Préoccupé de l'amélioration organique des végétaux, des anim

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et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine

sont marqués =ainsi=.

LAMARCK

ET

SON ŒUVRE

PAR

ÉMILE CORRA

(_Extrait de la_ REVUE POSITIVISTE INTERNATIONALE)

[Illustration]

PARIS

Au Siège de la Société Positiviste Internationale

2, rue Antoine-Dubois, 2

Près l'École de Médecine.

1908

LAMARCK

ET SON ŒUVRE

Le Muséum d'histoire naturelle de Paris inaugurera, dans le mois de

novembre prochain, le monument élevé, par souscription universelle, à

la mémoire de Lamarck, sur l'initiative de M. Edmond Perrier,

l'illustre directeur de cet établissement, un de ses plus fervents

disciples actuels.

L'une des premières, la _Société positiviste internationale_ a

souscrit à ce monument; elle ne manquera pas de se faire représenter à

son érection; mais elle témoignerait bien faiblement son admiration

pour le grand homme qui en est l'objet et dont les idées géniales

exercent une si féconde influence sur tous les aspects de la pensée

contemporaine, en se bornant à la manifester sous la double forme que

je viens d'indiquer.

C'est pourquoi j'ai le dessein d'associer plus catégoriquement le

Positivisme à la glorification tardive de Lamarck, en consacrant à son

œuvre grandiose une étude spéciale, à laquelle je préluderai en

donnant, sur sa personne et sur sa vie, quelques renseignements

indispensables.

I

La Vie de Lamarck.

Lamarck naquit en Picardie, à Bazentin, près de Péronne, en août 1744.

C'était le onzième enfant d'un gentilhomme campagnard, fort embarrassé

d'assurer une carrière honorable à chacun des membres de sa nombreuse

lignée, et qui fit élever celui-ci chez les Jésuites d'Amiens, dans

l'espoir qu'il consentirait à embrasser l'état ecclésiastique,

dernière ressource de tous les cadets de famille de cette époque; mais

Lamarck n'avait aucun goût pour la cléricature. Son père étant mort,

en 1760, il s'affranchit sur-le-champ du collège, et, sans autre

viatique qu'une lettre de recommandation pour le colonel du régiment

de Beaujolais, que lui avait remise une châtelaine, voisine de la

seigneurie de Bazentin, il rejoignit, en Hanovre, l'armée du maréchal

de Broglie, qui opérait alors, dans ce pays, contre le roi de Prusse,

Frédéric II.

Le colonel du régiment de Beaujolais hésitait beaucoup, paraît-il, à

incorporer cet enfant de seize ans, d'une constitution chétive qui lui

donnait une apparence plus juvénile encore; mais, dans une bataille,

consécutive à l'arrivée de Lamarck à l'armée, le 16 juillet 1761, ce

soldat volontaire se conduisit avec une bravoure et une fermeté telles

qu'on le promut immédiatement officier.

Lamarck était, en effet, doué de qualités de caractère

exceptionnelles; celles dont il fit preuve, en cette occurrence, le

distinguèrent pendant toute la durée de sa vie; elles ne

l'abandonnèrent même pas dans la plus extrême vieillesse, et ne furent

pas étrangères aux résultats de ses longues et difficiles études

scientifiques.

Quand la guerre de sept ans fut terminée, Lamarck, devenu lieutenant,

alla tenir garnison à Toulon, puis à Monaco. La végétation spéciale de

la contrée excita vivement sa curiosité scientifique, naissante; des

idées nouvelles s'éveillèrent dans son esprit et il ne tarda pas à

reconnaître qu'il avait, pour l'état militaire, aussi peu de vocation

réelle que pour les fonctions ecclésiastiques.

Aussi, souffrant d'une adénite cervicale et forcé de venir à Paris, où

il fut opéré avec succès par Tenon, l'une des célébrités

chirurgicales de l'époque, renonça-t-il, sans regrets, à la carrière

des armes, bien que cette décision le réduisît à une pension

alimentaire de 400 livres pour toutes ressources annuelles.

Il pourvut à ses besoins matériels les plus impérieux en acceptant un

emploi chez un banquier et, logé dans une mansarde, «beaucoup plus

haut qu'il n'aurait voulu», disait-il, il donna, dès lors, libre

cours à ses goûts scientifiques, en faisant des observations

météorologiques, en lisant, avec avidité, les travaux de Buffon, en

visitant les collections du Jardin du Roi, en suivant les

herborisations et les cours de Bernard de Jussieu, en étudiant la

médecine.

Cet ensemble de premiers travaux eut pour fruits un mémoire sur les

vapeurs de l'atmosphère, favorablement accueilli par l'Académie des

Sciences, et _La Flore française, description succincte de toutes les

plantes qui croissent naturellement en France, disposée suivant une

nouvelle méthode d'analyse_, que Lamarck composa, en six mois, après

dix ans d'observations attentives et de méditations prolongées.

Cet important ouvrage, publié en 1778, sortit brusquement Lamarck de

l'obscurité et lui ouvrit, l'année suivante, les portes de la section

de botanique à l'Académie des Sciences.

En effet, non seulement _La Flore française_ provoqua l'enthousiasme

de Buffon, au point qu'il en fit imprimer les trois volumes, aux frais

de l'État, à l'Imprimerie Royale, et remettre l'édition entière à

l'auteur; non seulement, comme le remarquait Duhamel, en demandant à

l'Académie des Sciences de la reconnaître digne de son approbation,

cette _Flore_ révélait, chez son auteur, «beaucoup de connaissances en

botanique, un esprit d'ordre, d'analyse et de précision», et

constituait vraiment le premier essor du génie généralisateur et

coordinateur de Lamarck; elle répondait encore à un véritable besoin

public.

Car les nombreux systèmes de distribution des plantes, par classes,

familles et genres, alors en honneur, n'étaient au fond, selon

l'expression de Lamarck, «qu'un aveu de faiblesse déguisé sous un

appareil imposant et scientifique»; ils détournaient de la botanique

plutôt qu'ils ne facilitaient son étude. Or, les ouvrages de J.-J.

Rousseau avaient précisément mis cette étude en grande faveur; en la

rendant «plus simple, plus facile et plus propre à la connaissance des

plantes», en instituant un système d'analyse tel que chacun pût, sans

préparation pour ainsi dire, parvenir, seul, à déterminer les

caractères et le nom des plantes qu'il récoltait, Lamarck ne provoqua

pas seulement l'estime des savants; il s'attira, par surcroît, la

reconnaissance de tous les amateurs de botanique, alors très répandus,

et fit une œuvre de vulgarisation scientifique, d'autant mieux

accueillie que, suivant l'exemple, tout nouveau, de son maître Buffon,

il répudia le latin et rédigea sa _Flore_ en français.

Dans tous les cas, à partir de ce moment, la destinée de Lamarck est

nettement tracée et suivie par lui sans la moindre défaillance; il

s'attache aux sciences naturelles, et, jusqu'à la fin de sa longue

vie, il ne cesse de les faire progresser, d'une manière vigoureuse.

Grâce à la protection de Buffon, qui lui fit décerner le titre de

botaniste du roi et le donna pour précepteur à son fils, il parcourut

la Hollande, la Prusse, la Hongrie, l'Allemagne, de 1780 à 1782, avec

mission de visiter les jardins et cabinets étrangers et d'établir des

correspondances avec le Jardin des Plantes de Paris.

Il s'éleva, de la sorte, au premier rang des botanistes français, sur

lesquels il acquit enfin une prépondérance et une autorité

incontestables, en écrivant quatre volumes de botanique pour

l'_Encyclopédie méthodique_ et en publiant un même nombre de tomes de

l'_Illustration des genres_.

Néanmoins, en 1788 seulement, après la mort de Buffon, il obtint de

prendre place parmi les administrateurs du Jardin des Plantes, comme

adjoint à Daubenton, «pour la garde des herbiers du roi», et demeura

dans cette situation précaire, qui lui fut même âprement disputée, aux

appointements de 1.800 livres, avec une femme et six enfants, jusqu'au

décret de la Convention, en date du 10 juin 1793, qui transforma

l'établissement en Muséum d'histoire naturelle.

Ce décret instituait, pour l'étude de toute la zoologie, deux chaires

seulement: l'une affectée à l'histoire naturelle des quadrupèdes, des

cétacés, des reptiles et des poissons; l'autre, à celle des insectes,

des vers et des animaux microscopiques.

La première fut attribuée à Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire, qui

n'avait que vingt et un ans; la seconde, dont personne ne se souciait,

parce que, selon l'expression de Michelet, elle avait pour objet

l'inconnu, fut offerte à Lamarck; il l'accepta, bien qu'il fût âgé de

quarante-neuf ans, qu'il se fût, jusque-là, principalement occupé de

botanique, et qu'il n'eût d'autres titres à faire valoir, qu'une

collection de coquilles, qu'il avait soigneusement formée en

participant aux recherches de Bruguières; il est vrai que cette

collection était fort rare, qu'elle était le produit de longues

études, et que le gouvernement, instruit de sa valeur scientifique, en

fit, ultérieurement, l'acquisition au prix de 5.000 livres.

«La loi de 1793, dit Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire, avait prescrit

que toutes les parties des sciences naturelles seraient également

enseignées. Les insectes, les coquilles et une infinité d'êtres,

portion encore presque inconnue de la création, restaient à prendre.

De la condescendance à l'égard de ses collègues, membres de

l'administration, et, sans doute aussi, la conscience de sa force

déterminèrent M. de Lamarck: ce lot si considérable et qui doit

entraîner dans des recherches sans nombre, ce lot délaissé, il

l'accepta; résolution courageuse qui nous a valu d'immenses travaux et

d'importants ouvrages»[1].

[1] Discours prononcé aux funérailles de Lamarck.

En effet, la portion du monde animal, dont l'étude échut à Lamarck,

constituait la masse immense, confuse et ténébreuse, de ce qu'on

nommait, vicieusement, depuis Linné, les animaux à sang blanc, et

Lamarck, le premier, introduisit l'ordre et la lumière dans cette

multitude inexplorée, en opérant des découvertes mémorables que je

préciserai plus opportunément, lorsque j'apprécierai ses travaux

biotaxiques.

Je noterai simplement ici que, doué d'une prodigieuse activité, il

ouvrit son cours, en 1794, après dix mois de préparation, et que,

d'année en année, il établit graduellement la classification des

invertébrés sur des bases que la postérité s'est bornée à

perfectionner, sans jamais les ébranler; car le monument scientifique

qu'il a, de la sorte, édifié, est fait comme le disait Cuvier, «pour

durer autant que les objets sur lesquels il repose».

Pour aboutir à ce grand résultat, Lamarck manipula, disséqua, compara

une prodigieuse quantité d'êtres divers; leur contemplation familière

fit surgir en lui des idées générales relatives à leur commune origine

et à leur généalogie, autant qu'à leur similitude.

Il consigna le fruit de ses premières méditations sur ce difficile

problème philosophique:

1º Dans le discours d'ouverture de son cours, prononcé le 21 Floréal

an VIII, et publié en 1801, avec la première édition du _Système des

animaux sans vertèbres_;

2ºDans un ouvrage de 1802, intitulé: _Recherches sur_ _l'organisation

des corps vivants, et particulièrement sur son origine, sur la cause

de ses développements et des progrès de sa composition_, où il

esquisse un tableau du règne animal, destiné à montrer la dégradation

progressive des organes spéciaux jusqu'à leur anéantissement.

Ces conceptions philosophiques, initiales de Lamarck, dont

l'exposition, de plus en plus perfectionnée, fut renouvelée tous les

ans, à l'ouverture de son cours, furent corroborées par la

détermination qu'il fit des espèces d'invertébrés fossiles des

environs de Paris, avec la même sagacité qu'il avait apportée dans la

détermination des espèces vivantes.

Dès lors, sa préoccupation dominante, sa passion de savant, son

ambition suprême furent de démontrer la solidarité du monde animal, la

variabilité continue des espèces, et de constituer l'échelle des

animaux, c'est-à-dire de les classer et de les superposer en série,

suivant une graduation naturelle révélant les liens qui unissent entre

elles, tout au moins, les masses principales de leurs représentants[2].

C'est à ce persévérant et puissant effort de la pensée de Lamarck

qu'est due son œuvre la plus géniale: =La Philosophie zoologique= _ou

exposition des considérations relatives à l'histoire naturelle des

animaux, à la diversité de leur organisation, et des facultés qu'ils

en obtiennent; aux causes physiques qui maintiennent en eux la vie et

donnent lieu aux mouvements qu'ils exécutent; enfin à celles qui

produisent, les unes le sentiment, les autres l'intelligence de ceux

qui en sont doués_.

Cet ouvrage impérissable vit le jour en 1809; il frappa médiocrement

l'attention des savants, et les philosophes contemporains

l'ignorèrent. Comme Lamarck y soutient, parfois, ses convictions, à

l'aide d'arguments téméraires, et comme certaines pages renferment

plutôt des énoncés d'hypothèses que des observations de faits, les

esprits malicieux exploitèrent même ces parties faibles de la

_Philosophie Zoologique_, pour faire à son immortel auteur une

réputation d'écrivain chimérique et pour ridiculiser son génie.

[2] Discours d'ouverture prononcé le 27 Floréal an X. _Recherches

sur l'organisation des corps vivants_; p. 39.

Lamarck répondit à ces critiques superficiels en publiant les «pièces

justificatives» et le catalogue détaillé de tous les matériaux

objectifs qui avaient servi d'aliment à ses méditations et de

substratum à ses théories. Cet inventaire, en sept volumes, parus de

1815 à 1822, forme l'édition définitive de l'=Histoire naturelle des

animaux sans vertèbres=, _présentant les caractères généraux et

particuliers de ces animaux, leur distribution, leurs classes, leurs

familles, leurs genres et la citation des principales espèces qui s'y

rapportent_. C'est une œuvre colossale que précède une _Introduction

offrant la détermination des caractères essentiels de l'animal, sa

distinction du végétal et des autres corps naturels, enfin

l'exposition des principes fondamentaux de la zoologie_.

En réalité, cette introduction, à laquelle près de 400 pages sont

consacrées, réédite, en les accentuant et en les appuyant sur des

arguments nouveaux, les théories exposées par Lamarck dans tous ses

cours et qui présentent leur premier degré de condensation, dans la

_Philosophie zoologique_.

L'_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_ fut, immédiatement,

et du consentement unanime, mise au rang des monuments de la zoologie;

mais son introduction n'eut pas un meilleur sort que la _Philosophie

zoologique_ qu'elle complétait.

Lamarck l'avait prévu, d'ailleurs, puisqu'il disait, attestant ainsi

qu'il était aussi profond observateur de l'évolution des idées que de

celle des organismes: «Les hommes qui s'efforcent, par leurs travaux,

de reculer les limites des connaissances humaines, savent assez qu'il

ne leur suffit pas de découvrir et de montrer une vérité utile qu'on

ignorait, et qu'il faut encore pouvoir la répandre et la faire

reconnaître.--Or, _la raison individuelle_ et _la raison publique_,

qui se trouvent dans le cas d'en éprouver quelque dérangement, y

mettent, en général, un obstacle tel qu'il est souvent plus difficile

de faire reconnaître une vérité que de la découvrir.--Je laisse ce

sujet sans développement, parce que je sais que mes lecteurs y

suppléeront suffisamment, pour peu qu'ils aient d'expérience dans

l'observation des causes qui déterminent les actions des hommes»[3].

[3] _Philosophie zoologique_: Édition Martins, vol. II, p. 411.

Malheureusement, pendant la rédaction de l'_Histoire des animaux sans

vertèbres_, la vue de Lamarck, depuis longtemps affaiblie par les

longues et multiples observations qu'il n'avait cessé de faire à la

loupe et au microscope, sur les plantes et sur les animaux, s'éteignit

entièrement.

Une partie du VIe, et tout le VIIe volume de cet ouvrage, furent

rédigés, par sa fille aînée, d'après ses cahiers.

Cependant, cette catastrophe n'abattit pas Lamarck, chez qui

l'énergie, nous l'avons dit, était à la hauteur du génie scientifique;

en 1820, à l'âge de 76 ans, il eut encore assez de vigueur d'esprit et

de sérénité pour dicter son testament philosophique qui parut, la même

année, sous le titre de SYSTÈME ANALYTIQUE DES CONNAISSANCES POSITIVES

DE L'HOMME, RESTREINTES A CELLES QUI PROVIENNENT DIRECTEMENT OU

INDIRECTEMENT DE L'OBSERVATION.

Ses dernières années, seules, furent assombries par la mélancolie, que

des soucis matériels, causés par la perte du très modeste patrimoine

qu'il avait épargné, aggravèrent encore.

La fortune ne sourit donc jamais à cet infatigable travailleur, dont

le génie pourtant ne cessa de suivre une marche ascendante, comme

l'atteste, notamment, la comparaison de la _Philosophie zoologique_

(1809), et de la magistrale introduction de l'_Histoire naturelle des

animaux sans vertèbres_ (1815).

«Lamarck, dit Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire, pour arriver à la

démonstration du principe vrai de la variabilité des formes chez les

êtres organisés, produisit trop souvent des preuves surabondantes,

exagérées et pour la plupart erronées, que ses adversaires, habiles à

saisir le côté faiblissant de ses talents, s'empressèrent de relever

et de mettre en lumière. Attaqué de tous côtés, injurié même par

d'odieuses plaisanteries, Lamarck, trop indigné pour répondre à de

sanglantes épigrammes, en subit l'épreuve avec une douloureuse

patience. Je me garderai d'insister sur ces souvenirs; j'aurais trop

d'accusations à porter. Lamarck vécut longtemps pauvre et délaissé,

non de moi; je l'aimai et le vénérai toujours. Sa fille, nouvelle

Antigone, vouée aux soins les plus généreux de la tendresse filiale,

soutenait son courage et consolait sa misère par ces seuls mots: La

postérité vous honorera, vous vengera».

Et Cuvier lui-même traduit en ces termes le respect profond que le

beau caractère de Lamarck imposait à tous: «Sa vie retirée, suite des

habitudes de sa jeunesse, sa persistance dans des systèmes peu

d'accord avec les idées qui dominaient dans les sciences, n'avaient

pas dû lui concilier la faveur des dispensateurs de grâces; et lorsque

les infirmités sans nombre, amenées par la vieillesse, eurent accru

ses besoins, toute son existence se trouva à peu près réduite au

modique traitement de sa chaire. Les amis des sciences, attirés par la

haute réputation que lui avaient value ses ouvrages de botanique et

de zoologie, voyaient ce délaissement avec surprise; il leur semblait

qu'un gouvernement protecteur des sciences aurait dû mettre un peu

plus de soin à s'informer de la position d'un homme célèbre; mais leur

estime redoublait à la vue du courage avec lequel ce vieillard

illustre supportait les atteintes de la fortune et celles de la

nature; ils admiraient surtout le dévouement qu'il avait su inspirer à

ceux de ses enfants qui étaient demeurés auprès de lui: sa fille

aînée, entièrement consacrée aux devoirs de l'amour filial pendant des

années entières, ne l'a pas quitté un instant, n'a pas cessé de se

prêter à toutes les études qui pouvaient suppléer au défaut de la vue,

d'écrire, sous sa dictée, une partie de ses derniers ouvrages, de

l'accompagner, de le soutenir, tant qu'il a pu faire encore quelque

exercice, et ces sacrifices sont allés au-delà de tout ce que l'on

pourrait exprimer: depuis que le père ne quittait plus la chambre, la

fille ne quittait plus la maison; à sa première sortie, elle fut

incommodée par l'air libre dont elle avait perdu l'usage. S'il est

rare de porter à ce point la vertu, il ne l'est pas moins de

l'inspirer à ce degré et c'est avoir ajouté à l'éloge de M. de Lamarck

que d'avoir raconté ce qu'ont fait pour lui ses enfants»[4].

[4] Éloge de Lamarck.

Lamarck mourut en 1829, à l'âge de 85 ans; il laissait sans ressources

ses deux filles et collaboratrices, qu'une tendre affection avait

rendues plus clairvoyantes que tous les savants contemporains, à

l'égard du génie de leur père.

«J'ai vu moi-même en 1832, dit M. Martins, auteur d'une réédition de

la _Philosophie zoologique_[5], Mademoiselle Cornélie de Lamarck

attacher, pour un mince salaire, sur des feuilles de papier blanc, les

plantes de l'herbier du Muséum, où son père avait été professeur.

Souvent, des espèces, nommées et décrites par lui, ont dû passer sous

ses yeux, et ce souvenir ajoutait sans doute à l'amertume de ses

regrets. Fille d'un ministre ou d'un général, les deux sœurs eussent

été pensionnées par l'État; mais leur père n'était qu'un grand

naturaliste honorant son pays dans le présent et dans l'avenir, elles

devaient être oubliées et le furent en effet.»

[5] Paris, 1873, Savy, édit.

D'autre part, si l'on excepte le discours ému, mais très bref,

qu'Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire prononça au cimetière

Montparnasse[6], le 20 décembre 1829, le seul hommage véritable qu'on

rendit à la grandeur de l'œuvre de Lamarck, à l'époque de sa

disparition, fut de dédoubler la chaire dont il était titulaire au

Muséum. L'entomologie fut attribuée à Latreille et la conchyologie à

de Blainville, parce que le développement immense que le fondateur

avait donné à l'objet primitif de cette chaire était désormais hors de

proportion avec la capacité d'un professeur unique.

[6] L'emplacement, seul, de la tombe de Lamarck peut être,

aujourd'hui, déterminé; le terrain dans lequel il fut déposé ne

fut probablement l'objet que d'une concession temporaire et il a

depuis reçu de nouveaux occupants.

En effet, on ne peut, aujourd'hui, décemment considérer, comme une

justice rendue à Lamarck, l'éloge que Cuvier, l'irréconciliable

champion de la théorie de la fixité des espèces, avait préparé et qui

fut lu, après sa mort, par le baron Sylvestre, à la séance de

l'Institut du 26 novembre 1832[7].

[7] Publié dans les _Mémoires de l'Académie des Sciences_, 2e

série, tome XIII, 1835.

Cet éloge, dont la lecture publique ne fut, du reste, possible que

grâce à la suppression préalable de plusieurs passages trop

acrimonieux, ne s'adresse qu'au naturaliste descriptif et au

classificateur; il ne parle du philosophe qu'avec une impertinence

académique, en l'assimilant à ces hommes qui «croient pouvoir devancer

l'expérience et le calcul et construisent laborieusement de vastes

édifices sur des bases imaginaires, semblables à ces palais enchantés

de nos vieux romans que l'on faisait évanouir en brisant le talisman

dont dépendait leur existence.»

En réalité, parmi les penseurs de la première moitié du XIXe siècle,

Auguste Comte est le seul qui reconnut la puissante originalité de

Lamarck et qui signala toute l'importance philosophique que ses

théories présentaient pour l'entreprise et la direction des travaux

biologiques ultérieurs.

Auguste Comte éprouvait la plus vive admiration pour Lamarck; il

parle, fréquemment, avec une sorte d'enthousiasme, «de la hardiesse de

son beau génie philosophique»; il oppose «la noble persistance de ce

penseur, octogénaire et aveugle, à la rétrogradation de Blainville,

en politique et même en science»; il donne une large place à

l'appréciation de sa tentative de constitution de l'échelle animale,

dans ses considérations générales sur la philosophie biotaxique[8];

il le proclame fondateur de la théorie des milieux et de la

modificabilité[9]; enfin, il a fait figurer la _Philosophie

zoologique_ parmi les monuments de la pensée humaine, dont la

postérité doit éternellement s'inspirer, et il inscrivit le nom de

Lamarck dans son calendrier des grands hommes, dans le mois consacré à

la commémoration des divers procréateurs de la science moderne, et

dans la semaine réservée aux biologistes.

[8] 42e leçon du cours de _Philosophie positive_, écrite en 1836,

vol. III de ce cours; pp. 388-398.

[9] _Ibidem_; p. 397.

Préoccupé de l'amélioration organique des végétaux, des animaux et de

l'homme, Auguste Comte a même proposé d'appliquer d'une manière, au

moins curieuse, les théories de Lamarck; «sous la double influence de

l'exercice individuel et de la transmission héréditaire, la vraie

providence (c'est-à-dire la providence humaine), lui semblait pouvoir

étendre la variation normale des espèces jusqu'à la transformation

complète des herbivores en carnivores[10], dans le but de

perfectionner l'intelligence de nos auxiliaires et spécialement celle

du cheval».

[10] _Politique positive_, I, p. 666.

D'autre part, «le principe irrécusable de Lamarck sur l'influence

nécessaire d'un exercice homogène et continu, pour produire dans tout

organisme animal, et surtout chez l'homme, un perfectionnement

organique, susceptible d'être graduellement fixé dans la race, après

une persistance suffisamment prolongée», lui paraît propre à expliquer

à la fois, «la plus grande aptitude naturelle aux combinaisons

d'esprit que présentent les peuples très civilisés, indépendamment de

toute culture quelconque», et la prépondérance croissante, chez ces

mêmes peuples, des plus nobles penchants de notre nature[11].

[11] _Philosophie positive_, IV, pp. 276 et suivantes.

Néanmoins, Auguste Comte ne rendit à Lamarck qu'une justice partielle,

parce qu'il professait «qu'on ne saurait se refuser d'admettre, comme

une grande loi naturelle, la tendance essentielle des espèces vivantes

à se perpétuer indéfiniment avec les mêmes caractères principaux,

malgré la variation du système extérieur de leurs conditions

d'existence»[12].

[12] _Ibidem_, III, p. 396.

C'est pourquoi, tout en reconnaissant, selon sa propre méthode,

qu'aucun problème n'est jamais nettement formulé, tant qu'on n'en

fournit pas une première solution approximative, et que Lamarck eut

le mérite de poser, sous cette forme, le problème de l'influence

exercée par les milieux sur les êtres vivants, Auguste Comte

considère, comme purement subjectives et même comme «naïves», les

idées de Lamarck sur l'évolution continue des espèces.

Finalement, les conceptions magistrales de Lamarck semblaient devoir

rester enfouies, avec lui, dans les ténèbres de la tombe, lorsque

parut, en 1859, le livre de Darwin sur l'_Origine des Espèces_.

Ce livre fut le point de départ d'un ébranlement scientifique et

philosophique, universel, relativement aux questions qui avaient fait

l'objet incessant des méditations du grand naturaliste dont nous

venons de retracer l'existence laborieuse.

La _Philosophie zoologique_ et son complément, l'introduction de

l'_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, furent alors

exhumés, et le génie de Lamarck resplendit enfin dans tout son éclat;

on peut même, sans exagération, dire qu'à plusieurs égards il éclipse,

aujourd'hui, celui de Darwin, non seulement à cause de son

antériorité, mais en raison de l'ampleur et de l'importance

supérieures des sujets sur lesquels il s'est exercé.

C'est du moins ce qui ressortira, je l'espère, de l'appréciation des

principales théories biologiques de Lamarck, à laquelle je vais

maintenant procéder, en dégageant préalablement les idées directrices

et la philosophie qui les inspirèrent; car elles jettent une vive

lumière sur l'ensemble de son œuvre, dont toutes les parties

s'enchaînent, et permettent d'en mieux scruter les profondeurs.

II

La philosophie générale de Lamarck.

Lamarck était imbu de la philosophie du XVIIIe siècle; son esprit

offre ce curieux mélange de métaphysique et de positivité, qui

caractérisait la plupart de ses contemporains et qu'Auguste Comte, le

premier, a définitivement dissocié; il invoque souvent, dans ses

explications, «l'auteur suprême de toutes choses», et «la nature»;

toutefois, il ne considère pas celle-ci comme un pouvoir arbitraire et

sa préoccupation incessante est de découvrir les lois qui la

constituent et la gouvernent, en dehors de toute influence

surnaturelle.

C'est ainsi qu'il consacre toute la VIe partie de l'introduction de

l'_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_ à l'étude «de la

nature, ou de la puissance, en quelque sorte _mécanique_, qui a donné

l'existence aux animaux et qui les a faits nécessairement ce qu'ils

sont».

Et, d'autre part, il dit: «la nature, ce mot si souvent prononcé comme

s'il s'agissait d'un être particulier, ne doit être à nos yeux que

_l'ensemble d'objets_ qui comprend:

«1º tous les corps physiques qui existent;

«2º les lois générales et particulières qui régissent les changements

d'état et de situation que ces corps peuvent éprouver;

«3º enfin, le mouvement diversement répandu parmi eux, perpétuellement

entretenu ou renaissant dans sa source, infiniment varié dans ses

produits, et d'où résulte l'ordre admirable de choses que cet ensemble

nous présente»[13].

[13] _Philosophie zoologique_, vol. I; p. 349. Édition Martins.

Car, ajoute-t-il, ailleurs:

«Je dirai, sans crainte de me tromper, que la nature ne nous offre

d'observable que des _corps_; que du mouvement entre des _corps_ ou

leurs parties; que des changements dans les _corps_ ou parmi eux; que

les propriétés des _corps_; que des phénomènes opérés par les _corps_

et surtout par certains d'entre eux; enfin, que des lois immuables,

qui régissent partout les mouvements, les changements et les

phénomènes que nous présentent les corps»[14].

[14] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, vol. I,

Introduction; p. 260.

Sa théorie même des causes premières de la vie et des générations

spontanées constituait un rigoureux effort, pour arracher à la

théologie l'explication de l'origine des êtres organisés et tenter de

prouver que la vie résulta, primitivement, d'une manière directe, des

milieux matériels.

En réalité, malgré quelques déviations furtives, qui n'altèrent ni sa

méthode générale, ni l'ensemble de ses découvertes, Lamarck subordonne

toujours l'imagination à l'observation; c'est dans l'observation

seule, qu'il puise ses idées les plus lumineuses et ses arguments les

plus péremptoires.

«Quant à moi, dit-il, convaincu que les seules connaissances positives

que nous puissions avoir, ne sont autres que celles que l'on peut

acquérir par l'observation, sachant d'ailleurs que, hors de la nature,

hors des objets qui sont de son domaine, et des phénomènes que nous

offrent ces objets, nous ne pouvons rien observer, je me suis imposé

pour règle, à l'égard de l'étude de la nature, de ne m'arrêter dans

mes recherches, que lorsque les moyens me manqueraient entièrement»[15].

[15] _Ibidem_; pp. 165, 213 et suiv.

Et, dans son testament philosophique, dans son _Système des

connaissances positives de l'homme, restreintes à celles qui

proviennent directement ou indirectement de l'observation_, que j'ai

signalé plus haut, il écrit encore:

«Je me suis livré constamment à l'observation des faits et me suis

ensuite efforcé de rassembler tous ceux qui avaient été constatés par

d'autres observateurs. Alors, faisant provisoirement abstraction de

mes pensées et de toute opinion admise à l'égard des sujets que je

considérais, j'ai longtemps examiné tous les faits parvenus à ma

connaissance, j'en ai tiré des conséquences, les unes générales, les

autres plus particulières et progressivement dépendantes, et j'en ai

formé une théorie dont je présente ici les principes qui la

fondent.....

* * * * *

«Ayant une longue habitude de méditer sur les faits observés, ces

principes ont obtenu toute ma confiance et ont dirigé toutes les

considérations éparses dans mes divers ouvrages»[16].

[16] _Discours préliminaire_; p. 2.

Aussi déclare-t-il, dans le même ouvrage, que le premier de ses

principes est le suivant:

«_Premier principe_: Toute connaissance qui n'est pas le produit réel

de l'observation ou des conséquences tirées de l'observation, est tout

à fait sans fondement et véritablement illusoire»[17].

[17] _Ibidem_; p. 84.

Lamarck n'avait donc plus foi que dans l'esprit positif. C'est pour

cela qu'il estime que l'essor de l'intelligence humaine est

circonscrit par ce qu'il nomme: «le champ des réalités»[18]; mais,

parmi toutes les réalités observables, il en est une qui, par sa

nature propre, par son intérêt, par son importance, lui semble

infiniment supérieure à toutes les autres: c'est l'homme.

[18] _Ibidem_; p. 78.

Et, dominé par cette conception maîtresse, il assigne, comme but

suprême à toutes les études, une connaissance plus complète de

l'homme, de son organisation, de ses besoins, de ses sentiments, de

ses idées, de leurs résultats, des lois naturelles qui régissent

l'évolution de son espèce, et par suite de ses devoirs. L'homme,

dit-il, est forcé de reconnaître que l'histoire naturelle est

assurément «la plus grande et la plus importante de toutes les

sciences dont il puisse s'occuper», et qu'il a le plus grand intérêt à

la connaître et à l'étudier, «afin de ne point se mettre en

contradiction, par ses actions, avec un ordre et une force de choses

auxquels il est entièrement assujetti»[19].

[19] _Discours préliminaire_; p. 82.

C'est pourquoi Lamarck est résolument hostile à la dispersion

scientifique; il en pressent le danger; il s'indigne de l'étendue

croissante des spécialités qu'il nomme le _faux-savoir_ par lequel «la

philosophie des sciences perd de plus en plus la simplicité qui lui

est si essentielle; ses connexions intimes avec les lois de la nature

disparaissent insensiblement et les théories de ces mêmes sciences,

encombrées par une immensité de détails dans lesquels elles continuent

de s'enfoncer, obscurcies par les fausses vues dont elles sont

remplies, deviennent de jour en jour plus défectueuses»[20].

[20] _Ibidem_; p. 87.

En outre, non seulement Lamarck ne perd jamais de vue que la science a

la philosophie pour couronnement, mais encore la morale et l'intérêt

public lui servent aussi de régulateurs. Il n'est pas de ces

dilettantes de la science, reclus dans leur laboratoire, qui demeurent

indifférents à tout ce qui se passe au dehors.

Le second et le troisième des principes fondamentaux qui ont dirigé sa

vie sont ainsi formulés par lui:

«_Second principe_: dans les relations qui existent, soit entre les

individus, soit envers les diverses sociétés que forment ces

individus, soit encore entre les peuples et leurs gouvernements, la

_concordance_ entre les intérêts réciproques est le principe du bien,

comme la _discordance_ entre ces mêmes intérêts est celui du mal.

«_Troisième principe_: relativement aux affections de l'homme social,

outre celle que lui donne la nature pour sa famille, pour les objets

qui l'ont entouré ou qui ont eu des rapports avec lui dans sa

jeunesse, et quelles que soient celles qu'il ait pour tout autre

objet, ces affections ne doivent jamais être en opposition avec

l'intérêt public, en un mot, avec celui de la nation dont il fait

partie»[21].

[21] _Discours préliminaire_; p. 85.

Bref, après avoir fait, avec une scrupuleuse sincérité, l'examen de

toute sa conscience philosophique, Lamarck conclut lui-même:

«1º que, pour l'homme, la plus utile des connaissances est celle de la

_nature_, considérée sous tous ses rapports;

«2º que, conséquemment, la plus importante de ses études est celle qui

a pour but l'acquisition entière de cette connaissance; que cette

étude ne doit pas se borner à l'art de distinguer et de classer les

productions de la nature, mais qu'elle doit conduire à reconnaître ce

qu'est la nature elle-même, quel est son pouvoir, quelles sont ses

lois dans tout ce qu'elle fait, dans tous les changements qu'elle

exécute et quelle est la marche constante qu'elle suit, dans tout ce

qu'elle opère;

«3º que, parmi les sujets de cette grande étude, celle des lois de la

_nature_ qui régissent les faits et les phénomènes de l'organisation

de l'homme, son sentiment intérieur, ses penchants, etc..... et celles

aussi auxquelles sont soumis les agents extérieurs qui l'affectent, ou

ceux qui peuvent compromettre tout ce qui l'intéresse directement,

doivent attirer son attention et inciter ses recherches avant les

autres;

«4º qu'à l'aide des connaissances qu'il peut obtenir par ses études,

il se conformera plus aisément aux lois de la _nature_ dans toutes ses

actions; il pourra se soustraire à des maux de tout genre; enfin il en

retirera les plus grands avantages»[22].

[22] _Discours préliminaire_; p. 95.

Avec Lamarck, nous sommes donc, bien manifestement, en présence d'un

génie éminemment philosophique, et social, voué à l'étude positive et

simultanée du monde, de l'homme et de la société, dont la pensée s'est

rapidement élevée et familièrement maintenue sur les plus hauts

sommets.

Pour toutes ces raisons, ce grand homme est digne de la plus profonde

vénération des positivistes.

Je vais, du moins, m'efforcer de mettre cette affirmation hors de tout

débat contradictoire, en effectuant une analyse plus spéciale des

principales œuvres de Lamarck.

III

Appréciation des principaux travaux de Lamarck.

I

TRAVAUX COSMOLOGIQUES

L'activité studieuse, vraiment extraordinaire, de Lamarck, s'est

exercée dans tous les domaines des sciences physiques et naturelles

avec une grande fécondité, et, bien que sa gloire dérive surtout de

ses découvertes biologiques, il n'en a pas moins émis, en cosmologie,

quelques théories ingénieuses dont la conception suffirait à l'honneur

d'un savant ordinaire; car, à cet égard même, il a souvent devancé son

époque[23].

[23] L'énumération détaillée de tous les ouvrages de Lamarck se

trouve dans un index bibliographique, publié dans le livre le

plus complet qui existe, jusqu'ici, sur Lamarck: _Lamarck, the

founder of evolution, his life and work, with translations of his

writings on organic évolution, by Alphens S. Packard, Longman,

green, and Co, New-York, 1901._

En minéralogie, par exemple, il a mis en lumière les caractères

fondamentaux qui distinguent les corps organiques des corps vivants,

et proposé de classer les premiers en séries, en prenant pour base

initiale, soit l'ancienneté de leur origine, soit l'éloignement qui

existe entre la structure de chacun d'eux et celle des êtres

organisés.

En géologie, il soutenait, à juste titre, que la surface terrestre est

dans un état permanent de transformation et que l'intelligence des

phénomènes anciens est subordonnée à l'étude préalable des phénomènes

actuels.

On lui doit sur ce sujet tout un ouvrage intitulé: _Hydrogéologie ou

recherches sur l'influence qu'ont les eaux sur la surface du globe

terrestre; sur les causes de l'existence du bassin des mers, de son

déplacement et de son transport successif sur les différents points de

la surface du globe; enfin sur les changements que les corps vivants

exercent sur la nature et l'état de cette surface_ (An X).

Certes, ce livre contient des hypothèses que les observations

scientifiques, postérieures, ont ruinées; mais son auteur n'en est pas

moins au premier rang de ceux qui ont conçu la doctrine, aujourd'hui

triomphante, de la lenteur et de la continuité des grandes révolutions

du globe, et qui se sont efforcés de la substituer à la théorie des

cataclysmes, universels et successifs.

De plus, Lamarck a dévoilé le rôle énorme des protozoaires et des

zoophytes, dans la constitution des couches calcaires de la croûte

terrestre et c'est à lui qu'on doit l'attribution exclusive, aux

restes des anciens êtres organisés, du nom de fossiles, qui,

primitivement, était donné, d'une manière vague, à tous les objets de

curiosité trouvés dans la terre.

«C'est à ces dépouilles encore reconnaissables des corps organisés,

dit-il, qu'on trouve dans le sein de la terre et à sa surface, que

j'ai donné particulièrement le nom de _fossiles_»[24].

[24] _Hydrogéologie_; p. 55.

«Ces fossiles sont des _monuments_ extrêmement précieux pour l'étude

des révolutions qu'ont subies les différents points de la surface du

globe et des changements que les êtres vivants y ont eux-mêmes

successivement éprouvés»[25].

[25] _Sur les fossiles_; appendice au _Système des animaux sans

vertèbres_, 1801; p. 408.

S'appuyant sur cet ensemble de matériaux et de faits, Lamarck

éliminait les traditions bibliques relatives au déluge et à l'origine

récente de la terre; scrutant l'immensité des temps que représentent

les modifications que notre planète a subies, il écrivait:

«Combien cette antiquité du globe terrestre s'agrandira encore aux

yeux de l'homme, lorsqu'il se sera formé une juste idée de l'origine

des corps vivants, ainsi que des causes du développement et du

perfectionnement graduels de l'organisation de ces corps et surtout

lorsqu'il concevra que le temps et les circonstances ayant été

nécessaires pour donner l'existence à toutes les espèces vivantes

telles que nous les voyons actuellement, il est lui-même le résultat

et le _maximum_ actuel de ce perfectionnement, dont le terme, s'il en

existe, ne peut être connu»[26].

[26] _Hydrogéologie_, p. 89, et _Mémoires sur les fossiles des

environs de Paris_, 1823; Introduction.

Passionné pour l'histoire de notre globe, il avait même conçu le

projet de ne publier ses travaux biologiques qu'après ses observations

sur la météorologie, qui devaient servir de première partie à une

_Physique terrestre_, dans laquelle il aurait étudié tout ce qui se

passe et tout ce qu'on observe à la surface et dans la croûte externe

de la terre.

Effectivement, il publia plusieurs mémoires sur la météorologie, et,

pendant onze ans consécutifs, de 1800 à 1810, un annuaire

météorologique.

Arago, dans l'_Histoire de sa jeunesse_, raconte, à ce sujet, une

anecdote édifiante, datant de 1809; il venait d'entrer à l'Académie

des Sciences et il assistait à une séance solennelle dans laquelle

les membres de cette Académie devaient présenter à Napoléon leurs

dernières œuvres.

Lamarck lui ayant offert un livre, Napoléon s'écria:

--Qu'est-ce que cela? C'est votre absurde météorologie! C'est cet

ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Mathieu Lænsberg, cet

annuaire qui déshonore vos vieux jours; faites de l'histoire naturelle

et je recevrai vos productions avec plaisir.--Ce volume, je ne le

prends que par considération pour vos cheveux blancs. Tenez..... et il

passa le livre à un aide de camp, sans l'examiner.

Vainement Lamarck insista pour faire remarquer qu'il y avait confusion

et que le livre qu'il offrait était un ouvrage d'histoire naturelle;

le despote insolent ne l'écouta pas et reçut la _Philosophie

zoologique_, qu'en réalité l'auteur lui présentait, comme un annuaire

de météorologie.

Le vieux philosophe naturaliste, affligé de cette brutale

méconnaissance, versa des larmes, ajoute Arago.

L'injure gratuite, qui lui fut faite en cette circonstance, dut, en

effet, lui être d'autant plus sensible qu'elle attestait que Bonaparte

n'était pas moins ignorant du but que Lamarck poursuivait avec son

annuaire météorologique, qu'incapable d'apprécier la _Philosophie

zoologique_; car Lamarck s'est toujours défendu, dans toutes les

préfaces de cet annuaire, de faire des _prédictions_; il n'a jamais

voulu donner que des _probabilités_, résultant de l'observation des

phénomènes correspondants des années précédentes; il proclamait bien

haut et sans cesse, que l'objet de son annuaire météorologique était

«de publier annuellement toutes les observations des physiciens

météorologistes qu'il aurait pu recueillir, pendant l'année, ou au

moins leurs principaux résultats, d'y exposer les siennes, et

d'employer ces faits, sous les yeux même du public, à la recherche

d'un ordre quelconque dans les principales variations de l'atmosphère

en nos climats»[27].

[27] _Annuaire météorologique pour l'an X_; p. 1.

En un mot, Lamarck voulait introduire la méthode scientifique dans les

études météorologiques.

Il demanda et obtint qu'on établît, en différents points de la France,

«une correspondance d'observations météorologiques détaillées et

régulières, faites au moins trois fois par jour, dans chacun de ces

points, et ensuite toutes ramenées à un point central pour y être

mises en comparaison les unes avec les autres et en regard, avec les

causes qui ont pu occasionner les faits que ces observations

concernent, afin d'en pouvoir obtenir des résultats»[28].

[28] _Ibidem_; p. 7.

Lamarck fut, un moment, chargé, par le ministre de l'Intérieur, de

diriger cette correspondance et il eut ainsi, le premier, la

conception de notre bureau central météorologique actuel et des

observatoires régionaux qui lui sont rattachés.

Il a, de plus, émis l'idée des marées atmosphériques et du peuplement

de l'air par des germes microscopiques, qui, croyait-il, donnaient

naissance à des animalcules.

Enfin, en chimie générale, Lamarck s'est efforcé de prouver que tous

les actes chimiques dépendent des atomes, qui entrent dans la

composition des corps, et que ces atomes, par leur nature, leur forme

et leur disposition, déterminent la différence des corps composés.

Au surplus, je ne signale que pour mémoire toutes ces vues

cosmologiques, originales, de Lamarck, dont quelques-unes, plus

approfondies, ont cependant fait fortune ultérieurement; car

l'influence, exercée par ce grand homme sur la science et sur

l'évolution de l'esprit humain, est exclusivement inhérente à ses

travaux biologiques.

II

TRAVAUX BIOLOGIQUES

Les travaux biologiques de Lamarck sont innombrables et gigantesques.

Ils ont, à vrai dire, pour objet, tous les aspects de la biologie,

puisqu'ils concernent: la biologie générale, l'anatomie générale et

descriptive, l'histoire naturelle, la biotaxie, la physiologie

générale, la physiologie spéciale du système nerveux périphérique, la

physiologie cérébrale, la théorie des milieux, la théorie de la

modificabilité, la généalogie des animaux et de l'homme.

Nous allons successivement passer en revue tous ces travaux qui se

distinguent par le génie philosophique et synthétique. Ils sont

condensés dans: les _Considérations sur l'organisation des corps

vivants_, la _Philosophie zoologique_ et l'_Histoire naturelle des

animaux sans vertèbres_, pièces justificatives et supplément de la

_Philosophie zoologique_, fruit de quarante ans d'études

ininterrompues[29].

[29] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_:

Avertissement; pp. ij; vj; xiij.

_Biologie générale._

Spéculant, comme Buffon, comme Bichat, comme tous les penseurs de son

temps, sur la nature des phénomènes que présentent tous les êtres

organisés, sans distinction, Lamarck s'est continuellement préoccupé

de formuler une théorie générale de la vie, aussi positive que

possible.

Il ne méconnaît nullement les propriétés spéciales, qui font que les

corps inorganiques forment, à nos yeux, une catégorie distincte des

corps vivants; il démontre que les premiers ont une constitution

essentiellement moléculaire, qu'ils sont homogènes, solides, liquides

ou gazeux, que leur forme est inconstante, que leurs molécules sont

indépendantes, qu'ils sont dans un état apparent de repos et perdent

leur forme, leur consistance et même leur nature, sous l'influence du

mouvement et de certains changements extérieurs, que leur croissance

n'est pas limitée et s'opère par juxtaposition, enfin qu'ils sont

formés de parties séparables, qu'ils ne sont pas soumis à l'obligation

de se nourrir et n'ont, à proprement parler, ni naissance, ni mort;

tandis que, tout au contraire, les corps vivants sont individualisés;

ils sont hétérogènes; ils réunissent en eux, au moins deux états de la

matière; ils ont une forme spéciale; leurs molécules dépendent les

unes des autres et concourent à une même fin; ils subissent de

perpétuels changements d'état, sans changer de nature; ils sont

continuellement en voie de destruction et de rénovation matérielle;

leur développement est borné et s'opère par intussusception; enfin ils

sont astreints à la nutrition; ils proviennent d'un germe originel;

ils n'ont qu'une existence limitée durant laquelle ils évoluent; ils

naissent, se développent et meurent[30].

Lamarck et son OEuvre · 第 1 / 5 段