CHAPITRE IX

Lorsque nous fûmes amarrés, je descendis à terre avec plusieurs

officiers, afin de reconnaître un lieu propre à faire de l’eau. Nous

fûmes reçus par une foule d’hommes et de femmes qui ne se lassaient

point de nous considérer; les plus hardis venaient nous toucher, ils

écartaient même nos vêtements, comme pour vérifier si nous étions

absolument faits comme eux: aucun ne portait d’armes, pas même de

bâtons. Ils ne savaient comment exprimer leur joie de nous recevoir. Le

chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit.

Il y avait dedans cinq ou six femmes et un vieillard vénérable. Les

femmes nous saluèrent en portant la main sur la poitrine, et criant

plusieurs fois _tayo_.

Le vieillard était père de notre hôte. Il n’avait du grand âge que ce

caractère respectable qu’impriment les ans sur une belle figure: sa tête

ornée de cheveux blancs et d’une longue barbe, tout son corps nerveux et

rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe de décrépitude.

Cet homme vénérable parut s’apercevoir à peine de notre arrivée; il se

retira même sans répondre à nos caresses, sans témoigner ni frayeur, ni

étonnement, ni curiosité: fort éloigné de prendre part à l’espèce

d’extase que notre vue causait à tout ce peuple, son air rêveur et

soucieux semblait annoncer qu’il craignait que ces jours heureux,

écoulés pour lui dans le sein du repos, ne fussent troublés par

l’arrivée d’une nouvelle race.

On nous laissa la liberté de considérer l’intérieur de la maison. Elle

n’avait aucun meuble, aucun ornement qui la distinguât des cases

ordinaires, que sa grandeur. Elle pouvait avoir quatre-vingts pieds de

long sur vingt pieds de large. Nous y remarquâmes un cylindre d’osier,

long de trois ou quatre pieds et garni de plumes noires, lequel était

suspendu au toit, et deux figures de bois que nous prîmes pour des

idoles. L’une, c’était le dieu, était debout contre un des piliers; la

déesse était vis-à-vis, inclinée le long du mur qu’elle surpassait en

hauteur, et attachée aux roseaux qui le forment. Ces figures mal faites

et sans proportions avaient environ trois pieds de haut, mais elles

tenaient à un piédestal cylindrique, vidé dans l’intérieur et sculpté à

jour. Il était fait en forme de tour et pouvait avoir six à sept pieds

de hauteur, sur environ un pied de diamètre; le tout était d’un bois

noir fort dur.

Le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l’herbe au-dehors de sa

maison, où il fit apporter des fruits, du poisson grillé et de l’eau;

pendant le repas, il envoya chercher quelques pièces d’étoffes et deux

grands colliers faits d’osier et recouverts de plumes noires et de dents

de requins. Leur forme ne ressemble pas mal à celle de ces fraises

immenses qu’on portait du temps de François 1er. Il en passa un au col

du chevalier d’Oraison, l’autre au mien, et distribua les étoffes. Nous

étions prêts à retourner à bord, lorsque le chevalier de Suzannet

s’aperçut qu’il lui manquait un pistolet qu’on avait adroitement volé

dans sa poche.

Nous le fîmes entendre au chef qui, sur-le-champ, voulut fouiller tous

les gens qui nous environnaient; il en maltraita même quelques-uns. Nous

arrêtâmes ses recherches, en tâchant seulement de lui faire comprendre

que l’auteur du vol pourrait être la victime de sa friponnerie, et que

son larcin lui donnerait la mort.

Le chef et tout le peuple nous accompagnèrent jusqu’à nos bateaux. Prêts

à y arriver, nous fûmes arrêtés par un insulaire d’une belle figure qui,

couché sous un arbre, nous offrit de partager le gazon qui lui servait

de siège. Nous l’acceptâmes; cet homme alors se pencha vers nous et,

d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle un autre Indien

soufflait avec le nez, il nous chanta lentement une chanson, sans doute

anacréontique: scène charmante et digne du pinceau de Boucher. Quatre

insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord. Nous leur

fîmes entendre flûte, basse, violon, et nous leur donnâmes un feu

d’artifice composé de fusées et de serpentaux. Ce spectacle leur causa

une surprise mêlée d’effroi.

Le 7 au matin, le chef, dont le nom est Ereti, vint à bord. Il nous

apporta un cochon, des poules et le pistolet qui avait été pris la

veille chez lui. Cet acte de justice nous en donna bonne idée. Cependant

nous fîmes dans la matinée toutes nos dispositions pour descendre à

terre nos malades et nos pièces à l’eau, et les y laisser en établissant

une garde pour leur sûreté. Je descendis l’après-midi avec armes et

bagages, et nous commençâmes à dresser le camp sur les bords d’une

petite rivière où nous devions faire notre eau. Ereti vit la troupe sous

les armes et les préparatifs du campement sans paraître d’abord surpris

ni mécontent. Toutefois, quelques heures après, il vint à moi,

accompagné de son père et des principaux du canton qui lui avaient fait

des représentations à cet égard, et me fit entendre que notre séjour à

terre leur déplaisait, que nous étions les maîtres d’y venir le jour

tant que nous voulions, mais qu’il fallait coucher la nuit à bord de nos

vaisseaux. J’insistai sur l’établissement du camp, lui faisant

comprendre qu’il nous était nécessaire pour faire de l’eau, du bois, et

rendre plus faciles les échanges entre les deux nations. Ils tinrent

alors un second conseil, à l’issue duquel Ereti vint me demander si nous

resterions ici toujours, ou si nous comptions repartir, et dans quel

temps. Je lui répondis que nous mettrions à la voile dans dix-huit

jours, en signe duquel nombre je lui donnai dix-huit petites pierres;

sur cela, nouvelle conférence à laquelle on me fit appeler. Un homme

grave, et qui paraissait avoir du poids dans le conseil, voulait réduire

à neuf les jours de notre campement; j’insistais pour le nombre que

j’avais demandé, et enfin ils y consentirent.

De ce moment la joie se rétablit; Ereti même nous offrit un hangar

immense tout près de la rivière, sous lequel étaient quelques pirogues

qu’il en fit enlever sur-le-champ. Nous dressâmes dans ce hangar les

tentes pour nos scorbutiques, au nombre de trente-quatre, douze de _La

Boudeuse_, et vingt-deux de _L’Étoile_, et quelques autres nécessaires

au service. La garde fut composée de trente soldats, et je fis aussi

descendre des fusils pour armer les travailleurs et les malades. Je

restai à terre la première nuit, qu’Ereti voulut aussi passer dans nos

tentes. Il fit apporter son souper qu’il joignit au nôtre, chassa la

foule qui entourait le camp, et ne retint avec lui que cinq ou six de

ses amis. Après souper, il demanda des fusées, et elles lui firent au

moins autant de peur que de plaisir. Sur la fin de la nuit, il envoya

chercher une de ses femmes qu’il fit coucher dans la tente de M. de

Nassau. Elle était vieille et laide.

La journée suivante se passa à perfectionner notre camp. Le hangar était

bien fait et parfaitement couvert d’une espèce de natte. Nous n’y

laissâmes qu’une issue à laquelle nous mîmes une barrière et un corps de

garde.

Ereti, ses femmes et ses amis avaient seuls la permission d’entrer; la

foule se tenait en dehors du hangar: un de nos gens, une baguette à la

main, suffisait pour la faire écarter. C’était là que les insulaires

apportaient de toutes parts des fruits, des poules, des cochons, du

poisson et des pièces de toile qu’ils échangeaient contre des clous, des

outils, des perles fausses, des boutons et mille autres bagatelles qui

étaient des trésors pour eux.

Au reste, ils examinaient attentivement ce qui pouvait nous plaire; ils

virent que nous cueillions des plantes antiscorbutiques et qu’on

s’occupait aussi à chercher des coquilles. Les femmes et les enfants ne

tardèrent pas à nous apporter à l’envi des paquets des mêmes plantes

qu’ils nous avaient vu ramasser, et des paniers remplis de coquilles de

toutes les espèces. On payait leurs peines à peu de frais.

Ce même jour je demandai au chef de m’indiquer du bois que je pusse

couper. Le pays bas où nous étions n’est couvert que d’arbres fruitiers

et d’une espèce de bois plein de gomme et de peu de consistance; le bois

dur vient sur les montagnes. Ereti me marqua les arbres que je pouvais

couper et m’indiqua même de quel côté il les fallait faire tomber en les

abattant. Au reste, les insulaires nous aidaient beaucoup dans nos

travaux; nos ouvriers abattaient les arbres et les mettaient en bûches

que les gens du pays transportaient aux bateaux; ils aidaient de même à

faire de l’eau, emplissant les pièces et les conduisant aux chaloupes.

On leur donnait pour salaires des clous dont le nombre se proportionnait

au travail qu’ils avaient fait. La seule gêne qu’on eut, c’est qu’il

fallait sans cesse avoir l’œil à tout ce qu’on apportait à terre, à ses

poches même; car il n’y a point en Europe de plus adroits filous que les

gens de ce pays.

Cependant, il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne

ferme dans leurs maisons, tout y est à terre ou suspendu, sans serrure

ni gardiens. Sans doute la curiosité pour des objets nouveaux excitait

en eux de violents désirs, et d’ailleurs il y a partout de la canaille.

On avait volé les deux premières nuits, malgré les sentinelles et les

patrouilles auxquelles on avait même jeté quelques pierres. Les voleurs

se cachaient dans un marais couvert d’herbes et de roseaux, qui

s’étendait derrière notre camp. On le nettoya en partie, et j’ordonnai à

l’officier de garde de faire tirer sur les voleurs qui viendraient

dorénavant. Ereti lui-même me dit de le faire, mais il eut grand soin de

montrer plusieurs fois où était sa maison, en recommandant bien de tirer

du côté opposé. J’envoyais aussi tous les soirs trois de nos bateaux

armés de pierriers et d’espingoles se mouiller devant le camp.

Au vol près, tout se passait de la manière la plus aimable. Chaque jour

nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petites

bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à

manger; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la

civilité des maîtres de maisons; ils leur offraient des jeunes filles;

la case se remplissait à l’instant d’une foule curieuse d’hommes et de

femmes qui faisaient un cercle autour de l’hôte et de la jeune victime

du devoir hospitalier; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs,

et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de

jouissance. Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y

admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la

nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait; nos mœurs

ont proscrit cette publicité. Toutefois je ne garantirais pas qu’aucun

n’ait vaincu sa répugnance et ne se soit conformé aux usages du pays.

J’ai plusieurs fois été, moi second ou troisième, me promener dans

l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden: nous

parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et

coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse,

sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité. Un peuple nombreux

y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous

trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des

vergers; tous nous saluaient avec amitié; ceux que nous rencontrions

dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer; partout

nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes

les apparences du bonheur.

Je fis présent au chef du canton où nous étions d’un couple de dindes et

de canards mâles et femelles; c’était le denier de la veuve. Je lui

proposai aussi de faire un jardin à notre manière et d’y semer

différentes graines, proposition qui fut reçue avec joie. En peu de

temps Ereti fit préparer et entourer de palissades le terrain qu’avaient

choisi nos jardiniers. Je le fis bêcher; ils admiraient nos outils de

jardinage. Ils ont bien aussi autour de leurs maisons des espèces de

potagers garnis de giraumons, de patates, d’ignames et d’autres racines.

Nous leur avons semé du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs,

des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de

croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a

paru aimer l’agriculture, et je crois qu’on l’accoutumerait facilement à

tirer parti du sol le plus fertile de l’univers.

Les premiers jours de notre arrivée, j’eus la visite du chef d’un canton

voisin, qui vint à bord avec un présent de fruits, de cochons, de poules

et d’étoffes. Ce seigneur, nommé Toutaa, est d’une belle figure et d’une

taille extraordinaire. Il était accompagné de quelques-uns de ses

parents, presque tous hommes de six pieds.

Je leur fis présent de clous, d’outils, de perles fausses et d’étoffes

de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui; nous fûmes bien

accueillis, et l’honnête Toutaa m’offrit une de ses femmes fort jeune et

assez jolie.

L’assemblée était nombreuse, et les musiciens avaient déjà entonné les

chants de l’hyménée. Telle est la manière de recevoir les visites de

cérémonie.

Le 10, il y eut un insulaire tué, et les gens du pays vinrent se

plaindre de ce meurtre. J’envoyai à la maison où avait été porté le

cadavre; on vit effectivement que l’homme avait été tué d’un coup de

feu. Cependant on ne laissait sortir aucun de nos gens avec des armes à

feu, ni des vaisseaux, ni de l’enceinte du camp. Je fis sans succès les

plus exactes perquisitions pour connaître l’auteur de cet infâme

assassinat. Les insulaires crurent, sans doute, que leur compatriote

avait eu tort; car ils continuèrent à venir à notre quartier avec leur

confiance accoutumée. On me rapporta cependant qu’on avait vu beaucoup

de gens emporter leurs effets à la montagne, et que même la maison

d’Ereti était toute démeublée. Je lui fis de nouveaux présents, et ce

bon chef continua à nous témoigner la plus sincère amitié.

Cependant, je pressais nos travaux de tous les genres; car, encore que

cette relâche fut excellente pour nos besoins, je savais que nous étions

mal mouillés. En effet, quoique nos câbles, paumoyés presque tous les

jours, n’eussent pas encore paru ragués, nous avions découvert que le

fond était semé de gros corail, et d’ailleurs, en cas d’un grand vent du

large, nous n’avions pas de chasse. La nécessité avait forcé de prendre

ce mouillage sans nous laisser la liberté du choix, et bientôt nous

eûmes la preuve que nos inquiétudes n’étaient que trop fondées.

Le 12, à cinq heures du matin, les vents étant venus au sud, notre câble

du sud-est et le grelin d’une ancre à jet, que nous avions par

précaution allongée dans l’est-sud-est, furent coupés sur le fond. Nous

mouillâmes aussitôt notre grande ancre; mais, avant qu’elle eût pris

fond, la frégate vint à l’appel de l’ancre du nord-ouest, et nous

tombâmes sur _L’Étoile_ que nous abordâmes à bâbord. Nous virâmes sur

notre ancre, et _L’Étoile_ fila rapidement, de manière que nous fûmes

séparés avant que d’avoir souffert aucune avarie. La flûte nous envoya

alors le bout d’un grelin qu’elle avait allongé dans l’est, sur lequel

nous virâmes pour nous écarter d’elle davantage. Nous relevâmes ensuite

notre grande ancre et rembarquâmes le grelin et le câble coupés sur le

fond. Celui-ci l’avait été à trente brasses de l’entalingure; nous le

changeâmes bout pour bout et l’entalinguâmes sur une ancre de rechange

de deux mille sept cents que _L’Étoile_ avait dans sa cale et que nous

envoyâmes chercher. Notre ancre du sud-est mouillée sans orin à cause du

grand fond était perdue, et nous tâchâmes inutilement de sauver l’ancre

à jet dont la bouée avait coulé et qu’il fut impossible de draguer. Nous

guindâmes aussitôt notre petit mât de hune et la vergue de misaine, afin

de pouvoir appareiller dès que le vent permettrait.

L’après-midi il calma et passa à l’est. Nous allongeâmes alors dans le

sud-est une ancre à jet et l’ancre reçue de _L’Étoile_, et j’envoyai un

bateau sonder dans le nord, afin de savoir s’il n’y aurait pas un

passage; ce qui nous eût mis à portée de sortir presque de tout vent. Un

malheur n’arrive jamais seul: comme nous étions tous occupés d’un

travail auquel était attaché notre salut, on vint m’avertir qu’il y

avait eu trois insulaires tués ou blessés dans leurs cases à coups de

baïonnette, que l’alarme était répandue dans le pays, que les

vieillards, les femmes et les enfants fuyaient vers les montagnes

emportant leurs bagages et jusqu’aux cadavres des morts, et que

peut-être allions-nous avoir sur les bras une armée de ces hommes

furieux. Telle était donc notre position de craindre la guerre à terre

au même instant où les deux navires étaient dans le cas d’y être jetés.

Je descendis au camp, et en présence du chef je fis mettre aux fers

quatre soldats soupçonnés d’être les auteurs du forfait; ce procédé

parut les contenter.

Je passai une partie de la nuit à terre, où je renforçai les gardes,

dans la crainte que les insulaires ne voulussent venger leurs

compatriotes. Nous occupions un poste excellent entre deux rivières

distantes l’une de l’autre d’un quart de lieue au plus; le front du camp

était couvert par un marais, le reste était la mer dont assurément nous

étions les maîtres. Nous avions beau jeu pour défendre ce poste contre

toutes les forces de l’île réunies; mais heureusement, à quelques

alertes près occasionnées par des filous, la nuit fut tranquille au

camp.

Ce n’était pas de ce côté où mes inquiétudes étaient les plus vives. La

crainte de perdre les vaisseaux à la côte nous donnait des alarmes

infiniment plus cruelles.

Dès dix heures du soir les vents avaient beaucoup fraîchi de la partie

de l’est avec une grosse houle, de la pluie, des orages et toutes les

apparences funestes qui augmentent l’horreur de ces lugubres situations.

Vers deux heures du matin il passa un grain qui chassait les vaisseaux

en côte: je me rendis à bord, le grain heureusement ne dura pas; et dès

qu’il fut passé, le vent vint de terre. L’aurore nous amena de nouveaux

malheurs; notre câble du nord-ouest fut coupé; le grelin, que nous avait

cédé _L’Étoile_ et qui nous tenait sur son ancre à jet, eut le même sort

peu d’instants après; la frégate alors venant à l’appel de l’ancre et du

grelin du sud-est, ne se trouvait pas à une encablure de la côte où la

mer brisait avec fureur. Plus le péril devenait instant, plus les

ressources diminuaient, les deux ancres, dont les câbles venaient d’être

coupés, étaient perdues pour nous; leurs bouées avaient disparu, soit

qu’elles eussent coulé, soit que les Indiens les eussent enlevées dans

la nuit. C’étaient déjà quatre ancres de moins depuis vingt-quatre

heures, et cependant il nous restait encore des pertes à essuyer.

À dix heures du matin le câble neuf, que nous avions enlingué sur

l’ancre de deux mille sept cents de _L’Étoile_, laquelle nous tenait

dans le sud-est, fut coupé; et la frégate, défendue par un seul grelin,

commença à chasser en côte. Nous mouillâmes sous barbe notre grande

ancre, la seule qui nous restât en mouillage; mais de quel secours nous

pouvait-elle être? Nous étions si près des brisants que nous aurions été

dessus avant que d’avoir assez filé de câble pour que l’ancre pût bien

prendre fond. Nous attendions à chaque instant le triste dénouement de

cette aventure, lorsqu’une brise de sud-ouest nous donna l’espérance de

pouvoir appareiller. Nos focs furent bientôt hissés; le vaisseau

commençait à prendre de l’erre, et nous travaillions à faire de la voile

pour filer câble et grelin et mettre dehors, mais les vents revinrent

presque aussitôt à l’est. Cet intervalle nous avait toujours donné le

temps de recevoir à bord le bout du grelin de la seconde ancre à jet de

_L’Étoile_ qu’elle venait d’allonger dans l’est et qui nous sauva pour

le moment. Nous virâmes sur les deux grelins et nous nous relevâmes un

peu de la côte. Nous envoyâmes alors notre chaloupe à _L’Étoile_ pour

l’aider à s’amarrer solidement; ses ancres étaient heureusement

mouillées sur un fond moins perdu de corail que celui sur lequel étaient

tombées les nôtres. Lorsque cette opération fut faite, notre chaloupe

alla lever par son orin l’ancre de deux mille sept cents; nous

entalinguâmes dessus un autre câble et nous l’allongeâmes dans le

nord-est; nous relevâmes ensuite l’ancre à jet de _L’Étoile_ que nous

lui rendîmes. Dans ces deux jours M. de la Giraudais, commandant de

cette flûte, a eu la plus grande part au salut de la frégate par les

secours qu’il m’a donnés; c’est avec plaisir que je paie ce tribut de

reconnaissance à cet officier, déjà mon compagnon dans mes autres

voyages, et dont le zèle égale les talents.

Cependant lorsque le jour était venu, aucun Indien ne s’était approché

du camp, on n’avait vu aucune pirogue, on avait trouvé les maisons

abandonnées, tout le pays paraissait un désert. Le prince de Nassau,

lequel avec quatre ou cinq hommes seulement s’était éloigné davantage,

dans le dessein de rencontrer quelques insulaires et de les rassurer, en

trouva un grand nombre avec Ereti environ à une lieue du camp. Dès que

ce chef eut reconnu M. de Nassau, il vint à lui d’un air consterné. Les

femmes éplorées se jetèrent à ses genoux, elles lui baisaient les mains

en pleurant et en répétant plusieurs fois: _tayo_, _maté_, vous êtes nos

amis et vous nous tuez. À force de caresses et d’amitié il parvint à les

ramener. Je vis du bord une foule de peuple accourir au quartier: des

poules, des cocos, des régimes de bananes embellissaient la marche et

promettaient la paix. Je descendis aussitôt avec un assortiment

d’étoffes de soie et des outils de toute espèce; je les distribuai aux

chefs, en leur témoignant ma douleur du désastre arrivé la veille et en

les assurant qu’il serait puni. Les bons insulaires me comblèrent de

caresses, le peuple applaudit à la réunion, et en peu de temps la foule

ordinaire et les filous revinrent à notre quartier qui ne ressemblait

pas mal à une foire. Ils apportèrent ce jour et le suivant plus de

rafraîchissements que jamais. Ils demandèrent aussi qu’on tirât devant

eux quelques coups de fusil; ce qui leur fit grand peur, tous les

animaux tirés ayant été tués raides.

Le canot que j’avais envoyé pour reconnaître le côté du nord était

revenu avec la bonne nouvelle qu’il y avait trouvé un très beau passage.

Il était alors trop tard pour en profiter ce même jour; la nuit

s’avançait. Heureusement elle fut tranquille à terre et à la mer; Le 14

au matin, les vents étant à l’est, j’ordonnai à _L’Étoile_, qui avait

son eau faite et tout son monde à bord, d’appareiller et de sortir par

la nouvelle passe du nord. Nous ne pouvions mettre à la voile par cette

passe qu’après la flûte mouillée au nord de nous. À onze heures elle

appareilla sur une haussière portée sur nous, je gardai sa chaloupe et

ses deux petites ancres; je pris aussi à bord, dès qu’elle fut sous

voiles, le bout du câble de son ancre du sud-est mouillée en bon fond.

Nous levâmes alors notre grande ancre, allongeâmes les deux ancres à

jet, et par ce moyen, nous restâmes sur deux grosses ancres et trois

petites. À deux heures après midi nous eûmes la satisfaction de

découvrir _L’Étoile_ en dehors de tous les récifs. Notre situation dès

ce moment devenait moins terrible; nous venions au moins de nous assurer

le retour dans notre patrie, en mettant un de nos navires à l’abri des

accidents. Lorsque M. de la Giraudais fut au large, il me renvoya son

canot avec M. Lavari-Leroi qui avait été chargé de reconnaître la passe.

Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre

eau, à déblayer l’hôpital et le camp.

J’enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une

planche de chêne avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les

noms des officiers des deux navires. J’ai suivi cette même méthode pour

toutes les terres découvertes dans le cours de ce voyage. Il était deux

heures du matin avant que tout fut à bord; la nuit fut assez orageuse

pour nous causer encore de l’inquiétude, malgré la quantité d’ancres que

nous avions à la mer.

Le 15 à six heures du matin, les vents étant de terre et le ciel à

l’orage, nous levâmes notre ancre, filâmes le câble de celle de

_L’Étoile_, coupâmes un des grelins et filâmes les deux autres,

appareillant sous la misaine et les deux huniers pour sortir de la passe

de l’est. Nous laissâmes les deux chaloupes pour lever les ancres; et

dès que nous fûmes dehors, j’envoyai les deux canots armés aux ordres du

chevalier de Suzannet, enseigne de vaisseau, pour protéger le travail

des chaloupes.

Nous étions à un quart de lieue au large et nous commencions à nous

féliciter d’être heureusement sortis d’un mouillage qui nous avait causé

de si vives inquiétudes, lorsque, le vent ayant cessé tout d’un coup, la

marée et une grosse lame de l’est commencèrent à nous entraîner sur les

récifs sous le vent de la passe. Le pis-aller des naufrages qui nous

avaient menacés jusqu’ici avait été de passer nos jours dans une île

embellie de tous les dons de la nature, et de changer les douceurs de

notre patrie contre une vie paisible et exempte de soins. Mais ici le

naufrage se présentait sous un aspect plus cruel; le vaisseau porté

rapidement sur les récifs n’y eût pas résisté deux minutes à la violence

de la mer, et quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé

leur vie. J’avais dès le premier instant du danger rappelé canots et

chaloupes pour nous remorquer. Ils arrivèrent au moment, où n’étant pas

à plus de cinquante toises du récif, notre situation paraissait

désespérée, d’autant qu’il n’y avait pas à mouiller. Une brise de

l’ouest, qui s’éleva dans le même instant, nous rendit l’espérance: en

effet elle fraîchit peu à peu, et à neuf heures du matin nous étions

absolument hors de danger.

Je renvoyai sur-le-champ les bateaux à la recherche des ancres, et je

restai à louvoyer pour les attendre.

L’après-midi nous rejoignîmes _L’Étoile_. À cinq heures du soir notre

chaloupe arriva ayant à bord la grosse ancre et le câble de _L’Étoile_

qu’elle lui porta: notre canot, celui de _L’Étoile_ et sa chaloupe

revinrent peu de temps après; celle-ci nous rapportait notre ancre à jet

et un grelin. Quant aux deux autres ancres à jet, l’approche de la nuit

et la fatigue extrême des matelots ne permirent pas de les lever ce même

jour. J’avais d’abord compté m’entretenir toute la nuit à portée du

mouillage et les envoyer chercher le lendemain; mais à minuit il se leva

un grand frais de l’est-nord-est, qui me contraignit à embarquer les

bateaux et à faire de la voile pour me tirer de dessus la côte. Ainsi un

mouillage de neuf jours nous a coûté six ancres, perte que nous

n’aurions pas essuyée, si nous eussions été munis de quelques chaînes de

fer. C’est une précaution que ne doivent jamais oublier tous les

navigateurs destinés à de pareils voyages.

Maintenant que les navires sont en sûreté, arrêtons nous un instant pour

recevoir les adieux des insulaires.

Dès l’aube du jour, lorsqu’ils s’aperçurent que nous mettions à la

voile, Ereti avait sauté seul dans la première pirogue qu’il avait

trouvée sur le rivage, et s’était rendu à bord. En y arrivant il nous

embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant

des larmes, et paraissant très affecté de notre départ. Peu de temps

après sa grande pirogue vint à bord chargée de rafraîchissements de

toute espèce; ses femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire

qui le premier jour de notre atterrage était venu s’établir à bord de

_L’Étoile_. Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta, en

me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait

nous suivre, et me priant d’y consentir. Il le présenta ensuite à tous

les officiers, chacun en particulier, disant que c’était son ami qu’il

confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes

marques d’intérêt. On fit encore à Ereti des présents de toute espèce,

après quoi il prit congé de nous et fut rejoindre ses femmes, lesquelles

ne cessèrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du

bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire

qui venait avec nous fut embrasser. Il lui donna trois perles qu’il

avait à ses oreilles, la baisa encore une fois; et malgré les larmes de

cette jeune fille, son épouse ou son amante, il s’arracha de ses bras et

remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne

fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ, que je

l’avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée.

Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769. · 第 23 / 30 题