Ce ne fut pas sans d’excessifs mouvements de joie que nous découvrîmes à
la pointe du jour l’entrée du golfe de Cajeli. C’est où les Hollandais
ont leur établissement; c’était le terme où devaient finir nos plus
grandes misères. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages
depuis notre départ du port de Praslin; personne ne pouvait s’en dire
entièrement exempt, et la moitié de nos équipages était hors d’état de
faire aucun travail. Huit jours de plus passés à la mer eussent
assurément coûté la vie à un grand nombre et la santé à presque tous.
Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d’une odeur si
cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées
étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments dégoûtants
et malsains. Combien cette situation embellissait encore à nos yeux le
charmant aspect des côtes de Boëro! Dès le milieu de la nuit, une odeur
agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les îles Moluques sont
couvertes, s’était fait sentir plusieurs lieues en mer, et avait semblé
l’avant-coureur qui nous annonçait la fin de nos maux. L’aspect d’un
bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui de vaisseaux à l’ancre,
la vue de bestiaux errant dans les prairies qui environnent le bourg,
causèrent des transports que j’ai partagés sans doute, et que je ne
saurais dépeindre.
Il nous avait fallu courir plusieurs bords avant que de pouvoir entrer
dans le golfe, dont la pointe septentrionale se nomme pointe de
Lissatetto, et celle du sud-est pointe Rouba. Ce ne fut qu’à dix heures
que nous pûmes mettre le cap sur le bourg. Plusieurs bateaux naviguaient
dans la baie; je fis arborer pavillon hollandais et tirer un coup de
canon, aucun ne vint à bord; j’envoyai alors mon canot sonder en avant
du navire. Je craignais un banc qui se trouve à la côte du sud-est du
golfe. À midi et demi une pirogue, conduite par des Indiens, s’approcha
du vaisseau; le chef nous demanda en hollandais qui nous étions, et
refusa toujours de monter à bord. Cependant nous avancions à pleines
voiles, suivant les signaux du canot qui sondait.
Bientôt nous vîmes le banc dont nous avions redouté l’approche; la mer
était basse et il paraissait à découvert. À quatre longueurs de canot de
son extrémité, on est sur cinq ou six brasses d’eau, mauvais fond de
corail, et on passe tout de suite à dix-sept brasses, fond de sable et
vase. Notre route fut à peu près le sud-ouest trois lieues, depuis dix
heures jusqu’à une heure et demie que nous mouillâmes vis-à-vis la loge,
auprès de plusieurs petits bâtiments hollandais, à moins d’un quart de
lieue de terre. Nous étions par vingt-sept brasses d’eau, fond de sable
et vase.
_L’Étoile_ mouilla près de nous, plus dans l’ouest-nord-ouest.
À peine avions-nous jeté l’ancre que deux soldats hollandais sans armes,
dont l’un parlait français, vinrent à bord me demander, de la part du
résident du comptoir, quels motifs nous attiraient dans ce port, lorsque
nous ne devions pas ignorer que l’entrée n’en était permise qu’aux seuls
vaisseaux de la Compagnie hollandaise. Je renvoyai avec eux un officier
pour déclarer au résident que la nécessité de prendre des vivres nous
forçait à entrer dans le premier port que nous avions rencontré, sans
nous permettre d’avoir égard aux traités qui interdisaient aux navires
étrangers la relâche dans les ports des Moluques, et que nous sortirions
aussitôt qu’il nous aurait fourni les secours dont nous avions le plus
besoin. Les deux soldats revinrent peu de temps après pour me
communiquer un ordre signé du gouverneur d’Amboine, duquel le résident
de Boëro dépend directement, par lequel il est expressément défendu à
celui-ci de recevoir dans son port aucun vaisseau étranger. Le résident
me priait en même temps de lui donner par écrit une déclaration des
motifs de ma relâche, afin qu’elle pût justifier auprès de son supérieur
auquel il l’enverrait la conduite qu’il était obligé de tenir en nous
recevant ici. Sa demande était juste, et j’y satisfis en lui donnant une
déposition signée, dans laquelle je déclarais qu’étant parti des îles
Malouines et voulant aller dans l’Inde en passant par la mer du Sud, la
mousson contraire et le défaut de vivres nous avaient empêchés de gagner
les îles Philippines et forcés de venir chercher au premier port des
Moluques des secours indispensables, secours que je le sommais de me
donner en vertu du titre le plus respectable, de l’humanité.
Dès ce moment, il n’y eut plus de difficultés; le résident, en règle
vis-à-vis de sa Compagnie, fit contre mauvaise fortune bon cœur, et il
nous offrit ce qu’il avait d’un air aussi libre que s’il eût été le
maître chez lui. Vers les cinq heures, je descendis à terre avec
plusieurs officiers pour lui faire une visite. Malgré le trouble que
devait lui causer notre arrivée, il nous reçut à merveille. Il nous
offrit même à souper, et certes nous l’acceptâmes. Le spectacle du
plaisir et de l’avidité avec lesquels nous le dévorions lui prouva mieux
que nos paroles que ce n’était pas sans raison que nous crions à la
faim. Tous les Hollandais en étaient en extase, ils n’osaient manger
dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir été marin et réduit
aux extrémités que nous éprouvions depuis plusieurs mois pour se faire
une idée de la sensation que produit la vue de salades et d’un bon
souper sur des gens en pareil état. Ce souper fut pour moi un des plus
délicieux instants de mes jours, d’autant que j’avais envoyé à bord des
vaisseaux de quoi y faire souper tout le monde aussi bien que nous.
Il fut réglé que nous aurions journellement du cerf pour entretenir nos
équipages à la viande fraîche pendant le séjour; qu’on nous donnerait en
partant dix-huit bœufs, quelques moutons et à peu près autant de
volailles que nous en demanderions. Il fallut suppléer au pain par du
riz; c’est la nourriture des Hollandais.
Les insulaires vivent de pain de sagou qu’ils tirent du cœur d’un
palmier auquel ils donnent ce nom; ce pain ressemble à la cassave. Nous
ne pûmes avoir cette abondance de légumes qui nous eût été si salutaire,
les gens du pays n’en cultivent point. Le résident voulut bien en
fournir, pour les malades, du jardin de la Compagnie.
Au reste, tout ici appartient à la Compagnie directement ou
indirectement, gros et menu bétail, grains et denrées de toute espèce.
Elle seule vend et achète. Les Maures, à la vérité, nous ont vendu des
volailles, des chèvres, du poisson, des œufs et quelques fruits; mais
l’argent de cette vente ne leur restera pas longtemps: les Hollandais
sauront bien le retirer pour des hardes fort simples, mais qui n’en sont
pas moins chères. La chasse même du cerf n’est pas libre, le résident
seul en a le droit. Il donne à ses chasseurs trois coups de poudre et de
plomb, pour lesquels ils doivent apporter deux animaux qu’on leur paie
alors six sols pièce. S’ils n’en rapportent qu’un, on retient, sur ce
qui leur est dû, le prix d’un coup de poudre et de plomb.
Dès le 3 au matin, nous établîmes nos malades à terre pour y coucher
pendant notre séjour. Nous envoyions aussi journellement la plus grande
partie des équipages se promener et se divertir. Je fis faire l’eau des
navires et les divers transports par des esclaves de la Compagnie que le
résident nous loua à la journée.
_L’Étoile_ profita de ce temps pour garnir les chouquets de ses mâts
majeurs, lesquels avaient un jeu dangereux.
Nous avions affourché en arrivant; mais sur ce que les Hollandais nous
dirent de la bonté du fond et de la régularité des brises de terre et du
large, nous relevâmes notre ancre d’affourche. Effectivement nous y
vîmes les bâtiments hollandais sur une seule ancre.
Nous eûmes pendant notre relâche ici le plus beau temps du monde. Le
thermomètre y montait ordinairement à vingt-trois degrés dans la plus
grande chaleur du jour; la brise du nord-est au sud-est le jour
changeait sur le soir; elle venait alors de la terre et les nuits
étaient fort fraîches. Nous eûmes occasion de connaître l’intérieur de
l’île; on nous permit d’y faire plusieurs chasses de cerfs, par battues,
auxquelles nous prîmes un grand plaisir. Le pays est charmant,
entrecoupé de bosquets, de plaines et de coteaux dont les vallons sont
arrosés par de jolies rivières. Les Hollandais y ont apporté les
premiers cerfs qui s’y sont prodigieusement multiplié et dont la chair
est excellente. Il y a aussi un grand nombre de sangliers et quelques
espèces de gibier à plumes.
On donne à l’île de Boëro, ou Burro, environ dix-huit lieues de l’est à
l’ouest, et treize du nord au sud.
Elle était autrefois soumise au roi de Ternate, lequel en tirait tribut.
Le lieu principal est Cajeli, situé au fond du golfe de ce nom, dans une
plaine marécageuse qui s’étend près de quatre milles entre les rivières
Soweill et Abbo. Cette dernière est la plus grande de l’île, et
toutefois ses eaux sont fort troubles. Le débarquement est ici fort
incommode, surtout de basse mer, pendant laquelle il faut que les
bateaux s’arrêtent fort loin de la plage. La loge hollandaise, et
quatorze habitations d’Indiens, autrefois dispersées en divers endroits
de l’île, mais aujourd’hui réunies autour du comptoir, forment le bourg
de Cajeli. On y avait d’abord construit un fort en pierre. Un accident
le fit sauter en 1689, et depuis ce temps on s’y contente d’une enceinte
de faibles palissades, garnie de six canons de petit calibre, tant bien
que mal en batterie; c’est ce qu’on appelle le fort de la Défense, et
j’ai pris ce nom pour un sobriquet. La garnison, aux ordres du résident,
est composée d’un sergent et de vingt-cinq hommes: sur toute l’île il
n’y a pas cinquante Blancs. Quelques autres nègreries y sont répandues,
où l’on cultive du riz. Dans le temps où nous y étions, les forces des
Hollandais y étaient augmentées par trois navires, dont le plus grand
était le _Draak_, sénau de quatorze canons, commandé par un Saxon nommé
Kop-le-Clerc. Son équipage est de cinquante Européens et sa destination
de croiser dans les Moluques, surtout contre les Papous et les Ceramois.
Les naturels du pays se divisent en deux classes, les Maures et les
Alfouriens. Les premiers sont réunis sous la loge et soumis entièrement
aux Hollandais qui leur inspirent une grande crainte des nations
étrangères. Ils sont observateurs zélés de la loi de Mahomet,
c’est-à-dire qu’ils se lavent souvent, ne mangent point de porc et
prennent autant de femmes qu’ils en peuvent nourrir. Ajoutez à cela
qu’ils en paraissent fort jaloux et les tiennent renfermées. Leur
nourriture est le sagou, quelques fruits, et du poisson. Les jours de
fêtes, ils se régalent avec du riz que la Compagnie leur vend. Leurs
chefs ou orencaies se tiennent auprès du résident qui paraît avoir pour
eux quelques égards et contient le peuple par leur moyen. La Compagnie a
su semer parmi ces chefs des habitants un levain de jalousie réciproque
qui assure l’esclavage général, et la politique qu’elle observe ici
relativement aux naturels est la même dans tous les autres comptoirs. Si
un chef forme quelque complot, un autre le découvre et en avertit les
Hollandais.
Ces Maures, au reste, sont vilains, paresseux et peu guerriers. Ils ont
une extrême frayeur des Papous qui viennent quelquefois, au nombre de
deux ou trois cents, brûler les habitations, enlever ce qu’ils peuvent
et surtout des esclaves. La mémoire de leur dernière visite, faite il y
a trois ans, était encore récente. Les Hollandais ne font point faire le
service d’esclaves aux naturels de Boëro. La Compagnie tire ceux dont
elle se sert, ou de Célèbes ou de Ceram, les habitants de ces deux îles
se vendant réciproquement.
Les Alfouriens sont libres sans être ennemis de la Compagnie. Satisfaits
d’être indépendants, ils ne veulent point de ces babioles que les
Européens donnent ou vendent en échange de la liberté. Ils habitent
épars çà et là les montagnes inaccessibles dont est rempli l’intérieur
de l’île. Ils y vivent de sagou, de fruits et de la chasse. On ignore
quelle est leur religion; seulement on dit qu’ils ne sont point
mahométans, car ils élèvent et mangent des cochons. De temps en temps
les chefs des Alfouriens viennent visiter le résident; ils feraient
aussi bien de rester chez eux.
Je ne sais s’il y a eu autrefois des épiceries sur cette île; en tout
cas il est certain qu’il n’y en a plus aujourd’hui. La Compagnie ne tire
de ce poste que des bois d’ébène noirs et blancs, et quelques autres
espèces de bois, très recherchées pour la menuiserie. Il y a aussi une
belle poivrière dont la vue nous a confirmé que le poivrier est commun à
la Nouvelle-Bretagne. Les fruits y sont rares; des cocos, des bananes,
des pamplemousses, quelques limons et citrons, des oranges amères et
fort peu d’ananas. Il y croît une fort bonne espèce d’orge nommée
_ottong_ et le _sago borneo_, dont on fait une bouillie qui nous a paru
détestable. Les bois sont habités par un grand nombre d’oiseaux
d’espèces très variées et dont le plumage est charmant, entre autres des
perroquets de la plus grande beauté. On y trouve cette espèce de chat
sauvage qui porte ses petits dans une poche placée au bas de son ventre,
cette chauve-souris dont les ailes ont une énorme envergure, des
serpents monstrueux qui peuvent avaler un mouton, et cet autre serpent,
plus dangereux cent fois, qui se tient sur les arbres et se darde dans
les yeux des passants qui regardent en l’air. On ne connaît point de
remèdes contre la piqûre de ce dernier; nous en tuâmes deux dans une
chasse de cerf. La rivière de Abbo, dont les bords sont presque partout
couverts d’arbres touffus, est infestée de crocodiles énormes qui
dévorent bêtes et gens. C’est la nuit qu’ils sortent, et il y a des
exemples d’hommes enlevés par eux dans les pirogues. On les empêche
d’approcher en portant des torches allumées. Le rivage de Boëro fournit
peu de belles coquilles. Ces coquilles précieuses, objet de commerce
pour les Hollandais, se trouvent sur la côte de Ceram, à Amblaw et à
Banda, d’où on les envoie à Batavia.
C’est aussi à Amblaw que se trouve le catacoua de la plus belle espèce.
Henri Ouman, résident de Boëro, y vit en souverain.
Il a cent esclaves pour le service de sa maison, et il possède en
abondance le nécessaire et l’agréable. Il est sous-marchand, et ce grade
est le troisième au service de la Compagnie. C’est un homme né à
Batavia, lequel a épousé une créole d’Amboine. Je ne saurais trop me
louer de ses bons procédés à notre égard. Ce fut sans doute pour lui un
moment de crise que celui où nous entrâmes ici; mais il se conduisit en
homme d’esprit.
Après s’être mis en règle vis-à-vis de ses chefs, il fit de bonne grâce
ce dont il ne pouvait se dispenser, et il y joignit les façons d’un
homme flanc et généreux. Sa maison était la nôtre; à toute heure on y
trouvait à boire et à manger, et ce genre de politesse en vaut bien un
autre, pour qui surtout se ressentait encore de la famine.
Il nous donna deux repas de cérémonie, dont la propreté, l’élégance et
la bonne chère nous surprirent dans un endroit si peu considérable. La
maison de cet honnête Hollandais est jolie, élégamment meublée et
entièrement à la chinoise. Tout y est disposé pour y procurer du frais,
elle est entourée de jardins et traversée par une rivière. Du bord de la
mer, on arrive par une avenue de grands arbres. Sa femme et ses filles,
habillées à la chinoise, font très bien les honneurs du logis. Elles
passent le temps à apprêter des fleurs pour des distillations, à nouer
des bouquets et préparer du bétel. L’air qu’on respire dans cette maison
agréable est délicieusement parfumé, et nous y eussions tous fait bien
volontiers un long séjour. Quel contraste de cette existence douce et
tranquille avec la vie dénaturée que nous menions depuis dix mois!
Je dois dire un mot de l’impression qu’a faite sur Aotourou la vue de
cet établissement européen. On conçoit que sa surprise a été grande à
l’aspect d’hommes vêtus comme nous, de maisons, de jardins, d’animaux
domestiques en grand nombre et si variés.
Il ne pouvait se lasser de regarder tous ces objets nouveaux pour lui.
Surtout il prisait beaucoup cette hospitalité exercée d’un air franc et
de connaissance. Comme il ne voyait pas faire d’échange, il ne pensait
pas que nous payassions, il croyait qu’on nous donnait. Au reste, il se
conduisit avec esprit vis-à-vis des Hollandais. Il commença par leur
faire entendre qu’il était chef dans son pays et qu’il voyageait pour
son plaisir avec ses amis. Dans les visites, à table, à la promenade, il
s’étudiait à nous copier exactement. Comme je ne l’avais pas mené à la
première visite que nous fîmes, il s’imagina que c’était parce que ses
genoux sont cagneux, et il voulait absolument faire monter dessus des
matelots pour les redresser. Il nous demandait souvent si Paris était
aussi beau que ce comptoir.
Cependant nous avions embarqué, le 6 après midi, le riz, les bestiaux et
tous les autres rafraîchissements.
Le mémoire du bon résident était fort cher; mais on nous assura que les
prix étaient réglés par la Compagnie et qu’on ne pouvait pas s’écarter
de son tarif. Du reste, les vivres y étaient d’une excellente qualité;
le bœuf et le mouton ne sont pas à beaucoup près aussi bons dans aucun
pays chaud de ma connaissance, et les volailles y sont de la plus grande
délicatesse. Le beurre de Boëro a dans ce pays une réputation que les
Bretons ne trouvèrent pas légitimement acquise. Le 7 au matin, je fis
embarquer les malades, et on disposa tout pour appareiller le soir avec
la brise de terre. Les vivres frais et l’air sain de Boëro avaient
procuré à nos scorbutiques un amendement sensible. Ce séjour à terre,
quoiqu’il n’eût été que de six jours, les mettait dans le cas de se
guérir à bord, ou du moins de ne pas empirer avec l’usage des
rafraîchissements que nous étions désormais en état de leur donner.
Il eût sans doute été à souhaiter pour eux, et même pour les gens sains,
de prolonger la relâche; mais la fin de la mousson de l’est nous
pressait de partir pour Batavia.