Nous fîmes aussi plusieurs voyages pour reconnaître les côtes voisines
du continent et de la Terre de Feu; la première tentative fut
infructueuse. J’étais parti le 22 à trois heures du matin avec MM. de
Bournand et du Bouchage dans l’intention d’aller jusqu’au cap Hollande
et de visiter les mouillages qui pourraient se trouver dans cette
étendue. À notre départ il faisait calme et le plus beau temps du monde.
Une heure après il se leva une petite brise du nord-ouest, et
sur-le-champ le vent sauta au sud-ouest, grand frais. Nous luttâmes
contre ce vent contraire pendant trois heures, nageant à l’abri de la
côte, et nous gagnâmes avec peine l’embouchure d’une petite rivière qui
se décharge dans une anse de sable protégée par la tête orientale du cap
Forward.
Nous y relâchâmes, comptant que le mauvais temps ne serait pas de longue
durée. L’espérance que nous en eûmes ne servit qu’à nous faire percer de
pluie et transir de froid. Nous avions construit dans le bois une cabane
de branches d’arbres pour y passer la nuit moins à découvert. Ce sont
les palais des naturels de ce pays; mais il nous manquait leur habitude
d’y loger. Le froid et l’humidité nous chassèrent de notre gîte, et nous
fûmes contraints de nous réfugier auprès d’un grand feu que nous nous
appliquâmes à entretenir, tâchant de nous défendre de la pluie avec la
voile du petit canot.
La nuit fut affreuse, le vent et la pluie redoublèrent et ne nous
laissèrent d’autre parti à prendre que de rebrousser chemin au point du
jour. Nous arrivâmes à la frégate à huit heures du matin, trop heureux
d’avoir gagné cet asile; car bientôt le temps devint si mauvais qu’il
eût été impossible de nous mettre en route pour revenir. Il y eut
pendant deux jours une tempête décidée, et la neige recouvrit toutes les
montagnes.
Cependant nous étions dans le cœur de l’été et le soleil était près de
dix-huit heures sur l’horizon.
Quelques jours après, j’entrepris avec plus de succès une nouvelle
course pour visiter une partie des Terres de Feu et pour y chercher un
port vis-à-vis le cap Forward; je me proposais de repasser ensuite au
cap Hollande et de reconnaître la côte depuis ce cap jusqu’à la baie
Française, ce que nous n’avions pu faire dans la première tentative. Je
fis armer d’espingoles et de fusils la chaloupe de _La Boudeuse_ et le
grand canot de _L’Étoile_; et le 27, à quatre heures du matin, je partis
du bord avec MM. de Bournand, d’Oraison et le prince de Nassau. Nous
mîmes à la voile à la pointe occidentale de la baie Française pour
traverser aux Terres de Feu, où nous atterrâmes sur les dix heures à
l’embouchure d’une petite rivière, dans une anse de sable, mauvaise même
pour les bateaux. Toutefois, dans un temps critique, ils auraient la
ressource d’entrer à mer haute dans la rivière où ils trouveraient un
abri. Nous dînâmes sur ses bords dans un assez joli bosquet qui couvrait
de son ombre plusieurs cabanes sauvages.
Après midi nous reprîmes notre route en longeant à la rame la Terre de
Feu; il ventait peu de la partie à l’ouest, mais la mer était très
houleuse. Nous traversâmes un grand enfoncement dont nous n’apercevions
pas la fin. Son ouverture d’environ deux lieues est coupée dans son
milieu par une île fort élevée. La grande quantité de baleines que nous
vîmes dans cette partie et les grosses houles nous firent penser que ce
pourrait bien être un détroit, lequel doit conduire à la mer assez
proche du cap de Horn. Étant presque passés de l’autre bord, nous vîmes
plusieurs feux paraître et s’éteindre; ensuite ils restèrent allumés, et
nous distinguâmes des sauvages sur la pointe basse d’une baie où j’étais
déterminé de m’arrêter. Nous allâmes aussitôt à leurs feux et je
reconnus la même horde de sauvages que j’avais déjà vue à mon premier
voyage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pécherais, parce
que ce fut le premier mot qu’ils prononcèrent en nous abordant et que
sans cesse ils nous le répétaient, comme les Patagons répètent le mot
chaoua. La même cause nous leur a fait laisser cette fois le même nom.
J’aurai dans la suite occasion de décrire ces habitants de la partie
boisée du détroit; le jour prêt à finir ne nous permit pas cette fois de
rester longtemps avec eux. Ils étaient au nombre d’environ quarante,
hommes, femmes et enfants, et ils avaient dix ou douze canots dans une
anse voisine. Nous les quittâmes pour traverser la baie et entrer dans
un enfoncement que la nuit déjà faite nous empêcha de visiter. Nous la
passâmes sur le bord d’une rivière assez considérable, où nous fîmes
grand feu et où les voiles de nos bateaux, qui étaient grandes, nous
servirent de tentes; d’ailleurs, au froid près, le temps était fort
beau.
Le lendemain au matin nous vîmes que cet enfoncement était un vrai port,
et nous en prîmes les sondes, ainsi que celles de la baie. Le mouillage
est très bon dans la baie depuis quarante brasses jusqu’à douze, fond de
sable, petit gravier et coquillages. On y est à l’abri de tous les vents
dangereux. La beauté de ce mouillage nous a engagés à le nommer baie et
port de Beaubassin. Lorsqu’on n’aura qu’à attendre un vent favorable, il
suffira de mouiller dans la baie. Si on veut faire du bois et de l’eau,
caréner même, on ne peut désirer un endroit plus propre à ces opérations
que le port de Beaubassin.
Je laissai ici le chevalier de Bournand, qui commandait la chaloupe,
pour prendre dans le plus grand détail toutes les connaissances
relatives à cet endroit important, avec ordre de retourner ensuite aux
vaisseaux.
Pour moi, je m’embarquai dans le canot de _L’Étoile_ avec M. Landais,
l’un des officiers de cette flûte qui le commandait, et je continuai mes
recherches. Nous fîmes route à l’ouest et visitâmes d’abord une île que
nous tournâmes et tout autour de laquelle on peut mouiller. Sur cette
île il y avait des sauvages occupés à la pêche. En suivant la côte, nous
gagnâmes avant le coucher du soleil une baie qui offre un excellent
mouillage pour trois ou quatre navires. Je l’ai nommée baie de la
Cormorandière; nous y passâmes la nuit.
Le 29, à la pointe du jour, nous sortîmes de la baie de la
Cormorandière, et nous naviguâmes à l’ouest, aidés d’une marée très
forte. Nous passâmes entre deux îles d’une grandeur inégale que je
nommai Les Deux Sœurs. Un peu plus loin nous nommâmes Pain de sucre une
montagne de cette forme très aisée à reconnaître et, à cinq lieues
environ de la Cormorandière, nous découvrîmes une belle baie avec un
port superbe dans le fond; une chute d’eau remarquable, qui tombe dans
l’intérieur du port, me les fit nommer baie et port de la Cascade. La
sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité de faire l’eau et le
bois, se réunissent ici pour en faire un asile qui ne laisse rien à
désirer aux navigateurs.
La cascade est formée par les eaux d’une petite rivière qui serpente
dans la coupée de plusieurs montagnes fort élevées, et sa chute peut
avoir cinquante à soixante toises. J’ai monté au-dessus; le terrain y
est entremêlé de bosquets et de petites plaines d’une mousse courte et
spongieuse; j’y ai cherché et n’y ai point trouvé de traces du passage
d’aucun homme; les sauvages de cette partie ne quittent guère les bords
de la mer qui fournissent à leur subsistance. Au reste, toute la portion
de la Terre de Feu, comprise depuis l’île Sainte-Elisabeth, ne me paraît
être qu’un amas informe de grosses îles inégales, élevées, montueuses et
dont les sommets sont couverts d’une neige éternelle. Je ne doute pas
qu’il n’y ait entre elles un grand nombre de débouquements à la mer. Les
arbres et les plantes sont les mêmes ici qu’à la côte des Patagons; et,
aux arbres près, le terrain y ressemble assez à celui des îles
Malouines.
Je joins ici la carte particulière que j’ai faite de cette intéressante
partie de la côte des Terres de Feu. Jusqu’à présent, on n’y connaissait
aucun mouillage, et les navires évitaient de l’approcher. La découverte
des trois ports que je viens d’y décrire facilitera la navigation de
cette partie du détroit de Magellan. Le cap Forward en a toujours été un
des points les plus redoutés des navigateurs. Il n’est que trop
ordinaire qu’un vent contraire et impétueux empêche de le doubler: il en
a forcé plusieurs de rétrograder jusqu’à la baie Famine. On peut
aujourd’hui mettre à profit même les vents régnants. Il ne s’agit que de
hanter la Terre de Feu, et d’y gagner un des trois mouillages ci-dessus,
ce que l’on pourra presque toujours faire en louvoyant dans un canal où
il n’y a jamais de mer pour des vaisseaux. De là toutes les bordées
seront avantageuses et, pour peu que l’on s’aide des marées qui
recommencent ici à être sensibles, il ne sera plus difficile de gagner
le port Galant.
Nous passâmes dans le port de la Cascade une nuit fort désagréable. Il
faisait grand froid et la pluie tomba sans interruption. Elle dura
presque toute la journée du 30. À cinq heures du matin, nous sortîmes du
port et nous traversâmes à la voile avec un grand vent et une mer très
grosse pour notre faible embarcation. Nous ralliâmes le continent à peu
près à égale distance du cap Hollande et du cap Forward. Il n’était pas
question de songer à y reconnaître la côte, trop heureux de la prolonger
en faisant vent arrière et en portant une attention continuelle aux
rafales violentes qui nous forçaient d’avoir toujours la drisse et
l’écoute à la main. Il s’en fallut même très peu qu’en traversant la
baie Française un faux coup de barre ne nous mît le canot sur la tête.
Enfin j’arrivai à la frégate environ à dix heures du matin. Pendant mon
absence, M. Duclos-Guyot avait déblayé ce que nous avions à terre et
tout disposé pour l’appareillage; aussi nous commençâmes à démarrer dans
l’après-midi.
Le 31 décembre, à quatre heures du matin, nous achevâmes de nous
démarrer, et à six heures nous sortîmes de la baie en nous faisant
remorquer par nos bâtiments à rame. Il faisait calme; à sept heures il
se leva une brise du nord-est qui se renforça dans la journée et fut
assez claire jusqu’à midi, le temps alors devint brumeux avec de la
pluie. À onze heures et demie, étant à mi-canal, nous découvrîmes et
relevâmes la Cascade, le Pain de sucre, le cap Forward, le cap Holland.
De midi à six heures du soir, nous doublâmes le cap Holland. Il ventait
peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d’ailleurs étant fort
sombre, je pris le parti d’aller mouiller dans la rade du port Galant,
où nous ancrâmes à dix heures. Nous eûmes bientôt lieu de nous féliciter
d’être logés: pendant la nuit, il y eut une pluie continuelle et grand
vent de sud-ouest.
Nous commençâmes l’année 1768 dans cette baie nommée baie Fortescû, au
fond de laquelle est le port Galant. Le plan de la baie et du port est
fort exact dans M. de Gennes. Nous n’avons que trop eu le loisir de le
vérifier, y ayant été enchaînés plus de trois semaines, avec des temps
dont le plus mauvais hiver de Paris ne donne pas l’idée. Il est juste de
faire un peu partager aux lecteurs le désagrément de ces journées
funestes, en ébauchant le détail de notre séjour ici.
Mon premier soin fut d’envoyer visiter la côte jusqu’à la baie Élisabeth
et les îles dont le détroit de Magellan est ici parsemé; nous
apercevions du mouillage deux de ces îles, nommées par Narborough
Charles et Montmouth. Il a donné à celles qui sont plus éloignées le nom
d’îles Royales, et à la plus occidentale de toutes celui d’île Rupert.
Les vents d’ouest ne nous permettant pas d’appareiller nous affourchâmes
le 2 avec une ancre à jet. La pluie n’empêcha pas d’aller se promener à
terre, où l’on rencontra les traces du passage et de la relâche de
vaisseaux anglais, savoir, du bois nouvellement scié et coupé, des
écorces du laurier épicé assez récemment enlevées, une étiquette en
bois, telle que dans les arsenaux de marine on en met sur les pièces de
filin et de toile, et sur laquelle on lisait fort distinctement Chatham
Martch. 1766. On trouva aussi sur plusieurs arbres des lettres initiales
et des noms avec la date de 1767.
M. Verron, qui avait fait porter ses instruments sur la presqu’île qui
forme le port, y observa à midi avec un quart de cercle cinquante-trois
degrés quarante minutes quarante et une secondes de latitude australe.
Cette observation jointe au relèvement du cap Hollande, pris d’ici, et
au relèvement du même cap Holland, fait le 16 décembre sur la pointe du
cap Forward, détermine à douze lieues la distance du port Galant au cap
Forward. Il y observa aussi par l’azimut la déclinaison de l’aiguille
aimantée de vingt-deux degrés trente minutes trente-deux secondes
nord-est, et son inclinaison du côté du pôle élevé de onze degrés onze
minutes. Voilà les seules observations qu’il ait pu faire ici pendant
près d’un mois, les nuits étant aussi affreuses que les jours.
Le 4 et le 5 suivants furent des journées horribles; de la pluie, de la
neige, un froid très vif, le vent en tourmente; c’était un temps pareil
que décrivait le Psalmiste en disant: _nir, grando glacies, spiritus
procellamm_. J’avais envoyé le 3 un canot pour tâcher de découvrir un
mouillage à la Terre de Feu, et on y en avait trouvé un fort bon dans le
sud-ouest des îles Charles et Montmouth; j’avais aussi fait reconnaître
quelle était dans le canal la direction des marées. Je voulais avec leur
secours, et ayant la ressource de mouillages connus, tant au nord qu’au
sud, appareiller même avec vent contraire: mais il ne fut jamais assez
maniable pour me le permettre. Au reste, pendant tout le temps de notre
séjour ici, nous y remarquâmes constamment que le cours des marées dans
cette partie du détroit est le même que dans la partie des goulets,
c’est-à-dire que le flot porte à l’est et le jusant à l’ouest.
Le 6 après midi, il y avait eu quelques instants de relâche, le vent
même parut venir du sud-est, et déjà nous avions désaffourché; mais, au
moment d’appareiller, le vent revint à ouest-nord-ouest avec des rafales
qui nous forcèrent de réaffourcher aussitôt. Ce jour-là nous eûmes à
bord la visite de quelques sauvages.
Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant et,
après s’y être tenues quelque temps arrêtées, trois s’avancèrent dans le
fond de la baie, tandis qu’une voguait vers la frégate. Après avoir
hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés
de Pécherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La
femme demeura dans la pirogue pour la garder, l’homme monta seul à bord
avec assez de confiance et d’un air fort gai. Deux autres pirogues
suivirent l’exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la
frégate avec les enfants.
Bientôt ils y furent fort à leur aise. On les fit chanter, danser,
entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent
avec grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils
dévoraient ce qu’on leur présentait. Nous eûmes même assez de peine à
nous débarrasser de ces hôtes dégoûtants et incommodes, et nous ne pûmes
les déterminer à rentrer dans leurs pirogues qu’en y faisant porter à
leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne témoignèrent aucune
surprise ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu’on y
offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour être surpris de
l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces
hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de l’industrie humaine comme
ils traitaient les lois de la nature et ses phénomènes. Pendant
plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la
revîmes souvent à bord et à terre. Ces sauvages sont petits, vilains,
maigres et d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant
pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins trop petites pour
les envelopper, peaux qui servent également et de toits à leurs cabanes,
et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de
guanaques, mais en fort petite quantité. Leurs femmes sont hideuses et
les hommes semblent avoir pour elles peu d’égards. Ce sont elles qui
voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au
point d’aller à la nage, malgré le froid, vider l’eau qui peut y entrer
dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du
rivage; à terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que
les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des
enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles portent
sur le dos les enfants pliés dans la peau qui leur sert de vêtement.
Leurs pirogues sont d’écorces mal liées avec des joncs et de la mousse
dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils
entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits,
ainsi que les flèches, avec le bois d’une épine-vinette à feuille de
houx qui est commune dans le détroit, la corde est de boyau et les
flèches sont armées de pointes de pierre, taillées avec assez d’art;
mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des ennemis:
elles sont aussi faibles que les bras destinés à s’en servir. Nous leur
avons vu de plus des os de poisson longs d’un pied, aiguisés par le bout
et dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard? Je crois plutôt que
c’est un instrument de pêche. Ils l’adaptent à une longue perche et s’en
servent en manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes,
femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allumé le
feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant ils ont
des chiens et des lacs faits de barbe de baleine.
J’ai observé qu’ils avaient tous les dents gâtées, et je crois qu’on en
doit attribuer la cause à ce qu’ils mangent les coquillages brûlants,
quoique à moitié crus.
Au reste, ils paraissent assez bonnes gens; mais ils sont si faibles
qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer
qu’ils sont superstitieux et croient à des génies malfaisants: aussi
chez eux les mêmes hommes qui en conjurent l’influence sont en même
temps médecins et prêtres. De tous les sauvages que j’ai vus dans ma
vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout: ils sont exactement
dans ce qu’on peut appeler l’état de nature; et, en vérité, si l’on
devait plaindre le sort d’un homme libre et maître de lui même, sans
devoir et sans affaires, content de ce qu’il a parce qu’il ne connaît
pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui
rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux
climat de l’univers. Ces Pécherais forment aussi la société d’hommes la
moins nombreuse que j’aie rencontrée dans toutes les parties du monde;
cependant, comme on en verra la preuve un peu plus bas, on trouve parmi
eux des charlatans. C’est que, dès qu’il y a ensemble plus d’une
famille, et j’entends par famille père, mère et enfants, les intérêts
deviennent compliqués, les individus veulent dominer ou par la force ou
par l’imposture. Le nom de famille se change alors en celui de société,
et fut-elle établie au milieu des bois, ne fut-elle composée que de
cousins germains, un esprit attentif y découvrira le germe de tous les
vices auxquels les hommes rassemblés en nations ont, en se poliçant,
donné des noms, vices qui font naître, mouvoir et tomber les plus grands
empires. Il s’ensuit du même principe que dans les sociétés, dites
policées, naissent des vertus dont les hommes, voisins encore de l’état
de nature, ne sont pas susceptibles.
Le 7 et le 8 furent si mauvais qu’il n’y eut pas moyen de sortir du
bord; nous chassâmes même dans la nuit, et fûmes obligés de mouiller une
ancre du bossoir. Il y eut, dans des instants, jusqu’à quatre pouces de
neige sur notre pont, et le jour naissant nous montra que toutes les
terres en étaient couvertes, excepté le plat pays dont l’humidité
empêche la neige de s’y conserver. Le thermomètre fut à cinq degrés,
quatre degrés, baissa même jusqu’à deux degrés au-dessus de la
congélation. Le temps fut moins mauvais le 9 après midi. Les Pécherais
s’étaient mis en chemin pour venir à bord. Ils avaient même fait une
grande toilette, c’est-à-dire qu’ils s’étaient peint tout le corps de
taches rouges et blanches; mais, voyant nos canots partir du bord et
voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent. Une seule pirogue fut à
bord de _L’Étoile_. Elle y resta peu de temps et vint rejoindre aussitôt
les autres avec lesquels nos messieurs étaient en grande amitié. Les
femmes cependant étaient toutes retirées dans une même cabane, et les
sauvages paraissaient mécontents lorsqu’on y voulait entrer. Ils
invitaient au contraire à venir dans les autres, où ils offrirent à ces
messieurs des moules qu’ils suçaient avant que de les présenter. On leur
fit de petits présents qui furent acceptés de bon cœur. Ils chantèrent,
dansèrent et témoignèrent plus de gaieté que l’on n’aurait cru en
trouver chez des hommes sauvages, dont l’extérieur est ordinairement
sérieux.
Leur joie ne fut pas de longue durée. Un de leurs enfants, âgé d’environ
douze ans, le seul de toute la bande dont la figure fut intéressante à
nos yeux, fut saisi tout d’un coup d’un crachement de sang accompagné de
violentes convulsions. Le malheureux avait été à bord de _L’Étoile_ où
on lui avait donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas
le funeste effet qui devait suivre ce présent. Ces sauvages ont
l’habitude de s’enfoncer dans la gorge et dans les narines de petits
morceaux de talc. Peut-être la superstition attache-t-elle chez eux
quelque vertu à cette espèce de talisman, peut-être le regardent-ils
comme un préservatif à quelque incommodité à laquelle ils sont sujets.
L’enfant avait vraisemblablement fait le même usage du verre. Il avait
les lèvres, les gencives et le palais coupés en plusieurs endroits, et
rendait le sang presque continuellement.
Cet accident répandit la consternation et la méfiance.
Ils nous soupçonnèrent sans doute de quelque maléfice; car la première
action du jongleur qui s’empara aussitôt de l’enfant fut de le
dépouiller précipitamment d’une caque de toile qu’on lui avait donnée.
Il voulut la rendre aux Français; et sur le refus qu’on fit de la
reprendre, il la jeta à leurs pieds. Il est vrai qu’un autre sauvage,
qui sans doute aimait plus les vêtements qu’il ne craignait les
enchantements, la ramassa aussitôt.
Le jongleur étendit d’abord l’enfant sur le dos dans une des cabanes et,
s’étant mis à genoux entre ses jambes, il se courbait sur lui et, avec
la tête et les deux mains, il lui pressait le ventre de toute sa force,
criant continuellement sans qu’on pût distinguer rien d’articulé dans
ses cris. De temps en temps, il se levait et, paraissant tenir le mal
dans ses mains jointes, il les ouvrait tout d’un coup en l’air en
soufflant comme s’il eût voulu chasser quelque mauvais esprit. Pendant
cette cérémonie, une vieille femme en pleurs hurlait dans l’oreille du
malade à le rendre sourd. Ce malheureux cependant paraissait souffrir
autant du remède que de son mal. Le jongleur lui donna quelque trêve
pour aller prendre sa parure de cérémonie; ensuite, les cheveux poudrés
et la tête ornée de deux ailes blanches assez semblables au bonnet de
Mercure, il recommença ses fonctions avec plus de confiance et tout
aussi peu de succès. L’enfant alors paraissant plus mal, notre aumônier
lui administra furtivement le baptême.
Les officiers étaient revenus à bord et m’avaient raconté ce qui se
passait à terre. Je m’y transportai aussitôt avec M. de la Porte, notre
chirurgien major, qui fit apporter un peu de lait et de la tisane
émolliente.
Lorsque nous arrivâmes, le malade était hors de la cabane; le jongleur,
auquel il s’en était joint un autre paré des mêmes ornements, avait
recommencé son opération sur le ventre, les cuisses et le dos de
l’enfant.
C’était pitié de les voir martyriser cette infortunée créature qui
souffrait sans se plaindre. Son corps était déjà, tout meurtri, et les
médecins continuaient encore ce barbare remède avec force conjurations.
La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l’intérêt vif de toute
la bande, intérêt manifesté par des signes non équivoques, la patience
de l’enfant nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. Les
sauvages s’aperçurent sans doute que nous partagions leur peine, du
moins leur méfiance sembla-t-elle diminuée. Ils nous laissèrent
approcher du malade, et le major examina la bouche ensanglantée que son
père et un autre Pécherais suçaient alternativement. On eut beaucoup de
peine à les persuader de faire usage du lait; il fallut en goûter
plusieurs fois, et, malgré l’invincible opposition des jongleurs, le
père enfin se détermina à en faire boire à son fils, il accepta même le
don de la cafetière pleine de tisane émolliente. Les jongleurs
témoignaient de la jalousie contre notre chirurgien qu’ils parurent
cependant à la fin reconnaître pour un habile jongleur. Ils ouvrirent
même pour lui un sac de cuir qu’ils portent toujours pendu à leur côté
et qui contient leur bonnet de plume, de la poudre blanche, du talc et
les autres instruments de leur art; mais à peine y eut-il jeté les yeux
qu’ils le refermèrent aussitôt. Nous remarquâmes aussi que, tandis qu’un
des jongleurs travaillait à conjurer le mal du patient, l’autre ne
semblait occupé qu’à prévenir par les enchantements l’effet du mauvais
sort qu’ils nous soupçonnaient d’avoir jeté sur eux.
Nous retournâmes à bord à l’entrée de la nuit, l’enfant soufflait moins;
toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit
appréhender qu’il ne fût passé du verre dans son estomac. Nous eûmes
ensuite lieu de croire que nos conjectures n’avaient été que trop
justes. Vers les deux heures après midi, on entendit du bord des
hurlements répétés; et dès le point du jour, quoiqu’il fit un temps
affreux, les sauvages appareillèrent. Ils fuyaient sans doute un lieu
souillé par la mort et des étrangers funestes qu’ils croyaient n’être
venus que pour les détruire. Jamais ils ne purent doubler la pointe
occidentale de la baie; dans un instant plus calme, ils remirent à la
voile, un grain violent les jeta au large et dispersa leurs faibles
embarcations.
Combien ils étaient empressés à s’éloigner de nous!
Ils abandonnèrent sur le rivage une de leurs pirogues qui avait besoin
d’être réparée: Satis est _gentem eflugisse nefandam_. Ils ont emporté
de nous l’idée d’êtres malfaisants; mais qui ne leur pardonnerait le
ressentiment de cette conjoncture? Quelle perte en effet pour une
société aussi peu nombreuse qu’un adolescent échappé à tous les hasards
de l’enfance!
Le vent d’est souffla avec furie et presque sans interruption jusqu’au
13 que le jour fut assez doux; nous eûmes même dans l’après-midi quelque
espérance d’appareiller. La nuit du 13 au 14 fut calme. À deux heures et
demie du matin, nous avions désaffourché et viré à pic; il fallut
réaffourcher à six heures, et la journée fut cruelle. Le 15, il fit
soleil presque tout le jour, mais le vent fut trop fort pour que nous
pussions sortir.
Le 16 au matin, il faisait presque calme, la fraîcheur vint ensuite du
nord, et nous appareillâmes avec la marée favorable; elle baissait alors
et portait dans l’ouest. Les vents ne tardèrent pas à revenir à ouest et
ouest sud-ouest, et nous ne pûmes jamais, avec la bonne marée, gagner
l’île Rupert. La régate marchait très mal, dérivait outre mesure, et
_L’Étoile_ avait sur nous un avantage incroyable. Nous passâmes tout le
jour à louvoyer entre l’île Rupert et une pointe du continent qu’on
nomme la pointe du Passage, pour attendre le jusant, avec lequel
j’espérais gagner ou le mouillage de la baie Dapphine à l’île de
Louis-le-Grand, ou celui de la baie Elisabeth. Mais comme nous perdions
presque à chaque bordée, j’envoyai un canot sonder dans le sud-est de
l’île Rupert, avec intention d’y aller mouiller jusqu’au retour de la
marée favorable. Le canot signala un mouillage et y resta sur son
grappin; mais nous en étions déjà tombés beaucoup sous le vent.
Nous courûmes un bord à terre pour tâcher de la gagner en revirant; la
frégate refusa deux fois de prendre vent devant, il fallut virer vent
arrière; mais au moment où à l’aide de la manœuvre et de nos bateaux,
elle commença à arriver, la force de la marée la fit revenir au vent: un
courant violent nous avait déjà entraînés à une demi encablure de terre;
je fis mouiller sur huit brasses de fond: l’ancre tombée sur des roches
chassa, sans que la proximité où nous étions de la terre permît de filer
du câble; déjà nous n’avions plus que trois brasses et demie d’eau sous
la poupe, et nous n’étions qu’à trois longueurs de navire de la côte,
lorsqu’il en vint une petite brise; nous fîmes aussitôt servir nos
voiles, et la frégate s’abattit; tous nos bateaux, et ceux de _L’Étoile_
venus à notre secours, étaient devant elle à la remorquer; nous filions
le câble sur lequel on avait mis une bouée, et il y en avait près de la
moitié dehors, lorsqu’il se trouva engagé dans l’entrepont et fit faire
tête à la frégate qui courut alors le plus grand danger.
On coupa le câble, et la promptitude de la manœuvre sauva le bâtiment.
La brise ensuite se renforça, et, après avoir encore couru deux bords
inutilement, je pris le parti de retourner dans la baie du port Galant,
où nous mouillâmes à huit heures du soir par vingt brasses d’eau, fond
de vase. Nos bateaux, que j’avais laissés pour lever notre ancre
revinrent à l’entrée de la nuit avec l’ancre et le câble. Nous n’avions
donc eu cette apparence de beau temps que pour être livrés à des alarmes
cruelles.
La journée qui suivit fut plus orageuse encore que toutes les
précédentes. Le vent élevait dans le canal des tourbillons d’eau à la
hauteur des montagnes, nous en voyions quelquefois plusieurs en même
temps courir dans des directions opposées. Le temps parut s’adoucir vers
les dix heures: mais à midi, un coup de tonnerre, le seul que nous ayons
entendu dans le détroit, fut comme le signal auquel le vent recommença
avec plus de furie encore que le matin; nous chassâmes et fûmes
contraints de mouiller notre grande ancre et d’amener basses vergues et
mâts de hune. Cependant les arbustes et les plantes étaient en fleur, et
les arbres offraient une verdure assez brillante, mais qui ne suffisait
pas pour dissiper la tristesse qu’avait répandue sur nous le coup d’œil
continué de cette région funeste. Le caractère le plus gai serait flétri
dans ce climat affreux que fuient également les animaux de tous les
éléments, et où languit une poignée d’hommes que notre commerce venait
de rendre encore plus infortunés.
Il y eut le 18 et le 19 des intervalles dans le mauvais temps; nous
relevâmes notre grande ancre, hissâmes nos basses vergues et mâts de
hune, et j’envoyai le canot de _L’Étoile_, que sa bonté rendait capable
de sortir presque de tout temps, pour reconnaître l’entrée du canal de
la Sainte-Barbe. Suivant l’extrait que donne M. Frezier du journal de M.
Marcant qui l’a découvert et y a passé, ce canal devait être dans le
sud-ouest et sud-ouest-quart-sud de la baie Elisabeth. Le canot fut de
retour le 20, et M. Landais, qui le commandait, me rapporta qu’ayant
suivi la route et les remarques indiquées par l’extrait du journal de M.
Marcant, il n’avait point trouvé de débouquement, mais seulement un
canal étroit terminé par des banquises de glace et la terre, canal
d’autant plus dangereux à suivre qu’il n’y a dans la route aucun bon
mouillage, et qu’il est traversé presque dans son milieu par un banc
couvert de moules. Il fit ensuite le tour de l’île de Louis-le-Grand par
le sud et rentra dans le canal de Magellan, sans en avoir trouvé aucun
autre.
Ce rapport me fit penser que le vrai canal de la Sainte-Barbe était
vis-à-vis de la baie même où nous étions. Du haut des montagnes qui
entourent le port Galant, nous avions souvent découvert, dans le sud des
îles Charles et Montmouth, un vaste canal semé d’îlots qu’aucune terre
ne bornait au sud. J’avais l’intention d’envoyer deux canots dans ce
canal, que je crois fermement être celui de la Sainte-Barbe, lesquels
auraient rapporté la solution complète du problème. Le gros temps ne l’a
pas permis.
Le 21, le 22 et le 23, les rafales, la neige et la pluie durèrent
presque sans relâche. Dans la nuit du 21 au 22, il y avait eu un
intervalle de calme; il sembla que le vent ne nous donnait ce moment de
repos que pour rassembler toute sa furie et fondre sur nous avec plus
d’impétuosité. Un ouragan affreux vint tout d’un coup de la partie du
sud-sud-ouest, et souffla de manière à étonner les plus anciens marins.
Les deux navires chassèrent, il fallut mouiller la grande ancre, amener
basses vergues et mâts de hune, notre artimon fut emporté sur ses
cargues. Cet ouragan ne fut heureusement pas long.
Le 24, le temps s’adoucit, il fit même beau soleil et calme, et nous
nous remîmes en état d’appareiller.
Depuis notre rentrée au port Galant, nous y avions pris quelques
tonneaux de lest et changé notre arrimage pour tâcher de retrouver la
marche de la frégate; nous réussîmes à lui en rendre une partie. Au
reste, toutes les fois qu’il faudra naviguer au milieu des courants, on
éprouvera toujours beaucoup de difficultés à manœuvrer des bâtiments
aussi longs que le sont nos frégates.
Le 25, à une heure après minuit, nous désaffourchâmes et virâmes à pic;
à trois heures, nous appareillâmes en nous faisant remorquer par nos
bâtiments à rames; la fraîcheur venait du nord; à cinq heures et demie,
la brise se décida de l’est, et nous mîmes tout dehors, perroquets et
bonnettes, voilures dont il est bien rare de pouvoir se servir ici. Nous
passâmes à mi-canal, suivant les sinuosités de cette partie du détroit
que Narborough nomme avec raison le bras tortueux. Entre les îles
Royales et le continent, le détroit peut avoir deux lieues, il n’y a pas
plus d’une lieue de canal entre l’île Rupert et la pointe du Passage,
ensuite une lieue et demie entre l’île de Louis-le-Grand et la baie
Elisabeth, sur la pointe orientale de laquelle il y a une batture
couverte de goémons qui avance un quart de lieue au large. Depuis la
baie Elisabeth, la côte court à l’ouest-nord-ouest pendant environ deux
lieues, jusqu’à la rivière que Narborough appelle Batchelor et
Beauchestie du Massacre à l’embouchure de laquelle il y a un mouillage.
Cette rivière est facile à reconnaître; elle sort d’une vallée profonde,
à l’ouest elle a une montagne fort élevée; sa pointe occidentale est
basse et couverte de bois, et la côte y est sablonneuse. De la rivière
du Massacre à l’entrée du faux détroit ou canal Saint-Jérôme, j’estime
trois lieues de distance, et le glissement est le
nord-ouest-quart-ouest. L’entrée de ce canal paraît avoir une demi lieue
de largeur, et, dans le fond, on voit les terres revenir vers le nord.
Quand on est par le travers de la rivière du Massacre, on n’aperçoit que
ce faux détroit, et il est facile de le prendre pour le véritable, ce
qui même nous arriva, parce que la côte alors revient à l’ouest quart
sud ouest et l’ouest-sud-ouest jusqu’au cap Quade, qui, s’avançant
beaucoup, paraît croisé avec la pointe occidentale de l’île
Louis-le-Grand, et ne laisse point apercevoir de débouché. Au reste, une
route sûre pour ne pas manquer le véritable canal est de suivre toujours
la côte de l’île de Louis-le-Grand, qu’on peut ranger de près sans aucun
danger.
Cette île peut avoir quatre lieues de longueur.
Comme, après avoir reconnu notre erreur au sujet du faux détroit, nous
rangeâmes fort distinctement le port Phelippeaux qui nous parut une anse
fort commode et bien à l’abri. À midi le cap Quade nous restait à
l’ouest-quart-sud-ouest-2°-sud deux lieues, et le cap Saint-Louis à
l’est-quart-nord-est environ deux lieues et demie. Le beau temps
continua le reste du jour, et nous cinglâmes toutes voiles hautes.
Depuis le cap Quade, le détroit s’avance dans l’ouest-nord-ouest et
nord-ouest-quart-ouest sans détour sensible, ce qui lui a fait donner le
nom de longue rue. La figure du cap Quade est remarquable. Il est
composé de rochers escarpés, dont ceux qui forment sa tête chenue ne
ressemblent pas mal à d’antiques ruines.
Jusqu’à lui, les côtes sont partout boisées, et la verdure des arbres
adoucit l’aspect des cimes gelées des montagnes. Le cap Quade doublé, le
pays change de nature.
Le détroit n’est plus bordé des deux côtés que par des rochers arides
sur lesquels il n’y a pas apparence de terre. Leur sommet élevé est
toujours couvert de neige, et les vallées profondes sont remplies par
d’immenses amas de glaces dont la couleur atteste l’antiquité.
Narborough, frappé de cet horrible aspect, nomma cette partie la
Désolation du Sud, aussi ne saurait-on rien imaginer de plus affreux.
Lorsqu’on est par le travers du cap Quade, la côte des Terres de Feu
paraît terminée par un cap avancé qui est le cap Mundai, lequel j’estime
être à quinze lieues du cap Quade. À la côte du continent, on aperçoit
trois caps auxquels nous avons imposé des noms. Sa figure nous fit
nommer le premier le cap Fendu. Les deux autres caps ont reçu les noms
de nos vaisseaux, le cap de l’Étoile à trois lieues dans l’ouest du cap
fendu et le cap de la Boudeuse dans le même gisement et la même distance
avec celui de _L’Étoile_. Toutes ces terres sont hautes et escarpées;
l’une et l’autre côte paraît saine et garnie de bons mouillages. Le
détroit dans la longue rue peut avoir deux lieues de largeur, il se
rétrécit vis-à-vis le cap Mundai, où le canal n’a guère plus de quatre
milles.
À neuf heures du soir, nous étions environ à trois lieues dans
l’est-quart-sud-est du cap Mundai. Le vent soufflant toujours de l’est
grand frais, et le temps étant beau, je résolus de continuer à faire
route à petites voiles pendant la nuit. Nous serrâmes les bonnettes, et
nous prîmes les ris dans les huniers. Vers dix heures du soir, le temps
commença à s’embrumer, et le vent renforça tellement que nous fûmes
contraints d’embarquer nos bateaux. Il plut beaucoup, et la nuit devint
si noire à onze heures que nous perdîmes la terre de vue.
Une demi-heure après, m’estimant par le travers du cap Mundai, je fis
signal de mettre en panne, tribord au vent, et nous passâmes ainsi le
reste de la nuit, éventant ou masquant, suivant que nous nous estimions
trop près de l’une ou de l’autre côte. Cette nuit a été une des plus
critiques de tout le voyage.
À trois heures et demie, l’aube matinale nous découvrit la terre, et je
fis servir. Nous gouvernâmes à ouest-quart-nord-ouest jusqu’à huit
heures et, de huit heures à midi, entre l’ouest-quart-nord-ouest et
l’ouest-nord-ouest. Le vent était toujours à l’est petit frais très
brumeux; de temps en temps nous apercevions quelque partie de la côte,
plus souvent nous la perdions de vue tout à fait. Enfin, à midi, nous
eûmes connaissance du cap des Piliers et des Évangélistes. On ne voyait
ces derniers que du haut des mâts. À mesure que nous avancions du côté
du cap des Piliers, nous découvrions avec joie un horizon immense qui
n’était plus borné par les terres, et une grosse lame venant de l’ouest
nous annonçait le grand Océan. Le vent ne resta pas à l’est, il passa à
ouest-sud-ouest, et nous courûmes au nord-ouest jusqu’à deux heures et
demie que nous relevâmes le cap des Victoires au nord-ouest, et le cap
des Piliers au sud-3°-ouest.
Lorsqu’on a dépassé le cap Mundai, la côte septentrionale se courbe en
arc, et le canal s’ouvre jusqu’à quatre, cinq et six lieues de largeur.
Je compte environ seize lieues du cap Mundai au cap des Piliers qui
termine la côte méridionale du détroit. La direction du canal entre ces
deux caps est le ouest-quart-nord-ouest.
La côte du sud y est haute et escarpée, celle du nord est bordée d’îles
et de rochers qui en rendent l’approche dangereuse: il est plus prudent
de longer la partie méridionale. Je ne saurai rien dire de plus sur ces
dernières terres; à peine les avons-nous vues dans quelques courts
intervalles pendant lesquels la brume nous permettait d’en apercevoir
les portions. La dernière terre dont on ait la vue à la côte du nord est
le cap des Victoires, lequel paraît être de médiocre hauteur, ainsi que
le cap Désiré, qui est en dehors du détroit à la Terre de Feu, environ à
deux lieues dans le sud-ouest du cap des Piliers. La côte, entre ces
deux caps, est bordée, à près d’une lieue au large, de plusieurs îlots
ou brisants connus sous le nom des Douze Apôtres.
Le cap des Piliers est une terre très élevée, ou plutôt une grosse masse
de rochers, qui se termine par deux roches coupées en forme de tours,
inclinées vers le nord-ouest, et qui font la pointe du cap. À six ou
sept lieues dans le nord-ouest de ce cap, on voit quatre îlots nommés
Les Évangélistes: trois sont ras; le quatrième, qui a la figure d’un
meulon de foin, est assez éloigné des autres. Ils sont dans le
sud-sud-ouest, et à quatre ou cinq lieues du cap des Victoires. Pour
sortir du détroit, on peut en passer indifféremment au nord ou au sud;
je conseillerais d’en passer au sud, si l’on voulait y rentrer.
Depuis deux heures après midi les vents varièrent du ouest-sud-ouest au
ouest-nord-ouest, grand frais; nous louvoyâmes jusqu’au coucher du
soleil, toutes voiles hautes, afin de doubler les Douze Apôtres.
Nous eûmes assez longtemps la crainte de n’en pas venir à bout et d’être
forcés à passer la nuit dans le détroit, ce qui nous y eût pu retenir
encore plus d’un jour: mais, vers six heures du soir, les bordées
adonnèrent; à sept heures, le cap des Piliers était doublé; à huit
heures, nous étions entièrement dégagés des terres et un bon vent de
nord nous faisait avancer à pleines voiles dans la mer occidentale. Nous
fîmes alors un relèvement d’où je pris mon point de départ par
cinquante-deux degrés cinquante minutes de latitude australe et
soixante-dix-neuf degrés neuf minutes de longitude occidentale de Paris.
C’est ainsi qu’après avoir essuyé pendant vingt-six jours au port Galant
des temps constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un bon
vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi pour nous
amener dans la mer Pacifique; exemple, que je crois être unique, d’une
navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au débouquement.
J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges
jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues. Nous avons
employé cinquante-deux jours à les faire. La direction des marées dans
le détroit de Magellan nous est apparue absolument contraire à ce que
les autres navigateurs disent y avoir observé à cet égard. Ce ne serait
cependant pas le cas d’avoir chacun son avis.
Au reste, combien de fois n’avons-nous point regretté de ne pas avoir
les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu’ils sont sortis de
leurs mains, et d’être obligés de n’en consulter que des extraits
défigurés: outre l’affectation des auteurs de ces extraits à retrancher
tout ce qui peut n’être qu’utile à la navigation, s’il leur échappe
quelque détail qui y ait trait, l’ignorance des termes de l’art dont un
marin est obligé de se servir leur fait prendre pour des mots vicieux
des expressions nécessaires et consacrées, qu’ils remplacent par des
absurdités. Tout leur but est de faire un ouvrage agréable aux
femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit à composer un livre
ennuyeux à tout le monde et qui n’est utile à personne.
Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du
détroit de Magellan, je conseillerai toujours de préférer cette route à
celle du cap de Horn depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars.
On y trouve en abondance de l’eau, du bois et des coquillages,
quelquefois aussi de très bons poissons; et, assurément, je ne doute pas
que le scorbut ne fit plus de dégâts dans un équipage qui serait parvenu
à la mer occidentale en doublant le cap de Horn, que dans celui qui y
sera entré par le détroit de Magellan--lorsque nous en sortîmes, nous
n’avions personne sur les cadres.