CNOUPHIS-NILUS.

(JUPITER-NILUS, DIEU NIL.)

LA plupart des cosmogonies orientales admettent que l'_eau_ existait

antérieurement à l'organisation matérielle des autres parties du globe,

dont les germes étaient confondus et entre-mêlés dans ce fluide.

Plusieurs philosophes grecs ont aussi soutenu systématiquement que

l'eau était le principe de toutes choses; cette doctrine sortait, selon

toute apparence, des sanctuaires de l'Égypte, où elle fut professée

dans les temps même les plus reculés.

Les anciens Grecs donnaient au fluide primordial, à cette _humidité_

(Ὑγρόν) _mère_ et _nourrice_ des êtres, le nom d'Océan[34]; et

les Égyptiens, suivant le témoignage formel de Diodore de Sicile,

appelèrent ce même principe _Nil_ (Νεῖλος), dénomination directement

appliquée au grand fleuve qui arrosait leur pays[35].

Le Nil fut de tout temps, en effet, pour la terre d'Égypte, le

véritable principe créateur et conservateur: c'est au limon

annuellement apporté par ses eaux, que cette riche contrée doit

son existence[36]; c'est le Nil qui en maintient et en renouvelle

l'inépuisable fécondité; aussi ce fleuve bienfaisant fut, non-seulement

surnommé _le Très-Saint_, _le Père_ et _le Conservateur du pays_[37],

mais il fut encore regardé comme un _Dieu_[38], et eut, en cette

qualité, un culte et des prêtres[39].

Il y a plus: les Égyptiens considéraient le _Nil_ comme une image

sensible d'_Ammon-Cnouphis_, leur divinité suprême: le fleuve

n'était pour eux qu'une manifestation réelle de ce Dieu qui, sous

une forme visible, vivifiait et conservait l'Égypte. De là vient que

les Grecs, pénétrés des doctrines égyptiennes, ont appelé le _Nil_,

_le Jupiter-Égyptien_[40], et qu'Homère le qualifie de ΔΙΙΠΕΤΗΣ,

c'est-à-dire, _A Jove fluens_.

Cette antique assimilation du Nil avec le Jupiter-Égyptien,

Ammon-Cnouphis, explique d'abord quelques passages des écrivains

Grecs et Latins sur la religion de l'Égypte, et nous donne ensuite

l'intelligence d'une foule de monuments.

On comprend alors, par exemple, pourquoi Cicéron affirme que Phtha ou

le Vulcain-Égyptien, l'Hercule-Égyptien et la Minerve-Égyptienne, sont

fils du _Nil_[41], tandis que tous les autres auteurs les donnent pour

les enfants du Jupiter-Égyptien ou _Ammon-Cnouphis_. C'est dans le même

sens que Diodore nous dit que tous les Dieux Égyptiens tiraient leur

origine du Nil, Νεῖλον πρὸς ᾧ καὶ τὰς τῶν θεῶν γενέσεις ὑπάρξαι[42];

c'est enfin parce qu'il était l'image terrestre du Démiurge Égyptien,

_Cnouphis_, que le Nil reçut les beaux titres de _Sauveur de la région

d'en haut_, de _Père_ et de _Démiurge de la région d'en bas_[43].

Le grand Démiurge égyptien _Cnouphis_, considéré comme _le Nil

céleste_ et comme la source et le régulateur du _Nil terrestre_, est

très-souvent figuré dans les bas-reliefs des temples, sur les cercueils

et les diverses enveloppes des momies. Ses images ne diffèrent point

très-essentiellement de celle que nous donnons ici sous le nº 3.3.

Partout il se montre avec sa tête de Bélier et ses chairs de couleur

_verte_, quelquefois aussi de couleur _bleue_. On le distingue

uniquement à sa légende et à quelques attributs particuliers.

[Illustration: 3.3.]

Les inscriptions qui l'accompagnent ne contiennent point alors son

nom propre _Nef_, _Nouf_ ou _Noum_; elles renferment un simple surnom

dont nous avons réuni toutes les variantes sur notre planche 3.4,

numéros 1, 2 et 3. Ces groupes sont composés du caractère symbolique ou

symbolico-figuratif _Dieu_, et des deux signes phonétiques qui forment

le mot ΠΝ ou ΦΝ, qui se rapporte aux racines égyptiennes ou coptes

ΠΩΝ ou ΦΩΝ, ΠΕΝ ou ΦΕΝ, _fundere_, _effundere_, mots primitifs d'où

dérivent aussi les racines redoublées ΦΟΝΠΕΝ et ΦΕΝΦΩΝ, _superfluere_,

_redundare_. Il est évident que les groupes hiéroglyphiques précités

signifient _Deus effundens_, ou _Deus effusus_, selon que nous

lirons _Noute_-PHON ou _Noute_-PHÊN, en suppléant la voyelle omise,

comme à l'ordinaire, dans la transcription hiéroglyphique de ces mots.

Quoi qu'il en soit, l'une et l'autre de ces qualifications conviennent

parfaitement à Chnouphis considéré soit comme l'auteur du Nil, soit

comme le Nil lui-même.

Le sens de cette légende est d'ailleurs, pour ainsi dire, développé

et expliqué par l'image de _Cnouphis-Nilus_, reproduite sur notre

planche 3.3, d'après les peintures d'une superbe momie appartenant à M.

Durand. Le Dieu du Nil est assis sur un trône; sa tête est surmontée de

cornes de Bouc, et il tient dans sa main un _grand vase_ d'où sortent

deux filets d'eau; l'un est recueilli par un Égyptien agenouillé qui

s'en abreuve, l'autre tombe sur des fleurs et des fruits placés sur un

autel. C'est le même _vase_ que, selon Eusèbe, les Égyptiens plaçaient

à côté des images de Cnouphis[44], et que nous retrouvons, en effet,

parmi les attributs de ce Dieu, sur une foule de monuments: c'est aussi

un _vase_ que les Égyptiens ont constamment employé pour écrire en

hiéroglyphes phonétiques, les divers noms de Cnouphis[45].

Les grands monuments de l'Égypte nous offrent aussi habituellement,

parmi les attributs qui accompagnent les images, soit figuratives,

soit symboliques d'Ammon-Cnouphis, _trois grands vases_ portés sur

de petites constructions en bois, encore en usage dans le pays.

Nous citerons, à ce sujet, des bas-reliefs copiés par la Commission

d'Égypte dans les appartements de granit du palais de Carnac[46]; dans

deux d'entre eux, _les trois vases_ sont placés à côté de l'_Arche_

symbolique du Dieu, recouverte d'un voile, mais reconnaissable aux

têtes de _Bélier_ surmontées de l'Uræus dressé, qui décorent la poupe

et la proue du vaisseau ou _Bari_ sacrée; sur un troisième bas-relief,

ces _vases_ sont reproduits dans la légende hiéroglyphique de

l'_Arche_; légende qui, comme celle des deux autres, commence par le

nom divin d'_Amon_ ou d'_Amon-ra_, appellation et forme primordiales

de _Cnouphis_. Ces trois _vases_, surmontés de tiges et de fleurs de

lotus, sont également placés à côté de l'_Arche de Cnouphis_ dans le

principal bas-relief du temple de ce Dieu à Eléphantine[47], monument

élevé sous le règne du Pharaon Aménophis II, de la dix-huitième

dynastie. (Voyez pl. 3.3, lég. nº 2.)

Ce groupe de _trois vases_ était le symbole du plus grand des bienfaits

du Démiurge, et du fleuve son image terrestre, envers la terre

d'Égypte. «Les Égyptiens, dit Horapollon, pour exprimer l'_inondation_

du Nil, appelée _Noun_ en langue égyptienne, peignaient TROIS GRANDS

VASES (τρεῖς ὑδρίας μεγάλας). _Le premier_ de ces vases représente

l'eau que l'Égypte produit d'elle-même; _le second_, celle qui vient

de l'Océan en Égypte, au temps de l'inondation, et _le troisième_, les

eaux des pluies qui, à l'époque de la crue du Nil, tombent dans les

parties méridionales de l'Éthiopie[48].»

Ce passage important d'Horapollon nous dévoile en même temps le sens de

l'un des titres les plus habituels de Cnouphis, celui de _Seigneur de

l'Inondation_, titre dont on peut voir les variantes hiéroglyphiques,

planche 3.3, numéros 3, 4, 5 et 6.

Ainsi, il est évident qu'Ammon-Cnouphis fut, sous certains rapports,

identifié avec le Nil, et que ce personnage mythique est le _Jupiter

Nilus_, le Dieu Nil, mentionné par les Grecs. Cela explique aussi

pourquoi _Cnouphis_ est le premier et le plus grand des Dieux adorés

aux Cataractes[49], lieu où le fleuve sacré, se faisant un passage à

travers les rocs de granit, entre sur la terre d'Égypte pour y porter

la vie et l'abondance.

_Cnouphis-Nilus_ est représenté sous une forme humaine avec une tête de

Bélier à cornes de Bouc, soit dans les bas-reliefs des temples, soit

sur la plupart des cercueils de momies, et principalement parmi les

sculptures des sarcophages de granit ou d'albâtre trouvés à Thèbes ou

à Memphis. Les cornes de Bouc sont quelquefois surmontées du disque;

souvent aussi le Dieu est placé sur une barque; il est accompagné de

l'une des légendes hiéroglyphiques _Deus effundens_ ou _Deus effusus_,

_Deus magnus effusus_, ou enfin de la légende gravée planche 3.3, nº 1,

_Vindex Ægypti Deus magnus effusus_.

Les mêmes légendes se trouvent tout aussi souvent inscrites à côté

d'un scarabée ayant deux grandes ailes déployées, mais dont la tête,

celle d'un Bélier de couleur verte, est surmontée de deux cornes de

Bouc portant un disque flanqué de deux uræus ornés de la croix ansée.

Ce scarabée est donc l'image symbolique du Dieu _Cnouphis-Nilus_; la

tête de Bélier indique la suprématie du Dieu; sa qualité de _père_ et

sa faculté éminemment _génératrice_ sont exprimées par le Scarabée

et les cornes de Bouc; les autres signes, communs à plusieurs Dieux,

sont l'expression tropique de la _royauté_ et de la _vie_, qualités

inhérentes aux essences divines.

Cette image emblématique de _Cnouphis-Nilus_ (pl. 3.4), a été calquée

sur une momie de la riche collection de M. Durand.

[34] DIODORE de Sicile, Hist. Biblioth. liv. I, p. 12, D. Édit.

Rhodoman.

[35] IDEM, _Ibid._

[36] THÉOPHRASTE, _voyez_ PORPHYRE, _de Abstinentiâ_, lib. II, §. 5.

[37] HERMÈS, Dialogue intitulé _Asclepius_.

[38] _Décret des habitans de Busiris_, voyez _Recherches pour servir

à l'Histoire de l'Égypte_, par M. Letronne, p. 392, 397.

[39] _Voyez_ JABLONSKY, _Pantheon Ægyptiorum_, lib. IV, cap. I.

[40] PIND., PYTH. IV; Parmenon de Byzance, _apud Athen._ V, p. 203,

_c_.

[41] CICÉRON, _de Naturâ Deorum_, lib. III, §. 16, 21 et 22.

[42] DIODORE de Sicile, Hist. Bibl., lib. I, p. 12.

[43] Τῆς μὲν ἄνω σωτῆρα, τῆς κάτω δὲ καὶ πατέρα καὶ Δημιουργὸν.

HÉLIODORE, _Æthiopicorum_, lib. IX, p. 444, c. 20, Edit. de J. Comelin.

[44] EUSÈBE, Préparat. évangéliq., liv. III, chap. 12.

[45] Voyez _suprà_, planche 3.

[46] _Descript. de l'Egypte, Antiqu._ vol. II, pl. 34, nº 1.

[47] _Idem_, v. I, pl. 37, nº 2.

[48] HORAPOLLON, Hiéroglyp., lib. I, §. 21, pag. 36 et 38, Édit. de

Pauw.

[49] Voyez _Recherches pour servir à l'Histoire d'Egypte_, par M.

Letronne, pag. 367, 368, etc.

[Illustration: 3.4.]

Panthéon égyptien · 第 23 / 96 题