[30] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, 1re partie,

chap. I et II.

«Les caractères des corps inorganiques, mis en opposition avec ceux

des corps vivants, nous font connaître, dit Lamarck, l'existence d'un

hiatus, en quelque sorte immense, entre les uns et les autres, hiatus

constitué par l'impossibilité des uns de donner lieu au phénomène de

la vie, tandis que l'exécution de ce phénomène est possible et

toujours effectif dans les autres»[31].

[31] _Ibidem_; p. 37.

Mais, d'autre part, Lamarck s'attache avec persévérance à démontrer:

que la vie ne nous paraît miraculeuse que parce que nous la

connaissons et l'étudions mal; qu'elle n'est pas un phénomène

surnaturel, soustrait à nos investigations; que les anciens

philosophes ont, à tort, imaginé qu'elle pouvait exister

indépendamment et hors des corps dans lesquels elle se manifeste; que

les phénomènes biologiques sont impérieusement subordonnés aux

phénomènes physico-chimiques.

Donc, c'est dans l'observation de la nature, seule, qu'il cherche le

secret de la vie.

«Hors de la nature, dit-il, tout n'est qu'égarement et mensonge»[32];

et il rattache étroitement la vie à l'ensemble de la matière, au moyen

des principes suivants qu'il formule comme principes fondamentaux:

«_1er Principe_: Tout fait ou phénomène que l'observation peut faire

connaître, est essentiellement physique et ne doit son existence ou sa

production qu'à des corps, ou qu'à des relations entre des corps.

«_2e Principe_: Tout mouvement ou changement, toute force agissante et

tout effet quelconque, observés dans un corps, tiennent nécessairement

à des causes mécaniques régies par des lois.

«_3e Principe_: Tout fait ou phénomène observé dans un corps vivant

est à la fois un fait ou phénomène physique et un produit de

l'organisation.

«_4e Principe_: Il n'y a, dans la nature, aucune matière qui ait en

propre la faculté de _vivre_. Tout corps, en qui la vie se manifeste,

offre, dans le produit de l'organisation qu'il possède, et dans celui

d'une suite de mouvements excités dans ses parties, le phénomène

physique et organique que la _vie_ constitue, phénomène qui s'exécute

et se maintient dans ce corps, tant que les conditions essentielles à

sa production subsistent.

«_5e Principe_: Il n'y a, dans la nature, aucune matière qui ait en

propre la faculté d'avoir ou de se former des idées, en un mot, de

_penser_. Là où de pareils phénomènes se montrent (et l'on n'en

observe de cette sorte que dans les animaux les plus parfaits), l'on

trouve toujours un système d'organes particulier, propre à les

produire, système dont l'étendue et l'intégrité sont constamment en

rapports avec le degré d'éminence et l'état des phénomènes dont il

s'agit.

«_6e Principe_: Enfin, il n'y a, dans la nature, aucune matière qui

ait en propre la faculté de sentir; aussi, là où cette faculté peut

être constatée, là seulement se trouve, dans le corps vivant qui en

est doué, un système d'organes particulier, capable de donner lieu au

phénomène physique, mécanique et organique, qui, seul, constitue la

_sensation_»[33].

[32] _Philosophie zoologique_, édit. Martins: II; p. 3.

[33] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 11.

Il ressort clairement de ces principes, dans lesquels le génie

abstrait et généralisateur de Lamarck éclate si manifestement, que,

pour lui, la vie n'est autre que le phénomène ou l'ensemble de

phénomènes présenté par un organisme en fonction et que la sensation,

les facultés morales et les facultés intellectuelles ont, comme elle,

un substratum matériel.

Entraîné par son désir de tout expliquer scientifiquement, il a même

l'audace de soutenir que «la nature, à l'aide de la chaleur, de la

lumière, de l'électricité et de l'humidité, forme des générations

spontanées ou directes, à l'extrémité de chaque règne des corps

vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps»[34], et il

déclare qu'il ne doute nullement «que les eaux soient le berceau du

règne animal tout entier»[35].

[34] _Philosophie zoologique_, II; p. 75.

[35] _Ibidem_, II; p. 418.

Dans tous les cas, si la vie est, intégralement, un phénomène naturel,

il en est de même, bien entendu, de sa manifestation ultime, de la

mort, et de la putréfaction consécutive qui libère, pour une nouvelle

activité, les matériaux constitutifs des corps vivants et les fait

rentrer dans le circulus universel.

«L'organisation et la vie, dit Lamarck, ne sont que des phénomènes

naturels et leur destruction dans l'individu qui les possède n'est

encore qu'un phénomène naturel, suite nécessaire de l'existence des

premiers.

«Les corps sont, sans cesse, assujettis à des mutations d'état, de

combinaison et de nature, au milieu desquelles les uns passent

continuellement, de l'état de corps inerte ou passif, à celui qui

permet en eux la vie, tandis que les autres repassent de l'état vivant

à celui de corps brut et sans vie. Ces passages de la vie à la mort et

de la mort à la vie font évidemment partie du cercle de toutes les

sortes de changements auxquels, pendant le cours des temps, tous les

corps physiques sont soumis»[36].

[36] _Philosophie zoologique_, vol. II; p. 57.

Et ailleurs:

«La mort de tout corps vivant est un phénomène naturel qui résulte

nécessairement des suites de la vie dans ce corps, si quelque cause

accidentelle ne le produit pas avant que les causes naturelles

l'amènent; ce phénomène n'est autre chose que la cessation complète

des mouvements vitaux à la suite d'un dérangement quelconque dans

l'ordre et l'état des choses nécessaire pour l'exécution de ces

mouvements; et dans les animaux à organisation très composée, les

principaux systèmes d'organes possédant, en quelque sorte, une vie

particulière, quoique étroitement liée à la vie générale de

l'individu, la mort de l'animal s'exécute graduellement et comme par

parties, de manière que la vie s'éteint successivement dans ses

principaux organes et dans un ordre constamment le même, et l'instant

où le dernier organe cesse de vivre est celui qui complète la mort de

l'individu»[37].

[37] _Philosophie zoologique_, II; p. 153.

Prenant ainsi position sur les plus hauts sommets des sciences

naturelles, Lamarck a toujours, de préférence, dans toutes ses études,

fixé son attention sur les facultés communes à tous les corps vivants

qui sont, disait-il:

1º de se _nourrir_ à l'aide de matières alimentaires incorporées;

2º de composer leur corps, c'est-à-dire de former eux-mêmes les

substances propres qui le constituent, avec des matériaux qui en

contiennent seulement les principes et que les matières alimentaires

leur fournissent particulièrement;

3º de se développer et de s'accroître jusqu'à un certain terme,

particulier à chacun d'eux, sans que leur accroissement résulte de

l'apposition à l'extérieur des matières qui se réunissent à leur

corps;

4º de se régénérer eux-mêmes, c'est-à-dire de produire d'autres corps

qui leur soient en tout semblables;

5º de perdre la vie qu'ils possédaient par une cause qui est en

eux-mêmes[38].

[38] _Ibidem_, chap. VIII. Les facultés communes à tous les corps

vivants; spécialement, p. 106 et 116.

Finalement, par ses méditations constantes sur les phénomènes communs

à tous les êtres organisés «dont la totalité peut être regardée comme

un laboratoire immense et toujours actif», Lamarck fut conduit à la

conception d'une science générale de la vie, qu'il exposa dans les

termes suivants:

«La vie que les corps vivants possèdent, ainsi que les facultés qu'ils

en obtiennent, les distinguent essentiellement des autres corps de la

nature. Ils offrent en eux, et dans les phénomènes divers qu'ils

présentent, les matériaux d'une science particulière qui n'est pas

encore fondée, qui n'a pas même de nom, dont j'ai proposé quelques

bases dans ma _Philosophie zoologique_, et à laquelle je donnerai le

nom de _Biologie_.

«On conçoit que tout ce qui est généralement commun aux végétaux et

aux animaux, comme toutes les facultés qui sont propres à chacun de

ces êtres sans exception, doit constituer l'unique et vaste objet de

la _Biologie_; car les deux sortes d'êtres que je viens de citer sont

tous essentiellement des corps vivants et ce sont les seuls êtres de

cette nature qui existent sur notre globe.

«Les considérations qui appartiennent à la _Biologie_ sont donc tout à

fait indépendantes des différences que les végétaux et les animaux

peuvent offrir dans leur nature, leur état, et les facultés qui

peuvent être particulières à certains d'entre eux»[39].

[39] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, vol. Ier;

p. 49.

Les vœux de Lamarck sont aujourd'hui réalisés. Non seulement, la

_Biologie_ s'est constituée avec le caractère de haute généralité

qu'il désirait; mais encore elle a conservé le nom de baptême qu'il

lui a donné.

_Anatomie générale.--Anatomie descriptive.--Histoire naturelle._

En anatomie générale, universalisant la notion que le génie de Bichat

avait seulement étendue à la considération de l'ensemble de

l'organisme humain qui lui était plus familière, Lamarck a montré que

le tissu cellulaire doit être regardé «comme la gangue dans laquelle

tout organisme a été formé».[40]

[40] _Philosophie zoologique_, II, chap. V.

«Le tissu cellulaire, dit-il, est la matrice générale de tout

organisme, et, sans ce tissu, aucun corps vivant ne pourrait exister

et n'aurait pu se former.»

De plus, observant que les divers tissus des végétaux cotylédonés ne

sont que du tissu cellulaire modifié, il soutient que tous les organes

se forment au milieu et aux dépens de ce tissu.

En anatomie descriptive, on doit à Lamarck la connaissance de la

structure d'innombrables espèces de plantes, et, surtout,

d'Invertébrés vivants et fossiles.

Enfin, on lui doit l'histoire naturelle de la plus grande partie de la

multitude de ces derniers êtres, c'est-à-dire l'étude minutieuse de

leur nature propre, de leur mode de nutrition, de reproduction,

d'habitat, et du rang qu'il convient d'assigner à chacune de leurs

classes dans la série animale.

C'est Lamarck, en effet, qui a reconnu les caractères différentiels

des animaux sans vertèbres et substitué le nom d'_Invertébrés_ à celui

d'animaux à sang blanc, sous lequel on les désignait, par erreur,

antérieurement, et c'est lui qui a mis en ordre méthodiquement, après

avoir déterminé leurs caractères spécifiques: les Mollusques, en 1795;

les Échinodermes et les Crustacés en 1799; les Arachnides, en 1800;

les Annélides et les Radiaires, en 1802; les Infusoires, en 1807; les

Ascidiens, en 1815.

Dès 1801, dans le _Système des animaux sans vertèbres_, Lamarck

partage ces animaux en sept classes distinctes, savoir: 1º les

Mollusques; 2º les Crustacés; 3º les Arachnides; 4º les Insectes; 5º

les Vers; 6º les Radiaires; 7º les Polypes[41].

[41] P. 35.

Il porte le nombre de ces classes à 10, en 1807, par l'adjonction des

Cirrhipèdes, des Annélides et des Infusoires[42], et à 13, en 1815,

par celle des Ascidiens, des Acéphales, et des Épizoaires[43].

[42] _Philosophie zoologique_, I; p. 138.

[43] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; pp.

455-57.

Toutes ces découvertes de Lamarck, qui n'ont reçu que des

perfectionnements ultérieurs, ne lui ont jamais été sérieusement

contestées, bien que leur valeur réelle n'ait été que plus tardivement

appréciée.

«Ce qui lui appartient, ce qui demeurera fondamental dans toutes les

recherches ultérieures, dit Cuvier, ce sont ses observations sur les

coquilles et sur les polypiers, soit pierreux, soit flexibles; la

sagacité avec laquelle il en a circonscrit et caractérisé les genres,

d'après des circonstances de forme, de proportion, de surface et de

structure, choisies avec jugement et appréciables avec facilité, la

persévérance avec laquelle il en a compté les espèces, en a fixé la

synonymie, leur a donné des descriptions détaillées et claires, ont

fait successivement de chacun de ces ouvrages, le régulateur de cette

partie de l'histoire naturelle»[44].

[44] Éloge lu à l'Académie des Sciences, le 26 novembre 1832, par

le baron Sylvestre.

_Biotaxie._

Mais, malgré ses aptitudes exceptionnelles aux observations les plus

précises, Lamarck n'était pas de ces naturalistes, au champ visuel

rétréci, qui se confinent dans les détails et se contentent de

connaître tous les dédales de leur taupinière scientifique; c'était un

philosophe et toutes ses recherches avaient les idées générales pour

point de départ ou pour destination.

Fort de l'expérience que lui avait donnée l'étude approfondie des

Invertébrés, il entreprit de soustraire l'art général des

classifications zoologiques à l'arbitraire et de le soumettre à une

législation rigoureuse[45]. Se conformant strictement à la méthode

naturelle, il institua des règles pour former les embranchements, les

classes, les ordres, les familles, les genres, les nomenclatures, et

s'efforça de ranger tous les animaux en série graduée, autrement dit,

de constituer une échelle animale, en prenant l'homme comme terme de

comparaison, comme zoomètre, en s'élevant jusqu'à lui, suivant une

marche progressive conduisant de l'organisation la plus simple à la

plus composée, et en accordant aux organes eux-mêmes un ordre

d'importance fixé par le tableau ci-dessous[46]:

Organes de la digestion;

» de la respiration;

» du mouvement;

» de la génération;

» du sentiment;

» de la circulation.

[45] _Philosophie zoologique_, chap. V; _Histoire naturelle des

animaux sans vertèbres_, VIIe partie.

[46] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 360.

Cette prééminence, accordée par Lamarck, dans la hiérarchie animale,

aux organes de la vie végétative, représentait le côté défectueux de

sa méthode; car il est bien manifeste que la supériorité relative des

animaux résulte surtout de ce qui caractérise le mieux l'animalité,

c'est-à-dire du développement de leurs facultés intellectuelles et

morales et de locomotion, ou, plus exactement, de leur système

nerveux.

D'ailleurs, infidèle lui-même, en certains points, à sa propre

méthode, Lamarck proposa finalement de disposer, hiérarchiquement, les

trois groupes qu'il reconnaissait dans le règne animal, «en

considérant l'exclusion ou la possession des facultés les plus

éminentes dont la nature animale puisse être douée, savoir le

sentiment et l'intelligence», et il dressa pour la série animale

l'échelle que voici[47]:

DISTRIBUTION GÉNÉRALE ET DIVISIONS PRIMAIRES DES ANIMAUX

=Animaux sans vertèbres=

I. Animaux apathiques. Ils ne sentent point, et ne se meuvent

que par leur irritabilité excitée.

=1. Les Infusoires.=

=2. Les Polypes.= _Caract._ Point de cerveau, ni de masse

=3. Les Radiaires.= médullaire allongée; point de sens;

=4. Les Vers.= formes variées; rarement des articulations.

(Épizoaires).

II. Animaux sensibles. Ils sentent, mais n'obtiennent de

leurs sensations que des _perceptions_

=5. Les Insectes.= des objets, espèces d'idées

=6. Les Arachnides.= simples qu'ils ne peuvent combiner

=7. Les Crustacés.= entr'elles pour en obtenir de

=8. Les Annélides.= complexes.

=9. Les Cirrhipèdes.=

=10. Les Mollusques.= _Caract._ Point de colonne vertébrale;

un cerveau et le plus souvent une

masse médullaire allongée; quelques

sens distincts; les organes du

mouvement attachés sous la peau;

forme symétrique par des parties

paires.

=Animaux vertébrés.=

III. Animaux intelligents. Ils sentent; acquièrent des idées

conservables; exécutent des opérations

=11. Les Poissons.= entre ces idées, qui leur en fournissent

=12. Les Reptiles.= d'autres; et sont intelligents

=13. Les Oiseaux.= dans différents degrés.

=14. Les Mammifères.=

_Caract._ Une colonne vertébrale; un

cerveau et une moelle épinière;

des sens distincts; les organes du

mouvement fixés sur les parties

d'un squelette intérieur; forme

symétrique par des parties paires.

[47] _Ibidem_; p. 381.

Cette échelle animale, sur laquelle Lamarck donne, ailleurs, des

détails scientifiques beaucoup plus explicites[48] et qui ne cessa

jamais de faire l'objet de ses méditations, avait principalement, dans

sa pensée, une valeur didactique; il la considérait comme un artifice

logique, comme un grand instrument pédagogique, comme une sorte de

tableau synoptique, dont on devait faire usage dans les ouvrages et

dans les cours, «pour caractériser, distinguer et faire connaître les

animaux observés», et pour résumer, dans une intense condensation, les

connaissances acquises «sur la progression des différentes

organisations animales, considérées chacune dans l'ensemble de leurs

parties, en s'aidant des préceptes qu'il avait proposés»[49].

[48] _Philosophie zoologique_, chap. VI: Dégradation et

simplification de l'organisation d'une extrémité à l'autre de la

chaîne animale, en procédant du plus composé vers le plus simple.

[49] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 461.

Mais, simultanément, comme nous le montrerons ensuite, Lamarck se

proposa de dresser une échelle des animaux, conformément à leur ordre

présumé de formation[50], persuadé qu'il était que «la nature

n'opérant rien que graduellement, et, par cela même, n'ayant pu

produire les animaux que successivement, a, évidemment, procédé, dans

cette production, du plus simple vers le plus composé.»

Cette tentative était prématurée à une époque où la paléontologie

naissait à peine; néanmoins, jointe à ses autres travaux biotaxiques,

elle contribue à faire de Lamarck le continuateur immédiat d'Aristote

et de Linné et l'instituteur définitif de la série animale, dont la

notion et l'usage ont si puissamment secondé les recherches et les

découvertes biologiques du XIXe siècle.

[50] _Philosophie zoologique_, 1re partie, chap. VIII, et

_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; pp. 370 et

457.

_Physiologie générale._

Lamarck n'a pas illuminé le domaine de la physiologie moins

profondément que celui de la philosophie anatomique.

En physiologie générale, mieux inspiré que ses contemporains qui

plaçaient le principal foyer de la chaleur animale dans l'appareil

respiratoire et la faisaient résulter de la combinaison de l'air avec

le sang dans les poumons, il considérait que la véritable source de ce

phénomène devait être recherchée dans les combustions opérées dans

l'intimité des tissus[51]; en outre, il distinguait, judicieusement,

comme Haller, la contractilité de la sensibilité[52]; de plus, en

suivant, dans ses _Considérations sur l'organisation des corps

vivants_, la dégradation progressive des organes spéciaux jusqu'à leur

anéantissement, et en étudiant ensuite, dans sa _Philosophie

zoologique_[53], les fonctions des appareils et des organes, dans

l'ensemble de la série, il a montré comment on peut déterminer

rigoureusement, à l'aide de l'anatomie et de la physiologie comparées,

les caractères fondamentaux de chaque appareil organique et de chaque

fonction.

[51] _Philosophie zoologique_, II; p. 30.

[52] _Ibidem_, p. 40 et _Histoire naturelle des animaux sans

vertèbres_; pp. 90 et suiv.; 229 et suiv.

[53] _Philosophie zoologique_, II; pp. 117 et suiv.

Enfin, Lamarck a découvert et démontré cette grande loi naturelle, qui

projette, sur la sociologie et sur la morale, autant de lumière que

sur la biologie, à savoir: _il n'y a pas de fonction sans organe_.

«Les facultés particulières, dit-il, sont chacune le produit d'un

organe ou d'un système d'organes spécial qui les leur procure, en

sorte que tout animal, en qui cet organe ou ce système d'organes

n'existe pas, ne peut nullement posséder la faculté qu'il donne à ceux

qui en sont munis.

«Partout où un organe spécial n'existe plus, la faculté à laquelle il

donnait lieu cesse aussi d'exister, et, à mesure qu'un organe se

dégrade et s'appauvrit, la faculté qui en résultait devient

proportionnellement plus obscure et plus imparfaite»[54].

[54] _Philosophie zoologique_, vol. I; pp. 217 et 218.

Enfin Lamarck établit que la fonction crée et développe l'organe, ou

que sa désuétude est suivie d'atrophie, et que les modifications, qui

se produisent chez l'individu, sont transmises et conservées par

l'hérédité.

En conséquence, il formule les deux lois suivantes:

«_Première loi_: Dans tout animal qui n'a pas dépassé le terme de ses

développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe

quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et

lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis

que le défaut constant d'usage de tel organe, l'affaiblit

insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et

finit par le faire disparaître.

«_Deuxième loi_: Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux

individus, par l'influence des circonstances où leur vie se trouve

depuis longtemps exposée, et, par conséquent, par l'influence de

l'emploi prédominant d'un organe ou par celle d'un défaut constant

d'usage de telle partie, elle le conserve, par la génération, aux

nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements

acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces

nouveaux individus»[55].

[55] _Ibidem_, p. 235 et _Histoire naturelle des animaux sans

vertèbres_, I; pp. 181 et suiv.

Lamarck attachait, avec un légitime orgueil, un prix tout particulier

à la découverte de ces lois; il disait de la première:

«En considérant l'importance de cette loi et les lumières

qu'elle répand sur les causes qui ont amené l'étonnante

diversité des animaux, je tiens plus à l'avoir reconnue et

déterminée le premier, qu'à la satisfaction d'avoir formé des

classes, des ordres, beaucoup de genres et quantité d'espèces,

en m'occupant de l'art des distinctions, art qui fait presque

l'unique objet des études des autres zoologistes»[56].

[56] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 191.

_Physiologie spéciale du système nerveux périphérique et du système

nerveux central._

Dans cette région supérieure, délicate et complexe, de la biologie,

dont l'exploration scientifique commençait à peine au temps où vivait

Lamarck, aucune découverte essentielle n'est propre à ce grand homme.

Cependant il n'est pas impossible qu'il en ait inspiré et préparé

quelques-unes, par les hypothèses magistrales qu'il émit.

En effet, convaincu qu'il n'y a pas de fonction sans organe et se

basant sur une analyse très sagace des faits physiologiques, il eut le

pressentiment des fonctions du grand sympathique[57]; il distingua

formellement les nerfs moteurs des nerfs sensitifs, avant que la

vérification anatomique de cette distinction fût faite[58].

[57] _Ibidem_, I; pp. 228 et 230.

[58] _Philosophie zoologique_, 1809, II; pp. 185, 188 et 240. La

publication des mémorables travaux de Charles Bell, sur le même

sujet, ne date réellement que de 1826.

«Qu'importe, disait-il, que les différents systèmes de nerfs

particuliers, que je viens de citer, ne soient pas susceptibles d'être

distingués les uns des autres anatomiquement, si les résultats de

leurs fonctions les distinguent constamment et constatent leur

indépendance»[59].

[59] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; pp. 209

et 223.

Il soupçonna le rôle que joue la moelle épinière, comme centre de

coordination des actes réflexes[60] et fut persuadé que, suivant la

pittoresque expression de Pierre Laffitte, le cerveau est un grand

seigneur qui ne donne pas audience à tout le monde.

[60] _Philosophie zoologique_, II; p. 181.

En résumé, il professait--ce qui n'était pas commun de son temps, même

parmi les naturalistes--que les fonctions du système nerveux sont:

«1º De provoquer l'action des muscles;

«2º de donner lieu au sentiment, c'est-à-dire aux sensations qui le

constituent;

«3º de produire les émotions du sentiment intérieur;

«4º enfin d'effectuer la formation des idées, des jugements, des

pensées, de l'imagination, de la mémoire, etc.»[61].

[61] _Philosophie zoologique_, II; p. 184.

Lamarck et son OEuvre · 第 2 / 5 段