HAROERI.

(AROUERIS, AROERIS, APOLLON.)

PARMI les dieux égyptiens de la troisième classe, formes ou

transformations divines mises en contact avec le monde physique et

descendues jusqu'à la nature humaine par la voie de l'incarnation,

l'antiquité classique a nommé _Aroueris_ ΑΡΟΥΗΡΙΣ[470], personnage

mythique identifié avec l'Apollon des Grecs[471]. A ce témoignage

positif se joint encore l'autorité imposante d'un monument public du

premier ordre, le grand temple d'Ombos, en Thébaïde, dans lequel on lit

une inscription dédicatoire en langue grecque, gravée en creux[472]

sur le listel de la corniche d'une porte qui donne entrée dans une

des salles intérieures du temple. On y lit que les fantassins, les

cavaliers, et autres personnes stationnées dans le nome Ombite, ont

dédié ce secos _à Aröeris Apollon dieu grand_, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΑΛΩΙ

ΑΠΟΛΛΩΝΙ, pour la conservation du roi _Ptolémée_ et de la reine

_Cléopâtre_ sa sœur, dieux philométors[473].

Une seconde inscription sculptée sur le propylon (encore debout au

milieu des ruines de _Kous_ dans le voisinage de Thèbes) offre la

dédicace que la reine Cléopâtre et le roi Ptolémée, dieux grands,

_Philométors-soters_, firent de ce beau monument à _Aröeris dieu très

grand_, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΙϹΤΩΙ[474]. Mais ici le nom du dieu égyptien

n'est point accompagné de celui d'_Apollon_, auquel l'assimilèrent les

Grecs d'Égypte; toutefois l'identité voulue de ces deux personnages

reste néanmoins prouvée par le lieu même où se trouve cette seconde

inscription, _Kous_ que les Grecs nommaient en effet _la ville

d'Apollon_, la petite _Apollonopolis_.

Muni de renseignements aussi positifs sur les noms de la divinité

égyptienne à laquelle furent consacrés une partie du grand temple

d'Ombos et le propylon de Kous, il me devint facile de distinguer

dans les inscriptions et les nombreux bas-reliefs qui décorent

ces deux édifices, soit le nom égyptien du dieu, soit les formes

conventionnelles sous lesquelles il fut représenté. La planche

ci-jointe nous montre le dieu _Aröeris_ tel qu'il est figuré dans la

plus grande partie de ces tableaux d'adoration.

Le corps humain de cette divinité, debout ou assise sur un trône, est

peint ordinairement de couleur bleue; sa tête, celle d'un _épervier_,

porte la coiffure _pschent_, ⲡⲥϣⲛⲧ, symbole du pouvoir qu'exerce

Aröeris dans les régions supérieure et inférieure. Il tient dans ses

mains les insignes ordinaires des dieux.

Quant au nom égyptien de ce personnage, les mots ΑΡΟΥΗΡΙΣ ou ΑΡΩΗΡΙΣ,

abstraction faite de la finale toute grecque, en reproduisent

très-fidèlement l'orthographe égyptienne. Le nom hiéroglyphique du dieu

est tantôt symbolico-phonétique, tantôt symbolico-_figuratif_. Dans

le premier cas (lég. numéros 1 et 2), il se compose du nom symbolique

d'_Horus_, (l'épervier accompagné d'une note verticale), ϩⲱⲣ, HOR, qui

se prononçait ϩⲁⲣ, HAR, dans les composés, et du groupe phonétique

ⲱⲏⲣⲓ formé de l'_hirondelle_ et de la _bouche_[475], ce qui produit le

nom entier ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ, HAROÉRI; dans le second cas (lég. numéros 3 et 4)

l'épervier symbolique est suivi d'un caractère représentant un homme

debout, vêtu d'une tunique longue ou courte et tenant dans sa main un

long sceptre pur, emblême de sa suprématie: ce caractère s'échange

constamment avec le phonétique ⲱⲏⲣⲓ dans tous les textes sacrés: l'un

est l'équivalent _figuratif_ de l'autre. Le mot ⲱⲏⲣⲓ signifie en effet

_aîné, le plus âgé_, et par suite _principal_ et _chef_ (_senior_)

dans toutes les inscriptions hiéroglyphiques; ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ signifiait donc

_Horus l'aîné_ en langue égyptienne. La valeur de ce nom serait enfin

démontrée au besoin par l'assertion formelle de l'auteur du Traité

d'Isis et d'Osiris, selon lequel le dieu que les Grecs nommaient

_Apollon_ était appelé l'_aîné Horus_, ΠΡΕΣΒΥΤΕΡΟΝ ΩΡΟΝ, par les

Égyptiens.

[Illustration: 33.]

Cette dénomination établissait donc des rapports directs entre

_Haröeri_ et _Hôr_ ou _Harsiési_, c'est-à-dire _Horus fils d'Isis

et d'Osiris_; l'un était _Horus l'aîné, l'autre Horus le jeune_;

aussi les Grecs ont-ils d'habitude confondu ces deux divinités l'une

avec l'autre. Ils ne les distinguent que très-rarement, et cependant

_Haröeri_ occupait un rang supérieur à celui d'_Horus_ car, selon les

mythes sacrés, il était né avant ce dernier, quelque tradition que l'on

veuille adopter d'ailleurs relativement au dieu et à la déesse dont il

fut engendré.

D'après un certain récit _Haröeri_ serait un frère d'_Horus_, né du

même père et de la même mère: «_Isis et Osiris_, racontait-on, _étant

amoureux l'un de l'autre devant qu'ils fussent sortis du ventre de

Rhéa, couchèrent ensemble à cachettes, et disent aucuns qu'Aroueris

naquit de ces amourettes-là_[476]».

Une autre tradition voulait qu'Aröeris fût _le fils du Soleil et de

Rhéa_[477].

Enfin, selon Diodore de Sicile, l'Apollon égyptien naquit du dieu

Cronos (Saturne) et de la déesse _Rhéa_[478].

C'est la dernière de ces trois généalogies que les monuments égyptiens

originaux confirment de la manière la plus précise. On lit plusieurs

fois en effet, à côté d'images en pied du dieu Haröeri, dans le

grand temple d'Ombos, la légende suivante (lég. nº 5), dont voici la

transcription en caractères coptes: ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ ⲡⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲥⲁⲣⲏⲥ ⲡⲥⲓ (ⲛ) ⲥⲃ

ⲙⲓⲥⲉ ⲛⲛⲧⲫⲉ ⲡⲛⲧⲣ ⲛⲁⲁ: _Haröeri le seigneur de la région du Midi_ FILS DE

SÈV (Saturne) NÉ DE NATPHÉ (Rhéa), _dieu grand_[479].

Ainsi à Ombos le dieu Haröeri était considéré comme frère d'_Osiris_

et d'_Isis_. Sa mère Natphé le mit au monde le second jour épagomène,

c'est-à-dire dans le deuxième des jours complémentaires ajoutés à

l'année de 360 jours. Cette tradition qui d'abord nous a été conservée

par Diodore de Sicile et par l'auteur du Traité d'Isis et d'Osiris, se

trouve constatée par une série de tableaux que j'ai découverte dans les

restes du petit temple d'Ombos: chacun de ces tableaux est relatif à

l'un des jours épagomènes, et le _second_ représente le dieu _Haröeri_

en pied avec la légende (nº 6), dont voici la transcription copte:

ⲡⲧⲓⲟⲩ ϩⲟⲟⲩ ⲉⲩⲛⲧⲡⲉ ⲧⲉⲣⲟⲙⲡⲉ (ϭⲓⲛ) ⲙⲓⲥⲉ ⲛ ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ. _Les cinq jours en

sus de l'année: naissance d'Haröeri._

La généalogie et le rang théogonique du dieu étant ainsi bien

déterminés par les monuments originaux, il reste à connaître ses

attributions particulières et les fonctions que lui attribuaient

les mythes sacrés dans le cercle du monde intellectuel ou du monde

physique. Ce sera le sujet d'un second article. Nous ne produirons ici,

parmi les titres donnés à ce dieu dans les inscriptions monumentales de

l'Égypte, que ceux-là seuls qui se rapportent à des fonctions d'Haröeri

communes à quelques autres divinités.

Outre les titres de _dieu grand_, de _seigneur du ciel_ et celui de

_dominateur de la région supérieure et inférieure_, symbolisé par le

_pschent_ sa coiffure ordinaire, _Haröeri_ reçoit habituellement le

titre de _seigneur d'Ombos_, ⲡⲛⲏⲃ ⲛ ⲛⲃⲓ (lég. nº 7), parce qu'il était

principalement adoré dans cette capitale de nome. La longue inscription

qui décore toute la partie droite de la frise extérieure du pronaos,

d'accord avec l'inscription grecque gravée sur une porte intérieure du

grand temple d'Ombos, prouve en effet que toute la partie gauche[480]

de ce grand édifice était dédiée à la divinité d'Aröeris, tandis que

tout le côté droit du temple fut consacré au culte de Sévek ou Sèb

(Saturne), le père d'Aröeris selon le récit mythique adopté dans le

nome ombite.

Les colonnes du pronaos de ce même temple nous montrent, parmi les

sculptures qui couvrent leur fût, une forme symbolique du dieu

_Haröeri_ d'autant plus remarquable, qu'elle nous dévoile l'origine

toute égyptienne de l'animal fantastique consacré par les Grecs à leur

Apollon, _le griffon_, monstre formé de la réunion d'une tête d'oiseau

de proie au corps d'un lion. Les Égyptiens représentaient aussi le dieu

Haröeri sous les apparences d'_un lion à tête d'épervier_, surmontée de

la coiffure pschent[481] avec la légende ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ ⲱⲏⲣⲓ ⲙⲟⲩⲓ, _Haröeri

principal lion_ ou _lion chef_. On fera connaître dans un article

subséquent le sens de cette forme symbolique et toutes ses variations.

[470] Plutarque, _de Iside et Osiride_.

[471] ΑΡΟΥΗΡΙΝ... Ἀπόλλωνα δὲ ὑπὸ Ἑλλήνων, idem, ibid.

[472] Je me suis assuré, pendant mon séjour aux ruines d'Ombos

en 1829, que le champ du listel, sur lequel on a gravé cette

inscription, était jadis doré, et que toutes les lettres furent

remplies d'une couleur rouge éclatante.

[473] Voir _les Recherches pour servir à l'histoire de l'Egypte

pendant la domination des Grecs et des Romains_, par M. Letronne,

page 76 et suivantes.

[474] Dans l'ouvrage précité M. Letronne lit: Ἡλίωι θεῶι, μεγίστωι,

au lieu d'Ἀρωήρει θεῶι μεγίστωι que porte réellement l'inscription

originale; mais mon savant ami a été induit en erreur par la copie

fautive de cette inscription fournie par MM. Jomard et Chabrol, qui

n'ont point indiqué, comme l'a fait M. Hamilton, une fracture opérée

sur une portion des lettres formant le nom ΑΡΩΗΡΕΙ. En examinant

moi-même avec attention le monument original, en novembre 1829, j'ai

parfaitement distingué les lettres ΩΗΡΕΙ encore très-reconnaissables,

ce qui exclut sans réplique la leçon ΗΛΙΩΙ que donnent à tort les

deux membres de la commission d'Égypte.

[475] ⲱⲣ prononcé ⲱⲏⲣⲓ en suppléant les voyelles, comme le prouve

l'orthographe hiéroglyphique et hiératique des noms propres

égyptiens, que les Grecs ont transcrit πωηρις, οσορωηρις, Σενποηρις,

πετεαρωηρις, etc., etc.

[476] _Traité d'Isis et d'Osiris_, traduction d'Amyot, § XIII.

[477] Idem, Ibidem.

[478] Livre Ier.

[479] Bas-relief au fond du pronaos à droite, etc.

[480] A partir du fond du sanctuaire.

[481] Voir notre planche 33.2, sujet dessiné à Ombos.

[Illustration: 33.2.]

Panthéon égyptien · 第 95 / 96 题