(TAUREAU CONSACRÉ AU DIEU PHRÉ.)
D'IMPORTANTS et nombreux témoignages, épars dans les écrits des auteurs
grecs et latins, établissent qu'à Héliopolis, ville de l'Égypte
inférieure, voisine du sommet du Delta, et connue dans l'antiquité
par son docte collége de prêtres, on nourrissait religieusement, en
l'honneur du dieu éponyme de la cité, un taureau nommé _Mnévis_,
ΜΝΕΥΙΣ[466]. L'inscription de Rosette en citant, comme l'un des motifs
du décret qui décerne de grands honneurs au roi Ptolémée Épiphane, les
dons offerts à _Mnévis_[467] par la pieuse libéralité de ce prince,
prouve l'extrême vénération que l'on portait à cet animal symbolique.
Il n'est point douteux que, comme le taureau sacré de Memphis, celui
d'Héliopolis fût logé dans un édifice somptueux, qui était à la fois
la demeure et le temple de cette image vivante du dieu de la lumière,
auquel les habitants du nome héliopolite rendaient un culte si assidu.
C'est à ces faits seulement que se bornent en général les documents
fournis par les classiques anciens sur le taureau sacré _Mnévis_.
D'après un passage de Porphyre, cité par Eusèbe[468], cet animal,
qui surpassait en grosseur tous ceux de son espèce, était de couleur
_noire_, circonstance également notée par l'auteur du traité d'Isis
et d'Osiris; Porphyre prétend que cette couleur faisait allusion à la
chaleur du soleil, dont l'effet est de noircir la peau des hommes qui y
sont habituellement exposés, et il ajoute: _Testiculos habet_ (Mnevis)
_prægrandes quod rei venereæ cupiditas vî caloris excitetur, ipsaque
adeo sol naturam inseminare dicatur_. Les monuments égyptiens seuls
peuvent décider jusqu'à quel point nous devons avoir confiance dans les
détails que donne Porphyre sur le taureau _Mnévis_. Malheureusement il
ne reste rien des temples qui ornaient jadis la ville d'Héliopolis, et
l'on ne peut plus chercher parmi leurs bas-reliefs l'image de l'animal
sacré, qu'il serait si intéressant de retrouver sur les lieux mêmes où
il fut particulièrement honoré. Pignorius était tenté de reconnaître
_Mnévis_ dans l'un des taureaux représentés sur la table isiaque[469];
mais ce monument n'est qu'un ouvrage d'imitation et d'une époque peu
reculée; rien d'ailleurs n'autorisait encore ce savant à donner le nom
de _Mnévis_ à l'image d'un taureau qui ne réunit évidemment aucun des
caractères indiqués par Porphyre.
L'unique monument original et d'ancien style égyptien sur lequel nous
ayons reconnu une représentation authentique de _Mnévis_, existe
dans le Musée royal égyptien de Turin: sur le couvercle du cercueil
extérieur de la momie d'un prêtre nommé Schébamon, sont peints deux
taureaux; l'un, entièrement de couleur _noire_, est accompagné d'une
légende hiéroglyphique qui se lit: _le dieu Api_ ou _Apévé_; c'est
_Apis_ ou _Epaphus_, l'animal sacré de Memphis; l'autre taureau (voir
notre planche nº 31) est, au contraire, de couleur _jaune clair_, et
son nom propre se lit sans difficulté: _le dieu MNÉ_; c'est évidemment
l'orthographe égyptienne du nom que les Grecs ont écrit ΜΝΕ-ΥΙΣ, et
les Latins MNE-VIS. Cet animal sacré porte entre ses cornes le disque
du soleil qu'il représentait sur la terre; à son cou est attaché un
riche collier, dont le fermoir retombe sur sa croupe; son dos est
couvert d'une housse à fond rouge, surmontée du _fouet_, symbole de
l'_incitation_; devant le taureau sacré on a figuré l'uræus, emblème de
la _domination sur les régions supérieures_.
Cette curieuse peinture, reproduite dans notre planche 31, légitime
la conjecture de Pignorius, et nous donne en même temps le droit de
croire que Porphyre a, par erreur, attribué à _Mnévis_ les caractères
particuliers à l'un des autres taureaux sacrés de l'Égypte, _Onouphis_
ou _Pacis_, selon toute apparence.
[466] DIODORE DE SICILE, liv. Ier, pag. 79, édit. de
Rhodoman.--STRABON, liv. XVI, pag. 553, édit. de Is.
Casaubon.--MACROBE, _Saturnales_, liv. Ier, § 21.--ÆLIEN, _Histoire
des Animaux_, liv. XI, chap. 10.--PLUTARQUE, _Traité d'Isis et
d'Osiris_.
[467] τῳ τε Απει και τῳ ΜΝΕΥΕΙ πολλα ἐδωρησατο, ligne 31.
[468] _Préparation évangélique_, liv. III, chap. 13.
[469] _Mensa Isiaca._
[Illustration: 32.]