, on lui laisse le temps de s'accomplir et on

lui en fournit les moyens.

De tels procédés se rencontrent dans la meilleure société, ainsi que

dans la plus mauvaise, et il y suffit à l'occasion d'une liaison

coupable mais imaginaire pour empêcher un mariage, qui serait heureux et

fécond: «N'épousez pas cet homme-là, ma fille, il a une chaîne... Quelle

horreur!» Et, bien souvent, tout cela n'est que potins de commère

intéressée.

On y parerait aisément avec une enquête minutieuse et discrète, mais

l'accord des familles est troublé par l'insistance du propos, et le

projet se trouve insensiblement abandonné si les conjoints n'éprouvent

pas l'un pour l'autre une de ces inclinations qui résistent à tous les

mauvais desseins. Or, le penchant des grandes nations européennes est-il

assez puissant pour les jeter dans les bras les unes des autres en dépit

de ces racontars, répercutés avec une malfaisance dénuée de malice dans

l'entourage de chacune d'elles par quelques vieilles portières de la

diplomatie de presse, qui, ne sachant pas grand'chose, sont fréquemment

exposées à parler de ce qu'elles ne savent pas; or, des négociations

secrètes, elles ne savent guère que ce que ceux qui les conduisent out

intérêt à leur laisser savoir pour le leur faire publier. Une savante

campagne paraît avoir été menée de la sorte, en vue de parer aux

dispositions inquiétantes de l'Europe, à qui l'affaire sud-africaine

allait peut-être fournir une occasion inespérée de sortir du chaos en

lui faisant prendre conscience de ses intérêts généraux, mis en évidence

par les fautes de son véritable ennemi.

Une politique européenne : la France, la Russie, l'Allemagne et la guerre au Transvaal · 第 3 / 6 题