Avec Cabanis, Lamarck admettait, en effet, que «les deux grandes

modifications de notre existence, qu'on nomme le physique et le moral,

et qui offrent deux ordres de phénomènes, si séparés en apparence, ont

leur base commune dans l'organisation»[62].

[62] _Ibidem_, I; p. 353, et _Histoire naturelle des animaux sans

vertèbres_; p. 222.

Pour lui, «le physique et le moral ont une source commune; les idées,

la pensée, l'imagination même ne sont que des phénomènes de la nature,

et conséquemment que de véritables faits d'organisation»[63].

[63] _Philosophie zoologique_, II; p. 162.

«On ne saurait douter, maintenant, que les actes d'intelligence ne

soient uniquement des faits d'organisation, puisque, dans l'homme même

qui tient de si près aux animaux par la sienne, il est reconnu que des

dérangements dans les organes qui produisent ces actes, en entraînent

dans la production des actes dont il s'agit et dans la nature même de

leurs résultats»[64].

[64] _Ibidem_; p. 162.

Lamarck niait donc qu'il y eût, dans la source originelle des

facultés intellectuelles et morales «quelque chose de métaphysique,

quelque chose qui soit étranger à la matière»[65].

[65] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 222.

«Quel est, demandait-il, cet être particulier qu'on nomme esprit et

qui est, dit-on, en rapport avec les actes du cerveau, de manière que

les fonctions de cet organe sont d'un autre ordre que celles des

autres organes de l'individu?»

«Je ne vois, dans cet être factice, dont la nature ne m'offre aucun

modèle, qu'un moyen imaginé pour résoudre des difficultés que l'on

n'avait pu lever, faute d'avoir étudié suffisamment les lois de la

nature»[66].

[66] _Philosophie zoologique_, II; p. 158.

Bref, Lamarck soutenait, avec Gall: que les facultés, intellectuelles

et morales ont un siège organique; que ce siège est le cerveau; que le

développement de ces facultés correspond à celui de l'appareil dans

lequel elles résident[67]; que cet appareil n'est pas simple et que

ces facultés elles-mêmes sont multiples[68].

[67] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; pp. 208,

211, 225, 237.

[68] _Ibidem_, pp. 224, 230, 236.

Enfin, comme le grand biologiste, dont je viens de rappeler le nom et

dont le génie fut aussi d'abord méconnu, Lamarck entreprit l'analyse

des facultés intellectuelles et morales; il les a décomposées en trois

grands groupes distincts: le sentiment, l'intelligence, la volonté,

et, procédant à une étude plus approfondie du premier, attendu que,

dans le domaine du moraliste, une part importante revient au

naturaliste[69], il montrait que, du penchant fondamental à la

conservation, dérivent, naturellement: le penchant à la reproduction;

la tendance vers le bien-être; l'amour de soi-même; le penchant à

dominer[70], et que la diversité des hommes provient surtout des

différences qui existent entre eux, sous le rapport de la naissance,

de la constitution physique, de l'âge, de l'éducation, des habitudes,

des occupations, de la fortune, de la situation sociale[71].

[69] _Ibidem_; p. 281.

[70] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 270

et suiv.

[71] _Ibidem_; p. 298.

Avec une admirable clairvoyance, Lamarck a même nettement aperçu le

danger que présente le développement intellectuel, à l'exclusion du

développement moral:

«Plus l'intelligence est développée dans un individu, disait-il, plus

il en obtient de moyens, et plus, en général, il en profite pour se

livrer avec succès à ses penchants.... Sous certains rapports,

l'intelligence très développée fournit à ceux qui la possèdent de

grands moyens pour abuser, dominer, maîtriser, et, trop souvent, pour

opprimer les autres, ce qui semble rendre cette faculté plus nuisible

qu'utile au bonheur général de toute société»[72].

[72] _Ibidem_; p. 300.

* * * * *

Donc, dans toutes les branches de la physiologie, aussi bien que dans

l'anatomie, Lamarck a laissé des traces de sa rare supériorité.

Pourtant, toutes ces belles études, toutes ces grandes découvertes de

philosophie biologique, que nous avons passées en revue dans les pages

précédentes, ne sont pas celles qui ont contribué le plus à la gloire

de Lamarck; ce ne sont pas celles qui lui assureront le mieux

l'immortalité. Son génie devait s'élever plus haut encore; car dans un

audacieux effort, il embrassa la nature vivante, dans l'immense

étendue des temps écoulés, et pénétra le secret de son infinie

diversité, de ses modifications incessantes et de son développement

continu.

_Théorie des milieux et de la modificabilité._

_Généalogie des animaux et de l'homme._

Depuis que la vie est objectivement étudiée, à l'aide de l'observation

et de l'expérience, personne ne doute plus que ce phénomène soit,

d'une manière générale, rigoureusement subordonné au milieu dans

lequel les êtres qui le présentent se trouvent placés et que les

fonctions les plus essentielles de ceux-ci soient l'expression d'un

mode particulier de relation de leur organisme avec le monde

extérieur.

Mais ce grand fait biologique était beaucoup moins incontesté du temps

de Lamarck, où la métaphysique, dont cet observateur de génie n'avait

pas, lui-même, complètement secoué le joug, était encore triomphante

et troublait toujours les conceptions les plus claires.

En démontrant, avec insistance, que la connaissance de la constitution

propre des êtres vivants ne suffit pas pour l'intelligence de leur

nature, et qu'il faut, de plus, tenir grand compte de l'influence

qu'exercent sur eux la température, l'humidité, la lumière,

l'électricité, le climat, l'altitude, la composition chimique de

l'atmosphère, la nourriture, les habitudes, le genre de vie qui leur

est imposé, c'est-à-dire l'ensemble des circonstances dans lesquelles

ils naissent et se développent, Lamarck eut donc le rare mérite de

compléter la biologie, en lui assignant comme nouvel objet de

recherches, après l'anatomie et la physiologie, l'étude des milieux;

il est, en réalité, l'instituteur définitif de cet important problème.

L'étude des milieux présente même, à ses yeux, un intérêt majeur; car

il la pousse jusqu'à concevoir que les conditions physico-chimiques

ont suffi pour déterminer dans le sein des eaux, la formation de

masses de matière d'une consistance gélatineuse ou mucilagineuse, dans

lesquelles la vie a trouvé ses premiers éléments d'organisation[73] et

que «la nature, à l'aide de la chaleur, de la lumière, de

l'électricité et de l'humidité, forme des générations spontanées ou

directes, à l'extrémité de chaque règne des corps vivants, où se

trouvent les plus simples de ces corps»[74].

[73] _Philosophie zoologique_, II; p. 79.

[74] _Ibidem_, p. 75.

S'appuyant sur ce que l'incubation des œufs, la germination et la

végétation des plantes, la vie de certains animaux, peuvent être

suspendues, puis réveillées, par des modifications circonscrites à la

température ambiante, Lamarck attribue, en outre, à la chaleur et à

l'électricité combinées, le privilège d'exciter, d'une manière toute

spéciale, les phénomènes vitaux[75].

[75] _Ibidem._, IIe partie; chap. III. _De la cause excitatrice

des mouvements organiques._

Certes, ce rôle de _stimulus_, qu'il attribue à l'électricité,

constituait en 1809 et a constitué jusqu'au début du XXe siècle, une

affirmation sans preuves; mais il n'en est plus absolument de même

aujourd'hui, depuis que M. Delage a entrepris ses curieuses recherches

sur la parthogénèse expérimentale et depuis qu'il a obtenu des larves,

parfaitement viables, en soumettant des œufs d'oursins, non fécondés,

uniquement à des charges électriques méthodiques.

* * * * *

Quoi qu'il en soit, s'appropriant, développant, généralisant et

systématisant les idées émises déjà par Hippocrate dans le traité _Des

airs, des eaux et des lieux_, par son maître Buffon dans l'_Histoire

naturelle des animaux_, par Montesquieu dans l'_Esprit des Lois_, par

Cabanis dans _Les Rapports du physique et du moral de l'homme_[76],

Lamarck aboutit à cette théorie capitale:

«1º que tout changement un peu considérable et ensuite

maintenu, dans les circonstances où se trouve chaque race

d'animaux, opère en elle un changement réel dans leurs besoins;

«2º que tout changement dans les besoins des animaux nécessite

pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins

et, par suite, d'autres habitudes;

«3º que tout nouveau besoin, nécessitant de nouvelles actions

pour y satisfaire, exige de l'animal qui l'éprouve, soit

l'emploi plus fréquent de telle de ses parties dont auparavant

il faisait moins d'usage et qui la développe et l'agrandit

considérablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les

besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de

son sentiment intérieur»[77];

«enfin que les résultats, acquis dans l'un et l'autre cas, sont

fixés, dans la race, par l'hérédité.

[76] A ce dernier point de vue, le docteur Georges Hervé,

professeur à l'École d'anthropologie de Paris, a publié, sous le

titre: _Un transformiste oublié: Cabanis_, une très remarquable

étude, dans le _Bulletin scientifique de la France et de la

Belgique_ du 25 juillet 1905.

[77] _Philosophie zoologique_, I, p. 234, et _Histoire naturelle

des animaux sans vertèbres_, I, p. 181.

Bref, Lamarck traça, d'une main magistrale, le plan de toute la

théorie de l'évolution des êtres organisés que ses prédécesseurs

avaient simplement ébauché, d'une manière incidente.

Dès 1801, dans l'appendice _sur les fossiles_, joint au _Système des

animaux sans vertèbres_, il en énonce clairement et avec concision la

conception générale, en disant:

«Tout, à la surface de la terre, change de situation, de forme et

d'aspect.

«Or si, comme j'essaierai de le faire voir ailleurs, la diversité des

circonstances amène, pour les êtres vivants, une diversité

d'habitudes, un mode différent d'exister, et, par suite, des

modifications ou des développements dans leurs organes et dans la

forme de leurs parties, on doit sentir qu'insensiblement tout être

vivant quelconque doit varier dans son organisation et dans ses

formes. On doit encore sentir que toutes les modifications qu'il

éprouvera dans son organisation et dans ses formes, par suite des

circonstances qui auront influé sur cet être, se propageront par la

génération, et qu'après une longue suite de siècles, non seulement il

aura pu se former de nouvelles espèces, de nouveaux genres et même de

nouveaux ordres, mais que chaque espèce aura même varié nécessairement

dans son organisation et dans ses formes»[78].

[78] P. 409.

L'évolution organique, telle que la conçoit Lamarck, résulte donc de

l'influence combinée des variations du milieu, de la loi de l'exercice

et du perfectionnement des organes, et de la loi de l'hérédité; il en

formule la théorie définitive dans la _Philosophie zoologique_,

notamment dans le chapitre VII de la première partie de cet ouvrage,

qu'il consacre à l'étude de l'_influence des circonstances sur les

actions et les habitudes des animaux, et de celle des actions et des

habitudes de ces corps vivants, comme causes qui modifient leur

organisation et leurs parties_, chapitre qui contient non seulement la

théorie des milieux et de la modificabilité, mais aussi les germes de

la théorie de la concurrence vitale[79] et de la sélection naturelle.

[79] Voir en outre: _Ante_, chap. IV; p. 113, et seconde partie,

chap. II; pp. 341 et suivantes.

Il y précise le sens qu'il attache à ces expressions:

«_Les circonstances influent sur la forme de l'organisation des

animaux_; c'est-à-dire qu'en devenant très différentes, elles

changent, avec le temps, et cette forme et l'organisation

elle-même par des modifications proportionnées.

«Assurément, dit-il, si l'on prenait ces expressions à la

lettre, on m'attribuerait une erreur; car, quelles que puissent

être les circonstances, elles n'opèrent directement sur la

forme et sur l'organisation des animaux aucune modification

quelconque.

«Mais de grands changements dans les circonstances amènent pour

les animaux de grands changements dans leurs besoins et de

pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement

dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent

constants ou très durables, les animaux prennent alors de

nouvelles habitudes, qui sont aussi durables que les besoins

qui les ont fait naître. Voilà ce qu'il est facile de démontrer

et même ce qui n'exige aucune explication pour être senti»[80].

[80] Vol. I; p. 223.

De grands changements de circonstances produisent de même de grandes

différences chez les végétaux et finissent aussi par les rendre

méconnaissables.

Le froment cultivé, les plantes potagères sont des êtres qu'on

chercherait vainement dans la nature, de même que l'infinie variété de

pigeons, de poules, de chiens et d'autres animaux, que l'homme a

produits, à l'aide d'une longue domesticité[81].

[81] _Ibidem_, p. 228.

Pour toutes ces raisons, Lamarck aboutit a cette conclusion:

«Le fait est que les divers animaux ont chacun, suivant leur

genre et leur espèce, des habitudes particulières et toujours

une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces

habitudes.

«De la considération de ce fait, il semble qu'on soit libre

d'admettre, soit l'une, soit l'autre des deux conclusions

suivantes et qu'aucune d'elles ne puisse être prouvée.

«_Conclusion admise jusqu'à ce jour_: la nature (ou son

Auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes

possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à

vivre, et a donné à chaque espèce une organisation constante,

ainsi qu'une forme déterminée et invariable dans ses parties,

qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats

où on la trouve et à y conserver les habitudes qu'on lui

connaît.

«Ma _conclusion particulière_: la nature, en produisant

successivement toutes les espèces d'animaux et commençant par

les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son

ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur

organisation, et ces animaux, se répandant généralement dans

toutes les régions habitables du globe, chaque espèce a reçu de

l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est

rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les

modifications dans ses parties que l'observation nous montre en

elle.

«La première de ces deux conclusions est celle qu'on a tirée

jusqu'à présent, c'est-à-dire que c'est à peu près celle de

tout le monde: elle suppose, dans chaque animal, une

organisation constante et des parties qui n'ont jamais varié et

qui ne varient jamais; elle suppose encore que les

circonstances des lieux qu'habite chaque espèce d'animal ne

varient jamais dans ces lieux; car, si elles variaient, les

mêmes animaux n'y pourraient plus vivre et la possibilité d'en

retrouver ailleurs de semblables et de s'y transporter pourrait

leur être interdite.

«La seconde conclusion est la mienne propre: elle suppose que,

par l'influence des circonstances sur les habitudes et

qu'ensuite par celle des habitudes sur l'état des parties et

même sur celui de l'organisation, chaque animal peut recevoir

dans ses parties et son organisation des modifications

susceptibles de devenir très considérables et d'avoir donné

lieu à l'état où nous trouvons tous les animaux.

«Pour établir que cette seconde conclusion est sans fondement,

il faut d'abord prouver que chaque point de la surface du globe

ne varie jamais dans sa nature, son exposition, sa situation

élevée ou enfoncée, son climat, etc, etc...; et prouver ensuite

qu'aucune partie des animaux ne subit, même à la suite de

beaucoup de temps, aucune modification par le changement des

circonstances et par la nécessité qui les contraint à un autre

genre de vie et d'action que celui qui leur était habituel.

«Or, si un seul fait constate qu'un animal depuis longtemps en

domesticité diffère de l'espèce sauvage dont il est provenu, et

si, parmi telle espèce en domesticité, l'on trouve une grande

différence de conformation entre les individus que l'on a

soumis à telle habitude et ceux que l'on a contraints à des

habitudes différentes, alors il sera certain que la première

conclusion n'est point conforme aux lois de la nature et qu'au

contraire la seconde est parfaitement d'accord avec elles.

«Tout concourt donc à prouver mon assertion: que ce n'est point

la forme, soit du corps, soit de ses parties, qui donne lieu

aux habitudes et à la manière de vivre des animaux, mais que

ce sont, au contraire, les habitudes, la manière de vivre, et

toutes les autres circonstances influentes qui ont, avec le

temps, constitué la forme du corps et des parties des animaux.

Avec de nouvelles formes, de nouvelles facultés ont été

acquises, et, peu à peu, la nature est parvenue à former les

animaux tels que nous les voyons actuellement»[82].

[82] _Philosophie zoologique_: I; pp. 263 et suiv.

* * * * *

En résumé, les variations du milieu, les modifications qu'elles

provoquent dans les besoins et dans les organes des êtres vivants,

l'hérédité qui fixe et accumule graduellement dans les générations qui

se succèdent, sous un même régime, les changements que subissent les

individus, le temps enfin, tels sont les arguments invoqués par

Lamarck pour affirmer et expliquer l'évolution organique.

En ce qui concerne le dernier de ces facteurs convergents, il pressent

l'immense durée des temps géologiques, que la science a dévoilée,

ultérieurement, car il met le sceau à sa _Philosophie zoologique_ en

écrivant:

«Parmi les changements que la nature exécute sans cesse dans

toutes ses parties, sans exception, son ensemble et ses lois

restant toujours les mêmes, ceux de ces changements qui, pour

s'opérer, n'exigent pas beaucoup plus de temps que la durée de

la vie humaine, sont facilement reconnus de l'homme qui les

observe; mais il ne saurait s'apercevoir de ceux qui ne

s'exécutent qu'à la suite d'un temps considérable.

«Que l'on me permette la supposition suivante pour me faire

entendre.

«Si la durée de la vie humaine ne s'étendait qu'à la durée

d'une seconde, et s'il existait une de nos pendules actuelles,

montée et en mouvement, chaque individu de notre espèce qui

considérerait l'aiguille des heures de cette pendule ne la

verrait jamais changer de place dans le cours de sa vie,

quoique cette aiguille ne soit réellement pas stationnaire.

«Les observations de trente générations n'apprendraient rien

de bien évident sur le déplacement de cette aiguille, car son

mouvement n'étant que celui qui s'opère pendant une

demi-minute, serait trop peu de chose pour être bien saisi; et

si des observations beaucoup plus anciennes apprenaient que

cette même aiguille a réellement changé de place, ceux qui en

verraient l'énoncé n'y croiraient pas et supposeraient quelque

erreur, chacun ayant toujours vu l'aiguille sur le même point

du cadran»[83].

[83] _Philosophie zoologique_: vol. II; p. 425.

Sous l'empire de toutes ces idées, continuel objet de ses méditations

et de ses travaux scientifiques, Lamarck se sépare résolument des

partisans de la fixité des espèces; il se déclare «très convaincu que

les races, auxquelles on a donné le nom d'espèces, n'ont, dans leurs

caractères, qu'une constance bornée ou temporaire, et qu'il n'y a

aucune espèce qui soit d'une constance absolue»[84].

[84] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_:

Introduction, p. 197.

* * * * *

C'est pourquoi Lamarck s'efforça de débrouiller l'inextricable

écheveau des liens généalogiques, plus ou moins éloignés, qui

rattachent, les uns aux autres, les espèces actuelles, en partant de

ce principe, maintes fois énoncé par lui, que l'«ordre de la formation

successive des différents animaux ne saurait être maintenant

contesté»[85], et que les animaux dérivent les uns des autres,

principe qu'il érigea, d'une manière définitive, en axiôme

zoologique, dans les termes ci-dessous:

[85] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 454.

«La nature, dans toutes ses opérations, ne pouvant procéder que

graduellement, n'a pu produire tous les animaux à la fois; elle n'a

d'abord formé que les plus simples; et, passant de ceux-ci jusques aux

plus composés, elle a établi successivement en eux différents systèmes

d'organes particuliers, les a multipliés, en a augmenté de plus en

plus l'énergie, et, les cumulant dans les plus parfaits, elle a fait

exister tous les animaux connus avec l'organisation et les facultés

que nous leur observons»[86].

[86] _Ibidem_, p. 123 et _ante_, pp. 193, 304 et suiv.

Lamarck fut, de la sorte, logiquement conduit à rechercher l'ordre de

production des animaux et à les classer suivant cet ordre supposé, en

constituant une série distincte de la série didactique que nous avons

précédemment signalée, en rappelant ses travaux biotaxiques.

«Cet ordre, dit-il, est loin d'être simple; il est rameux et paraît

même composé de plusieurs séries distinctes»[87], présentant

elles-mêmes des rameaux latéraux[88].

[87] _Ibidem_, I; p. 452.

[88] _Ibidem_, p. 454, et _Philosophie zoologique_, I; p. 76.

Dans tous les cas, Lamarck admit au moins deux séries particulières,

et, conformément à cette vue, il dressa l'arbre généalogique des

animaux, une première fois, dans sa _Philosophie zoologique_[89], et

en dernier lieu, dans son _Histoire naturelle des animaux sans

vertèbres_, dont le premier volume est complété par un _Supplément à

la distribution générale des animaux, concernant l'ordre réel de

formation relatif à ces êtres_[90], exposée dans l'introduction de

cet ouvrage. C'est ce dernier tableau que je reproduis ici.

Ordre présumé de la formation des animaux offrant

deux séries séparées, subrameuses.

=Animaux apathiques.=

_Série des animaux inarticulés._ _Série des animaux articulés._

/---------------/\---------------\ /--------------/\--------------\

Infusoires. |

/---------------/\---------------\ |

Polypes. |

/---------------/\---------------\ |

| Radiaires. |

Ascidiens. Vers.

| /--------------/\--------------\

| Épizoaires.

/-----/\-----\

|

=Animaux sensibles.=

Acéphales. Insectes.

/---------------/\---------------\ /--------------/\--------------\

Mollusques. |

| Annélides Arachnides.

Céphalopodes. Crustacés.

/-----/\-----\

Cirrhipèdes.

=Animaux intelligents.=

Poissons.

Reptiles.

Oiseaux.

Mammifères.

[89] Vol. II; p. 424.

[90] Pp. 450 et suiv.

Lamarck ne se faisait pas d'illusion sur l'insuffisance, les lacunes,

les erreurs même de ce tableau dans lequel il se borne à condenser les

vues émises, dans ses ouvrages, sur la filiation générale des animaux;

il reconnaissait que, faute d'observations, de nombreux éléments de

transition lui manquaient et que, sans doute, ces problèmes

resteraient encore longtemps sans solution.

L'aspect matériel, sous lequel l'arbre généalogique se présentait, ne

le satisfaisait même pas; il considérait qu'il défigurait légèrement

l'idée qu'il avait voulu rendre[91] et regrettait que les convenances

typographiques ne lui eussent pas permis d'employer la forme ramifiée,

maintenant usitée dans tous les ouvrages de ce genre; il eût préféré

donner une direction oblique aux lignes indicatrices des branches

latérales des séries.

[91] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_; p. 460.

Néanmoins, il proclamait que tous ces défauts n'altéraient nullement

le principe de la production successive des différents animaux, et,

tirant de ce principe toutes les conséquences qu'il comporte, il posa

nettement, malgré quelques réserves dénuées de conviction, le problème

de l'origine, purement animale et simienne, de l'homme[92], en

montrant, par hypothèse, comment une race d'anthropoïdes pourrait

progressivement acquérir tous les caractères d'organisation qui

distinguent, aujourd'hui, l'homme des quadrumanes.

[92] _Philosophie zoologique_, I, pp. 339 et suiv. _Quelques

observations relatives à l'homme._

* * * * *

Lamarck et son OEuvre · 第 3 / 5 段