L’île, à laquelle on avait d’abord donné le nom de Nouvelle-Cythère,
reçoit de ses habitants celui de Tahiti. Sa latitude de dix-sept degrés
trente-cinq minutes trois secondes à notre camp a été conclue de
plusieurs hauteurs méridiennes du soleil observées à terre avec un quart
de cercle. Sa longitude de cent cinquante degrés quarante minutes
dix-sept secondes à l’ouest de Paris a été déterminée par onze
observations de la lune, selon la méthode des angles horaires.
M. Verron en avait fait beaucoup d’autres à terre pendant quatre jours
et quatre nuits, pour déterminer cette même longitude; mais le cahier où
elles étaient écrites lui ayant été enlevé, il ne lui est resté que les
dernières observations faites la veille de notre départ. Il croit leur
résultat moyen assez exact, quoique leurs extrêmes différent entre eux
de sept à huit degrés. La perte de nos ancres et tous les accidents que
j’ai détaillés ci-dessus nous ont fait abandonner cette relâche beaucoup
plus tôt que nous ne nous y étions attendus, et nous ont mis dans
l’impossibilité d’en visiter les côtes. La partie du sud nous est
absolument inconnue; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du
sud-est jusqu’à celle du nord-ouest me parait avoir quinze à vingt
lieues d’étendue, et le gisement de ses principales pointes est entre le
nord-ouest et l’ouest-nord-ouest.
Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s’avance dans le
nord, à sept ou huit lieues de celle-ci, on voit une baie ouverte au
nord-est, laquelle a trois ou quatre lieues de profondeur. Ses côtes
s’abaissent insensiblement jusqu’au fond de la baie où elles ont peu
d’élévation, et paraissent former le canton le plus beau de l’île et le
plus habité. Il semble qu’on trouverait aisément plusieurs bons
mouillages dans cette baie: le hasard nous servit mal dans la rencontre
du nôtre. En entrant ici par la passe par laquelle est sortie
_L’Étoile_.
M. de la Giraudais m’a assuré qu’entre les deux îles les plus
septentrionales il y avait un mouillage fort sûr pour trente vaisseaux
au moins, depuis vingt-trois jusqu’à douze et dix brasses, fond de sable
gris vaseux, qu’il y avait une lieue d’évitage et jamais de mer. Le
reste de la côte est élevé, et elle semble en général être toute bordée
par un récif inégalement couvert d’eau, et qui forme en quelques
endroits de petits îlots sur lesquels les insulaires entretiennent des
feux pendant la nuit pour la pêche et la sûreté de leur navigation:
quelques coupures donnent de distance en distance l’entrée en dedans du
récif, mais il faut se méfier du fond. Le plomb n’amène jamais que du
sable gris; ce sable recouvre de grosses masses d’un corail dur et
tranchant, capable de couper un câble dans une nuit, ainsi que nous l’a
appris une funeste expérience.
Au-delà de la pointe septentrionale de cette baie, la côte ne forme
aucune anse, aucun cap remarquable. La pointe la plus occidentale est
terminée par une terre basse, dans le nord-ouest de laquelle, environ à
une lieue de distance, on voit une île peu élevée qui s’étend deux ou
trois lieues sur le nord-ouest.
La hauteur des montagnes qui occupent tout l’intérieur de Tahiti est
surprenante, eu égard à l’étendue de l’île. Loin d’en rendre l’aspect
triste et sauvage, elles servent à l’embellir en variant à chaque pas
les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des plus
riches productions de la nature, avec ce désordre dont l’art ne sut
jamais imiter l’agrément. De là sortent une infinité de petites rivières
qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des
habitants qu’à l’ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les
bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers,
sous lesquels, comme je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons des
Tahitiens, dispersées sans aucun ordre, et sans former jamais de
village; on croit être dans les Champs-Élysées. Des sentiers publics,
pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout
les communications faciles.
Les principales productions de l’île sont le coco, la banane, le fruit à
pain, l’igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et
fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes à sucre qu’on ne cultive
point, une espèce d’indigo sauvage, une très belle teinture rouge et une
jaune; j’ignore d’où on les tire. En général M. de Commerçon y a trouvé
la botanique des Indes. Aotourou, pendant qu’il a été avec nous, a
reconnu et nommé plusieurs de nos fruits et de nos légumes, ainsi qu’un
assez grand nombre de plantes que les curieux cultivent dans les serres
chaudes. Le bois propre à travailler croît dans les montagnes, et les
insulaires en font peu d’usage; ils ne l’emploient que pour leurs
grandes pirogues, qu’ils construisent de bois de cèdre. Nous leur avons
aussi vu des piques d’un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois
de fer. Ils se servent, pour bâtir les pirogues ordinaires, de l’arbre
qui porte le fruit à pain: c’est un bois qui ne se fend point; mais il
est si mol et si plein de gomme qu’il ne fait que se mâcher sous
l’outil.
Au reste, quoique cette île soit remplie de très hautes montagnes, la
quantité d’arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne
semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins
certain que les insulaires ne connaissent point les métaux. Ils donnent
à tous ceux que nous leur avons montrés le même nom d’_aouri_, dont ils
se servaient pour nous demander du fer. Mais cette connaissance du fer,
d’où leur vient-elle? Je dirai bientôt ce que je pense à cet égard. Je
ne connais ici qu’un seul article de commerce riche; ce sont de très
belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes
et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour
chez eux.
Ils font, avec les écailles de ces huîtres perlières, des espèces de
castagnettes qui sont un de leurs instruments de danse.
Nous n’avons vu d’autres quadrupèdes que des cochons, des chiens d’une
espèce petite, mais jolie, et des rats en grande quantité. Les habitants
ont des poules domestiques absolument semblables aux nôtres. Nous avons
aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d’un beau
plumage bleu de roi et d’un très bon goût, et des perruches fort
petites, mais fort singulières par le mélange de bleu et de rouge qui
colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et leurs
volailles qu’avec des bananes. Entre ce qui en a été consommé dans le
séjour à terre et ce qui a été embarqué dans les deux navires, on a
troqué plus de huit cents têtes de volailles et près de cent cinquante
cochons; encore, sans les travaux inquiétants des dernières journées, en
aurait-on eu beaucoup davantage, car les habitants en apportaient de
jour en jour un plus grand nombre.
Nous n’avons pas éprouvé de grandes chaleurs dans cette île. Pendant
notre séjour le thermomètre de Réaumur n’a jamais monté à plus de
vingt-deux degrés et il a été quelquefois à dix-huit degrés. Le soleil,
il est vrai, était déjà à huit ou neuf degrés de l’autre côté de
l’équateur. Mais un avantage inestimable de cette île, c’est de n’y pas
être infesté par cette légion odieuse d’insectes qui font le supplice
des pays situés entre les tropiques; nous n’y avons vu non plus aucun
animal venimeux. D’ailleurs le climat est si sain que, malgré les
travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens fussent
continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le
sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade. Les
scorbutiques que nous avions débarqués, et qui n’y ont pas eu une seule
nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont rétablis en aussi
peu de temps, au point que quelques-uns ont été parfaitement guéris à
bord. Au reste, la santé et la force des insulaires qui habitent des
maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques
feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à
laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous
leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans
le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de
l’air et de la bonté du régime que suivent les habitants?
Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture; ils mangent
rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n’en mangent
jamais, et ce régime sans doute contribue beaucoup à les tenir exempts
de presque toutes nos maladies. J’en dirais autant de leurs boissons;
ils n’en connaissent d’autre que l’eau: l’odeur seule du vin et de
l’eau-de-vie leur donnait de la répugnance; ils en témoignaient aussi
pour le tabac, les épiceries, et en général pour toutes les choses
fortes.
Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très différentes,
qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se
mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus
nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est
d’ordinaire d’en voir de six pieds et plus.
Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés;
pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux
modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens; et, s’ils
étaient vêtus, s’ils vivaient moins à l’air et au grand soleil, ils
seraient aussi blancs que nous. En général, leurs cheveux sont noirs. La
seconde race est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs
comme du crin; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des
mulâtres. Le Tahitien qui s’est embarqué avec nous est de cette seconde
race, quoique son père soit chef d’un canton; mais il possède en
intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté.
Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la
barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés. Ils
laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt
du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux très
courts; d’autres les laissent croître et les portent attachés sur le
sommet de la tête. Tous ont l’habitude de se les joindre, ainsi que la
barbe, avec de l’huile de coco. Je n’ai rencontré qu’un seul homme
estropié et qui paraissait l’avoir été par une chute. Notre chirurgien
major m’a assuré qu’il avait vu sur plusieurs les traces de la petite
vérole, et j’avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne
leur communiquassions pas l’autre, ne pouvant supposer qu’ils en fussent
attaqués.
On voit souvent les Tahitiens nus, sans autre vêtement qu’une ceinture
qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux
s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils
laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des
femmes, et elles savent l’arranger avec assez d’art pour rendre ce
simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne
vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu’un petit chapeau de
cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont
beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez
délicats; mais ce qui les distingue, c’est la beauté de leurs corps dont
les contours n’ont point été défigurés par quinze ans de torture.
Au reste, tandis qu’en Europe les femmes se peignent en rouge les joues,
celles de Tahiti se peignent d’un bleu foncé les reins et les fesses;
c’est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes
sont soumis à la même mode. Je ne sais comment ils s’impriment ces
traits ineffaçables; je pense que c’est en piquant la peau et y versant
le suc de certaines herbes, ainsi que je l’ai vu pratiquer aux indigènes
du Canada. Il est à remarquer que de tout temps on a trouvé cette
peinture à la mode chez les peuples voisins encore de l’état de nature.
Quand César fit sa première descente en Angleterre, il y trouva établi
cet usage de se peindre; _omnes vero Britanni se vitro inficiunt, quod
coerulem efflîcit colorem_. Le savant et ingénieux auteur des recherches
philosophiques sur les Américains donne pour cause à cet usage général
le besoin où on est, dans les pays incultes, de se garantir ainsi de la
piqûre des insectes caustiques qui s’y multiplient au-delà de
l’imagination. Cette cause n’existe point à Tahiti, puisque, comme nous
l’avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables.
L’usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage
de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les
oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. La plus
grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans
cesse et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et
après.
Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne
semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine
particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont
chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens
pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils
soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun
cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans
la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument
nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à
tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d’une timidité qui les
faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs
n’approuvaient point ces vols, qu’ils nous pressaient au contraire de
tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n’usait point de cette
sévérité qu’il nous recommandait.
Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes
jambes; l’homme fuyait et, s’il était joint, ce qui arrivait
ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups
de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du
coupable.
Je ne croyais pas même qu’ils connussent de punition plus forte, attendu
que, quand ils voyaient mettre quelqu’un de nos gens aux fers, ils en
témoignaient une peine sensible; mais j’ai su depuis, à n’en pas douter,
qu’ils ont l’usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu’on le
pratique dans nos armées.
Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles
voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les
descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l’arc, la
fronde et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez
eux d’une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils
tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats; ils leur
lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée
de victoire; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les
vainqueurs ne dédaignent pas d’admettre dans leur lit; Aotourou lui-même
est le fils d’un chef tahitien et d’une captive de l’île de Oopoa, île
voisine et souvent ennemie de Tahiti.
J’attribue à ce mélange la différence que nous avons remarquée dans
l’espèce des hommes. J’ignore, au reste, comme ils pansent leurs
blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices.
J’exposerai à la fin de ce chapitre ce que j’ai pu entrevoir sur la
forme de leur gouvernement, sur l’étendue du pouvoir qu’ont leurs petits
souverains, sur l’espèce de distinction qui existe entre les principaux
et le peuple, sur le lien enfin qui réunit ensemble, et sous la même
autorité, cette multitude d’hommes robustes qui ont si peu de besoins.
Je remarquerai seulement ici que, dans les circonstances délicates, le
seigneur du canton ne décide point sans l’avis d’un conseil. On a vu
qu’il avait fallu une délibération des principaux de la nation lorsqu’il
s’était agi de l’établissement de notre camp à terre. J’ajouterai que le
chef paraît être obéi sans réplique par tout le monde, et que les
notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels ils ont de
l’autorité.
Il est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur religion.
Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour
des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule cérémonie
religieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts. Ils en
conservent longtemps les cadavres étendus sur une espèce d’échafaud que
couvre un hangar. L’infection qu’ils répandent n’empêche pas les femmes
d’aller pleurer auprès du corps une partie du jour, et d’oindre d’huile
de coco les froides reliques de leur affection.
Celles dont nous étions connus nous ont laissés quelquefois approcher de
ce lieu consacré aux mânes: Emoé, il dort, nous disaient-elles.
Lorsqu’il ne reste plus que les squelettes, on les transporte dans la
maison, et j’ignore combien de temps on les y conserve. Je sais
seulement, parce que je l’ai vu, qu’alors un homme considéré dans la
nation vient y exercer son ministère sacré, et que, dans ces lugubres
cérémonies, il porte des ornements assez recherchés.
Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou et nous
avons cru comprendre qu’en général ses compatriotes sont fort
superstitieux, que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité,
qu’indépendamment d’un être supérieur, nommé Eri-t-Era, le Roi du Soleil
ou de la Lumière, être qu’ils ne représentent par aucune image
matérielle, ils admettent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes,
les autres malfaisantes; que le nom de ces divinités ou génies est
Eatoua, qu’ils attachent à chaque action importante de la vie un bon et
un mauvais génie, lesquels y président et décident du succès ou du
malheur. Ce que nous avons compris avec certitude, c’est que, quand la
lune présente un certain aspect, qu’ils nomment Malama Tamal, Lune en
état de guerre, aspect qui ne nous a pas montré de caractère distinctif
qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victimes
humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus,
c’est l’habitude qu’ils ont de saluer ceux qui éternuent, en leur
disant: Evaroua-teatoua, que le bon eatoua te réveille, ou bien que le
mauvais eatoua ne t’endorme pas. Voilà des traces d’une origine commune
avec les nations de l’ancien continent. Au reste, c’est surtout en
traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable,
puisqu’il n’y a point de matière dans laquelle il soit plus facile de
prendre la lueur pour l’évidence.
La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux.
Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le
seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père
et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement
occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les
travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est
le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse
occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil
ou consacré par la religion, s’il est indissoluble ou sujet au divorce.
Quoi qu’il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission
entière: elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans
l’aveu de l’époux. Son consentement, il est vrai, n’est pas difficile à
obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est
ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille
n’éprouve à cet égard aucune gêne; tout l’invite à suivre le penchant de
son cœur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent
sa défaite. Il ne semble pas que le grand nombre d’amants passagers
qu’elle peut avoir eu l’empêche de trouver ensuite un mari. Pourquoi
donc résisterait-elle à l’influence du climat, à la séduction de
l’exemple? L’air qu’on respire, les chants, la danse presque toujours
accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque instant les
douceurs de l’amour, tout crie de s’y livrer. Ils dansent au son d’une
espèce de tambour, et, lorsqu’ils chantent, ils accompagnent la voix
avec une flûte très douce à trois ou quatre trous, dans laquelle, comme
nous l’avons déjà dit, ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une
espèce de lutte qui est en même temps exercice et jeu.
Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux
Tahitiens un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du
repos et de la joie. Ils en contractent aussi dans le caractère une
légèreté dont nous étions tous les jours étonnés. Tout les frappe, rien
ne les occupe; au milieu des objets nouveaux que nous leur présentions,
nous n’avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l’attention
d’aucun d’eux. Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail
insupportable et qu’ils fuient encore plus les fatigues de l’esprit que
celles du corps.
Je ne les accuserai cependant pas de manquer d’intelligence. Leur
adresse et leur industrie, dans le peu d’ouvrages nécessaires dont ne
sauraient les dispenser l’abondance du pays et la beauté du climat,
démentiraient ce témoignage. On est étonné de l’art avec lequel sont
faits les instruments pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi
délicatement travaillée que s’ils avaient le secours de nos outils;
leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissés avec du
fil de pite. Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et
la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture.
Ils ont deux espèces de pirogues; les unes, petites et peu travaillées,
sont faites d’un seul tronc d’arbre creusé; les autres, beaucoup plus
grandes, sont travaillées avec art. Un arbre creusé fait, comme aux
premières, le fond de la pirogue depuis l’avant jusqu’aux deux tiers
environ de sa longueur; un second forme la partie de l’arrière qui est
courbe et fort relevée: de sorte que l’extrémité de la poupe se trouve à
cinq ou six pieds au-dessus de l’eau; ces deux pièces sont assemblées
bout à bout en arc de cercle, et comme, pour assurer cet écart, ils
n’ont pas le secours des clous, ils percent en plusieurs endroits
l’extrémité des deux pièces, et ils y passent des tresses de fil de coco
dont ils font de fortes liures. Les côtés de la pirogue sont relevés par
deux bordages d’environ un pied de largeur, cousus sur le fond et l’un
avec l’autre par des liures semblables aux précédentes. Ils remplissent
les coutures de fils de coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage.
Une planche, qui couvre l’avant de la pirogue et qui a cinq ou six pieds
de saillie, l’empêche de se plonger entièrement dans l’eau lorsque la
mer est grosse. Pour rendre ces légères barques moins sujettes à
chavirer, ils mettent un balancier sur un des côtés. Ce n’est autre
chose qu’une pièce de bois assez longue, portée sur deux traverses de
quatre à cinq pieds de long, dont l’autre bout est amarré sur la
pirogue. Lorsqu’elle est à la voile, une planche s’étend en dehors, de
l’autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui
soutient le mât et rendre la pirogue moins volage, en plaçant au bout de
la planche un homme ou un poids.
Leur industrie paraît davantage dans le moyen dont ils usent pour rendre
ces bâtiments propres à les transporter aux îles voisines, avec
lesquelles ils communiquent sans avoir dans cette navigation d’autres
guides que les étoiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues côte à
côte, à quatre pieds environ de distance, par le moyen de quelques
traverses fortement amarrées sur les deux bords. Par-dessus l’arrière de
ces deux bâtiments ainsi joints, ils posent un pavillon d’une charpente
très légère, couvert par un toit de roseaux. Cette chambre les met à
l’abri de la pluie et du soleil, et leur fournit en même temps un lieu
propre à tenir leurs provisions sèches. Ces doubles pirogues sont
capables de contenir un grand nombre de personnes, et ne risquent jamais
de chavirer. Ce sont celles dont nous avons toujours vu les chefs se
servir; elles vont, ainsi que les pirogues simples, à la rame et à la
voile: les voiles sont composées de nattes étendues sur un carré de
roseaux dont un des angles est arrondi.
Les Tahitiens n’ont d’autre outil pour tous ces ouvrages qu’une
herminette, dont le tranchant est fait avec une pierre noire très dure.
Elle est absolument de la même forme que celle de nos charpentiers, et
ils s’en servent avec beaucoup d’adresse. Ils emploient, pour percer les
bois, des morceaux de coquilles fort aigus.
La fabrique des étoffes singulières qui composent leurs vêtements n’est
pas le moindre de leurs arts. Elles sont tissées avec l’écorce d’un
arbuste que tous les habitants cultivent autour de leurs maisons. Un
morceau de bois dur, équarri et rayé sur ses quatre faces par des traits
de différentes grosseurs, leur sert à battre cette écorce sur une
planche très unie. Ils y jettent un peu d’eau en la battant, et ils
parviennent ainsi à former une étoffe très égale et très fine, de la
nature du papier, mais beaucoup plus souple et moins sujette à être
déchirée. Ils lui donnent une grande largeur. Ils en ont de plusieurs
sortes, plus ou moins épaisses, mais toutes fabriquées avec la même
matière; j’ignore la méthode dont ils se servent pour les teindre.
Je terminerai ce chapitre en me justifiant, car on m’oblige à me servir
de ce terme, en me justifiant, dis-je, d’avoir profité de la bonne
volonté d’Aotourou pour lui faire faire un voyage qu’assurément il ne
croyait pas devoir être aussi long et en rendant compte des
connaissances qu’il m’a données sur son pays pendant le séjour qu’il a
fait avec moi.
Le zèle de cet insulaire pour nous suivre n’a pas été équivoque. Dès les
premiers jours de notre arrivée à Tahiti, il nous l’a manifesté de la
manière la plus expressive, et sa nation parut applaudir à son projet.
Forcés de parcourir une mer inconnue et certains de ne devoir désormais
qu’à l’humanité des peuples que nous allions découvrir les secours et
les rafraîchissements dont notre vie dépendait, il nous était essentiel
d’avoir avec nous un homme d’une des îles les plus considérables de
cette mer. Ne devions-nous pas présumer qu’il parlait la même langue que
ses voisins, que ses mœurs étaient les mêmes et que son crédit auprès
d’eux serait décisif en notre faveur quand il détaillerait et notre
conduite avec ses compatriotes et nos procédés à son égard? D’ailleurs,
en supposant que notre patrie voulût profiter de l’union d’un peuple
puissant situé au milieu des plus belles contrées de l’univers, quel
gage pour cimenter l’alliance que l’éternelle obligation dont nous
allions enchaîner ce peuple en lui renvoyant son concitoyen, bien traité
par nous et enrichi de connaissances utiles qu’il leur porterait! Dieu
veuille que le besoin et le zèle qui nous ont inspirés ne soient pas
funestes au courageux Aotourou!
Je n’ai épargné ni l’argent ni les soins pour lui rendre son séjour à
Paris agréable et utile. Il y est resté onze mois, pendant lesquels il
n’a témoigné aucun ennui.
L’empressement pour le voir a été vif, curiosité stérile qui n’a servi
presque qu’à donner des idées fausses à ces hommes persifleurs par état,
qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n’approfondissent rien et
qui, livrés à des erreurs de toute espèce, ne voient que d’après leurs
préjugés et décident cependant avec sévérité et sans appel. Comment, par
exemple, me disaient quelques-uns, dans le pays de cet homme on ne parle
ni français, ni anglais, ni espagnol? Que pouvais-je répondre? Ce
n’était pas toutefois l’étonnement d’une question pareille qui me
rendait muet. J’y étais accoutumé, puisque je savais qu’à mon arrivée
plusieurs de ceux même qui passent pour instruits soutenaient que je
n’avais pas fait le tour du monde, puisque je n’avais pas été en Chine.
D’autres, aristarques tranchants, prenaient et répandaient une fort
mince idée du pauvre insulaire, sur ce qu’après un séjour de deux ans
avec des Français il parlait à peine quelques mots de la langue. Ne
voyons-nous pas tous les jours, disaient-ils, des Italiens, des Anglais,
des Allemands, auxquels un séjour d’un an à Paris suffit pour apprendre
le français?
J’aurais pu répondre peut-être, avec quelque fondement,
qu’indépendamment de l’obstacle physique que l’organe de cet insulaire
apportait à ce qu’il pût se rendre notre langue familière, obstacle qui
sera détaillé plus bas, cet homme avait au moins trente ans, que jamais
sa mémoire n’avait été exercée par aucune étude, ni son esprit assujetti
à aucun travail; qu’à la vérité, un Italien, un Anglais, un Allemand
pouvaient en un an jargonner passablement le français; mais que ces
étrangers avaient une grammaire pareille à la nôtre, des idées morales,
physiques, sociales, les mêmes que les nôtres, et toutes exprimées par
des mots dans leur langue comme elles le sont dans la langue française;
qu’ainsi, ils n’avaient qu’une traduction à confier à leur mémoire
exercée dès l’enfance. Le Tahitien, au contraire, n’ayant que le petit
nombre d’idées relatives d’une part à la société la plus simple et la
plus bornée, de l’autre à des besoins réduits au plus petit nombre
possible, aurait eu à créer, pour ainsi dire, dans un esprit aussi
paresseux que son corps, un monde d’idées premières, avant que de
pouvoir parvenir à leur adapter les mots de notre langue qui les
expriment. Voilà peut-être ce que j’aurais pu répondre, mais ce détail
demandait quelques minutes, et j’ai presque toujours remarqué qu’accablé
de questions comme je l’étais, quand je me disposais à y satisfaire, les
personnes qui m’en avaient honoré étaient déjà loin de moi. C’est qu’il
est fort commun dans les capitales de trouver des gens qui questionnent
non en curieux qui veulent s’instruire, mais en juges qui s’apprêtent à
prononcer: alors, qu’ils entendent la réponse ou ne l’entendent point,
ils n’en prononcent pas moins.
Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre
langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et
jamais il ne s’est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque
jamais il n’a payé les choses au-delà de leur valeur. Le seul de nos
spectacles qui lui plut était l’opéra: car il aimait passionnément la
danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y
allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite
était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont
désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et
son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement
attaché à madame la duchesse de Choiseul qui l’a comblé de bienfaits et
surtout de marques d’intérêt et d’amitié, auxquelles il était infiniment
plus sensible qu’aux présents. Aussi allait-il de lui même voir cette
généreuse bienfaitrice toutes les fois qu’il savait qu’elle était à
Paris.
Il en est parti au mois de mars 1770, et il a été s’embarquer à La
Rochelle sur le navire Le Brisson, qui a dû le transporter à l’île de
France. Il a été confié pendant cette traversée aux soins d’un négociant
qui s’est embarqué sur le même bâtiment, dont il est armateur en partie.
Le ministère a ordonné au gouverneur et à l’intendant de l’île de France
de renvoyer de là Aotourou dans son île. J’ai donné un mémoire fort
détaillé sur la route à faire pour s’y rendre, et trente-six mille
francs (c’est le tiers de mon bien) pour armer le navire destiné à cette
navigation. Madame la duchesse de Choiseul a porté l’humanité jusqu’à
consacrer une somme d’argent pour transporter à Tahiti un grand nombre
d’outils de nécessité première, des graines, des bestiaux; et le roi
d’Espagne a daigné permettre que ce bâtiment, s’il était nécessaire,
relâchât aux Philippines.
J’ai reçu des nouvelles de l’arrivée d’Aotourou à l’île de France, et je
crois devoir insérer ici la copie d’une lettre de M. Poivre écrite à ce
sujet à M. Bertin, ministre d’État.
Extrait d’une lettre de M Poivre, intendant des îles de France et de
Bourbon, à M Bertin, ministre d’État.
Au Port-Louis, île de France, ce 3 novembre 1770.
«MONSEIGNEUR,
J’ai reçu la lettre que vous m’aviez fait l’honneur de m’écrire, en date
du 15 mars dernier, au sujet de l’honnête Indien Poutavery. J’ai
reconnu, dans tout ce que vous me faites l’honneur de me dire de cet
insulaire et des précautions à prendre pour le renvoyer convenablement
dans sa patrie, toute la bonté de votre cœur dont j’avais tant de
preuves certaines.
J’avais déjà reçu ici Poutavery en 1768: je l’y avais accueilli à la
ville et à la campagne: pendant tout son séjour dans cette île, il avait
eu le couvert chez moi je lui ai rendu tous les services qui ont dépendu
de moi il est parti d’ici mon ami et il revenait dans cette île plein de
sentiments d’amitié et de reconnaissance pour son ami Polary, car c’est
ainsi qu’il me nomme. Vous ne sauriez croire à quel point cet homme
naturel porte la mémoire des bienfaits et le sentiment de la
reconnaissance.
Pendant toute la traversée, sachant qu’il revenait à l’île de France, il
a toujours parlé à tous les officiers du vaisseau du plaisir qu’il
aurait de revoir son ami Polary. Arrivé ici, on a voulu le conduire au
gouvernement, il ne l’a pas voulu: tout en mettant pied à terre, il a
couru par le chemin le plus court droit à ma maison; il m’a fait toutes
sortes de caresses à sa façon et m’a tout de suite raconté tous les
petits services que je lui avais rendus. Quand il a été question de se
mettre à table, il a aussitôt montré son ancienne place à côté de moi et
a voulu la reprendre.
Vous voyez que vous ne pouviez pas mieux vous adresser pour procurer à
cet homme naturel les secours dont il aura besoin ici et le moyen de
retourner commodément et convenablement dans sa patrie, l’île de Tahiti;
je serai bien fâché qu’un autre que moi eût une commission aussi
délicieuse à remplir. Soyez assuré que je ferai pour Poutavery tout ce
que je ferais pour mon propre fils. Cet Indien m’a singulièrement
intéressé depuis le moment que j’ai su son histoire, et son honnêteté
naturelle m’a fortement attaché à lui; aussi me regarde-t-il comme son
père et ma maison comme la sienne.
Poutavery est arrivé ici le 23 octobre en très bonne santé, fort aimé de
tous ses compagnons de voyage et très content d’eux tous. J’ai chargé M.
de la Malétie, subrécargue du navire sur lequel il a passé, de le loger
avec lui et d’en avoir soin, parce que malheureusement je n’ai point de
logement dans la maison que j’occupe, et je n’ai pour moi-même qu’une
très petite pièce très incommode qui me sert de cabinet.
Poutavery n’étant arrivé ici qu’à la fin d’octobre, dans un moment où
nous avions tous nos bâtiments dehors, je le garderai jusqu’à la
mi-septembre de l’année prochaine, temps auquel je le renverrai dans son
pays. Le capitaine, les officiers et le bâtiment destinés à ce voyage
seront de mon choix. Je lui donnerai pour lui, pour sa famille et pour
les chefs tahitiens des présents convenables. Je lui donnerai, outre les
outils et instruments en fer de toute espèce, des grains à semer et
surtout du riz, des bœufs et des vaches, des cabris, enfin tout ce qui
me paraîtra, d’après ses rapports, devoir être utile aux bons Tahitiens,
qui devront à la générosité française une partie de leur bien-être.
Le bâtiment destiné pour Tahiti fera sa route par le sud et passera
entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. C’est pourquoi je ne
veux le faire partir que vers l’équinoxe de septembre de l’année
prochaine, afin que nos navigateurs, forcés peut-être par les vents de
s’élever beaucoup dans le sud, jouissent de toute la belle saison qui,
dans l’hémisphère austral, commence à la fin de septembre; alors les
nuits sont plus courtes et les mers plus belles.»
On m’a écrit depuis l’île de France une lettre datée du mois d’août
1771, dans laquelle on me mande qu’on y armait le bâtiment destiné à
ramener Aotourou à Tahiti. Puisse-t-il revoir enfin ses compatriotes! Je
vais détailler ce que j’ai cru comprendre sur les mœurs de son pays dans
mes conversations avec lui.
J’ai déjà dit que les Tahitiens reconnaissent un Être suprême qu’aucune
image factice ne saurait représenter, et les divinités subalternes de
deux métiers, comme dit Amyot, représentées par des figures de bois.
Ils prient au lever et au coucher du soleil; mais ils ont en détail un
grand nombre de pratiques superstitieuses pour conjurer l’influence des
mauvais génies. La comète, visible à Paris en 1769, et qu’Aotourou a
fort bien remarquée, m’a donné lieu d’apprendre que les Tahitiens
connaissent ces astres qui ne reparaissent, m’a-t-il dit, qu’après un
grand nombre de lunes. Ils nomment les comètes _evetou eave_, et
n’attachent à leur apparition aucune idée sinistre. Il n’en est pas de
même de ces espèces de météores qu’ici le peuple croit être des étoiles
qui filent. Les Tahitiens, qui les nomment _epao_, les croient un génie
malfaisant _eatoua toa_.
Au reste, les gens instruits de cette nation, sans être astronomes,
comme l’ont prétendu nos gazettes, ont une nomenclature des
constellations des plus remarquables; ils en connaissent le mouvement
diurne, et ils s’en servent pour diriger leur route en pleine mer d’une
île à l’autre. Dans cette navigation, quelquefois de plus de trois cents
lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du
soleil pendant le jour et la position des étoiles pendant les nuits,
presque toujours belles entre les tropiques.
Aotourou m’a parlé de plusieurs îles, les unes confédérées de Tahiti,
les autres toujours en guerre avec elle.
Les îles amies sont Aimeo, Maoroua, Aca, Oumaitia et Tapoua-massou. Les
ennemies sont Papara, Aiatea, Otaa, Toumaroaa, Oopoa. Ces îles sont
aussi grandes que Tahiti. L’île de Pare, fort abondante en perles, est
tantôt son alliée, tantôt son ennemie. Enouamotou et Toupai sont deux
petites îles inhabitées, couvertes de fruits, de cochons, de volailles,
abondantes en poissons et en tortues; mais le peuple croit qu’elles sont
la demeure des génies; c’est leur domaine, et malheur aux bateaux que le
hasard ou la curiosité conduit à ces îles sacrées! Il en coûte la vie à
presque tous ceux qui y abordent. Au reste, ces îles gisent à
différentes distances de Tahiti. Le plus grand éloignement dont Aotourou
m’ait parlé est à quinze jours de marche.
C’est sans doute à peu près à cette distance qu’il supposait être notre
patrie lorsqu’il s’est déterminé à nous suivre.
J’ai dit plus haut que les habitants de Tahiti nous avaient paru vivre
dans un bonheur digne d’envie. Nous les avions crus presque égaux entre
eux, ou du moins jouissant d’une liberté qui n’était soumise qu’aux lois
établies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des
rangs est fort marquée à Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois
et les grands ont droit de vie ou de mort sur leurs esclaves et valets;
je serais même tenté de croire qu’ils ont aussi ce droit barbare sur les
gens du peuple qu’ils nomment Tata-einou, hommes vils; toujours est-il
sûr que c’est dans cette classe infortunée qu’on prend les victimes pour
les sacrifices humains. La viande et le poisson sont réservés à la table
des grands; le peuple ne vit que de légumes et de fruits. Jusqu’à la
manière de s’éclairer dans la nuit différencie les états, et l’espèce de
bois qui brûle pour les gens considérables n’est pas la même que celle
dont il est permis au peuple de se servir. Les rois seuls peuvent
planter devant leurs maisons l’arbre que nous nommons le saule pleureur
ou l’arbre du grand seigneur. On sait qu’en courbant les branches de cet
arbre et en les plantant en terre, on donne à son ombre la direction et
l’étendue qu’on désire; à Tahiti il est la salle à manger des rois.
Les seigneurs ont des livrées pour leurs valets; suivant que la qualité
des maîtres est plus ou moins élevée, les valets portent plus ou moins
haut la pièce d’étoffe dont ils se ceignent. Cette ceinture prend
immédiatement sous les bras aux valets des chefs, elle ne couvre que les
reins aux valets de la dernière classe des nobles.
Les heures ordinaires des repas sont lorsque le soleil passe au méridien
et lorsqu’il est couché. Les hommes ne mangent point avec les femmes,
celles-ci seulement servent aux hommes les mets que les valets ont
apprêtés.
À Tahiti, on porte régulièrement le deuil qui se nomme _eeva_. Toute la
nation porte le deuil de ses rois.
Le deuil des pères est fort long. Les femmes portent celui des maris
sans que ceux-ci leur rendent la pareille.
Les marques de deuil sont de porter sur la tête une coiffure de plumes
dont la couleur est consacrée à la mort, et de se couvrir le visage d’un
voile. Quand les gens en deuil sortent de leurs maisons, ils sont
précédés de plusieurs esclaves qui battent des castagnettes d’une
certaine manière; leur son lugubre avertit tout le monde de se ranger,
soit qu’on respecte la douleur des gens en deuil, soit qu’on craigne
leur approche comme sinistre et malencontreuse. Au reste, il en est à
Tahiti comme partout ailleurs; on y abuse des usages les plus
respectables. Aotourou m’a dit que cet attirail du deuil était favorable
au rendez-vous, sans doute avec les femmes dont les maris sont peu
complaisants. Cette claquette dont le son respecté écarte tout le monde,
ce voile qui cache le visage, assurent aux amants le secret et
l’impunité.
Dans les maladies un peu graves, tous les proches parents se rassemblent
chez le malade. Ils y mangent et y couchent tant que le danger subsiste;
chacun le soigne et le veille à son tour. Ils ont aussi l’usage de
saigner; mais ce n’est ni au bras ni au pied. Un _taoua_, c’est-à-dire
un médecin ou prêtre inférieur, trappe avec un bois tranchant sur le
crâne du malade, il ouvre par ce moyen la veine que nous nommons
sagittale; et, lorsqu’il en a coulé suffisamment de sang, il ceint la
tête d’un bandeau qui assujettit l’ouverture: le lendemain il lave la
plaie avec de l’eau.
Voilà ce que j’ai appris sur les usages de ce pays intéressant, tant sur
les lieux mêmes que par mes conversations avec Aotourou.
En arrivant dans cette île, nous remarquâmes que quelques-uns des mots
prononcés par les insulaires se trouvaient dans le vocabulaire inséré à
la suite du voyage de Lemaire, sous le titre de Vocabulaire des îles des
Cocos. Ces îles, en effet, selon l’estime de Lemaire et de Schouten, ne
sauraient être fort éloignées de Tahiti, peut-être font-elles partie de
celles que m’a nommées Aotourou. La langue de Tahiti est douce,
harmonieuse et facile à prononcer. Les mots n’en sont presque composés
que de voyelles sans aspiration; on n’y rencontre point de syllabes
muettes, sourdes ou nasales, ni cette quantité de consonnes et
d’articulations qui rendent certaines langues si difficiles. Aussi notre
Tahitien ne pouvait-il parvenir à prononcer le français.
Les mêmes causes qui font accuser notre langue d’être peu musicale la
rendaient inaccessible à ses organes.
On eût plutôt réussi à lui faire prononcer l’espagnol ou l’italien.
M. Pereire, célèbre par son talent d’enseigner à parler et bien
articuler aux sourds et muets de naissance, a examiné attentivement et
plusieurs fois Aotourou et a reconnu qu’il ne pouvait physiquement
prononcer la plupart de nos consonnes, ni aucune de nos voyelles
nasales.
Au reste, la langue de cette île est assez abondante j’en juge parce
que, dans le cours du voyage, Aotourou a mis en strophes cadencées tout
ce qui l’a frappé. C’est une espèce de récitatif obligé qu’il
improvisait. Voilà ses annales: et il nous a paru que sa langue lui
fournissait des expressions pour peindre une multitude d’objets tous
nouveaux pour lui. D’ailleurs, nous lui avons entendu chaque jour
prononcer des mots que nous ne connaissions pas encore, et, entre
autres, déclamer une longue prière, qu’il appelle la prière des rois,
et, de tous les mots qui la composent, je n’en sais pas dix.
J’ai appris d’Aotourou qu’environ huit mois avant notre arrivée sur
l’île un vaisseau anglais y avait abordé.
C’est celui que commandait M. Wallis. Le même hasard qui nous a fait
découvrir cette île y a conduit les Anglais pendant que nous étions à la
rivière de la Plata. Ils y ont séjourné un mois, et, à l’exception d’une
attaque que leur ont faite les insulaires qui se flattaient d’enlever le
vaisseau, tout s’est passé à l’amiable.
Voilà, sans doute, d’où proviennent et la connaissance du fer que nous
avons trouvée aux Tahitiens, et le nom d’_aouri_ qu’ils lui donnent, un
nom assez semblable pour le son au mot anglais _iron_, fer, qui se
prononce «airon». J’ignore maintenant si les Tahitiens, avec la
connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des maux vénériens
que nous y avons trouvé naturalisés, comme on le verra bientôt.
Les Anglais ont fait depuis un second voyage à Tahiti, qu’ils nomment
Otahitee. Ils y ont observé le passage de Vénus le 4 juin 1769, et leur
séjour dans cette île a été de trois mois. Comme ils ont déjà publié une
relation de ce voyage, relation qu’on traduit actuellement en français
pour la rendre publique ici, je n’entrerai point dans le détail de ce
qu’ils disent sur cette île et ses habitants. Je me contenterai
d’observer que c’est faussement qu’ils avancent que nous y sommes
toujours restés avec pavillon espagnol: nous n’avions aucune raison de
cacher le nôtre; c’est avec tout aussi peu de fondement qu’ils nous
accusent d’avoir porté aux malheureux Tahitiens--la maladie que nous
pourrions peut-être plus justement soupçonner leur avoir été communiquée
par l’équipage de M. Wallis. Les Anglais avaient emmené deux insulaires
qui sont morts en chemin.
Tandis que nous étions entre les Grandes Cyclades, quelques affaires
m’avaient appelé à bord de _L’Étoile_, et j’eus occasion d’y vérifier un
fait assez singulier.
Depuis quelque temps, il courait un bruit dans les deux navires que le
domestique de M. de Commerçon, nommé Baré, était une femme. Sa
structure, le son de sa voix, son menton sans barbe, son attention
scrupuleuse à ne jamais changer de linge, ni faire ses nécessités devant
qui que ce fut, plusieurs autres indices avaient fait naître et
accréditaient le soupçon. Cependant, comment reconnaître une femme dans
cet infatigable Baré, botaniste déjà fort exercé, que nous ayons vu
suivre son maître dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges
et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même dans ces
marches pénibles les provisions de bouche, les armes et les cahiers de
plantes avec un courage et une force qui lui avaient mérité du
naturaliste le surnom de sa bête de somme? Il fallait qu’une scène qui
se passa à Tahiti changeât le soupçon en certitude. M. de Commerçon y
descendit pour herboriser. À peine Baré, qui le suivait avec les cahiers
sous son bras, eut mis pied à terre, que les Tahitiens l’entourent,
crient que c’est une femme et veulent lui faire les honneurs de l’île.
Le chevalier de Bournand, qui était de garde à terre, fut obligé de
venir à son secours et de l’escorter jusqu’au bateau. Depuis ce temps il
était assez difficile d’empêcher que les matelots n’alarmassent
quelquefois sa pudeur. Quand je fus à bord de _L’Étoile_, Baré, les yeux
baignés de larmes, m’avoua qu’elle était une fille: elle me dit qu’à
Rochefort elle avait trompé son maître en se présentant à lui sous des
habits d’homme au moment même de son embarquement; qu’elle avait déjà
servi, comme laquais, un Genevois à Paris; que, née en Bourgogne et
orpheline, la perte d’un procès l’avait réduite dans la misère et lui
avait fait prendre le parti de déguiser son sexe; qu’au reste, elle
savait, en s’embarquant, qu’il s’agissait de faire le tour du monde et
que ce voyage avait piqué sa curiosité. Elle sera la première, et je lui
dois la justice qu’elle s’est toujours conduite à bord avec la plus
scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide ni jolie, et n’a pas plus de
vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut convenir que, si les deux vaisseaux
eussent fait naufrage sur quelque île déserte de ce vaste océan, la
chance eût été fort singulière pour Baré.