Cependant le vent s’était calmé. Ettbal nous donna la direction ; le
Cabire a prit en tête, et notre flottille fila joyeusement vers la
côte d’Ophir, remorquant le gaoul de mon cousin. Ettbal fit servir
sur l’arrière de l’Astarté un vrai festin, un festin phénicien. A nos
matelots, il fit distribuer fromages, olives, figues et raisins secs,
et double ration de vin. Nous-mêmes nous assîmes sur des tapis qu’il
fit prendre dans son navire, car les nôtres étaient usés ou vendus,
et pour la première fois depuis des années nous mangeâmes joyeusement
les mets de Tyr et de Sidon, en buvant le vin de Byblos et d’Arvad.
Notre cœur se dilatait d’aise. Bien des fois je vidai et je remplis
ma coupe. Enfin, je dus céder aux instances d’Ettbal et commencer le
récit de nos aventures, qui dura jusque dans la nuit.
Quand j’eus fini, Ettbal, qui avait écouté en silence, leva les mains
vers le ciel étoilé de constellations amies.
« Par Astarté ! par tous les dieux ! s’écria-t-il, je suis stupéfait
d’admiration et ton récit mérite d’être écrit en lettres d’or. Nous
avons reçu tes chargements et messages venant de Gadès, mais depuis
ce temps nous te croyions perdu sur l’Océan. Que de merveilles
n’as-tu pas vues ! Quant au scélérat Bodmilcar, personne n’a entendu
parler de lui. Sans doute, les dieux justes l’auront fait périr ! »
Je fis présent à Ettbal de plusieurs belles perles qu’il ne voulait
pas accepter, mais je le décidai à le faire. Puis, comme le gaoul
n’était avarié que dans ses manœuvres et non dans sa coque, et que le
temps était favorable et la route facile et connue, nous allâmes tous
prendre le repos dont nous avions besoin.
« Capitaine Ettbal, dit Himilcon en se levant de bon matin, t’es-tu
déjà battu en ce présent voyage ?
— Non, lui dit Ettbal surpris. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Eh bien, lui dit Himilcon, cela ne va pas tarder à t’arriver. Avec
nous, il pleut des coups. Nous ne pouvons mettre le pied en aucun
endroit qu’il ne s’y rencontre quelque bagarre. Nous attirons aussi
sûrement les batailles que les caps attirent les gros temps. Quand
nous ne nous battons pas contre les hommes, nous nous battons contre
les bêtes, et quand nous sommes en paix avec les bêtes, nous sommes
en guerre avec la mer. Ainsi, prépare ton cœur, tes bras, et tes
armes. »
Ettbal se mit à rire.
« J’espère, dit-il, que vous êtes à la fin de vos traverses, que nous
ferons pacifiquement ensemble le voyage d’Ophir et que nous
reviendrons paisiblement. A ce propos, capitaine Magon, sur quels
objets d’échange comptes-tu à Ophir ? Car c’est précisément de là que
viennent l’or et l’étain, mais non toutefois en si grandes quantités
que tu en apportes.
— Comptes-tu pour rien, lui dis-je, ma pierre précieuse du Nord,
l’ambre, produit de la mer brumeuse ? Avec une petite portion de mon
ambre, je prétends acheter encore des épices, et des aromates, et du
bois de santal, et des paons, et des singes, et toutes les merveilles
qu’on voit en Ophir. »
Après six jours de navigation le long des côtes rocheuses de
l’Arabie, nous entrâmes dans le port de Havilah, ville principale du
royaume d’Ophir et de Saba. Ce port n’a point de quai, ni de
défenses, ni d’arsenaux comme ceux des Phéniciens ; mais c’est un bon
port de commerce et bien abrité. Tout autour est bâtie la ville, en
amphithéâtre sur les hauteurs avoisinantes. Ses maisons blanches à
terrasses ou à dômes bruns et rouges, entremêlées de bouquets de
palmiers, produisent sur le ciel bleu le plus heureux effet. Parmi
les maisons, on voit les dômes de temples tout dorés ou revêtus de
bronze qui jettent un éclat éblouissant. Le palais de la reine du
pays est bâti au bord de la mer, car cette reine s'intéresse fort aux
choses de la navigation ; c’est à la mer d’Ophir qu’elle doit sa
prospérité, quoique ses habitants ne naviguent pas eux-mêmes ; mais
leur ville est l’entrepôt entre l’Inde lointaine et nos propres
contrées.
Le palais de la reine est bâti en bois de cèdre et garni de grillages
et de balcons à jour. Il est tout éclatant de peintures et
d’incrustations précieuses, et orné de voiles et de tentures
d’étoffes bariolées et chatoyantes. C’est à ce palais merveilleux que
je me rendis avec mon cousin et tous mes chefs : je voulais
m’acquérir la bienveillance de la reine par un présent digne d’elle.
Je réunis donc de beaux morceaux d’ambre que je plaçai dans une
grande coupe en argent de Tarsis, et je me présentai au palais, où je
frappai sur le grand tambour qui est à la porte, car c’est ainsi
qu’on demande accès à la reine.
De la terrasse qui domine la mer, la reine avait vu nos vaisseaux
entrer dans le port, et nous-mêmes arriver au palais. C’est là
qu’elle a coutume de s’asseoir sous un pavillon d’étoffes brochées,
au milieu des princes, des dames et des ministres de son royaume.
Elle ordonna qu’on nous fît entrer, et on nous conduisit par un
jardin que nous ne pouvions nous lasser d’admirer. Les plantes aux
fleurs éclatantes et au vaste feuillage, les eaux vives contenues
dans les bassins, les pavillons tendus entre les arbres, les singes
rares attachés par des chaînes d’or et grimaçant dans les branches,
les oiseaux de l’Inde au plumage brillant et bariolé, les paons qui
se promènent dans les allées en étalant leur queue chatoyante, tout,
dans ce palais enchanté, est digne du royaume le plus riche de la
terre.
Illustration : La reine de Saba.
Nous nous prosternâmes devant la reine, puis elle nous dit de nous
lever. Elle est elle-même aussi brillante que son palais, étant toute
jeune et belle comme la lune. Elle était entourée de joueuses de
tambourin, de porteuses d’éventails et de coiffeuses, parfumée
d’essences et vêtue avec la dernière richesse. Dans sa chevelure et
son cou étaient des bijoux et des parures qui auraient suffi à payer
l’équipement et l’entretien, pendant une année, d’une flotte de
guerre. Elle portait une robe brodée d’or rouge, sur laquelle étaient
représentés des personnages, des quadrupèdes et des oiseaux, et qui
retombait par-dessus ses autres vêtements ; ses manches étaient
relevées jusqu’au coude, et ses bras chargés de bracelets qui
valaient des milliers de pièces d’or. A sa vue nous fûmes éblouis.
Hannon récita immédiatement les vers suivants :
« Ses yeux sont comme des lunes : que dis-je, comme des lunes !
\ Ce sont des soleils. L’arc de ses sourcils lance des flèches
\ qui percent le cœur des mortels !
« Voici la reine dont la justice s’étend sur tous les êtres,
\ celle qui a dompté et pacifié tout l’univers !
« Je chante ses bienfaits : que dis-je, ses bienfaits ! Plutôt
\ les colliers qui enchaînent le cou des humains !
« Je baise ses doigts : que dis-je, ses doigts ! Plutôt les clefs
\ des faveurs divines. »