CHAPITRE XIII

Le temps des maladies, qui commence ici ordinairement à la fin de la

mousson de l’est, et les approches de la mousson pluvieuse de l’ouest

nous avertissaient de ne rester à Batavia que le moins qu’il nous serait

possible. Toutefois, malgré l’impatience où nous étions d’en sortir au

plus tôt, nos besoins devaient nous y retenir un certain nombre de jours

et la nécessité d’y faire cuire du biscuit, qu’on ne trouva pas tout

fait, nous arrêta plus longtemps encore que nous n’avions compté. Il y

avait dans la rade, à notre arrivée, treize ou quatorze vaisseaux de la

Compagnie de Hollande, dont un portait le pavillon amiral. C’est un

vieux vaisseau qu’on laisse pour cette destination; il a la police de la

rade et rend les saluts à tous les vaisseaux marchands. J’avais déjà

envoyé un officier pour rendre au général compte de notre arrivée,

lorsqu’il vint à bord un canot de ce vaisseau-amiral, avec je ne sais

quel papier écrit en hollandais. Il n’y avait point d’officier dedans le

canot, et le patron, qui sans doute en faisait les fonctions, me demanda

qui nous étions et une déposition écrite et signée de moi. Je lui

répondis que j’avais envoyé faire ma déclaration à terre, et je le

congédiai.

Il revint peu de temps après, insistant sur sa première demande; je le

renvoyai une seconde fois avec la même réponse, et il se le tint pour

dit. L’officier qui était allé chez le général ne fut de retour qu’à

neuf heures du soir. Il n’avait point vu Son Excellence qui était à la

campagne, et on l’avait conduit chez le _sabandar_ ou introducteur des

étrangers, qui lui donna rendez-vous au lendemain et lui dit que si je

voulais descendre à terre il me conduirait chez le général.

Les visites, dans ce pays, se font de bonne heure, l’excessive chaleur y

contraint. Nous partîmes à six heures du matin, conduits par le

sabandar, M. Vanderluys, et nous allâmes trouver M. Van der Para,

général des Indes orientales, lequel était dans une de ses maisons de

plaisance à trois lieues de Batavia. Nous vîmes un homme simple et poli,

qui nous reçut à merveille et nous offrit tous les secours dont nous

pouvions avoir besoin. Il ne parut ni surpris ni fâché que nous eussions

relâché aux îles Moluques; il approuva même beaucoup la conduite du

résident de Boëro et ses bons procédés à notre égard. Il consentit à ce

que je misse nos malades à l’hôpital de la Compagnie et il envoya

sur-le-champ l’ordre de les y recevoir. À l’égard des fournitures

nécessaires aux vaisseaux du roi, il fut convenu qu’on remettrait les

états de demandes au sabandar, qui serait chargé de nous pourvoir de

tout. Un des droits de sa charge était de gagner et avec nous et avec

les fournisseurs. Lorsque tout fut réglé, le général me demanda si je ne

saluerais pas le pavillon; je lui répondis que je le ferais, à condition

que ce serait la place qui rendrait le salut et coup pour coup. «Rien

n’est plus juste, me dit-il, et la citadelle a les ordres en

conséquence.» Dès que je fus de retour à bord, nous saluâmes de quinze

coups de canon, et la ville répondit par le même nombre.

Je fis aussitôt descendre à l’hôpital les malades des deux navires au

nombre de vingt-huit, les uns encore affectés du scorbut, les autres, en

plus grand nombre, attaqués du flux de sang. On travailla aussi à

remettre au sabandar l’état de nos besoins, en biscuit, vin, farine,

viande fraîche et légumes, et je le priai de nous faire fournir notre

eau par les chalands de la Compagnie.

Nous songeâmes en même temps à nous loger en ville pour le temps de

notre séjour. C’est ce que nous fîmes dans une grande et belle maison,

que l’on appelle _iner logment_, dans laquelle on est logé et nourri

pour deux risdales par jour, non compris les domestiques; ce qui fait

près d’une pistole de notre monnaie. Cette maison appartient à la

Compagnie, qui l’afferme à un particulier, lequel a, par ce moyen, le

privilège exclusif de loger tous les étrangers. Cependant les vaisseaux

de guerre ne sont pas soumis à cette loi; et, en conséquence,

l’état-major de _L’Étoile_ s’établit en pension dans une maison

bourgeoise. Nous louâmes aussi plusieurs voitures, dont on ne saurait

absolument se passer dans cette grande ville, voulant surtout en

parcourir les environs plus beaux infiniment que la ville même. Ces

voitures de louage sont à deux places, traînées par deux chevaux, et le

prix, chaque jour, en est un peu plus de dix francs.

Nous rendîmes en corps, le troisième jour de notre arrivée, une visite

de cérémonie au général, que le sabandar en avait prévenu. Il nous reçut

dans une seconde maison de plaisance, nommée Jacatra, laquelle est à peu

près au tiers de la distance de Batavia à la maison où j’avais été le

premier jour. Je ne saurais mieux comparer le chemin qui y mène qu’aux

plus beaux boulevards de Paris, en les supposant encore embellis à

droite et à gauche par des canaux d’une eau courante. Nous eussions dû

faire aussi d’autres visites d’étiquette, introduits de même par le

sabandar, savoir chez le directeur général, chez le président de

justice, et chez le chef de la marine. M. Vanderluys ne nous en dit rien

et nous n’allâmes visiter que le dernier.

Quoique cet officier n’ait au service de la Compagnie que le grade de

contre-amiral, il est néanmoins vice-amiral des États, par une faveur

particulière du stathouder. Ce prince a voulu distinguer ainsi un homme

de qualité que le dérangement de sa fortune a forcé de quitter la marine

des États qu’il a bien servis, pour venir prendre ici le poste qu’il y

occupe.

Le chef de la marine est membre de la haute régence, dans les assemblées

de laquelle il a séance et voix délibératrice pour les affaires de

marine; il jouit aussi de tous les honneurs des _edel-heers_. Celui-ci

tient un grand état, fait bonne chère et se dédommage des mauvais

moments qu’il a souvent passés à la mer en occupant une maison

délicieuse hors de la ville.

Pendant que nous restâmes ici, les principaux de Batavia s’empressèrent

à nous en rendre le séjour agréable. De grands repas à la ville et à la

campagne, des concerts, des promenades charmantes, la variété de cent

objets réunis ici et presque tous nouveaux pour nous, le coup d’œil de

l’entrepôt du plus riche commerce de l’univers; mieux que cela, le

spectacle de plusieurs peuples qui, bien qu’opposés entièrement pour les

mœurs, les usages, la religion, forment cependant une même société; tout

concourait à amuser les yeux, à instruire le navigateur, à intéresser

même le philosophe. Il y a de plus ici une comédie qu’on dit assez

bonne; nous n’avons pu juger que de la salle qui nous a paru jolie:

n’entendant pas la langue, ce fut bien assez pour nous d’y aller une

fois. Nous fûmes infiniment plus curieux des comédies chinoises quoique

nous n’entendissions pas mieux ce qui s’y débitait; il ne serait pas

fort agréable de les voir tous les jours, mais il faut en avoir vu une

de chaque genre. Indépendamment des grandes pièces qui se représentent

sur un théâtre, chaque carrefour dans le quartier chinois a ses

tréteaux, sur lesquels on joue tous les soirs des petites pièces et des

pantomimes. Du pain et des spectacles, demandait le peuple romain; il

faut aux Chinois du commerce et des farces. Dieu me garde de la

déclamation de leurs acteurs et actrices qu’accompagnent toujours

quelques instruments. C’est la charge du récitatif obligé, et je ne

connais que leurs gestes qui soient encore plus ridicules. Au reste,

quand je parle de leurs acteurs, c’est improprement; ce sont des femmes

qui font les rôles d’hommes. Au surplus, et on en tirera telles

conclusions qu’on voudra, j’ai vu les coups de bâton prodigués sans

mesure sur les planches chinoises y avoir un succès tout aussi brillant

que celui dont ils jouissent à la comédie italienne et chez Nicolet.

Nous ne nous lassions point de nous promener dans les environs de

Batavia. Tout Européen, accoutumé même aux plus grandes capitales,

serait étonné de la magnificence de ses dehors. Ils sont enrichis de

maisons et de jardins superbes, entretenus avec ce goût et cette

propreté qui frappent dans tous les pays hollandais. Je ne craindrai pas

de dire qu’ils surpassent en beauté et en richesses ceux de nos plus

grandes villes de France, et qu’ils approchent de la magnificence des

environs de Paris. Je ne dois pas oublier un monument qu’un particulier

y a élevé aux muses. Le sieur Mohr, premier curé de Batavia, homme riche

à millions, mais plus estimable par ses connaissances et son goût pour

les sciences, y a fait construire, dans le jardin d’une de ses maisons,

un observatoire qui honorerait toute maison royale. Cet édifice, qui est

à peine fini, lui a coûté des sommes immenses. Il fait mieux encore, il

y observe lui-même. Il a tiré d’Europe les meilleurs instruments en tout

genre, nécessaires aux observations les plus délicates, et il est en

état de s’en servir. Cet astronome, le plus riche sans contredit des

enfants d’Uranie, a été enchanté de voir M. Verron. Il a voulu qu’il

passât les nuits dans son observatoire; malheureusement il n’y en a pas

eu une seule qui ait été favorable à leurs désirs. M. Mohr a observé le

dernier passage de Vénus, et il a envoyé ses observations à l’Académie

de Harlem; elles serviront à déterminer avec précision la longitude de

Batavia.

Il s’en faut bien que cette ville, quoique belle, réponde à ce

qu’annoncent ses dehors. On y voit peu de grands édifices, mais elle est

bien percée; les maisons sont commodes et agréables; les rues sont

larges et ornées la plupart d’un canal bien revêtu et bordé d’arbres,

qui sert à la propreté et à la commodité. Il est vrai que ces canaux

entretiennent une humidité malsaine qui rend le séjour de Batavia

pernicieux aux Européens. On attribue aussi en partie le danger de ce

climat à la mauvaise qualité des eaux; ce qui fait que les gens riches

ne boivent ici que des eaux de Selse, qu’ils font venir de Hollande à

grands frais. Les rues ne sont point pavées, mais de chaque côté il y a

un large et beau parapet revêtu de pierres de taille ou de briques, et

la propreté hollandaise ne laisse rien à désirer pour l’entretien de ces

trottoirs. Je ne prétends pas, au reste, donner une description

détaillée de Batavia, sujet épuisé tant de fois. On aura l’idée de cette

ville fameuse en sachant qu’elle est bâtie dans le goût des belles

villes de la Hollande, avec cette différence que les tremblements de

terre imposent la nécessité de ne pas élever beaucoup les maisons, qui

n’ont ici qu’un étage. Je ne décrirai point non plus le camp des

Chinois, lequel est hors de la ville, ni la police à laquelle ils sont

soumis, ni leurs usages, ni tant d’autres choses déjà dites et redites.

On est frappé du luxe établi à Batavia; la magnificence et le goût qui

décorent l’intérieur de presque toutes les maisons annoncent la richesse

des habitants.

Ils nous ont cependant dit que cette ville n’était plus, à beaucoup

près, ce qu’elle avait été. Depuis quelques années, la Compagnie y a

défendu aux particuliers le commerce d’Inde en Inde, qui était pour eux

la source d’une immense circulation de richesses. Je ne juge point ce

nouveau règlement de la Compagnie; j’ignore ce qu’elle gagne à cette

prohibition. Je sais seulement que les particuliers attachés à son

service ont encore le secret de tirer trente, quarante, cent, jusqu’à

deux cent mille livres de revenu d’emplois qui ont de gages quinze

cents, trois mille, six mille livres au plus. Or presque tous les

habitants de Batavia sont employés de la Compagnie. Cependant il est sûr

qu’aujourd’hui le prix des maisons, à la ville et à la campagne, est

plus des deux tiers au-dessous de leur ancienne valeur. Toutefois

Batavia sera toujours riche du plus au moins; et par le secret dont nous

venons de parler, et parce qu’il est difficile à ceux qui ont fait

fortune ici de la faire repasser en Europe. Il n’y a de moyen d’y

envoyer ses fonds que par la Compagnie qui s’en charge à huit pour cent

d’escompte; mais elle n’en prend que fort peu à la fois à chaque

particulier. Ces fonds d’ailleurs ne se peuvent envoyer en fraude,

l’espèce d’argent qui circule ici perdant en Europe vingt-huit pour

cent. La Compagnie se sert de l’empereur de Java pour faire frapper une

monnaie particulière qui est la monnaie des Indes.

Nulle part, dans le monde, les états ne sont moins confondus qu’à

Batavia; les rangs y sont assignés à chacun; des marques extérieures les

constatent d’une façon immuable et la sérieuse étiquette est plus sévère

ici qu’elle ne le fut jamais à aucun congrès. La haute régence, le

conseil de justice, le clergé, les employés de la Compagnie, les

officiers de marine et enfin le militaire, telle y est la gradation des

états.

La haute régence est composée du général qui y préside, des conseillers

des Indes, dont le titre est _edel-heers_, du président du conseil de

justice et de l’amiral.

Elle s’assemble au château deux fois par semaine. Les conseillers des

Indes sont aujourd’hui au nombre de seize, mais ils ne sont pas tous à

Batavia. Quelques-uns ont les gouvernements importants du Cap de Bonne

Espérance, de Ceylan, de la côte de Coromandel, de la partie orientale

de Java, des Macassar et d’Amboine, et ils y résident. Ces _edel-heers_

ont la prérogative de faire dorer en plein leurs voitures, devant

lesquelles ils ont deux coureurs, tandis que les particuliers n’en

peuvent avoir qu’un. Il faut, de plus, que tous les carrosses s’arrêtent

quand ceux des _edel-heers_ passent; et alors, hommes et femmes sont

obligés de se lever. Le général, outre cette distinction, est le seul

qui puisse aller à six chevaux; il est toujours suivi d’une garde à

cheval, ou au moins des officiers de cette garde et de quelques

ordonnances; lorsqu’il passe, hommes et femmes sont obligés de descendre

de leurs voitures, et il n’y a que celles des _edel-heers_ qui chez lui

puissent entrer jusqu’au perron. Ils ont seuls les honneurs du Louvre.

J’en ai vu quelques-uns assez sensés pour rire en particulier avec nous

de ces magnifiques prérogatives.

Le conseil de justice juge souverainement et sans appel, au civil comme

au criminel. Il y a vingt ans qu’il condamna à mort un gouverneur de

Ceylan. Cet _edel-heer_ fut convaincu d’avoir commis d’horribles

concussions dans son gouvernement et exécuté à Batavia dans la place qui

est vis-à-vis de la citadelle. Au reste, la nomination du général des

Indes, celle des _edel-heers_ et des conseillers de justice vient

d’Europe. Le général et la haute régence de Batavia proposent aux autres

emplois, et leur choix est toujours ratifié en Hollande.

Toutefois, le général nomme en dernier ressort à toutes les places

militaires. Un des plus considérables et des meilleurs emplois pour le

revenu, après les gouvernements, est celui de commissaire de la

campagne. Cet officier a l’inspection sur tout ce qui fait le domaine de

la Compagnie dans l’île de Java, même sur les possessions et la conduite

des divers souverains de l’île; il a de plus la police absolue sur les

Javanais sujets de la Compagnie. Cette police est fort sévère, et les

fautes un peu graves sont punies de supplices rigoureux. La constance

des Javanais à souffrir des tourments barbares est incroyable; mais,

quand on les exécute, il faut leur laisser des caleçons blancs et

surtout ne pas leur trancher la tête. La Compagnie même compromettrait

son autorité en refusant d’avoir pour eux cette complaisance; les

Javanais se révolteraient. La raison en est simple: comme il est de foi

dans leur religion qu’ils seraient mal reçus dans l’autre monde s’ils

arrivaient décapités et sans caleçons blancs, ils osent croire que le

despotisme n’a de droit sur eux que dans celui-ci.

Un autre emploi fort recherché, dont les fonctions sont belles et le

revenu considérable, c’est celui de sabandar ou ministre des étrangers.

Ils sont deux, le sabandar des chrétiens et celui des païens. Le premier

est chargé de tout ce qui regarde les étrangers européens. Le second a

le détail de toutes les affaires relatives aux diverses nations de

l’Inde, en y comprenant les Chinois. Ceux-ci sont les courtiers de tout

le commerce intérieur de Batavia, où leur nombre passe aujourd’hui celui

de cent mille. C’est aussi à leur travail et à leurs soins que les

marchés de cette grande ville doivent l’abondance qui y règne depuis

quelques années. Tel est, au reste, l’ordre des emplois au service de la

Compagnie, assistant, teneur de livres, sous-marchand, marchand, grand

marchand, gouverneur. Tous ces grades civils ont un uniforme, et les

grades militaires ont une espèce de correspondance avec eux. Par

exemple, le major a rang de grand marchand, le capitaine de

sous-marchand, etc., mais les militaires ne peuvent jamais parvenir aux

places de l’administration sans changer d’état. Il est tout simple que,

dans une Compagnie de commerce, le corps militaire n’ait aucune

influence. On ne l’y regarde que comme un corps soudoyé, et cette idée

est ici d’autant plus juste qu’il n’est entièrement composé que

d’étrangers.

La Compagnie possède en propre une portion considérable de l’île de

Java. Toute la côte du nord à l’est de Batavia lui appartient. Elle a

réuni, depuis plusieurs années, à son domaine, l’île Maduré, dont le

souverain s’était révolté, et le fils est aujourd’hui gouverneur de

cette même île dont son père était roi. Elle a de même profité de la

révolte du roi de Balimbuam pour s’approprier cette belle province qui

fait la pointe orientale de Java. Ce prince, fier de l’empereur, honteux

d’être soumis à des marchands et conseillé, dit-on, par les Anglais qui

lui avaient fourni des armes, de la poudre, et même construit un fort,

voulut secouer le joug. Il en a coûté deux ans et de grandes dépenses à

la Compagnie pour le soumettre, et cette guerre venait d’être terminée

deux mois avant que nous arrivassions à Batavia. Les Hollandais avaient

eu le désavantage dans une première bataille; mais dans une seconde, le

prince indien a été pris avec toute sa famille et conduit dans la

citadelle de Batavia, où il est mort peu de jours après.

Son fils et le reste de cette famille infortunée devaient être embarqués

sur les premiers vaisseaux, et conduits au cap de Bonne-Espérance, où

ils finiront leurs jours sur l’île Roben.

Le reste de l’île Java est divisé en plusieurs royaumes. L’empereur de

Java, dont la résidence est dans la partie méridionale de l’île, a le

premier rang, ensuite le sultan de Mataran et le roi de Bantam. Tseribon

est gouverné par trois rois vassaux de la Compagnie, dont l’agrément est

aussi nécessaire aux autres souverains pour monter sur leur trône

précaire. Il y a chez tous ces rois une garde européenne qui répond de

leur personne. La Compagnie a de plus quatre comptoirs fortifiés chez

l’empereur, un chez le sultan, quatre à Bantam et deux à Tseribon. Ces

souverains sont obligés de donner à la Compagnie leurs denrées aux taux

d’un tarif qu’elle-même a fait. Elle en tire du riz, des sucres, du

café, de l’étain, de l’arak, et leur fournit seule l’opium dont les

Javanais font une grande consommation, et dont la vente produit des

profits considérables.

Batavia est l’entrepôt de toutes les productions des Moluques. La

récolte des épiceries s’y apporte tout entière; on charge chaque année

sur les vaisseaux ce qui est nécessaire pour la consommation de l’Europe

et on brûle le reste. C’est ce commerce seul qui assure la richesse, je

dirai même l’existence de la Compagnie des Indes hollandaises; il la met

en état de supporter les frais immenses auxquels elle est obligée, et

les déprédations de ses employés aussi fortes que ses dépenses mêmes.

C’est aussi sur ce commerce exclusif et sur celui de Ceylan qu’elle

dirige ses principaux soins. Je ne dirai rien sur Ceylan que je ne

connais pas; la Compagnie vient d’y terminer une guerre ruineuse, avec

plus de succès qu’elle n’a pu faire celle du golfe Persique, où ses

comptoirs ont été détruits. Mais, comme nous sommes presque les seuls

vaisseaux du roi qui aient pénétré dans les Moluques, on me permettra

quelques détails sur l’état actuel de cette importante partie du monde,

que son éloignement et le silence des Hollandais dérobent à la

connaissance des autres nations.

On ne comprenait autrefois sous le nom de Moluques que les petites îles

situées presque sous la ligne, entre quinze degrés de latitude sud et

cinquante degrés de latitude nord, le long de la côte occidentale de

Gilolo, dont les principales sont Ternate, Tidor, Mothier ou Mothir,

Machian et Bachian. Peu à peu ce nom est devenu commun à toutes les îles

qui produisaient des épiceries. Banda, Amboine, Ceram, Bouro et toutes

les îles adjacentes ont été rangées sous la même dénomination, dans

laquelle même quelques-uns ont voulu, mais sans succès, faire entrer

Bouton et Célèbes. Les Hollandais divisent aujourd’hui ces pays, qu’ils

appellent pays d’Orient, en quatre gouvernements principaux, desquels

dépendent les autres comptoirs, et qui ressortissent eux-mêmes de la

haute régence de Batavia. Ces quatre gouvernements sont Amboine, Banda,

Ternate et Macassar.

D’Amboine, dont un _edel-heer_ est gouverneur, relèvent six comptoirs;

savoir, sur Amboine même, Hila et Larique, dont les résidents ont, l’un

le grade de marchand, l’autre celui de sous-marchand; dans l’ouest

d’Amboine, les îles Manipa et Boëro, sur la première desquelles est un

simple teneur de livres, et sur la seconde notre bienfaiteur Hendrik

Ouman, sous-marchand; Haroeko, petite île à peu près dans l’est-sud-est

d’Amboine, où réside un sous-marchand; et enfin Saparoea, île aussi dans

le sud-est et environ à quinze lieues d’Amboine. Il y réside un

marchand, lequel a sous sa dépendance la petite île Neeslaw, où il

détache un sergent et quinze hommes; il y a un petit fort construit sur

une roche à Saparoea et un bon mouillage dans une jolie baie. Cette île

et celle de Neeslaw fourniraient en clous la cargaison d’un navire.

Toutes les forces du gouvernement d’Amboine consistent dans le fond de

cent cinquante hommes, aux ordres d’un capitaine, un lieutenant et cinq

enseignes. Il y a de plus deux officiers et un ingénieur.

Le gouvernement de Banda est plus considérable pour les fortifications,

et la garnison y est plus nombreuse; le fond en est de trois cents

hommes, commandés par un capitaine en premier, un capitaine en second,

deux lieutenants, quatre enseignes et un officier d’artillerie. Cette

garnison, ainsi que celle d’Amboine et des autres chefs-lieux, fournit

tous les postes détachés. L’entrée à Banda est fort difficile pour qui

ne la connaît pas. Il faut ranger de près la montagne de Gunongapi sur

laquelle est un fort, en se méfiant d’un banc de roches qu’on laisse à

bâbord. La passe n’a pas plus d’un mille de large, et on n’y trouve

point de fond.

Il convient ensuite de ranger le banc pour aller chercher par huit ou

dix brasses sous le fort London le mouillage dans lequel peuvent ancrer

cinq ou six vaisseaux.

Trois postes dépendent du gouvernement de Banda Ouriën, où est un teneur

de livres; Wayer, où réside un sous-marchand; et l’île Pulo Ry en Rhun,

voisine de Banda, couverte aussi de muscades. C’est un grand marchand

qui y commande. Il y a sur cette île un fort; il n’y peut mouiller que

des sloops, encore sont-ils sur un banc qui défend les approches du

fort. Il faudrait même le canonner à la voile, car tout attenant le banc

il n’y a plus de fond. Au reste, il n’y a point d’eau douce sur l’île,

la garnison est obligée de la faire venir de Banda. Je crois que l’île

Arrow est aussi dans le district de ce gouvernement. Il y a dessus un

comptoir avec un sergent et quinze hommes, et la Compagnie en retire des

perles. Il n’en est pas ainsi de Timor et Solor, qui bien qu’elles en

soient voisines, ressortissent directement de Batavia. Ces îles

fournissent du bois de santal. Il est assez singulier que les Portugais

aient conservé un poste à Timor, et plus singulier encore qu’ils n’en

tirent pas un grand parti.

Ternate a quatre comptoirs principaux dans sa dépendance; savoir,

Gorontalo, Manado, Limbotto et Xullabessie. Les résidents des deux

premiers ont le grade de sous-marchands; les seconds ne sont que teneurs

de livres. Il en dépend en outre plusieurs petits postes commandés par

des sergents. Deux cent cinquante hommes sont répartis dans le

gouvernement de Ternate, aux ordres d’un capitaine, un lieutenant, neuf

enseignes et un officier d’artillerie.

Le gouvernement de Macassar, sur l’île Célèbes, lequel est occupé par un

_edel-heer_, a dans son département quatre comptoirs: Boelacomba en

Bonthain et Bima, où résident deux sous-marchands; Saleyer et Maros,

dont les résidents ne sont que teneurs de livres.

Macassar ou Jonpandam est la plus forte place des Moluques; toutefois

les naturels du pays y resserrent soigneusement les Hollandais dans les

limites de leur poste. La garnison y est composée de trois cents hommes,

que commandent un capitaine en premier, un capitaine en second, deux

lieutenants et sept enseignes.

Il y a aussi un officier d’artillerie. On ne trouve pas d’épiceries dans

le district de ce gouvernement, à moins qu’il ne soit vrai que Button en

produit, ce que je n’ai pu vérifier. L’objet de son établissement a été

de s’assurer d’un passage qui est une des clefs des Moluques, et

d’ouvrir avec Célèbes et Bornéo un commerce avantageux. Ces deux grandes

îles fournissent aux Hollandais de l’or, de la soie, du coton, des bois

précieux, et même des diamants, en échange pour du fer, des draps et

d’autres marchandises de l’Europe ou de l’Inde.

Ce détail des différents postes occupés par les Hollandais dans les

Moluques est à peu de chose près exact.

La police qu’ils y ont établie fait honneur aux lumières de ceux qui

étaient alors à la tête de la Compagnie.

Lorsqu’ils en eurent chassé les Espagnols et les Portugais, succès qui

avaient été le fruit des combinaisons les plus éclairées, du courage et

de la patience, ils sentirent bien que ce n’était pas assez, pour rendre

le commerce des épiceries exclusif, d’avoir éloigné des Moluques tous

les Européens. Le grand nombre de ces îles en rendait la garde presque

impossible, il ne l’était pas moins d’empêcher un commerce de

contrebande des insulaires avec la Chine, les Philippines, Macassar et

tous les vaisseaux interlopes qui voudraient le tenter. La Compagnie

avait encore plus à craindre qu’on n’enlevât des plants d’arbres et

qu’on ne parvînt à les faire réussir ailleurs. Elle prit donc le parti

de détruire, autant qu’il serait possible, les arbres d’épiceries dans

toutes ces îles, en ne les laissant subsister que sur quelques-unes qui

fussent petites et faciles à garder; alors tout se trouvait réduit à

bien fortifier ces dépôts précieux. Il fallut soudoyer les souverains,

dont cette denrée faisait le revenu, pour les engager à consentir à ce

qu’on en anéantît ainsi la source. Tel est le subside annuel de vingt

mille risdales que la Compagnie hollandaise paie au roi de Ternate et à

quelques autres princes des Moluques. Lorsqu’elle n’a pu déterminer

quelqu’un de ces souverains à permettre que l’on brûlât ses plants, elle

les brûlait malgré eux, si elle était la plus forte, ou bien elle leur

achetait annuellement les feuilles des arbres encore vertes, sachant

bien qu’après trois ans de ce dépouillement les arbres périraient; ce

qu’ignorent sans doute les Indiens.

Par ce moyen, tandis que la cannelle ne se récolte que sur Ceylan, les

îles Banda ont été seules consacrées à la culture de la muscade; Amboine

et Uleaster, qui y touchent, à la culture du girofle, sans qu’il soit

permis d’avoir du girofle à Banda, ni de la muscade à Amboine. Ces

dépôts en fournissent au-delà de la consommation du monde entier. Les

autres postes des Hollandais dans les Moluques ont pour objet d’empêcher

les autres nations de s’y établir, de faire des recherches continuelles

pour découvrir et brûler les arbres d’épiceries et de fournir à la

subsistance des seules îles où on les cultive. Au reste, tous les

ingénieurs et marins employés dans cette partie sont obligés, en sortant

d’emploi, de remettre leurs cartes et plans, et de prêter serment qu’ils

n’en conservent aucun. Il n’y a pas longtemps qu’un habitant de Batavia

a été fouetté, marqué et relégué sur une île presque déserte, pour avoir

montré à un Anglais un plan des Moluques.

La récolte des épiceries se commence en décembre, et les vaisseaux

destinés à s’en charger arrivent dans le courant de janvier à Amboine et

Banda, d’où ils repartent pour Batavia en avril et mai. Il va aussi tous

les ans deux vaisseaux à Ternate, dont les voyages suivent de même la

loi des moussons. De plus, il y a quelques sénaus de douze ou quatorze

canons destinés à croiser dans ces parages.

Chaque année, les gouverneurs d’Amboine et de Banda assemblent, vers la

mi-septembre, tous les orencaies ou chefs de leurs départements. Ils

leur donnent d’abord des festins et des fêtes qui durent plusieurs

jours, et ensuite ils partent avec eux dans de grands bateaux nommés

coracores, pour faire la tournée de leur gouvernement et brûler les

plants d’épiceries inutiles. Les résidents des comptoirs particuliers

sont obligés de se rendre auprès de leurs gouverneurs généraux et de les

accompagner dans cette tournée qui finit ordinairement à la fin

d’octobre ou au commencement de novembre et dont le retour est célébré

par de nouvelles fêtes. Lorsque nous étions à Boëro, M. Ouman se

disposait à partir pour Amboine avec les orencaies de son île.

Les Hollandais ont maintenant la guerre avec les habitants de Ceram, île

riche en clous. Ces insulaires ne veulent point laisser détruire leurs

plants, et ils ont chassé la Compagnie de tous les postes principaux

qu’elle occupait sur leur terrain: elle n’a conservé que le petit

comptoir de Savaï, situé dans la partie septentrionale de l’île, où elle

tient un sergent et quinze hommes. Les Ceramois ont des armes à feu et

de la poudre, et tous, indépendamment d’un patois national, parlent bien

le malais. Les Papous sont aussi continuellement en guerre avec la

Compagnie et ses vassaux. On leur a vu des bâtiments armés de pierriers

et montés de deux cents hommes. Le roi de Salviati, l’une de leurs plus

grandes îles, vient d’être arrêté par surprise, comme il allait rendre

hommage au roi de Ternate, duquel il est vassal, et les Hollandais le

retiennent prisonnier.

Quoi de plus sage que le plan que nous venons d’exposer? Quelles mesures

pouvaient être mieux concertées pour établir et pour soutenir un

commerce exclusif? Aussi la Compagnie en jouit-elle depuis longtemps, et

c’est à quoi elle doit cet état de splendeur qui la rend plus semblable

à une puissante république qu’à une société de marchands. Mais, ou je me

trompe fort, ou le temps n’est pas loin auquel ce commerce précieux doit

recevoir de mortelles atteintes. J’oserai le dire, pour en détruire

l’exclusion, il n’y a qu’à le vouloir. La meilleure sauvegarde des

Hollandais est l’ignorance du reste de l’Europe sur l’état véritable de

ces îles, et le nuage mystérieux qui enveloppe ce jardin des Hespérides.

Mais il est des difficultés que la force de l’homme ne peut vaincre, et

des inconvénients auxquels toute sa sagesse ne saurait remédier. Les

Hollandais peuvent bien construire à Amboine et à Banda des

fortifications respectables, ils peuvent les munir de garnisons

nombreuses; mais, après quelques années, des tremblements de terre,

presque périodiques, viennent renverser de fond en comble tous ces

ouvrages, et chaque année la malignité du climat emporte les deux tiers

des soldats, matelots et ouvriers qu’on y envoie.

Voilà des maux sans remède. Les forts de Banda, bouleversés ainsi il y a

trois ans, sont à peine reconstruits aujourd’hui; ceux d’Amboine ne le

sont pas encore.

D’ailleurs la Compagnie a pu parvenir à détruire, dans quelques îles,

une partie des épiceries connues; mais il en est qu’elle ne connaît pas,

et d’autres même qu’elle connaît et qui se défendent contre ses efforts.

Aujourd’hui les Anglais fréquentent beaucoup les parages des Moluques,

et ce n’est assurément pas sans dessein. Il y avait plusieurs années que

de petits bâtiments qui partaient de Bancoui étaient venus examiner les

passages et prendre les connaissances relatives à cette navigation

difficile. On a lu que les habitants de Button nous ont dit que trois

navires anglais avaient depuis peu passé dans ce détroit; nous avons

aussi parlé des secours qu’ils ont donnés à l’infortuné souverain de

Balimbuam, et il paraît certain que c’est d’eux aussi que les Ceramois

tirent de la poudre et des armes; ils leur avaient même construit un

fort que le capitaine Le Clerc nous a dit avoir détruit, et dans lequel

il a trouvé deux canons. En 1764, M. Watson, qui commandait le

_Kinsberg_, frégate de vingt-six canons, vint à l’entrée de Savaï, s’y

fit donner à coups de fusils un pilote pour le conduire au mouillage et

commit beaucoup de vexations dans ce faible comptoir. Il fit aussi je ne

sais quelle tentative chez les Papous, mais elle ne lui réussit pas.

Sa chaloupe fut enlevée par ces Indiens, et tous les Européens qui

étaient dedans, y compris un garde de la marine qui la commandait,

furent faits prisonniers et depuis attachés à des poteaux, circoncis et

massacrés dans les tourments.

Il semble, au reste, que les Anglais ne veulent point cacher leurs

projets à la Compagnie hollandaise. Il y a quatre ans qu’ils établissent

un poste dans une des îles des Papous, nommée Soloc ou Tafara. J’ignore

quel fut le fondateur de cet établissement mais les Anglais ne l’ont

gardé que trois ans. Ils viennent de l’abandonner, et le gouverneur a

passé à Batavia en 1768 sur le Patty, capitaine Dodwell, d’où il s’est

rendu à Bancoul, où le Patty a coulé bas dans la rade. Ce poste

fournissait des nids d’oiseaux, de la nacre, des dents d’éléphant, des

perles et des tripans ou _swalopps_, espèce de glu ou d’écume dont les

Chinois font grand cas. Ce que je trouve merveilleux, c’est qu’ils

venaient vendre leurs cargaisons à Batavia, je le sais du négociant qui

les y achetait. Le même homme m’a assuré que les Anglais avaient aussi

des épiceries par le moyen de ce poste; peut-être les tiraient-ils des

Ceramois.

Pourquoi l’ont-ils abandonné? C’est ce que j’ignore. Il se peut qu’ayant

déjà levé un grand nombre de plants d’épiceries, les ayant transplantés

dans quelqu’une de leurs possessions aux Indes, et se croyant assurés de

leur réussite, ils aient abandonné un poste dispendieux, trop capable

d’alarmer une nation et d’en éclairer une autre.

Nous apprîmes à Batavia les premières nouvelles des vaisseaux dont nous

avions plusieurs fois dans notre voyage retrouvé la trace. M. Wallis y

était arrivé en janvier 1768, et reparti presque aussitôt. M. Carteret,

séparé involontairement de son chef, peu après être sorti du détroit de

Magellan, a fait un voyage plus long de beaucoup, et dont je crois les

aventures plus compliquées. Il est venu à Macassar à la fin de mars de

la même année, ayant perdu presque tout son équipage et son vaisseau

étant délabré. Les Hollandais n’ont pas voulu le souffrir à Jonpandam et

l’ont renvoyé à Bontain, consentant avec peine à ce qu’il y prît des

Maures pour remplacer les hommes qu’il avait perdus; après deux mois de

séjour dans l’île Célèbes, il s’est rendu le 3 juin à Batavia, où il a

caréné, et d’où il n’est reparti que le 15 de septembre, c’est-à-dire

douze jours seulement avant que nous y arrivassions. M. Carteret a peu

parlé ici de son voyage; il en a dit assez cependant pour qu’on ait su

que dans un passage qu’il nomme le détroit de Saint-Georges, il a eu

affaire avec des Indiens dont il montrait les flèches, qui ont blessé

plusieurs de ses gens, entre autres son second, lequel est reparti de

Batavia sans être guéri.

Il n’y avait pas plus de huit ou dix jours que nous étions à Batavia,

lorsque les maladies commencèrent à s’y déclarer. De la santé la

meilleure en apparence on passait en trois jours au tombeau. Plusieurs

de nous furent attaqués de fièvres violentes, et nos malades

n’éprouvaient aucun soulagement à l’hôpital. J’accélérai, autant qu’il

m’était possible, l’expédition de nos besoins; mais notre sabandar étant

aussi tombé malade et ne pouvant plus agir, nous essuyâmes des

difficultés et des lenteurs. Ce ne fut que le 16 octobre que je pus être

en état de sortir, et j’appareillai pour aller mouiller en dehors de la

rade; _L’Étoile_ ne devait avoir son biscuit que ce jour-là. Elle ne

finit de l’embarquer qu’à la nuit, et dès que le vent le lui permit,

elle vint mouiller auprès de nous. Presque tous les officiers de mon

bord étaient ou déjà malades, ou ressentaient des dispositions à le

devenir. Le nombre des dysenteries n’avait point diminué dans les

équipages, et le séjour prolongé à Batavia eût certainement fait plus de

ravages parmi nous que n’avait fait le voyage entier. Notre Tahitien,

que l’enthousiasme de tout ce qu’il voyait avait sans doute préservé

quelque temps de l’influence de ce climat pernicieux, tomba malade dans

les derniers jours, et sa maladie a été fort longue, quoiqu’il ait eu

pour les remèdes toute la docilité à laquelle pourrait se dévouer un

homme né à Paris; aussi, quand il parle de Batavia, ne la nomme-t-il que

la terre qui tue, _enoua maté_.

Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769. · 第 28 / 30 题