VIRGIL. LIV. VI.

L’île, à laquelle on avait d’abord donné le nom de Nouvelle-Cythère,

reçoit de ses habitants celui de Tahiti. Sa latitude de dix-sept degrés

trente-cinq minutes trois secondes à notre camp a été conclue de

plusieurs hauteurs méridiennes du soleil observées à terre avec un quart

de cercle. Sa longitude de cent cinquante degrés quarante minutes

dix-sept secondes à l’ouest de Paris a été déterminée par onze

observations de la lune, selon la méthode des angles horaires.

M. Verron en avait fait beaucoup d’autres à terre pendant quatre jours

et quatre nuits, pour déterminer cette même longitude; mais le cahier où

elles étaient écrites lui ayant été enlevé, il ne lui est resté que les

dernières observations faites la veille de notre départ. Il croit leur

résultat moyen assez exact, quoique leurs extrêmes différent entre eux

de sept à huit degrés. La perte de nos ancres et tous les accidents que

j’ai détaillés ci-dessus nous ont fait abandonner cette relâche beaucoup

plus tôt que nous ne nous y étions attendus, et nous ont mis dans

l’impossibilité d’en visiter les côtes. La partie du sud nous est

absolument inconnue; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du

sud-est jusqu’à celle du nord-ouest me parait avoir quinze à vingt

lieues d’étendue, et le gisement de ses principales pointes est entre le

nord-ouest et l’ouest-nord-ouest.

Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s’avance dans le

nord, à sept ou huit lieues de celle-ci, on voit une baie ouverte au

nord-est, laquelle a trois ou quatre lieues de profondeur. Ses côtes

s’abaissent insensiblement jusqu’au fond de la baie où elles ont peu

d’élévation, et paraissent former le canton le plus beau de l’île et le

plus habité. Il semble qu’on trouverait aisément plusieurs bons

mouillages dans cette baie: le hasard nous servit mal dans la rencontre

du nôtre. En entrant ici par la passe par laquelle est sortie

_L’Étoile_.

M. de la Giraudais m’a assuré qu’entre les deux îles les plus

septentrionales il y avait un mouillage fort sûr pour trente vaisseaux

au moins, depuis vingt-trois jusqu’à douze et dix brasses, fond de sable

gris vaseux, qu’il y avait une lieue d’évitage et jamais de mer. Le

reste de la côte est élevé, et elle semble en général être toute bordée

par un récif inégalement couvert d’eau, et qui forme en quelques

endroits de petits îlots sur lesquels les insulaires entretiennent des

feux pendant la nuit pour la pêche et la sûreté de leur navigation:

quelques coupures donnent de distance en distance l’entrée en dedans du

récif, mais il faut se méfier du fond. Le plomb n’amène jamais que du

sable gris; ce sable recouvre de grosses masses d’un corail dur et

tranchant, capable de couper un câble dans une nuit, ainsi que nous l’a

appris une funeste expérience.

Au-delà de la pointe septentrionale de cette baie, la côte ne forme

aucune anse, aucun cap remarquable. La pointe la plus occidentale est

terminée par une terre basse, dans le nord-ouest de laquelle, environ à

une lieue de distance, on voit une île peu élevée qui s’étend deux ou

trois lieues sur le nord-ouest.

La hauteur des montagnes qui occupent tout l’intérieur de Tahiti est

surprenante, eu égard à l’étendue de l’île. Loin d’en rendre l’aspect

triste et sauvage, elles servent à l’embellir en variant à chaque pas

les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des plus

riches productions de la nature, avec ce désordre dont l’art ne sut

jamais imiter l’agrément. De là sortent une infinité de petites rivières

qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des

habitants qu’à l’ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les

bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers,

sous lesquels, comme je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons des

Tahitiens, dispersées sans aucun ordre, et sans former jamais de

village; on croit être dans les Champs-Élysées. Des sentiers publics,

pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout

les communications faciles.

Les principales productions de l’île sont le coco, la banane, le fruit à

pain, l’igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et

fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes à sucre qu’on ne cultive

point, une espèce d’indigo sauvage, une très belle teinture rouge et une

jaune; j’ignore d’où on les tire. En général M. de Commerçon y a trouvé

la botanique des Indes. Aotourou, pendant qu’il a été avec nous, a

reconnu et nommé plusieurs de nos fruits et de nos légumes, ainsi qu’un

assez grand nombre de plantes que les curieux cultivent dans les serres

chaudes. Le bois propre à travailler croît dans les montagnes, et les

insulaires en font peu d’usage; ils ne l’emploient que pour leurs

grandes pirogues, qu’ils construisent de bois de cèdre. Nous leur avons

aussi vu des piques d’un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois

de fer. Ils se servent, pour bâtir les pirogues ordinaires, de l’arbre

qui porte le fruit à pain: c’est un bois qui ne se fend point; mais il

est si mol et si plein de gomme qu’il ne fait que se mâcher sous

l’outil.

Au reste, quoique cette île soit remplie de très hautes montagnes, la

quantité d’arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne

semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins

certain que les insulaires ne connaissent point les métaux. Ils donnent

à tous ceux que nous leur avons montrés le même nom d’_aouri_, dont ils

se servaient pour nous demander du fer. Mais cette connaissance du fer,

d’où leur vient-elle? Je dirai bientôt ce que je pense à cet égard. Je

ne connais ici qu’un seul article de commerce riche; ce sont de très

belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes

et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour

chez eux.

Ils font, avec les écailles de ces huîtres perlières, des espèces de

castagnettes qui sont un de leurs instruments de danse.

Nous n’avons vu d’autres quadrupèdes que des cochons, des chiens d’une

espèce petite, mais jolie, et des rats en grande quantité. Les habitants

ont des poules domestiques absolument semblables aux nôtres. Nous avons

aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d’un beau

plumage bleu de roi et d’un très bon goût, et des perruches fort

petites, mais fort singulières par le mélange de bleu et de rouge qui

colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et leurs

volailles qu’avec des bananes. Entre ce qui en a été consommé dans le

séjour à terre et ce qui a été embarqué dans les deux navires, on a

troqué plus de huit cents têtes de volailles et près de cent cinquante

cochons; encore, sans les travaux inquiétants des dernières journées, en

aurait-on eu beaucoup davantage, car les habitants en apportaient de

jour en jour un plus grand nombre.

Nous n’avons pas éprouvé de grandes chaleurs dans cette île. Pendant

notre séjour le thermomètre de Réaumur n’a jamais monté à plus de

vingt-deux degrés et il a été quelquefois à dix-huit degrés. Le soleil,

il est vrai, était déjà à huit ou neuf degrés de l’autre côté de

l’équateur. Mais un avantage inestimable de cette île, c’est de n’y pas

être infesté par cette légion odieuse d’insectes qui font le supplice

des pays situés entre les tropiques; nous n’y avons vu non plus aucun

animal venimeux. D’ailleurs le climat est si sain que, malgré les

travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens fussent

continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le

sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade. Les

scorbutiques que nous avions débarqués, et qui n’y ont pas eu une seule

nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont rétablis en aussi

peu de temps, au point que quelques-uns ont été parfaitement guéris à

bord. Au reste, la santé et la force des insulaires qui habitent des

maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques

feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à

laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous

leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans

le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de

l’air et de la bonté du régime que suivent les habitants?

Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture; ils mangent

rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n’en mangent

jamais, et ce régime sans doute contribue beaucoup à les tenir exempts

de presque toutes nos maladies. J’en dirais autant de leurs boissons;

ils n’en connaissent d’autre que l’eau: l’odeur seule du vin et de

l’eau-de-vie leur donnait de la répugnance; ils en témoignaient aussi

pour le tabac, les épiceries, et en général pour toutes les choses

fortes.

Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très différentes,

qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se

mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus

nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est

d’ordinaire d’en voir de six pieds et plus.

Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés;

pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux

modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens; et, s’ils

étaient vêtus, s’ils vivaient moins à l’air et au grand soleil, ils

seraient aussi blancs que nous. En général, leurs cheveux sont noirs. La

seconde race est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs

comme du crin; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des

mulâtres. Le Tahitien qui s’est embarqué avec nous est de cette seconde

race, quoique son père soit chef d’un canton; mais il possède en

intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté.

Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la

barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés. Ils

laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt

du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux très

courts; d’autres les laissent croître et les portent attachés sur le

sommet de la tête. Tous ont l’habitude de se les joindre, ainsi que la

barbe, avec de l’huile de coco. Je n’ai rencontré qu’un seul homme

estropié et qui paraissait l’avoir été par une chute. Notre chirurgien

major m’a assuré qu’il avait vu sur plusieurs les traces de la petite

vérole, et j’avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne

leur communiquassions pas l’autre, ne pouvant supposer qu’ils en fussent

attaqués.

On voit souvent les Tahitiens nus, sans autre vêtement qu’une ceinture

qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux

s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils

laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des

femmes, et elles savent l’arranger avec assez d’art pour rendre ce

simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne

vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu’un petit chapeau de

cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont

beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez

délicats; mais ce qui les distingue, c’est la beauté de leurs corps dont

les contours n’ont point été défigurés par quinze ans de torture.

Au reste, tandis qu’en Europe les femmes se peignent en rouge les joues,

celles de Tahiti se peignent d’un bleu foncé les reins et les fesses;

c’est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes

sont soumis à la même mode. Je ne sais comment ils s’impriment ces

traits ineffaçables; je pense que c’est en piquant la peau et y versant

le suc de certaines herbes, ainsi que je l’ai vu pratiquer aux indigènes

du Canada. Il est à remarquer que de tout temps on a trouvé cette

peinture à la mode chez les peuples voisins encore de l’état de nature.

Quand César fit sa première descente en Angleterre, il y trouva établi

cet usage de se peindre; _omnes vero Britanni se vitro inficiunt, quod

coerulem efflîcit colorem_. Le savant et ingénieux auteur des recherches

philosophiques sur les Américains donne pour cause à cet usage général

le besoin où on est, dans les pays incultes, de se garantir ainsi de la

piqûre des insectes caustiques qui s’y multiplient au-delà de

l’imagination. Cette cause n’existe point à Tahiti, puisque, comme nous

l’avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables.

L’usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage

de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les

oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. La plus

grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans

cesse et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et

après.

Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne

semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine

particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont

chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens

pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils

soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun

cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans

la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument

nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à

tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d’une timidité qui les

faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs

n’approuvaient point ces vols, qu’ils nous pressaient au contraire de

tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n’usait point de cette

sévérité qu’il nous recommandait.

Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes

jambes; l’homme fuyait et, s’il était joint, ce qui arrivait

ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups

de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du

coupable.

Je ne croyais pas même qu’ils connussent de punition plus forte, attendu

que, quand ils voyaient mettre quelqu’un de nos gens aux fers, ils en

témoignaient une peine sensible; mais j’ai su depuis, à n’en pas douter,

qu’ils ont l’usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu’on le

pratique dans nos armées.

Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles

voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les

descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l’arc, la

fronde et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez

eux d’une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils

tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats; ils leur

lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée

de victoire; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les

vainqueurs ne dédaignent pas d’admettre dans leur lit; Aotourou lui-même

est le fils d’un chef tahitien et d’une captive de l’île de Oopoa, île

voisine et souvent ennemie de Tahiti.

J’attribue à ce mélange la différence que nous avons remarquée dans

l’espèce des hommes. J’ignore, au reste, comme ils pansent leurs

blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices.

J’exposerai à la fin de ce chapitre ce que j’ai pu entrevoir sur la

forme de leur gouvernement, sur l’étendue du pouvoir qu’ont leurs petits

souverains, sur l’espèce de distinction qui existe entre les principaux

et le peuple, sur le lien enfin qui réunit ensemble, et sous la même

autorité, cette multitude d’hommes robustes qui ont si peu de besoins.

Je remarquerai seulement ici que, dans les circonstances délicates, le

seigneur du canton ne décide point sans l’avis d’un conseil. On a vu

qu’il avait fallu une délibération des principaux de la nation lorsqu’il

s’était agi de l’établissement de notre camp à terre. J’ajouterai que le

chef paraît être obéi sans réplique par tout le monde, et que les

notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels ils ont de

l’autorité.

Il est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur religion.

Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour

des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule cérémonie

religieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts. Ils en

conservent longtemps les cadavres étendus sur une espèce d’échafaud que

couvre un hangar. L’infection qu’ils répandent n’empêche pas les femmes

d’aller pleurer auprès du corps une partie du jour, et d’oindre d’huile

de coco les froides reliques de leur affection.

Celles dont nous étions connus nous ont laissés quelquefois approcher de

ce lieu consacré aux mânes: Emoé, il dort, nous disaient-elles.

Lorsqu’il ne reste plus que les squelettes, on les transporte dans la

maison, et j’ignore combien de temps on les y conserve. Je sais

seulement, parce que je l’ai vu, qu’alors un homme considéré dans la

nation vient y exercer son ministère sacré, et que, dans ces lugubres

cérémonies, il porte des ornements assez recherchés.

Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou et nous

avons cru comprendre qu’en général ses compatriotes sont fort

superstitieux, que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité,

qu’indépendamment d’un être supérieur, nommé Eri-t-Era, le Roi du Soleil

ou de la Lumière, être qu’ils ne représentent par aucune image

matérielle, ils admettent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes,

les autres malfaisantes; que le nom de ces divinités ou génies est

Eatoua, qu’ils attachent à chaque action importante de la vie un bon et

un mauvais génie, lesquels y président et décident du succès ou du

malheur. Ce que nous avons compris avec certitude, c’est que, quand la

lune présente un certain aspect, qu’ils nomment Malama Tamal, Lune en

état de guerre, aspect qui ne nous a pas montré de caractère distinctif

qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victimes

humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus,

c’est l’habitude qu’ils ont de saluer ceux qui éternuent, en leur

disant: Evaroua-teatoua, que le bon eatoua te réveille, ou bien que le

mauvais eatoua ne t’endorme pas. Voilà des traces d’une origine commune

avec les nations de l’ancien continent. Au reste, c’est surtout en

traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable,

puisqu’il n’y a point de matière dans laquelle il soit plus facile de

prendre la lueur pour l’évidence.

La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux.

Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le

seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père

et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement

occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les

travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est

le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse

occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil

ou consacré par la religion, s’il est indissoluble ou sujet au divorce.

Quoi qu’il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission

entière: elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans

l’aveu de l’époux. Son consentement, il est vrai, n’est pas difficile à

obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est

ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille

n’éprouve à cet égard aucune gêne; tout l’invite à suivre le penchant de

son cœur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent

sa défaite. Il ne semble pas que le grand nombre d’amants passagers

qu’elle peut avoir eu l’empêche de trouver ensuite un mari. Pourquoi

donc résisterait-elle à l’influence du climat, à la séduction de

l’exemple? L’air qu’on respire, les chants, la danse presque toujours

accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque instant les

douceurs de l’amour, tout crie de s’y livrer. Ils dansent au son d’une

espèce de tambour, et, lorsqu’ils chantent, ils accompagnent la voix

avec une flûte très douce à trois ou quatre trous, dans laquelle, comme

nous l’avons déjà dit, ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une

espèce de lutte qui est en même temps exercice et jeu.

Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux

Tahitiens un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du

repos et de la joie. Ils en contractent aussi dans le caractère une

légèreté dont nous étions tous les jours étonnés. Tout les frappe, rien

ne les occupe; au milieu des objets nouveaux que nous leur présentions,

nous n’avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l’attention

d’aucun d’eux. Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail

insupportable et qu’ils fuient encore plus les fatigues de l’esprit que

celles du corps.

Je ne les accuserai cependant pas de manquer d’intelligence. Leur

adresse et leur industrie, dans le peu d’ouvrages nécessaires dont ne

sauraient les dispenser l’abondance du pays et la beauté du climat,

démentiraient ce témoignage. On est étonné de l’art avec lequel sont

faits les instruments pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi

délicatement travaillée que s’ils avaient le secours de nos outils;

leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissés avec du

fil de pite. Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et

la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture.

Ils ont deux espèces de pirogues; les unes, petites et peu travaillées,

sont faites d’un seul tronc d’arbre creusé; les autres, beaucoup plus

grandes, sont travaillées avec art. Un arbre creusé fait, comme aux

premières, le fond de la pirogue depuis l’avant jusqu’aux deux tiers

environ de sa longueur; un second forme la partie de l’arrière qui est

courbe et fort relevée: de sorte que l’extrémité de la poupe se trouve à

cinq ou six pieds au-dessus de l’eau; ces deux pièces sont assemblées

bout à bout en arc de cercle, et comme, pour assurer cet écart, ils

n’ont pas le secours des clous, ils percent en plusieurs endroits

l’extrémité des deux pièces, et ils y passent des tresses de fil de coco

dont ils font de fortes liures. Les côtés de la pirogue sont relevés par

deux bordages d’environ un pied de largeur, cousus sur le fond et l’un

avec l’autre par des liures semblables aux précédentes. Ils remplissent

les coutures de fils de coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage.

Une planche, qui couvre l’avant de la pirogue et qui a cinq ou six pieds

de saillie, l’empêche de se plonger entièrement dans l’eau lorsque la

mer est grosse. Pour rendre ces légères barques moins sujettes à

chavirer, ils mettent un balancier sur un des côtés. Ce n’est autre

chose qu’une pièce de bois assez longue, portée sur deux traverses de

quatre à cinq pieds de long, dont l’autre bout est amarré sur la

pirogue. Lorsqu’elle est à la voile, une planche s’étend en dehors, de

l’autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui

soutient le mât et rendre la pirogue moins volage, en plaçant au bout de

la planche un homme ou un poids.

Leur industrie paraît davantage dans le moyen dont ils usent pour rendre

ces bâtiments propres à les transporter aux îles voisines, avec

lesquelles ils communiquent sans avoir dans cette navigation d’autres

guides que les étoiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues côte à

côte, à quatre pieds environ de distance, par le moyen de quelques

traverses fortement amarrées sur les deux bords. Par-dessus l’arrière de

ces deux bâtiments ainsi joints, ils posent un pavillon d’une charpente

très légère, couvert par un toit de roseaux. Cette chambre les met à

l’abri de la pluie et du soleil, et leur fournit en même temps un lieu

propre à tenir leurs provisions sèches. Ces doubles pirogues sont

capables de contenir un grand nombre de personnes, et ne risquent jamais

de chavirer. Ce sont celles dont nous avons toujours vu les chefs se

servir; elles vont, ainsi que les pirogues simples, à la rame et à la

voile: les voiles sont composées de nattes étendues sur un carré de

roseaux dont un des angles est arrondi.

Les Tahitiens n’ont d’autre outil pour tous ces ouvrages qu’une

herminette, dont le tranchant est fait avec une pierre noire très dure.

Elle est absolument de la même forme que celle de nos charpentiers, et

ils s’en servent avec beaucoup d’adresse. Ils emploient, pour percer les

bois, des morceaux de coquilles fort aigus.

La fabrique des étoffes singulières qui composent leurs vêtements n’est

pas le moindre de leurs arts. Elles sont tissées avec l’écorce d’un

arbuste que tous les habitants cultivent autour de leurs maisons. Un

morceau de bois dur, équarri et rayé sur ses quatre faces par des traits

de différentes grosseurs, leur sert à battre cette écorce sur une

planche très unie. Ils y jettent un peu d’eau en la battant, et ils

parviennent ainsi à former une étoffe très égale et très fine, de la

nature du papier, mais beaucoup plus souple et moins sujette à être

déchirée. Ils lui donnent une grande largeur. Ils en ont de plusieurs

sortes, plus ou moins épaisses, mais toutes fabriquées avec la même

matière; j’ignore la méthode dont ils se servent pour les teindre.

Je terminerai ce chapitre en me justifiant, car on m’oblige à me servir

de ce terme, en me justifiant, dis-je, d’avoir profité de la bonne

volonté d’Aotourou pour lui faire faire un voyage qu’assurément il ne

croyait pas devoir être aussi long et en rendant compte des

connaissances qu’il m’a données sur son pays pendant le séjour qu’il a

fait avec moi.

Le zèle de cet insulaire pour nous suivre n’a pas été équivoque. Dès les

premiers jours de notre arrivée à Tahiti, il nous l’a manifesté de la

manière la plus expressive, et sa nation parut applaudir à son projet.

Forcés de parcourir une mer inconnue et certains de ne devoir désormais

qu’à l’humanité des peuples que nous allions découvrir les secours et

les rafraîchissements dont notre vie dépendait, il nous était essentiel

d’avoir avec nous un homme d’une des îles les plus considérables de

cette mer. Ne devions-nous pas présumer qu’il parlait la même langue que

ses voisins, que ses mœurs étaient les mêmes et que son crédit auprès

d’eux serait décisif en notre faveur quand il détaillerait et notre

conduite avec ses compatriotes et nos procédés à son égard? D’ailleurs,

en supposant que notre patrie voulût profiter de l’union d’un peuple

puissant situé au milieu des plus belles contrées de l’univers, quel

gage pour cimenter l’alliance que l’éternelle obligation dont nous

allions enchaîner ce peuple en lui renvoyant son concitoyen, bien traité

par nous et enrichi de connaissances utiles qu’il leur porterait! Dieu

veuille que le besoin et le zèle qui nous ont inspirés ne soient pas

funestes au courageux Aotourou!

Je n’ai épargné ni l’argent ni les soins pour lui rendre son séjour à

Paris agréable et utile. Il y est resté onze mois, pendant lesquels il

n’a témoigné aucun ennui.

L’empressement pour le voir a été vif, curiosité stérile qui n’a servi

presque qu’à donner des idées fausses à ces hommes persifleurs par état,

qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n’approfondissent rien et

qui, livrés à des erreurs de toute espèce, ne voient que d’après leurs

préjugés et décident cependant avec sévérité et sans appel. Comment, par

exemple, me disaient quelques-uns, dans le pays de cet homme on ne parle

ni français, ni anglais, ni espagnol? Que pouvais-je répondre? Ce

n’était pas toutefois l’étonnement d’une question pareille qui me

rendait muet. J’y étais accoutumé, puisque je savais qu’à mon arrivée

plusieurs de ceux même qui passent pour instruits soutenaient que je

n’avais pas fait le tour du monde, puisque je n’avais pas été en Chine.

D’autres, aristarques tranchants, prenaient et répandaient une fort

mince idée du pauvre insulaire, sur ce qu’après un séjour de deux ans

avec des Français il parlait à peine quelques mots de la langue. Ne

voyons-nous pas tous les jours, disaient-ils, des Italiens, des Anglais,

des Allemands, auxquels un séjour d’un an à Paris suffit pour apprendre

le français?

J’aurais pu répondre peut-être, avec quelque fondement,

qu’indépendamment de l’obstacle physique que l’organe de cet insulaire

apportait à ce qu’il pût se rendre notre langue familière, obstacle qui

sera détaillé plus bas, cet homme avait au moins trente ans, que jamais

sa mémoire n’avait été exercée par aucune étude, ni son esprit assujetti

à aucun travail; qu’à la vérité, un Italien, un Anglais, un Allemand

pouvaient en un an jargonner passablement le français; mais que ces

étrangers avaient une grammaire pareille à la nôtre, des idées morales,

physiques, sociales, les mêmes que les nôtres, et toutes exprimées par

des mots dans leur langue comme elles le sont dans la langue française;

qu’ainsi, ils n’avaient qu’une traduction à confier à leur mémoire

exercée dès l’enfance. Le Tahitien, au contraire, n’ayant que le petit

nombre d’idées relatives d’une part à la société la plus simple et la

plus bornée, de l’autre à des besoins réduits au plus petit nombre

possible, aurait eu à créer, pour ainsi dire, dans un esprit aussi

paresseux que son corps, un monde d’idées premières, avant que de

pouvoir parvenir à leur adapter les mots de notre langue qui les

expriment. Voilà peut-être ce que j’aurais pu répondre, mais ce détail

demandait quelques minutes, et j’ai presque toujours remarqué qu’accablé

de questions comme je l’étais, quand je me disposais à y satisfaire, les

personnes qui m’en avaient honoré étaient déjà loin de moi. C’est qu’il

est fort commun dans les capitales de trouver des gens qui questionnent

non en curieux qui veulent s’instruire, mais en juges qui s’apprêtent à

prononcer: alors, qu’ils entendent la réponse ou ne l’entendent point,

ils n’en prononcent pas moins.

Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre

langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et

jamais il ne s’est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque

jamais il n’a payé les choses au-delà de leur valeur. Le seul de nos

spectacles qui lui plut était l’opéra: car il aimait passionnément la

danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y

allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite

était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont

désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et

son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement

attaché à madame la duchesse de Choiseul qui l’a comblé de bienfaits et

surtout de marques d’intérêt et d’amitié, auxquelles il était infiniment

plus sensible qu’aux présents. Aussi allait-il de lui même voir cette

généreuse bienfaitrice toutes les fois qu’il savait qu’elle était à

Paris.

Il en est parti au mois de mars 1770, et il a été s’embarquer à La

Rochelle sur le navire Le Brisson, qui a dû le transporter à l’île de

France. Il a été confié pendant cette traversée aux soins d’un négociant

qui s’est embarqué sur le même bâtiment, dont il est armateur en partie.

Le ministère a ordonné au gouverneur et à l’intendant de l’île de France

de renvoyer de là Aotourou dans son île. J’ai donné un mémoire fort

détaillé sur la route à faire pour s’y rendre, et trente-six mille

francs (c’est le tiers de mon bien) pour armer le navire destiné à cette

navigation. Madame la duchesse de Choiseul a porté l’humanité jusqu’à

consacrer une somme d’argent pour transporter à Tahiti un grand nombre

d’outils de nécessité première, des graines, des bestiaux; et le roi

d’Espagne a daigné permettre que ce bâtiment, s’il était nécessaire,

relâchât aux Philippines.

J’ai reçu des nouvelles de l’arrivée d’Aotourou à l’île de France, et je

crois devoir insérer ici la copie d’une lettre de M. Poivre écrite à ce

sujet à M. Bertin, ministre d’État.

Extrait d’une lettre de M Poivre, intendant des îles de France et de

Bourbon, à M Bertin, ministre d’État.

Au Port-Louis, île de France, ce 3 novembre 1770.

«MONSEIGNEUR,

J’ai reçu la lettre que vous m’aviez fait l’honneur de m’écrire, en date

du 15 mars dernier, au sujet de l’honnête Indien Poutavery. J’ai

reconnu, dans tout ce que vous me faites l’honneur de me dire de cet

insulaire et des précautions à prendre pour le renvoyer convenablement

dans sa patrie, toute la bonté de votre cœur dont j’avais tant de

preuves certaines.

J’avais déjà reçu ici Poutavery en 1768: je l’y avais accueilli à la

ville et à la campagne: pendant tout son séjour dans cette île, il avait

eu le couvert chez moi je lui ai rendu tous les services qui ont dépendu

de moi il est parti d’ici mon ami et il revenait dans cette île plein de

sentiments d’amitié et de reconnaissance pour son ami Polary, car c’est

ainsi qu’il me nomme. Vous ne sauriez croire à quel point cet homme

naturel porte la mémoire des bienfaits et le sentiment de la

reconnaissance.

Pendant toute la traversée, sachant qu’il revenait à l’île de France, il

a toujours parlé à tous les officiers du vaisseau du plaisir qu’il

aurait de revoir son ami Polary. Arrivé ici, on a voulu le conduire au

gouvernement, il ne l’a pas voulu: tout en mettant pied à terre, il a

couru par le chemin le plus court droit à ma maison; il m’a fait toutes

sortes de caresses à sa façon et m’a tout de suite raconté tous les

petits services que je lui avais rendus. Quand il a été question de se

mettre à table, il a aussitôt montré son ancienne place à côté de moi et

a voulu la reprendre.

Vous voyez que vous ne pouviez pas mieux vous adresser pour procurer à

cet homme naturel les secours dont il aura besoin ici et le moyen de

retourner commodément et convenablement dans sa patrie, l’île de Tahiti;

je serai bien fâché qu’un autre que moi eût une commission aussi

délicieuse à remplir. Soyez assuré que je ferai pour Poutavery tout ce

que je ferais pour mon propre fils. Cet Indien m’a singulièrement

intéressé depuis le moment que j’ai su son histoire, et son honnêteté

naturelle m’a fortement attaché à lui; aussi me regarde-t-il comme son

père et ma maison comme la sienne.

Poutavery est arrivé ici le 23 octobre en très bonne santé, fort aimé de

tous ses compagnons de voyage et très content d’eux tous. J’ai chargé M.

de la Malétie, subrécargue du navire sur lequel il a passé, de le loger

avec lui et d’en avoir soin, parce que malheureusement je n’ai point de

logement dans la maison que j’occupe, et je n’ai pour moi-même qu’une

très petite pièce très incommode qui me sert de cabinet.

Poutavery n’étant arrivé ici qu’à la fin d’octobre, dans un moment où

nous avions tous nos bâtiments dehors, je le garderai jusqu’à la

mi-septembre de l’année prochaine, temps auquel je le renverrai dans son

pays. Le capitaine, les officiers et le bâtiment destinés à ce voyage

seront de mon choix. Je lui donnerai pour lui, pour sa famille et pour

les chefs tahitiens des présents convenables. Je lui donnerai, outre les

outils et instruments en fer de toute espèce, des grains à semer et

surtout du riz, des bœufs et des vaches, des cabris, enfin tout ce qui

me paraîtra, d’après ses rapports, devoir être utile aux bons Tahitiens,

qui devront à la générosité française une partie de leur bien-être.

Le bâtiment destiné pour Tahiti fera sa route par le sud et passera

entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. C’est pourquoi je ne

veux le faire partir que vers l’équinoxe de septembre de l’année

prochaine, afin que nos navigateurs, forcés peut-être par les vents de

s’élever beaucoup dans le sud, jouissent de toute la belle saison qui,

dans l’hémisphère austral, commence à la fin de septembre; alors les

nuits sont plus courtes et les mers plus belles.»

On m’a écrit depuis l’île de France une lettre datée du mois d’août

1771, dans laquelle on me mande qu’on y armait le bâtiment destiné à

ramener Aotourou à Tahiti. Puisse-t-il revoir enfin ses compatriotes! Je

vais détailler ce que j’ai cru comprendre sur les mœurs de son pays dans

mes conversations avec lui.

J’ai déjà dit que les Tahitiens reconnaissent un Être suprême qu’aucune

image factice ne saurait représenter, et les divinités subalternes de

deux métiers, comme dit Amyot, représentées par des figures de bois.

Ils prient au lever et au coucher du soleil; mais ils ont en détail un

grand nombre de pratiques superstitieuses pour conjurer l’influence des

mauvais génies. La comète, visible à Paris en 1769, et qu’Aotourou a

fort bien remarquée, m’a donné lieu d’apprendre que les Tahitiens

connaissent ces astres qui ne reparaissent, m’a-t-il dit, qu’après un

grand nombre de lunes. Ils nomment les comètes _evetou eave_, et

n’attachent à leur apparition aucune idée sinistre. Il n’en est pas de

même de ces espèces de météores qu’ici le peuple croit être des étoiles

qui filent. Les Tahitiens, qui les nomment _epao_, les croient un génie

malfaisant _eatoua toa_.

Au reste, les gens instruits de cette nation, sans être astronomes,

comme l’ont prétendu nos gazettes, ont une nomenclature des

constellations des plus remarquables; ils en connaissent le mouvement

diurne, et ils s’en servent pour diriger leur route en pleine mer d’une

île à l’autre. Dans cette navigation, quelquefois de plus de trois cents

lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du

soleil pendant le jour et la position des étoiles pendant les nuits,

presque toujours belles entre les tropiques.

Aotourou m’a parlé de plusieurs îles, les unes confédérées de Tahiti,

les autres toujours en guerre avec elle.

Les îles amies sont Aimeo, Maoroua, Aca, Oumaitia et Tapoua-massou. Les

ennemies sont Papara, Aiatea, Otaa, Toumaroaa, Oopoa. Ces îles sont

aussi grandes que Tahiti. L’île de Pare, fort abondante en perles, est

tantôt son alliée, tantôt son ennemie. Enouamotou et Toupai sont deux

petites îles inhabitées, couvertes de fruits, de cochons, de volailles,

abondantes en poissons et en tortues; mais le peuple croit qu’elles sont

la demeure des génies; c’est leur domaine, et malheur aux bateaux que le

hasard ou la curiosité conduit à ces îles sacrées! Il en coûte la vie à

presque tous ceux qui y abordent. Au reste, ces îles gisent à

différentes distances de Tahiti. Le plus grand éloignement dont Aotourou

m’ait parlé est à quinze jours de marche.

C’est sans doute à peu près à cette distance qu’il supposait être notre

patrie lorsqu’il s’est déterminé à nous suivre.

J’ai dit plus haut que les habitants de Tahiti nous avaient paru vivre

dans un bonheur digne d’envie. Nous les avions crus presque égaux entre

eux, ou du moins jouissant d’une liberté qui n’était soumise qu’aux lois

établies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des

rangs est fort marquée à Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois

et les grands ont droit de vie ou de mort sur leurs esclaves et valets;

je serais même tenté de croire qu’ils ont aussi ce droit barbare sur les

gens du peuple qu’ils nomment Tata-einou, hommes vils; toujours est-il

sûr que c’est dans cette classe infortunée qu’on prend les victimes pour

les sacrifices humains. La viande et le poisson sont réservés à la table

des grands; le peuple ne vit que de légumes et de fruits. Jusqu’à la

manière de s’éclairer dans la nuit différencie les états, et l’espèce de

bois qui brûle pour les gens considérables n’est pas la même que celle

dont il est permis au peuple de se servir. Les rois seuls peuvent

planter devant leurs maisons l’arbre que nous nommons le saule pleureur

ou l’arbre du grand seigneur. On sait qu’en courbant les branches de cet

arbre et en les plantant en terre, on donne à son ombre la direction et

l’étendue qu’on désire; à Tahiti il est la salle à manger des rois.

Les seigneurs ont des livrées pour leurs valets; suivant que la qualité

des maîtres est plus ou moins élevée, les valets portent plus ou moins

haut la pièce d’étoffe dont ils se ceignent. Cette ceinture prend

immédiatement sous les bras aux valets des chefs, elle ne couvre que les

reins aux valets de la dernière classe des nobles.

Les heures ordinaires des repas sont lorsque le soleil passe au méridien

et lorsqu’il est couché. Les hommes ne mangent point avec les femmes,

celles-ci seulement servent aux hommes les mets que les valets ont

apprêtés.

À Tahiti, on porte régulièrement le deuil qui se nomme _eeva_. Toute la

nation porte le deuil de ses rois.

Le deuil des pères est fort long. Les femmes portent celui des maris

sans que ceux-ci leur rendent la pareille.

Les marques de deuil sont de porter sur la tête une coiffure de plumes

dont la couleur est consacrée à la mort, et de se couvrir le visage d’un

voile. Quand les gens en deuil sortent de leurs maisons, ils sont

précédés de plusieurs esclaves qui battent des castagnettes d’une

certaine manière; leur son lugubre avertit tout le monde de se ranger,

soit qu’on respecte la douleur des gens en deuil, soit qu’on craigne

leur approche comme sinistre et malencontreuse. Au reste, il en est à

Tahiti comme partout ailleurs; on y abuse des usages les plus

respectables. Aotourou m’a dit que cet attirail du deuil était favorable

au rendez-vous, sans doute avec les femmes dont les maris sont peu

complaisants. Cette claquette dont le son respecté écarte tout le monde,

ce voile qui cache le visage, assurent aux amants le secret et

l’impunité.

Dans les maladies un peu graves, tous les proches parents se rassemblent

chez le malade. Ils y mangent et y couchent tant que le danger subsiste;

chacun le soigne et le veille à son tour. Ils ont aussi l’usage de

saigner; mais ce n’est ni au bras ni au pied. Un _taoua_, c’est-à-dire

un médecin ou prêtre inférieur, trappe avec un bois tranchant sur le

crâne du malade, il ouvre par ce moyen la veine que nous nommons

sagittale; et, lorsqu’il en a coulé suffisamment de sang, il ceint la

tête d’un bandeau qui assujettit l’ouverture: le lendemain il lave la

plaie avec de l’eau.

Voilà ce que j’ai appris sur les usages de ce pays intéressant, tant sur

les lieux mêmes que par mes conversations avec Aotourou.

En arrivant dans cette île, nous remarquâmes que quelques-uns des mots

prononcés par les insulaires se trouvaient dans le vocabulaire inséré à

la suite du voyage de Lemaire, sous le titre de Vocabulaire des îles des

Cocos. Ces îles, en effet, selon l’estime de Lemaire et de Schouten, ne

sauraient être fort éloignées de Tahiti, peut-être font-elles partie de

celles que m’a nommées Aotourou. La langue de Tahiti est douce,

harmonieuse et facile à prononcer. Les mots n’en sont presque composés

que de voyelles sans aspiration; on n’y rencontre point de syllabes

muettes, sourdes ou nasales, ni cette quantité de consonnes et

d’articulations qui rendent certaines langues si difficiles. Aussi notre

Tahitien ne pouvait-il parvenir à prononcer le français.

Les mêmes causes qui font accuser notre langue d’être peu musicale la

rendaient inaccessible à ses organes.

On eût plutôt réussi à lui faire prononcer l’espagnol ou l’italien.

M. Pereire, célèbre par son talent d’enseigner à parler et bien

articuler aux sourds et muets de naissance, a examiné attentivement et

plusieurs fois Aotourou et a reconnu qu’il ne pouvait physiquement

prononcer la plupart de nos consonnes, ni aucune de nos voyelles

nasales.

Au reste, la langue de cette île est assez abondante j’en juge parce

que, dans le cours du voyage, Aotourou a mis en strophes cadencées tout

ce qui l’a frappé. C’est une espèce de récitatif obligé qu’il

improvisait. Voilà ses annales: et il nous a paru que sa langue lui

fournissait des expressions pour peindre une multitude d’objets tous

nouveaux pour lui. D’ailleurs, nous lui avons entendu chaque jour

prononcer des mots que nous ne connaissions pas encore, et, entre

autres, déclamer une longue prière, qu’il appelle la prière des rois,

et, de tous les mots qui la composent, je n’en sais pas dix.

J’ai appris d’Aotourou qu’environ huit mois avant notre arrivée sur

l’île un vaisseau anglais y avait abordé.

C’est celui que commandait M. Wallis. Le même hasard qui nous a fait

découvrir cette île y a conduit les Anglais pendant que nous étions à la

rivière de la Plata. Ils y ont séjourné un mois, et, à l’exception d’une

attaque que leur ont faite les insulaires qui se flattaient d’enlever le

vaisseau, tout s’est passé à l’amiable.

Voilà, sans doute, d’où proviennent et la connaissance du fer que nous

avons trouvée aux Tahitiens, et le nom d’_aouri_ qu’ils lui donnent, un

nom assez semblable pour le son au mot anglais _iron_, fer, qui se

prononce «airon». J’ignore maintenant si les Tahitiens, avec la

connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des maux vénériens

que nous y avons trouvé naturalisés, comme on le verra bientôt.

Les Anglais ont fait depuis un second voyage à Tahiti, qu’ils nomment

Otahitee. Ils y ont observé le passage de Vénus le 4 juin 1769, et leur

séjour dans cette île a été de trois mois. Comme ils ont déjà publié une

relation de ce voyage, relation qu’on traduit actuellement en français

pour la rendre publique ici, je n’entrerai point dans le détail de ce

qu’ils disent sur cette île et ses habitants. Je me contenterai

d’observer que c’est faussement qu’ils avancent que nous y sommes

toujours restés avec pavillon espagnol: nous n’avions aucune raison de

cacher le nôtre; c’est avec tout aussi peu de fondement qu’ils nous

accusent d’avoir porté aux malheureux Tahitiens--la maladie que nous

pourrions peut-être plus justement soupçonner leur avoir été communiquée

par l’équipage de M. Wallis. Les Anglais avaient emmené deux insulaires

qui sont morts en chemin.

Tandis que nous étions entre les Grandes Cyclades, quelques affaires

m’avaient appelé à bord de _L’Étoile_, et j’eus occasion d’y vérifier un

fait assez singulier.

Depuis quelque temps, il courait un bruit dans les deux navires que le

domestique de M. de Commerçon, nommé Baré, était une femme. Sa

structure, le son de sa voix, son menton sans barbe, son attention

scrupuleuse à ne jamais changer de linge, ni faire ses nécessités devant

qui que ce fut, plusieurs autres indices avaient fait naître et

accréditaient le soupçon. Cependant, comment reconnaître une femme dans

cet infatigable Baré, botaniste déjà fort exercé, que nous ayons vu

suivre son maître dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges

et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même dans ces

marches pénibles les provisions de bouche, les armes et les cahiers de

plantes avec un courage et une force qui lui avaient mérité du

naturaliste le surnom de sa bête de somme? Il fallait qu’une scène qui

se passa à Tahiti changeât le soupçon en certitude. M. de Commerçon y

descendit pour herboriser. À peine Baré, qui le suivait avec les cahiers

sous son bras, eut mis pied à terre, que les Tahitiens l’entourent,

crient que c’est une femme et veulent lui faire les honneurs de l’île.

Le chevalier de Bournand, qui était de garde à terre, fut obligé de

venir à son secours et de l’escorter jusqu’au bateau. Depuis ce temps il

était assez difficile d’empêcher que les matelots n’alarmassent

quelquefois sa pudeur. Quand je fus à bord de _L’Étoile_, Baré, les yeux

baignés de larmes, m’avoua qu’elle était une fille: elle me dit qu’à

Rochefort elle avait trompé son maître en se présentant à lui sous des

habits d’homme au moment même de son embarquement; qu’elle avait déjà

servi, comme laquais, un Genevois à Paris; que, née en Bourgogne et

orpheline, la perte d’un procès l’avait réduite dans la misère et lui

avait fait prendre le parti de déguiser son sexe; qu’au reste, elle

savait, en s’embarquant, qu’il s’agissait de faire le tour du monde et

que ce voyage avait piqué sa curiosité. Elle sera la première, et je lui

dois la justice qu’elle s’est toujours conduite à bord avec la plus

scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide ni jolie, et n’a pas plus de

vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut convenir que, si les deux vaisseaux

eussent fait naufrage sur quelque île déserte de ce vaste océan, la

chance eût été fort singulière pour Baré.

Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769. · 第 25 / 30 题