Le 16 octobre, j’appareillai seul de la rade de Batavia pour mouiller
par sept brasses et demie, fond de vase molle, environ une lieue en
dehors. _L’Étoile_, qui ne put avoir son pain que fort tard, appareilla
à trois heures du matin; et gouvernant sur les feux que je tins allumés
toute la nuit, elle vint mouiller auprès de moi.
Comme la route pour sortir de Batavia est intéressante, on me permettra
le détail de celle que j’ai faite.
Le 17 nous fûmes sous voiles à cinq heures du matin et nous gouvernâmes
au nord-quart-nord-est pour passer dans l’est de Rotterdam environ à une
demi-lieue; puis au nord-ouest-quart-nord pour passer au sud de Horn et
de Harlem; ensuite du ouest-quart-nord-ouest au ouest-quart-sud-ouest,
pour ranger au nord les îles d’Amsterdam et de Middelbourg, sur la
dernière desquelles est un pavillon; puis à l’ouest, laissant à tribord
une balise placée dans le sud de la Petite Cambuis. À midi, nous
observâmes cinq degrés cinquante cinq minutes de latitude méridionale,
et nous étions pour lors nord et sud de la pointe sud-est de la Grande
Cambuis, environ à un mille. J’ai de là fait route pour passer entre
deux balises placées, l’une au sud de la pointe nord-ouest de la Grande
Cambuis, l’autre est et ouest de l’île des Anthropophages, autrement
dite Pulo Laki. Pour lors, on longe la côte à la distance qu’on veut ou
qu’on peut. À cinq heures et demie, le courant nous affalant sur la
côte, je mouillai une ancre à jet par onze brasses, fond de vase, la
pointe nord-ouest de la baie de Bantam me restant à
ouest-quart-nord-ouest-20-ouest environ cinq lieues, et le milieu de
Pulo Baby au nord-ouest-5-ouest trois lieues.
Le 18, à deux heures du matin, nous étions à la voile, mais il nous
fallut mouiller le soir; ce ne fut que le 19 après midi que nous
sortîmes du détroit de la Sonde, passant au nord de l’île du Prince.
Nous observâmes à midi six degrés trente minutes de latitude australe,
et à quatre heures après midi, étant environ à quatre lieues de la
pointe nord-ouest de l’île du Prince, je pris mon point de départ sur la
carte de M. d’Après par six degrés vingt et une minutes de latitude
australe et cent deux degrés de longitude orientale du méridien de
Paris. Au reste, on peut mouiller partout le long de l’île de Java.
Les Hollandais y entretiennent de petits postes de distance en distance,
et chacun d’eux a ordre d’envoyer un soldat à bord des vaisseaux qui
passent avec un registre sur lequel on prie d’inscrire le nom du
vaisseau, d’où il vient et où il va. On met ce qu’on veut sur ce
registre; mais je suis fort éloigné d’en blâmer l’usage, puisque, par ce
moyen, on peut avoir des nouvelles de bâtiments dont souvent on est
inquiet, et que d’ailleurs le soldat chargé de présenter ce registre
apporte aussi des poules, des tortues et d’autres rafraîchissements
qu’il vend à fort bon compte. Il n’y avait plus de scorbut au moins
apparent à bord de mes vaisseaux; mais beaucoup de gens y étaient
attaqués du flux de sang. Je pris donc le pari de faire route pour l’île
de France, sans attendre _L’Étoile_, et je lui en fis le signal le 20.
Cette route n’eut rien de remarquable que le beau et bon temps qui l’a
rendue fort courte. Nous eûmes constamment le vent de sud-est très
frais. Nous en avions besoin; car le nombre des malades augmentait
chaque jour, les convalescences étaient fort longues, et il se joignit
aux flux de sang des fièvres chaudes; un de mes charpentiers en mourut
la nuit du 30 au 31. Ma mâture me causait aussi beaucoup d’inquiétude.
Il y avait lieu d’appréhender que le grand mât ne rompît cinq ou six
pieds au-dessous du trélingage. Je le fis jumeler, et pour le soulager,
je dégréai le mât de perroquet et tins toujours deux ris dans le grand
hunier.
Ces précautions retardaient considérablement notre marche; malgré cela,
le dix-huitième jour de notre sortie de Batavia, nous eûmes la vue de
l’île Rodrigue, et le surlendemain celle de l’île de France.
Le 5 novembre à quatre heures du soir, nous étions nord et sud de la
pointe nord-est de l’île Rodrigue.
Nous avions eu connaissance de l’île Ronde le 7 à midi; à cinq heures du
soir, nous étions nord et sud de son milieu. Nous tirâmes du canon à
l’entrée de la nuit, espérant qu’on allumerait le feu de la pointe aux
Canonniers; mais ce feu, mentionné par M. d’Après dans son instruction,
ne s’allume plus, de manière qu’après avoir doublé le coin de Mire qu’on
peut ranger d’aussi près qu’on veut, je me trouvai fort embarrassé pour
éviter la batture dangereuse qui avance plus d’une demi-lieue au large
de la pointe aux Canonniers. Je louvoyai, afin de m’entretenir au vent
du port, tirant de temps en temps un coup de canon; enfin, entre onze
heures et minuit, il vint à bord un des pilotes du port entretenus par
le roi. Je me croyais hors de peine, et je lui avais remis la conduite
du bâtiment, lorsque à trois heures et demie il nous échoua près de la
baie des Tombeaux.
Par bonheur il n’y avait pas de mer, et la manœuvre que nous fîmes
rapidement pour tâcher d’abattre du côté du large nous réussit; mais que
l’on conçoive quelle douleur mortelle c’eût été pour nous, après tant de
dangers nécessaires heureusement évités, de venir échouer au port par la
faute d’un ignorant auquel l’ordonnance nous forçait de nous livrer.
Nous en fûmes quittes pour quarante-cinq pieds de notre fausse quille
qui furent emportés.
Le 8 dans la matinée, nous entrâmes dans le port où nous fûmes amarrés
dans la journée. _L’Étoile_ parut à six heures du soir et ne put entrer
que le lendemain.
Nous nous trouvâmes être en arrière d’un jour, et nous y reprîmes la
date de tout le monde.
Dès le premier jour, j’envoyai tous mes malades à l’hôpital, je donnai
l’état de mes besoins en vivres et agrès, et nous travaillâmes
sur-le-champ à disposer la frégate pour être carénée. Je pris tous les
ouvriers du port qu’on put me donner et tous ceux de l’Étoile, étant
déterminé à partir aussitôt que je serais prêt. Le 16 et le 18, on
chauffa la frégate. Nous trouvâmes son doublage vermoulu, mais son
flanc-bord était aussi sain qu’en sortant du chantier.
Nous fûmes obligés de changer ici une partie de notre mâture. Notre
grand mât avait un enton au pied et devait manquer par là aussitôt que
par la tête, où la mèche était cassée. On me donna un grand mât d’une
seule pièce, deux mâts de hune, des ancres, des câbles et du filin dont
nous étions absolument indigents. Je remis dans les magasins du roi mes
vieux vivres, et j’en repris pour cinq mois. Je livrai pareillement à M.
Poivre, intendant de l’île de France, le fer et les clous embarqués à
bord de _L’Étoile_, ma cucurbite, ma ventouse, beaucoup de médicaments,
et quantité d’effets devenus inutiles pour nous et dont cette colonie
avait besoin. Je donnai aussi à la légion vingt-trois soldats qui me
demandèrent à y être incorporés. Messieurs de Commerçon et Verron
consentirent pareillement à différer leur retour en France; le premier
pour examiner l’histoire naturelle de ces îles et celle de Madagascar;
le second pour être à portée d’aller observer dans l’Inde le passage de
Vénus; on me demanda de plus M. de Romainville, ingénieur, et quelques
jeunes volontaires et pilotins pour la navigation d’Inde en Inde.
Il n’était pas malheureux, après un aussi long voyage, d’être encore en
état d’enrichir cette colonie d’hommes et d’effets nécessaires. La joie
que j’en ressentis fut cruellement altérée par la perte que nous y fîmes
du chevalier du Bouchage, enseigne de vaisseau, sujet d’un mérite
distingué, qui joignait aux connaissances qui font le grand officier de
mer toutes les qualités du cœur et de l’esprit qui rendent un homme
précieux à ses amis. Les soins affectueux et l’habileté de M. de la
Porte, notre chirurgien major, n’ont pu le sauver. Il mourut dans mes
bras le 17 novembre, d’une dysenterie commencée à Batavia. Peu de jours
après, un jeune fils de M. le Moyne, commissaire ordonnateur de la
marine, embarqué avec moi volontaire et nommé depuis peu garde de la
marine, mourut de la poitrine.
J’admirai à l’île de France les forges qui y ont été établies par
messieurs de Rostaing et Hermans. Il en est peu d’aussi belles en
Europe, et le fer qu’elles fabriquent est de la première qualité. On ne
conçoit pas ce qu’il a fallu de constance et d’habileté pour
perfectionner cet établissement, et ce qu’il a coûté de frais.
Il y a maintenant neuf cents nègres, dont M. Hermans fait exercer un
bataillon de deux cents hommes, parmi lesquels s’est établi l’esprit de
corps. Ils sont entre eux fort délicats sur le choix de leurs camarades
et refusent d’admettre tous ceux qui ont commis la moindre friponnerie.
Comment se peut-il que le point d’honneur se trouve avec l’esclavage?
Pendant notre séjour ici, nous avions constamment joui du plus beau
temps. Le 5 décembre, le ciel commença à se couvrir de gros nuages, les
montagnes s’embrumèrent, tout annonça la saison des pluies et l’approche
de l’ouragan qui se fait sentir dans ces îles presque toutes les années.
Le 10, j’étais prêt à mettre à la voile, la pluie et le vent debout ne
me le permirent pas; Je ne pus appareiller que le 12 au matin, laissant
_L’Étoile_ au moment d’être carénée. Ce bâtiment ne pouvait être en état
de sortir avant la fin du mois, et notre jonction était dorénavant
inutile. Cette flûte, sortie de l’île de France à la fin du mois, de
décembre, est arrivée en France un mois après moi. À midi, je pris mon
point de départ par la latitude australe observée de vingt degrés
vingt-deux minutes, et par cinquante-quatre degrés quarante minutes de
longitude à l’est de Paris.
Le temps fut d’abord très couvert, avec des grains et de la pluie. Nous
ne pûmes avoir connaissance de l’île de Bourbon. À mesure que nous nous
éloignâmes, le temps devint plus beau. Le vent était favorable et frais,
mais bientôt notre nouveau grand mât nous causa les mêmes inquiétudes
que le premier, il faisait à la tête un arc si considérable que je
n’osai me servir du grand perroquet ni porter le hunier tout haut.
Depuis le 22 décembre jusqu’au 8 janvier, nous eûmes constamment vent
debout, mauvais temps ou calme. Ces vents d’ouest étaient, me disait-on,
sans exemple ici dans cette saison. Ils ne nous en molestèrent pas moins
quinze jours de suite que nous passâmes à la cape ou à louvoyer avec une
très grosse mer. Nous eûmes la connaissance de la côte d’Afrique avant
que d’avoir eu la sonde. Lors de la vue de cette terre que nous prîmes
pour le cap des Basses, nous n’avions pas de fonds. Le 30 nous trouvâmes
soixante-dix-huit brasses, et, depuis ce jour nous nous entretînmes sur
le banc des Eguilles, avec la vue presque continuelle de la côte.
Bientôt, nous rencontrâmes plusieurs navires hollandais de la flotte de
Batavia. L’avant-coureur en était parti le 20 octobre et la flotte le 26
novembre: les Hollandais étaient encore plus surpris que nous de ces
vents d’ouest qui soufflaient ainsi contre saison.
Enfin, le 8 janvier au matin, nous eûmes connaissance du cap False, et,
bientôt après, la vue des terres du cap de Bonne-Espérance. J’observai
qu’à cinq lieues dans l’est-sud-est du cap False, il y a une roche sous
l’eau fort dangereuse; qu’à l’est du cap de Bonne Espérance est un récif
qui s’avance plus d’un tiers de lieue au large, et au pied du cap même
un rocher qui met au large à la même distance. J’avais atteint un
vaisseau hollandais aperçu le matin, et j’avais diminué de voiles pour
ne pas le dépasser, afin de le suivre en cas qu’il voulut entrer de
nuit. À sept heures du soir, il amena perroquets, bonnettes, et même ses
huniers; pour lors je pris le bord du large, et je louvoyai toute la
nuit avec un grand frais de vent de sud, variable du sud-sud-est au
sud-sud-ouest.
Au point du jour, les courants nous avaient entraînés de près de neuf
lieues dans l’ouest-nord-ouest; le vaisseau hollandais était à plus de
quatre lieues sous le vent à nous. Il fallut forcer de voiles pour
regagner ce que nous avions perdu. À neuf heures du matin, nous
mouillâmes dans la baie du Cap, à la tête de la rade. Il y avait ici
quatorze grands navires de toutes nations, et il en arriva plusieurs
autres pendant le séjour que nous y fîmes. M. Carteret en était sorti le
jour des Rois. Nous saluâmes de quinze coups de canon la ville, qui nous
en rendit un pareil nombre.
Nous eûmes tout lieu de nous louer du gouverneur et des habitants du cap
de Bonne-Espérance; ils s’empressèrent de nous procurer l’utile et
l’agréable. Je ne m’arrêterai point à décrire cette place que tout le
monde connaît. Le Cap relève immédiatement de l’Europe et n’est point
dans la dépendance de Batavia, ni pour l’administration militaire et
civile, ni pour la nomination des emplois. Il suffit même d’en avoir
exercé un au Cap pour n’en pouvoir posséder aucun à Batavia.
Cependant le conseil du Cap correspond avec celui de Batavia pour les
affaires de commerce. Il est composé de huit personnes, du nombre
desquelles est le gouverneur qui en est le président. Le gouverneur
n’entre point dans le conseil de justice auquel préside le commandant en
second; seulement il signe les arrêts de mort.
Il y a un poste militaire à False baye et un à la Baie de Saldanha.
Cette dernière, qui forme un port superbe à l’abri de tous les vents,
n’a pu devenir le chef-lieu parce qu’il n’y a pas d’eau. On travaille
maintenant à augmenter l’établissement de False-baye; c’est où les
vaisseaux mouillent pendant l’hiver, quand la baie du Cap est interdite.
On y trouve les mêmes secours et à tout aussi bon compte qu’au Cap. Il y
a par terre huit lieues de mauvais chemin d’un de ces lieux à l’autre.
À peu près à moitié chemin des deux est le canton de Constance, qui
produit le fameux vin de ce nom. Ce vignoble, où l’on cultive des plants
de muscat d’Espagne, est fort petit, mais il est faux qu’il appartienne
à la Compagnie et qu’il soit, comme on le croit ici, entouré de murs et
gardé. On le distingue en haut Constance et petit Constance, séparés par
une haie, et appartenant à deux propriétaires différents. Le vin qui s’y
recueille est à peu près égal en qualité, quoique chacun des deux
Constances ait ses partisans. Il se fait, année commune, cent vingt à
cent trente barriques de ce vin, dont la Compagnie prend un tiers à un
prix tarifé, le reste se vend aux acheteurs qui se présentent.
Le prix actuel est de trente piastres l’_alvrame_ ou le baril de
soixante et dix bouteilles de vin blanc, trente-cinq piastres
l’_alvrame_ de rouge. Mes camarades et moi nous allâmes dîner chez M. de
Vanderspie, propriétaire du haut Constance. Il nous fit la meilleure
chère du monde, et nous y bûmes beaucoup de son vin, soit en dînant,
soit en goûtant des différentes pièces pour faire notre emplette.
Les plantations des Hollandais se sont fort étendues sur toute la côte,
et l’abondance y est partout le fruit de la culture, parce que le
cultivateur, soumis aux seules lois, y est libre et sûr de sa propriété.
Il y a des habitants jusqu’à près de cent cinquante lieues de la
capitale; ils n’ont d’ennemis à craindre que les bêtes féroces; car les
Hottentots ne les molestent point. Une des plus belles parties de la
colonie du Cap est celle à laquelle on a donné le nom de petite
Rochelle. C’est une peuplade de Français chassés de leur patrie par la
révocation de l’édit de Nantes. Elle surpasse toutes les autres par la
fécondité du terrain et l’industrie des colons. Ils ont conservé à cette
mère adoptive le nom de leur ancienne patrie, qu’ils aiment toujours,
toute rigoureuse qu’elle leur a été.
Le gouvernement envoie de temps en temps des caravanes visiter
l’intérieur du pays. Il s’en est fait une de huit mois en 1763. Le
détachement perça dans le nord et fit, m’a-t-on assuré, des découvertes
importantes; ce voyage n’eut pas cependant le succès qu’on devait s’en
promettre; le mécontentement et la discorde se mirent dans le
détachement et forcèrent le chef à revenir sur ses pas, laissant ses
découvertes imparfaites. Les Hollandais avaient eu connaissance d’une
nation jaune, dont les cheveux sont longs, et qui leur a paru très
farouche.
C’est dans ce voyage que l’on a trouvé le quadrupède de dix-sept pieds
de hauteur, dont j’ai remis le dessin à M. de Buffon; c’était une
femelle qui allaitait un faon dont la hauteur n’était encore que de sept
pieds.
On tua la mère, le faon fut pris vivant, mais il mourut après quelques
jours de marche. M. de Buffon m’a assuré que cet animal est celui que
les naturalistes nomment la girafe. On n’en avait pas revu depuis celui
qui fut apporté à Rome du temps de César, et montré à l’amphithéâtre. On
a aussi trouvé il y a trois ans, et apporté au Cap, où il n’a vécu que
deux mois, un quadrupède d’une grande beauté, lequel tient du taureau,
du cheval et du cerf, et dont le genre est absolument nouveau. J’ai
pareillement remis à M. de Buffon le dessin exact de cet animal dont je
crois que la force et la vitesse égalent la beauté. Ce n’est pas sans
raison que l’Afrique a été nommée la mère des monstres.
Munis de bons vivres, de vins et de rafraîchissements de toute espèce,
nous appareillâmes de la rade du Cap le 17 après midi. Nous passâmes
entre l’île Roben et la côte; à six heures du soir, le milieu de cette
île nous restait au sud-sud-est-4’’-sud environ à quatre lieues de
distance; c’est d’où je pris mon point de départ par quarante-trois
degrés quarante minutes de latitude sud, et quinze degrés quarante-huit
minutes de longitude orientale de Paris. Je désirais de rejoindre M.
Carteret sur lequel j’avais certainement un grand avantage de marche,
mais qui avait encore onze jours d’avance sur moi.
Je dirigeai ma route pour prendre connaissance de l’île Sainte-Hélène,
afin de m’assurer la relâche à l’Ascension, relâche qui devait faire le
salut de mon équipage. Effectivement, nous en eûmes la vue le 29 à deux
heures après midi, et le relèvement que nous en fîmes ne nous donna de
différence avec l’estime de notre route que huit à dix lieues. La nuit
du 3 au 4 février étant par la latitude de l’Ascension et m’en faisant
environ à dix-huit lieues de distance, je fis courir sous les deux
huniers. Au point du jour, nous vîmes l’île à peu près à neuf lieues de
distance, et à onze heures nous mouillâmes dans l’anse du nord-ouest ou
de la montagne de la Croix, par douze brasses, fond de sable de corail.
Suivant les observations de M, l’abbé de la Caille, nous étions à ce
mouillage par sept degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, et
seize degrés dix-neuf minutes de longitude occidentale de Paris.
À peine eûmes-nous jeté l’ancre que je fis mettre les bateaux à la mer
et partir trois détachements pour la pêche de la tortue; le premier dans
l’anse du Nord-Est; le second dans l’anse du Nord-Ouest, vis-à-vis de
laquelle nous étions; le troisième dans l’anse aux Anglais, laquelle est
dans le sud-ouest de l’île. Tout nous promettait une pêche favorable; il
n’y avait point d’autre navire que le nôtre, la saison était avantageuse
et nous entrions en nouvelle lune. Aussitôt après le départ des
détachements, je fis toutes mes dispositions pour jumeler, au-dessous du
capelage, mes deux mâts majeurs: savoir, le grand mât avec un petit mât
de hune, le gros bout en haut; et le mât de misaine, lequel était fendu
horizontalement entre les jottereaux, avec une jumelle de chêne.
On m’apporta dans l’après-midi la bouteille qui renferme le papier sur
lequel s’inscrivent ordinairement les vaisseaux de toutes nations qui
relâchent à l’Ascension. Cette bouteille se dépose dans la cavité d’un
des rochers de cette baie, où elle est également à l’abri des vagues et
de la pluie. J’y trouvai écrit le _Swallow_, ce vaisseau anglais
commandé par M. Carteret, que je désirais de rejoindre. Il était arrivé
ici le 31 janvier et reparti le 1er février; c’étaient déjà six jours
que nous lui avions gagnés depuis le cap de Bonne-Espérance.
J’inscrivis _La Boudeuse_ et je renvoyai la bouteille.
La journée du 5 se passa à jumeler nos mâts sous le capelage, opération
délicate dans une rade où la mer est clapoteuse, à tenir nos agrès et à
embarquer les tortues. La pêche fut abondante; on en avait chaviré dans
la nuit soixante et dix, mais nous ne pûmes en prendre à bord que
cinquante-six, on remit les autres en liberté, Nous observâmes au
mouillage neuf degrés quarante-cinq minutes de variation nord-ouest. Le
6, à trois heures du matin, les tortues et bateaux étaient embarqués,
nous commençâmes à lever nos ancres; à cinq heures, nous étions sous
voiles, enchantés de notre pêche et de l’espoir que notre mouillage
serait dorénavant dans notre patrie. Combien nous en avions fait depuis
le départ de Brest!
En partant de l’Ascension, je tins le vent pour ranger les îles du Cap
Vert d’aussi près qu’il me serait possible. Le 11 au matin, nous
passâmes la ligne pour la sixième fois dans ce voyage par vingt degrés
de longitude estimée. Quelques jours après, comme malgré la jumelle dont
nous l’avions fortifié le mât de misaine faisait une très mauvaise
figure, il fallut le soutenir par des pataras, dégréer le petit
perroquet, et tenir presque toujours le petit hunier aux bas-ris et même
serré.
Le 25 au soir, on aperçut un navire au vent et de l’avant à nous, nous
le conservâmes pendant la nuit, et le lendemain nous le joignîmes;
c’était le _Swallow_.
J’offris à M. Carteret tous les services qu’on peut se rendre à la mer.
Il n’avait besoin de rien; mais, sur ce qu’il me dit qu’on lui avait
remis au Cap des lettres pour France, j’envoyai les chercher à son bord.
Il me fit présent d’une flèche qu’il avait eue dans une des îles
rencontrées dans son voyage autour du monde, voyage qu’il fut bien loin
de nous soupçonner d’avoir fait. Son navire était fort petit, marchait
très mal, et quand nous eûmes pris congé de lui, nous le laissâmes comme
à l’ancre. Combien il a dû souffrir dans une aussi mauvaise embarcation!
Il y avait huit lieues de différence entre sa longitude estimée et la
nôtre; il se faisait plus à l’ouest de cette quantité.
Nous comptions passer dans l’est des îles Açores, lorsque le 4 mars,
dans la matinée, nous eûmes connaissance des îles Tercere, que nous
doublâmes dans la journée en la rangeant de fort près. Nous eûmes fond
le 13 après midi, et, le 14 au matin, la vue d’Ouessant.
Comme les vents étaient courts et la marée contraire pour doubler cette
île nous fûmes forcés de prendre la bordée du large, les vents étaient à
l’ouest grand frais, et la mer fort grosse. Environ à dix heures du
matin, dans un grain violent, la vergue de misaine se rompit entre les
deux poulies de drisse et la grand-voile fut au même instant déralinguée
depuis un point jusqu’à l’autre. Nous mîmes aussitôt à la cape sous la
grand voile d’étai, le petit foc et le foc de derrière, et nous
travaillâmes à nous raccommoder. Nous enverguâmes une grande voile
neuve, nous refîmes une vergue de misaine avec la vergue d’artimon, une
vergue de grand hunier et un boute-hors de bonnettes, et, à quatre
heures du soir, nous nous retrouvâmes en état de faire de la voile. Nous
avions perdu la vue d’Ouessant, et, pendant la cape, le vent et la mer
nous avaient fait dériver dans la Manche.
Déterminé à entrer à Brest, j’avais pris le parti de louvoyer avec des
vents variables du sud-ouest au nord-ouest, lorsque, le 15 au matin, on
vint m’avertir que le mât de misaine menaçait de se rompre au-dessous du
capelage. La secousse qu’il avait reçue dans la rupture de sa vergue
avait augmenté son mal; et, quoique nous en eussions soulagé la tête en
abaissant sa vergue, faisant le ris dans la misaine et tenant le petit
hunier sur le ton avec tous ses ris faits, cependant nous reconnûmes,
après un examen attentif, que ce mât ne résisterait pas longtemps au
tangage que la grosse mer nous faisait éprouver au plus près; d’ailleurs
toutes nos manœuvres et poulies étaient pourries, et nous n’avions plus
de rechange; quel moyen, dans un état pareil, de combattre entre deux
côtes contre le gros temps de l’équinoxe? Je pris donc le parti de faire
vent arrière, et de conduire la frégate à Saint-Malo. C’était alors le
port le plus prochain qui pût nous servir d’asile. J’y entrai le 16
après midi, n’ayant perdu que sept hommes pendant deux ans et quatre
mois écoulés depuis notre sortie de Nantes.
_Puppibus et loeti Nautae imposuere coronas._