CHAPITRE XI

Nous avions repris la mer après une relâche de huit jours, pendant

lesquels, comme on l’a vu, le temps avait été constamment mauvais et les

vents presque toujours au sud. Le 25, ils revinrent au sud-est, variant

jusqu’à l’est, et nous suivîmes la côte environ à trois lieues

d’éloignement. Elle rondissait insensiblement, et bientôt nous aperçûmes

au large des îles qui se succédaient de distance en distance. Nous

passâmes entre elles et la grande terre, et je leur donnai le nom des

officiers des états-majors. Il n’était plus douteux que nous côtoyions

la Nouvelle-Bretagne. Cette terre est très élevée et paraît entrecoupée

de belles baies, dans lesquelles nous apercevions des feux et d’autres

traces d’habitations.

Le troisième jour de notre sortie, je fis couper nos tentes de campagne

pour distribuer de grandes culottes aux gens des deux équipages. Nous

avions déjà fait, en différentes occasions, de semblables distributions

de hardes de toute espèce. Sans cela, comment eût-il été possible que

ces pauvres gens fussent vêtus pendant une aussi longue campagne, où il

leur avait fallu plusieurs fois passer alternativement du froid au

chaud, et essuyer maintes reprises du déluge? Au reste, je n’avais plus

rien à leur donner, tout était épuisé. Je fus même forcé de retrancher

encore une once de pain sur la ration. Le peu qui nous restait de vivres

était en partie gâté, et dans tout autre cas on eût jeté à la mer toutes

nos salaisons, mais il fallait manger le mauvais comme le bon. Qui

pouvait savoir quand cela finirait? Telle était notre situation de

souffrir en même temps du passé qui nous avait affaiblis, du présent

dont les tristes détails se répétaient à chaque instant, et de l’avenir

dont le terme indéterminé était presque le plus cruel de nos maux. Mes

peines personnelles se multipliaient par celles des autres. Je dois

cependant publier qu’aucun ne s’est laissé abattre, et que la patience à

souffrir a été supérieure aux positions les plus critiques. Les

officiers donnaient l’exemple, et jamais les matelots n’ont cessé de

danser le soir, dans la disette comme dans les temps de la plus grande

abondance. Il n’avait pas été nécessaire de doubler leur paie.

Nous eûmes constamment la vue de la Nouvelle-Bretagne jusqu’au 3 août.

Pendant ce temps il venta peu, il plut souvent, les courants nous furent

contraires et les navires marchaient moins que jamais. La côte prenait

de plus en plus de l’ouest. Le 29 au matin, nous nous en trouvâmes plus

près que nous n’avions encore été. Ce voisinage nous valut la visite de

quelques pirogues, deux vinrent à la portée de voix de la frégate, cinq

autres furent à _L’Étoile_. Elles étaient montées chacune par cinq ou

six hommes noirs, à cheveux crépus et laineux, quelques-uns les avaient

poudrés de blanc.

Ils portent la barbe assez longue et des ornements blancs aux bras en

forme de bracelets. Des feuilles d’arbre couvrent, tant bien que mal,

leur nudité. Ils sont grands et paraissent agiles et robustes. Ils nous

montraient une espèce de pain et nous invitaient par signes à venir à

terre; nous les invitions à venir à bord; mais nos invitations, le don

même de quelques morceaux d’étoffes jetés à la mer, ne leur inspirèrent

pas la confiance de nous accoster. Ils ramassèrent ce qu’on avait jeté,

et pour remerciement, l’un d’eux, avec une fronde, nous lança une pierre

qui ne vint pas jusqu’à bord; nous ne voulûmes pas leur rendre le mal

pour le mal, et ils se retirèrent en frappant tous ensemble sur leurs

canots avec de grands cris. Ils poussèrent sans doute les hostilités

plus loin à bord de _L’Étoile_; car nous en vîmes tirer plusieurs coups

de fusil qui les mirent en fuite. Leurs pirogues sont longues, étroites

et à balancier. Toutes ont l’avant et l’arrière plus ou moins ornés de

sculptures peintes en rouge, qui font honneur à leur adresse.

Le lendemain, il en vint un beaucoup plus grand nombre qui ne firent

aucune difficulté d’accoster le navire. Celui de leurs conducteurs qui

paraissait être le chef portait un bâton long de deux ou trois pieds,

peint en rouge, avec une pomme à chaque bout. Il l’éleva sur sa tête

avec ses deux mains en nous approchant, et il demeura quelque temps dans

cette attitude. Tous ces nègres paraissaient avoir fait une grande

toilette; les uns avaient la laine peinte en rouge; d’autres portaient

des aigrettes de plumes sur la tête, d’autres des pendants d’oreilles de

certaines graines ou de grandes plaques blanches et rondes pendues au

cou; quelques-uns avaient des anneaux passés dans les cartilages du nez:

mais une parure assez générale à tous était des bracelets faits avec la

bouche d’une grosse coquille sciée. Nous voulûmes lier commerce avec

eux, pour les engager à nous apporter quelques rafraîchissements. Leur

mauvaise foi nous fit bientôt voir que nous n’y réussirions pas. Ils

tâchaient de saisir ce qu’on leur proposait et ne voulaient rien rendre

en échange. À peine pût-on tirer d’eux quelques racines d’ignames; on se

lassa de leur donner et ils se retirèrent. Deux canots voguaient vers la

frégate à l’entrée de la nuit, une fusée que l’on tira pour quelque

signal les fit fuir précipitamment.

Au reste, il sembla que les visites qu’ils nous avaient rendues ces deux

derniers jours n’avaient été que pour nous reconnaître et concerter un

plan d’attaque. Le 31, on vit, dès la pointe du jour, un essaim de

pirogues sortir de terre, une partie passa par notre travers sans

s’arrêter et toutes dirigèrent leur marche sur _L’Étoile_, que, sans

doute, ils avaient observé être le plus petit des deux bâtiments, et se

tenir derrière. Les nègres firent leur attaque à coups de pierres et de

flèches. Le combat fut court. Une fusillade déconcerta leurs projets;

plusieurs se jetèrent à la mer, et quelques pirogues furent abandonnées:

depuis ce moment nous cessâmes d’en voir.

Les terres de la Nouvelle-Bretagne ne couraient maintenant que sur

l’ouest-quart-nord-ouest et l’ouest, et dans cette partie elles

s’abaissaient considérablement. Ce n’était plus cette côte élevée et

garnie de plusieurs rangs de montagnes; la pointe septentrionale que

nous découvrions était une terre presque noyée et couverte d’arbres de

distance en distance. Les cinq premiers jours du mois d’août furent

pluvieux; le temps fut à l’orage et le vent souffla par grains. Nous

n’aperçûmes la côte que par lambeaux, dans les éclaircies, et sans

pouvoir en distinguer les détails. Toutefois, nous en vîmes assez pour

être convaincus que les marées continuaient à nous enlever une partie du

médiocre chemin que nous faisions chaque jour. Je fis alors gouverner au

nord-ouest, puis nord-ouest-quart-ouest, pour éviter un labyrinthe

d’îles, qui sont semées à l’extrémité septentrionale de la

Nouvelle-Bretagne. Le 4 après midi, nous reconnûmes distinctement deux

îles, que je crois être celles que Dampierre nomme île Matthias et île

Orageuse. L’île Matthias, haute et montagneuse, s’étend sur le

nord-ouest, huit à neuf lieues. L’autre n’en a pas plus de trois ou

quatre, et entre les deux est un îlot. Une île que l’on crut apercevoir

le 5, à deux heures du matin, dans l’ouest, nous fit reprendre du nord.

On ne se trompait pas, et à dix heures la brume, qui jusqu’alors avait

été épaisse, s’étant dissipée, nous aperçûmes dans le sud-est-quart-sud

cette île, qui est petite et basse. Les marées cessèrent alors de porter

sur le sud et sur l’est; ce qui semblait venir de ce que nous avions

dépassé la pointe septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, que les

Hollandais nomment cap Solomaswer. Nous n’étions plus alors que par zéro

degré quarante et une minutes de latitude méridionale. Nous avions sondé

presque tous les jours sans trouver de fond.

Nous courûmes à l’ouest jusqu’au 7, avec un assez joli frais et beau

temps, sans voir de terre. Le 7 au soir, l’horizon fort embrumé m’ayant

paru, au coucher du soleil, être un horizon de terre depuis l’ouest

jusqu’à l’ouest-sud-ouest je me déterminai à tenir pour la nuit la route

du sud-ouest-quart-ouest; nous reprîmes au jour celle de l’ouest. Nous

vîmes dans la matinée, environ à cinq ou six lieues devant nous, une

terre basse. Nous gouvernâmes à l’ouest-quart-sud-ouest et

ouest-sud-ouest pour en passer au sud. Nous la rangeâmes environ à une

lieue et demie. C’était une île plate, longue d’environ trois lieues,

couverte d’arbres et partagée en plusieurs divisions liées ensemble par

des battures et des bancs de sable. Il y a sur cette île une grande

quantité de cocotiers, et le bord de la mer y est couvert d’un si grand

nombre de cases qu’on peut juger de là qu’elle est extrêmement peuplée.

Ces cases sont hautes, presque carrées et bien couvertes. Elles nous

parurent plus vastes et plus belles que ne sont ordinairement des

cabanes de roseaux, et nous crûmes revoir les maisons de Tahiti. On

découvrait un grand nombre de pirogues occupées à la pêche tout autour

de l’île, aucune ne parut se déranger pour nous voir passer et nous

jugeâmes que ces habitants, qui n’étaient pas curieux, étaient contents

de leur sort. À trois lieues dans l’ouest de celle-ci on vit du haut des

mâts une autre île basse.

La nuit fut très obscure, et quelques nuages fixes dans le sud nous y

firent soupçonner de la terre. En effet, au jour, nous découvrîmes deux

petites îles dans le sud-est-quart-sud-3°-sud, à huit ou neuf lieues de

distance. On ne les avait pas encore perdues de vue à huit heures et

demie, lorsqu’on eut connaissance d’une autre île basse dans

l’ouest-quart-sud-ouest, et, peu après, d’une infinité de petites îles

qui s’étendaient dans l’ouest-nord-ouest et le sud-ouest de cette

dernière, laquelle peut avoir deux lieues de long; toutes les autres ne

sont, à proprement parler, qu’une chaîne d’îlots ras et couverts de

bois, rencontre désastreuse. Il y avait cependant un îlot séparé des

autres et plus au sud, lequel nous parut être plus considérable. Nous

dirigeâmes notre route entre celui-là et l’archipel d’îlots, que je

nommai l’Échiquier, et que je voulais laisser au nord. Nous n’étions pas

près d’en être dehors. Cette chaîne, aperçue dès le matin, se

prolongeait beaucoup plus loin dans le sud-ouest que nous ne l’avions pu

juger alors.

Nous cherchions comme je viens de le dire, à la doubler dans le sud;

mais à l’entrée de la nuit, nous y étions encore engagés, sans savoir

précisément jusqu’où elle s’étendait. Le temps, incessamment chargé de

grains, ne nous avait jamais montré dans un même instant tout ce que

nous devions craindre; pour surcroît d’embarras, le calme vint aussitôt

que la nuit et ne finit presque qu’avec elle. Nous la passâmes dans la

continuelle appréhension d’être jetés sur la côte par les courants. Je

fis mettre deux ancres au mouillage et allonger leurs bittures sur le

pont; précaution presque inutile: car on sonda plusieurs fois sans

trouver le fond. Tel est un des plus grands dangers de ces terres:

presque à deux longueurs de navire des récifs qui les bordent, on n’a

point la ressource de mouiller. Heureusement le temps se maintint sans

orages; même vers minuit, il se leva une fraîcheur du nord qui nous

servit à nous élever un peu dans le sud-est. Le vent fraîchit à mesure

que le soleil montait et il nous retira de ces îles basses, que je crois

inhabitées; au moins, pendant le temps qu’on s’est trouvé à portée de

les voir, on n’y a distingué ni feux, ni cabanes, ni pirogues.

_L’Étoile_ avait été dans cette nuit plus en danger encore que nous; car

elle fut très longtemps sans gouverner, et la marée l’entraînait

visiblement à la côte, lorsque le vent vint à son aide. À deux heures

après midi, nous doublâmes l’îlot le plus occidental et nous gouvernâmes

à ouest sud-ouest.

Le 11 à midi, étant par deux degrés dix-sept minutes de latitude

australe, nous aperçûmes, dans le sud, une côte élevée qui nous parut

être celle de la Nouvelle-Guinée. Quelques heures après, on la vit plus

clairement. C’est une terre haute et monteuse qui, dans cette partie,

s’étend sur l’ouest-nord-ouest. Le 12 à midi, nous étions environ à dix

lieues des terres les plus voisines de nous. Il était impossible de

détailler la côte à cette distance; il nous parut seulement une grande

baie vers deux degrés vingt-cinq minutes de latitude sud, et des terres

basses dans le fond qu’on ne découvrait que du haut des mâts. Nous

jugeâmes aussi, par la vitesse avec laquelle nous doublions les terres,

que les courants nous étaient devenus favorables; mais, pour apprécier

avec quelque justesse la différence qu’ils occasionnaient dans l’estime

de notre route, il eût fallu cingler moins loin de la côte. Nous

continuâmes à la prolonger à dix ou douze lieues de distance. Son

gisement était toujours sur l’ouest-nord-ouest, et sa hauteur

prodigieuse. Nous y remarquâmes surtout deux pics très élevés, voisins

l’un de l’autre, et qui surpassent en hauteur toutes les autres

montagnes. Nous les avons nommés les Deux Cyclopes. Nous eûmes occasion

de remarquer que les marées portaient sur le nord-ouest. Effectivement

nous nous trouvâmes le jour suivant plus éloignés de la côte de la

Nouvelle-Guinée, qui revient ici sur l’ouest. Le 14, au point du jour,

nous découvrîmes deux îles et un îlot qui paraissait entre deux, mais

plus au sud. Elles gisent entre elles est-sud-est et ouest-nord-ouest

corrigés; elles sont à deux lieues de distance l’une de l’autre, de

médiocre hauteur, et n’ont pas plus d’une lieue et demie d’étendue

chacune.

Nous avancions peu chaque journée. Depuis que nous étions sur la côte de

la Nouvelle-Guinée, nous avions assez régulièrement une faible brise

d’est ou de nord-est, qui commençait vers deux ou trois heures après

midi et durait environ jusque vers minuit; à cette brise succédait un

intervalle plus ou moins long de calme qui était suivi de la brise de

terre variable du sud-ouest au sud-sud-ouest, laquelle se terminait

aussi vers midi par deux ou trois heures de calme. Nous revîmes, le 15

au matin, la plus occidentale des deux îles que nous avions reconnues la

veille. Nous découvrîmes en même temps d’autres terres, qui nous

parurent îles, depuis le sud-est-quart-sud jusqu’à l’ouest-sud-ouest,

terres fort basses, par-dessus lesquelles nous apercevions, dans une

perspective éloignée, les hautes montagnes du continent. La plus élevée,

que nous relevâmes à huit heures du matin au sud-sud-est du compas, se

détachait des autres, et nous la nommâmes le géant Colineau. Nous

donnâmes le nom de la nymphe Alie à la plus occidentale des îles basses

dans le nord-ouest de Moulineau. À dix heures du matin, nous tombâmes

dans un raz de marée, où les courants paraissaient porter avec violence

sur le nord et nord-nord-est. Ils étaient si vifs que, jusqu’à midi, ils

nous empêchèrent de gouverner; et, comme ils nous entraînèrent fort au

large, il nous devint impossible d’asseoir un jugement précis sur leur

véritable direction. L’eau, dans le lit de marée, était couverte de

troncs d’arbres flottants, de divers fruits et de goémons: elle y était

en même temps si trouble que nous craignîmes d’être sur un banc; mais la

sonde ne nous donna point de fond à cent brasses. Ce raz de marée

semblait indiquer ici ou une grande rivière dans le continent, ou un

passage qui couperait les terres de la Nouvelle-Guinée, passage dont

l’ouverture serait presque nord et sud. Suivant deux distances des bords

du soleil et de la lune, observées à l’octan par le chevalier du

Bouchage et M. Verron, notre longitude déterminée au port Praslin en

différait de deux degrés quarante-sept minutes. Nous observâmes le même

jour un degré dix-sept minutes de latitude australe.

Le 16 et le 17, il fit presque calme; le peu de vent qui souffla fut

variable. Le 16, on ne vit la terre qu’à sept heures du matin, encore ne

la vit-on que du haut des mâts, terre extrêmement haute et coupée. Nous

perdîmes toute cette journée à attendre _L’Étoile_ qui, maîtrisée par le

courant, ne pouvait pas mettre le cap en route; et le 17, comme elle

était fort éloignée de nous, je fus obligé de virer sur elle pour la

rallier; ce que nous ne fîmes qu’aux approches de la nuit. Elle fut très

orageuse, avec un déluge de pluie et des tonnerres épouvantables. Les

six jours suivants nous furent tout aussi malheureux: de la pluie, du

calme, et le peu qui venta, ce fut du vent debout. Il faut s’être trouvé

dans la position où nous étions alors pour être en état de s’en former

l’idée. Le 17 après midi, on avait aperçu depuis le sud sud-ouest-5°-sud

du compas jusqu’au sud-ouest 5°-ouest, à seize lieues environ de

distance, une côte élevée qu’on ne perdit de vue qu’à la nuit. Le 18, à

neuf heures du matin, on découvrit une île haute dans le

sud-ouest-quart-ouest, distante à peu près de douze lieues; nous la

revîmes le lendemain, et elle nous restait à midi, depuis le

sud-sud-ouest jusqu’au sud-ouest, dans un éloignement de quinze à vingt

lieues. Les courants nous donnèrent, pendant ces trois derniers jours,

dix lieues de différence nord; nous ne pûmes savoir quelle était celle

qu’ils nous donnaient en longitude.

Le 20, nous passâmes la ligne pour la seconde fois de la campagne. Les

courants continuaient à nous éloigner des terres. Nous n’en vîmes point

le 20 ni le 21, quoique nous eussions tenu les bordées qui nous en

rapprochaient le plus. Il nous devenait cependant essentiel de rallier

la côte et de la ranger d’assez près pour ne pas commettre quelque

erreur dangereuse, qui nous fit manquer le débouquement dans la mer des

Indes et nous engageât dans l’un des golfes de Gilolo. Le 22, au point

du jour, nous eûmes connaissance d’une côte plus élevée qu’aucune autre

partie de la Nouvelle-Guinée que nous eussions encore vue. Nous

gouvernâmes dessus et, à midi, on la releva depuis le sud-sud-est-5°-sud

jusqu’au sud-ouest, où elle ne paraissait pas terminée. Nous venions de

passer la ligne pour la troisième fois. La terre courait sur

l’ouest-nord-ouest, et nous l’accostâmes, déterminés à ne plus la

quitter jusqu’à être parvenus à son extrémité, que les géographes

nomment le cap Mabo. Dans la nuit nous doublâmes une pointe, de l’autre

côté de laquelle la terre, toujours fort élevée, ne courait plus que sur

l’ouest-quart-sud-ouest et l’ouest-sud-ouest. Le 23 à midi, nous voyions

une étendue de côte d’environ vingt lieues, dont la partie la plus

occidentale nous restait presque au sud-ouest, à treize ou quatorze

lieues. Nous étions beaucoup plus près de deux îles basses et couvertes

d’arbres, éloignées l’une de l’autre d’environ quatre lieues. Nous en

approchâmes à une demi-lieue et, tandis que nous attendions _L’Étoile_

écartée de nous à une grande distance, j’envoyai le chevalier de

Suzannet, avec deux de nos bateaux armés, à la plus septentrionale des

deux îles. Nous pensions y voir des habitations, et nous espérions en

tirer quelques rafraîchissements. Un banc qui règne le long de l’île, et

s’étend même assez loin dans l’est, força les bateaux de faire un grand

tour pour le doubler. Le chevalier de Suzannet ne trouva ni cases, ni

habitants, ni rafraîchissements.

Ce qui, de loin, nous avait semblé former un village, n’était qu’un amas

de roches minées par la mer et creusées en caverne. Les arbres qui

couvraient l’île ne portaient aucun fruit propre à la nourriture des

hommes.

On y enterra une inscription. Les bateaux ne revinrent à bord qu’à dix

heures du soir. _L’Étoile_ venait de nous rejoindre. La vue continuelle

de la côte nous avait appris que les courants portaient ici sur le

nord-ouest.

Après avoir embarqué nos bateaux, nous tâchâmes de prolonger la terre

autant que les vents constants au sud et au sud-sud-ouest voulurent nous

le permettre.

Nous fûmes obligés de courir plusieurs bords, dans l’intention de passer

au vent d’une grande île, que nous avions aperçue au coucher du soleil

dans l’ouest et l’ouest-quart-nord-ouest. L’aube du jour nous surprit

encore sous le vent de cette île. Sa côte orientale, qui peut avoir cinq

lieues de longueur, court à peu près nord et sud, à sa pointe

méridionale on voit un îlot bas et de peu d’étendue. Entre elle et la

terre de la Nouvelle-Guinée, qui se prolonge ici presque sur le

sud-ouest-quart-ouest, il se présentait un vaste passage dont

l’ouverture, d’environ huit lieues, gît nord-est et sud-ouest. Le vent

en venait, et la marée portait dans le nord-ouest; comment gagner en

louvoyant ainsi contre vent et marée? Je l’essayai jusqu’à neuf heures

du matin. Je vis avec douleur que c’était infructueusement, et je pris

le parti d’arriver, pour ranger la côte septentrionale de l’île,

abandonnant à regret un débouché que je crois très beau pour se tirer de

cette suite éternelle d’îles.

Nous eûmes dans cette matinée deux alertes consécutives. La première

fois, on cria d’en haut qu’on voyait devant nous une longue suite de

brisants, et l’on prit aussitôt les amures à l’autre bord. Ces brisants,

examinés ensuite plus attentivement, se trouvèrent être des raz d’une

marée violente, et nous reprîmes notre route.

Une heure après, plusieurs personnes crièrent du gaillard d’avant qu’on

voyait le fond sous nous; l’affaire pressait, mais l’alarme fut

heureusement aussi courte qu’elle avait été vive. Nous l’eussions même

crue fausse si _L’Étoile_, qui était dans nos eaux, n’eût aperçu ce même

haut-fond pendant près de deux minutes. Il lui parut un banc de corail.

Presque nord et sud de ce banc, qui peut avoir encore moins d’eau dans

quelque partie, il y a une anse de sable sur laquelle sont construites

quelques cases environnées de cocotiers. La remarque peut d’autant plus

servir de point de reconnaissance que, jusque-là, nous n’avons vu aucune

trace d’habitation sur cette côte. À une heure après midi, nous

doublâmes la pointe du nord-est de la grande île, qui s’étend ensuite

sur l’ouest et l’ouest-quart-sud-ouest, près de vingt lieues. Il fallut

serrer le vent pour la prolonger, et nous ne tardâmes pas à apercevoir

d’autres îles dans l’ouest et l’ouest-quart-nord-ouest.

On en vit même une au soleil couchant qui fut relevée dans le

nord-est-quart-nord, à laquelle se joignait une batture qui parut

s’étendre jusqu’au nord-quart-nord-ouest: ainsi nous étions encore une

fois enclavés.

Nous perdîmes dans cette journée notre premier maître d’équipage, nommé

Denis, qui mourut du scorbut. Il était malouin et âgé d’environ

cinquante ans, passés presque tous au service du roi. Les sentiments

d’honneur et les connaissances qui le distinguaient de son état

important nous l’ont fait regretter universellement. Quarante-cinq

autres personnes étaient atteintes du scorbut; la limonade et le vin en

suspendaient seuls les funestes progrès.

Nous passâmes la nuit sur les bords, et le 25, au lever du jour, nous

nous trouvâmes environnés de terres. Il s’offrait à nous trois passages,

l’un ouvert au sud-ouest, le second à l’ouest-sud-ouest, et le troisième

presque est et ouest. Le vent ne nous accordait que ce dernier, et je

n’en voulais point. Je ne doutais pas que nous ne fussions au milieu des

îles des Papous. Il fallait éviter de tomber plus loin dans le nord, de

crainte, comme je l’ai déjà dit, de nous enfoncer dans quelqu’un des

golfes de la côte orientale de Gilolo. L’essentiel, pour sortir de ces

parages critiques, était donc de nous élever en latitude australe: or,

au-delà du passage du sud-ouest, on apercevait dans le sud la mer

ouverte autant que la vue pouvait s’étendre: ainsi je me décidai à

louvoyer pour gagner ce débouché. Toutes ces îles et îlots qui nous

enfermaient sont fort escarpés, de hauteur médiocre, et couverts

d’arbres. Nous n’y avons aperçu aucun indice qu’elles soient habitées.

À onze heures du matin, nous eûmes fond de sable sur quarante-cinq

brasses; c’était une ressource. À midi, nous observâmes cinq minutes de

latitude boréale, ainsi nous venions de passer la ligne pour la

quatrième fois. À six heures du soir, nous étions à même de donner dans

le passage de l’ouest-sud-ouest. C’était avoir gagné environ trois

lieues par le travail de la journée entière. La nuit nous fut plus

favorable, grâce à la lune dont la lumière nous permit de louvoyer entre

les pierres et les îles. D’ailleurs, le courant, qui nous avait été

contraire tant que nous fûmes par le travers des deux premières passes,

nous devint favorable, dès que nous vînmes à ouvrir le passage du

sud-ouest.

Le canal par lequel nous débouquâmes enfin dans cette nuit peut avoir de

deux à trois lieues de large. Il est borné à l’ouest par un amas d’îles

et d’îlots assez élevés. Sa côte de l’est, que nous avions prise au

premier coup d’œil pour la pointe la plus occidentale de la grande île,

n’est aussi qu’un amas de petites îles et de rochers qui, de loin,

semblent former une seule masse, et les séparations entre ces îles

présentent d’abord l’aspect de belles baies; c’est ce que nous

reconnaissions à chaque bordée que nous rapportions sur ces terres. Ce

ne fut qu’à quatre heures et demie du matin que nous parvînmes à doubler

les îlots les plus sud du nouveau passage, que nous nommâmes le passage

des Français. Le fond paraît augmenter au milieu de cet archipel en

avançant vers le sud. Nos sondes ont été de cinquante-cinq à

soixante-quinze et quatre-vingts brasses, fond de sable gris, vase et

coquilles pourries.

Lorsque nous fûmes entièrement hors du canal, nous sondâmes sans trouver

du fond. Je fis alors gouverner au sud-ouest. Le passage des Français

gît par quinze minutes de latitude sud, entre le cent vingt-huitième et

le cent vingt-neuvième degré de longitude à l’est de Paris.

Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769. · 第 26 / 30 题