CHAPITRE VIII

Le 2 avril, à dix heures du matin, nous aperçûmes dans le nord-nord-est

une montagne haute et fort escarpée qui nous parut isolée; je la nommai

le Boudoir ou le pic de la Boudeuse. Nous courions au nord pour la

reconnaître, lorsque nous eûmes la vue d’une autre terre dans

l’ouest-quart-nord-ouest, dont la côte non moins élevée offrait à nos

yeux une étendue indéterminée. Nous avions le plus urgent besoin d’une

relâche qui nous procurât du bois et des rafraîchissements, et on se

flattait de les trouver sur cette terre. Il fit presque calme tout le

jour. La brise se leva le soir, et nous courûmes sur la terre jusqu’à

deux heures du matin que nous remîmes pendant trois heures le bord au

large. Le soleil se leva, enveloppé de nuages et de brume, et ce ne fut

qu’à neuf heures du matin que nous revîmes la terre dont la pointe

méridionale nous restait à ouest-quart-nord-ouest, on n’apercevait plus

le pic de la Boudeuse que du haut des mats. Les vents soufflaient du

nord au nord-nord-est, et nous tînmes le plus près pour atterrer au vent

de l’île. En approchant, nous aperçûmes au-delà de sa pointe du nord une

autre terre éloignée plus septentrionale encore, sans que nous pussions

alors distinguer si elle tenait à la première île, ou si elle en formait

une seconde.

Pendant la nuit du 3 au 4, nous louvoyâmes pour nous élever dans le

nord. Des feux que nous vîmes avec joie briller de toutes parts sur la

côte nous apprirent qu’elle était habitée. Le 4, au lever de l’aurore,

nous reconnûmes que les deux terres qui, la veille, nous avaient paru

séparées, étaient unies ensemble par une terre plus basse qui se

courbait en arc et formait une baie ouverte au nord-est. Nous courions à

pleines voiles vers la terre, présentant au vent de cette baie, lorsque

nous aperçûmes une pirogue qui venait du large et voguait vers la côte,

se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l’avant, et

se joignit à une infinité d’autres qui, de toutes les parties de l’île,

accouraient au-devant de nous. L’une d’elles précédait les autres; elle

était conduite par douze hommes nus qui nous présentèrent des branches

de bananiers, et leurs démonstrations attestaient que c’était là le

rameau d’olivier. Nous leur répondîmes par tous les signes d’amitié dont

nous pûmes nous aviser; alors ils accostèrent le navire, et l’un d’eux,

remarquable par son énorme chevelure hérissée en rayons, nous offrit

avec son rameau de paix un petit cochon et un régime de bananes. Nous

acceptâmes son présent, qu’il attacha à une corde qu’on lui jeta; nous

lui donnâmes des bonnets et des mouchoirs, et ces premiers présents

furent le gage de notre alliance avec ce peuple.

Bientôt plus de cent pirogues de grandeurs différentes, et toutes à

balancier, environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de

cocos, de bananes et d’autres fruits du pays. L’échange de ces fruits

délicieux pour nous contre toutes sortes de bagatelles se fit avec bonne

foi, mais sans qu’aucun des insulaires voulût monter à bord. Il fallait

entrer dans leurs pirogues ou montrer de loin les objets d’échange;

lorsqu’on était d’accord, on leur envoyait au bout d’une corde un panier

ou un filet; ils y mettaient leurs effets, et nous les nôtres, donnant

ou recevant indifféremment avant que d’avoir donné ou reçu, avec une

bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. D’ailleurs nous

ne vîmes aucune espèce d’armes dans leurs pirogues, où il n’y avait

point de femmes à cette première entrevue.

Les pirogues restèrent le long des navires jusqu’à ce que les approches

de la nuit nous firent revirer au large; toutes alors se retirèrent.

Nous tâchâmes dans la nuit de nous élever au nord, n’écartant jamais la

terre de plus de trois lieues. Tout le rivage fut jusqu’à près de

minuit, ainsi qu’il l’avait été la nuit précédente, garni de petits feux

à peu de distance les uns des autres: on eût dit que c’était une

illumination faite à dessein, et nous l’accompagnâmes de plusieurs

fusées tirées des deux vaisseaux.

La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l’île, et

à faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L’aspect de

cette côte, élevée en amphithéâtre, nous offrait le plus riant

spectacle.

Quoique les montagnes y soient d’une grande hauteur, le rocher n’y

montre nulle part son aride nudité; tout y est couvert de bois. À peine

en crûmes-nous nos yeux, lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres

jusqu’à sa cime isolée qui s’élevait au niveau des montagnes, dans

l’intérieur de la partie méridionale de l’île.

Il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre et

diminuait de grosseur en montant; on l’eût pris de loin pour une

pyramide d’une hauteur immense que la main d’un décorateur habile aurait

parée de guirlandes de feuillages. Les terrains moins élevés sont

entrecoupés de prairies et de bosquets, et dans toute l’étendue de la

côte il règne, sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une

lisière de terre basse et unie, couverte de plantations. C’est là qu’au

milieu des bananiers, des cocotiers et d’autres arbres chargés de

fruits, nous apercevions les maisons des insulaires.

Comme nous prolongions la côte, nos yeux furent frappés de la vue d’une

belle cascade qui s’élançait du haut des montagnes, et précipitait à la

mer ses eaux écumantes. Un village était bâti au pied, et la côte y

paraissait sans brisants. Nous désirions tous de pouvoir mouiller à

portée de ce beau lieu; sans cesse on sondait des navires, et nos

bateaux sondaient jusqu’à terre: on ne trouva dans cette partie qu’un

platier de roches, et il fallut se résoudre à chercher ailleurs un

mouillage.

Les pirogues étaient revenues au navire dès le lever du soleil, et toute

la journée on fit des échanges. Il s’ouvrit même de nouvelles branches

de commerce; outre les fruits de l’espèce de ceux apportés la veille et

quelques autres rafraîchissements, tels que poules et pigeons, les

insulaires apportèrent avec eux toutes sortes d’instruments pour la

pêche, des herminettes de pierre, des étoffes singulières, des

coquilles, etc. Ils demandaient en échange du fer et des pendants

d’oreilles. Les trocs se firent, comme la veille, avec loyauté; cette

fois aussi, il vint dans les pirogues, quelques femmes jolies et presque

nues. À bord de _L’Étoile_, il monta un insulaire qui y passa la nuit

sans témoigner aucune inquiétude.

Nous l’employâmes encore à louvoyer; et, le 6 au matin, nous étions

parvenus à l’extrémité septentrionale de l’île. Une seconde baie

s’offrit à nous; mais la vue de plusieurs brisants, qui paraissaient

détendre le passage entre les deux îles, me détermina à revenir sur mes

pas chercher un mouillage dans la première baie que nous avions vue le

jour de notre atterrage. Nos canots qui sondaient en avant et en terre

de nous trouvèrent la côte du nord de la baie bordée partout, à un quart

de lieue du rivage, d’un récif qui découvre à basse mer.

Cependant, à une lieue de la pointe du nord, ils reconnurent dans le

récif une coupure large de deux encablures au plus, dans laquelle il y

avait trente à trente cinq brasses d’eau, et en dedans une rade assez

vaste, où le fond variait depuis neuf jusqu’à trente brasses.

Cette rade était bornée au sud par un récif qui, partant de terre,

allait se joindre à celui qui bordait la côte. Nos canots avaient sondé

partout sur un fond de sable, et ils avaient reconnu plusieurs petites

rivières commodes pour faire l’eau. Sur le récif, du côté du nord, il y

a trois îlots.

Ce rapport me décida à mouiller dans cette rade, et sur-le-champ nous

fîmes route pour y entrer. Nous rangeâmes la pointe du récif de tribord

en entrant, et dès que nous fûmes en dedans, nous mouillâmes notre

première ancre sur trente-quatre brasses, fond de sable gris,

coquillages et gravier, et nous étendîmes aussitôt une ancre à jet dans

le nord-ouest pour y mouiller notre ancre d’affourche. _L’Étoile_ passa

au vent à nous, et mouilla dans le nord à une encablure. Dès que nous

fûmes affourchés, nous amenâmes basses vergues et mâts de hune.

À mesure que nous avions approché la terre, les insulaires avaient

environné les navires. L’affluence des pirogues fut si grande autour des

vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de

la foule et du bruit. Tous venaient en criant _tayo_, qui veut dire ami,

et en nous donnant mille témoignages d’amitié; tous demandaient des

clous et des pendants d’oreilles. Les pirogues étaient remplies de

femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand

nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le

disputer à toutes avec avantage.

La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles

qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement

elles s’enveloppent. Elles nous firent d’abord, de leurs pirogues, des

agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrit quelque embarras; soit

que la nature ait partout embelli le sexe d’une timidité ingénue, soit

que, même dans les pays où règne encore la franchise de l’âge d’or, les

femmes paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus. Les

hommes, plus simples ou plus libres, s’énoncèrent bientôt clairement:

ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs

gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire

connaissance avec elle. Je le demande: comment retenir au travail, au

milieu d’un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et

qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes? Malgré toutes les

précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui

vint sur le gaillard d’arrière se placer à une des écoutilles qui sont

au-dessus du cabestan; cette écoutille était ouverte pour donner de

l’air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un

pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit

voir au berger phrygien: elle en avait la forme céleste. Matelots et

soldats s’empressaient pour parvenir à l’écoutille, et jamais cabestan

ne fut viré avec une pareille activité.

Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés; le

moins difficile n’avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. Un

seul Français, mon cuisinier, qui, malgré les défenses, avait trouvé le

moyen de s’échapper, nous revint bientôt plus mort que vif. À peine

eut-il mis pied à terre avec la belle qu’il avait choisie qu’il se vit

entouré par une foule d’Indiens qui le déshabillèrent dans un instant,

et le mirent nu de la tête aux pieds. Il se crut perdu mille fois, ne

sachant où aboutiraient les exclamations de ce peuple qui examinait en

tumulte toutes les parties de son corps. Après l’avoir bien considéré,

ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches tout ce qu’ils en

avaient tiré, et firent approcher la fille, en le pressant de contenter

les désirs qui l’avaient amené à terre avec elle. Ce fut en vain. Il

fallut que les insulaires ramenassent à bord le pauvre cuisinier, qui me

dit que j’aurais beau le réprimander, que je ne lui ferais jamais autant

de peur qu’il venait d’en avoir à terre.

Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769. · 第 22 / 30 题