(LA VÉNUS ÉGYPTIENNE.)
CETTE planche est un calque fidèle, mais un peu réduit, du registre
supérieur d'une stèle d'adoration peinte, qui, provenant de la
collection Drovetti, fait aujourd'hui partie du Musée royal égyptien
de Turin. On y trouve réunis les principaux symboles de l'une des plus
grandes divinités de l'Égypte, _Hathôr_, que les Grecs assimilaient
à leur Aphrodite. Quatre colonnes d'hiéroglyphes, peints en bleu,
avertissent que les trois figures emblématiques se rapportent à ϩⲁⲑⲱⲣ
ⲧⲛⲉⲃ ⲱⲧⲫ ⲃⲁⲗ (ⲛ) ⲣⲏ ⲉⲥϩⲙ ⲡⲉϥⲱⲧⲛ ⲧⲛⲉⲃ ⲡⲉⲧⲡⲉ ϩⲛⲧ (ⲛ) ⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ: Hathôr
surnommée NEVÔTHPH (dame des offrandes), _œil du soleil, résidant dans
son disque, dame du ciel, rectrice de tous les dieux_.
Le premier de ces emblêmes, celui que l'on trouve reproduit sur des
monuments de tout genre, est la tête de face, peinte en jaune et
dont les oreilles sont celles d'une vache. Ce dernier trait rappelle
directement les images de la déesse représentée avec une tête de
vache[266], ainsi que la vache sacrée son image vivante dans certains
temples de l'Égypte. Sous cette forme _Hathôr_ nous paraît avoir été
un symbole de la _terre cultivée et fertile_, ce que semble concourir
à prouver en même temps, le nom même de la déesse, HATHÔR, _la demeure
mondaine d'Horus_[267], nom auquel font également allusion et le
_modius_ rouge et l'_édifice_ qui surmontent cette tête emblématique.
La forme presque triangulaire de la face dénote dans l'artiste
l'intention de se rapprocher le plus possible du galbe d'une tête de
vache.
Le second emblême représenté sur la stèle de Turin, posé, comme le
premier, sur un piédestal, est une tête de femme à oreilles humaines,
coiffée du vautour, et le front orné de l'uræus royal. Le _modius_
peint, symbole de l'abondance, est placé au-dessus du vautour qui
rappelle la fécondité maternelle. C'est encore ici une des têtes de
la déesse Hathôr et cette même coiffure avec tous ses insignes est
celle que prennent de préférence, par allusion à la déesse, la plupart
des reines égyptiennes figurées sur les grands monuments. L'ornement
peint en jaune et qui se termine par un disque aplati orné de fleurons,
est un contre-poids ou agrafe de collier, lequel retombait entre les
deux épaules comme on peut le voir sur la planche numérotée 17.3; elle
représente la déesse Hathôr tenant aussi dans ses mains l'autre espèce
de collier peint en verd et figuré au bas du piédestal qui soutient la
seconde tête emblématique.
Ces objets de parure démontrent en même temps que, dans les idées
égyptiennes, la déesse Hathôr présidait à la beauté et à la toilette
ainsi que l'Aphrodite grecque et la Vénus des Romains; et c'est ici
le lieu de remarquer, en effet, que la plupart des colliers de femmes
trouvés dans les tombeaux égyptiens, consistent en de très-petits
amulettes de terre émaillée, d'émail pur, de porcelaine, de cornaline
ou d'autres pierres dures, représentant d'un côté des animaux
différents ou des fleurs en relief, et presque toujours de l'autre,
la tête symbolique de la déesse _Hathôr_, gravée en creux et entourée
d'uræus ou de feuillages diversifiés.
Les emblêmes de la déesse représentés sur la stèle que nous publions
ici, sont très-multipliés dans les temples spécialement consacrés à
Hathôr, tels que le grand temple de Dendéra, celui de Philæ, et les
petits temples d'Ombos et du sud au Memnonium.
C'est la première de ces têtes symboliques qui forme les chapiteaux
des colonnes de tous ces édifices et des pilastres du temple du
Memnonium[268], et les chapiteaux du petit appartement construit sur
la plate-forme du grand temple de Dendéra et dans lequel existait le
zodiaque circulaire[269]. On la retrouve enfin dans les décorations
des portes, des corniches, des entre-colonnements, et sur une foule
de bas-reliefs: tantôt surmontée du disque et des cornes de vache,
comme déesse nourricière, tantôt flanquée d'uræus ornés des coiffures
qui expriment la domination sur les régions d'en haut et les régions
d'en bas[270]; et presque habituellement cette tête pose sur le
caractère symbolique exprimant l'idée or et splendeur; ce qui rappelle
involontairement l'idée de la χρυσῆς Ἀφροδίτης (_Veneris aureæ_)
d'Homère.
[266] Voyez la planche nº 18.
[267] Voyez l'explication de la planche 17.
[268] Description de l'Égypte, A., vol. II, pl. 34, numéros 7 et 8.
[269] Description de l'Égypte, A., vol. IV, pl. 11, numéros 1 et 2.
[270] Description de l'Égypte, A., vol. II, pl. 34; vol. IV, pl. 13,
numéros 1 et 3; pl. 15, pl. 17; pl. 22, nº 1; pl. 25, numéros 1 et 2,
etc., etc.
[Illustration: 18.2.]
SATÉ ou SATI.
(SATIS, L'HÉRA OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)
LES bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l'Égypte nous
offrent assez fréquemment la représentation d'une déesse caractérisée
surtout par sa coiffure formée de la portion supérieure du _pschent_,
flanquée de deux cornes. Cette divinité, dont le nom hiéroglyphique
est formé de quatre caractères (voir pl. 19 (B)) répondant aux
lettres coptes ⲥⲧⲏ, qui pouvaient se prononcer SATÉ ou SATI, est
figurée sur un grand nombre de bas-reliefs, et presque toujours à la
suite du dieu _Ammon-Chnouphis_, avec lequel Sati paraît s'être trouvée
dans des rapports mythiques très-intimes.
Cet aperçu, déduit de la seule inspection des monuments, devient
un point de fait démontré par une inscription grecque du temps de
Ptolémée-Évergète II, gravée sur un autel découvert par M. Ruppel, à
Sehhélé, île située entre Philæ et Éléphantine[271]. On y lit en effet
que l'une des divinités locales, assimilée par les Grecs à leur _Héra_
(la Junon des Latins), porta, en langue égyptienne, le nom de ΣΑΤΙΣ,
_Satis_, ou plutôt ΣΑΤΙ, _Sati_, en faisant abstraction de la finale
grecque. Dans cette même inscription, _Héra-Satis_ ou _Junon-Satis_,
est nommée, immédiatement après, _Ammon-Chnoubis_. D'autre part, une
inscription latine a été copiée dans les carrières de Syène, par
l'infatigable Belzoni[272], sur un autel dédié à JUPITER-CHNOUBIS et à
JUNON-REINE, _protecteurs de ces montagnes_; il est donc certain que la
divinité figurée sur notre planche nº 19, est la déesse SATI, la _Junon
Égyptienne_, la compagne d'Ammon-Chnouphis, le Jupiter Égyptien.
Que _Sati_ ou _Saté_ fût dans les mythes sacrés de l'Égypte l'épouse de
ce grand dieu, ou qu'elle en fût seulement une parèdre, c'est ce que
les textes hiéroglyphiques connus jusqu'à ce jour ne nous ont point
encore appris. Quoi qu'il en soit, elle partage les honneurs rendus à
Ammon-Chnouphis, et nous citerons d'abord une belle stèle rapportée
de Thèbes par lord Belmore[273], et un bas-relief sculpté sous le
portique du grand temple de Philæ, et représentant Ptolémée-Évergète
II offrant l'encens à _Chnouphis_ et à la déesse _Saté_, assise à
côté du dieu[274]. Dans un temple beaucoup plus ancien, celui du dieu
Chnouphis, à Éléphantine, monument du règne d'Aménophis II, de la
dix-huitième dynastie, on voit _Saté_[275] qui présente elle-même le
Pharaon à Ammon-Chnouphis; plus loin la déesse reçoit, à la suite du
même dieu, les offrandes du monarque[276].
Le culte de _Saté_ exista donc en Égypte du temps des Grecs, comme sous
les rois de race égyptienne: c'était une des plus anciennes divinités
du pays.
L'image de cette déesse (pl. 19) est extraite de la _Description de
l'Egypte_[277]. Les chairs sont peintes en rouge, contre l'habitude
des Égyptiens, qui n'attribuent ordinairement cette couleur qu'aux
divinités mâles. Mais la stèle coloriée de lord Belmore donne aux
chairs de la déesse cette même teinte rouge, et cette concordance
prouve, dans cette occasion, en faveur de l'exactitude du dessin
publié dans la _Description de l'Egypte_. _Saté_ tient dans ses mains
l'emblème de la _vie_, et le sceptre terminé par une _fleur de lotus_,
commun à toutes les déesses. Les ailes de vautour que les Égyptiens
attribuèrent aux _déesses mères_[278] du premier, du second et du
troisième ordre, sont reployées et enveloppent sous leurs replis les
cuisses et les jambes de _Saté_.
[271] _Recherches pour servir à l'histoire de l'Egypte_, etc., par M.
LETRONNE, pages 341 et 480.
[272] _Idem_, page 361.
[273] Ce monument colorié représente huit magistrats qualifiés
d'_auditeurs dans le prétoire de justice_, adressant leurs
supplications à quatre divinités, _Phtha_, _Chnouphis-Chnoumis_,
_Saté_ et _Anouké_.
[274] _Description de l'Egypte_, Antiquités, vol. I, pl. 16, nº 1.
[275] _Idem_, pl. 37, nº 2.
[276] _Idem_, pl. 37, nº 1.
[277] _Idem_, pl. 16, nº 1.
[278] Voir l'explication de notre planche 6.5.
[Illustration: 19.]