(SUCHUS, CRONOS, SATURNE.)
PLUSIEURS mythographes, à l'exemple de Jablonski[307], ont avancé
formellement que les Égyptiens n'adoraient aucune Divinité dont les
attributions fussent analogues à celles du Dieu Grec _Cronos_, le
_Saturne_ des Latins. Mais l'existence d'un tel personnage dans le
culte Égyptien est attestée par les témoignages les plus respectables
de l'antiquité classique.
La vieille chronique, fragment précieux qui nous a conservé, en langue
Grecque, le systême chronologique de l'Égypte, nomme parmi les Dynastes
divins qui régnèrent avant les hommes, le Dieu _Cronos_[308]; Manéthon,
prêtre Égyptien, écrivant l'histoire de sa patrie, place également un
Dieu, qu'il appelle Κρόνος, à la manière grecque, parmi les Dynastes,
et immédiatement avant Osiris[309]; Diodore de Sicile donne aussi
_Cronos_ pour une des principales Divinités de l'Égypte; il ajoute de
plus que ce Dieu régna aussi dans cette contrée, et qu'ayant épousé la
Déesse Rhéa, il fut, selon une certaine tradition, père d'Osiris et
d'Isis[310]; cette dernière opinion est partagée par Plutarque[311];
enfin des médailles gréco-romaines des nomes de l'Égypte, offrent
comme l'image d'une Divinité locale, celle du _Cronos_ des Grecs, le
_Saturne_ des Latins, tenant sur sa main, selon la pratique employée
dans la plupart de ces médailles de nomes, l'animal symbole vivant du
Dieu Égyptien assimilé à la Divinité Grecque, et cet animal est un
_crocodile_.
Une indication aussi précieuse a suffi pour nous faire retrouver la
représentation du Saturne Égyptien dans les sculptures sacrées[312];
ce Dieu à tête de crocodile, et dont nous donnerons l'image et la
description à la planche nº 22, porte un nom phonétique, qui se lit
CBK ou CVK, _Sevk_, _Sovk_ ou _Sovg_, et ce nom a été connu des
anciens Grecs[313]. On retrouve ce même nom divin à côté du personnage
de forme toute humaine, reproduit sur notre planche nº 21. C'est là
incontestablement la forme la plus simple du _Cronos_ Égyptien.
La coiffure du Dieu est surmontée de cornes de bouc souvent flanquées
de deux uræus, comme celles de ce Dieu à tête de crocodile[314], parce
qu'on supposait que cette Divinité avait régné sur l'Égypte. Dans
l'ordre des Dynastes, _Sovk_ était le dernier des douze Dieux, c'est
pour cela qu'on lui donnait, parmi les Égyptiens, l'épithète Νεώτατος
θεὸς, _le plus jeune des Dieux_[315]. Les cornes supportent deux
grandes plumes ou feuilles de couleurs variées, et un disque, à cause
de la planète de Saturne.
Les sculptures des temples nous montrent _Sovk_ accueillant divers
souverains de l'Égypte; ce Dieu donne le signe de la vie divine au
Pharaon Aménophis II, dans un des bas-reliefs du temple de Chnouphis, à
Éléphantine[316].
_Sovk_, comme toutes les Divinités Égyptiennes, reçut des noms et des
surnoms différents. Il est appelé ΠΕΤΒΕ, _Petbé_, dans un manuscrit
copte-thébain[317]; l'inscription Grecque des cataractes le surnomme
ΠΕΤΕΝΣΗΤΗΣ, mot qui, transcrit en lettres coptes, ΠΕΤΗΕΝΣÈΤÉ,
_Pethensété_, signifie, _celui qui réside dans Sété_; l'inscription
établit en même temps que _Sété_ est le nom Égyptien de l'île où ce
monument a été découvert par M. Rüppel.
[307] _Pantheon Ægyptorum_, lib. I, cap. I, pag. 140 et 141.
[308] Voyez Georg. le Syncelle chronograp. pag. 40.
[309] MANETHO apud Euseb. Chronic. pag. 7.
[310] Bibliothec. lib. I, pag. 12.
[311] De Iside et Osiride.
[312] Voyez l'explication de notre pl. XXII.
[313] Voyez l'explication de notre planche 22.
[314] _Idem._
[315] DIODORE de Sicile, Biblioth. liv. I, pag. 24.
[316] Description de l'Égypte Antiq. vol. I, pl. 36, nº 3.
[317] Catalog. MM. Coptic. Mus. Borg. pag. 457.
[Illustration: 21.]