Huit jours se passèrent dans ces angoisses. Ce n’est que le huitième
que le vent se calma, que le ciel s’éclaircit et que j’aperçus la
terre tout près de moi, une terre haute, un grand cap derrière lequel
la côte fuyait à perte de vue vers le sud. Je continuai ma navigation
de ce côté, et au bout de deux jours j’aperçus une île montueuse,
toute verdoyante et de l’aspect le plus riant. Le temps était clair
et chaud, le soleil rayonnant. Tout, dans ces parages, nous rappelait
la Phénicie. Je résolus de débarquer dans cette île d’un aspect si
engageant, d’autant plus que je tenais à radouber l’Astarté à fond,
car elle faisait toujours un peu d’eau, et après tant de traverses
nos navires avaient tous besoin de réparations. Je trouvai dans l’île
une jolie baie où je débarquai sans retard. Aussitôt nos navires
furent entourés de pirogues montées par des sauvages presque nus.
A ma grande surprise, ces sauvages nous parlèrent en libyen.
C’étaient des Libyens rouges, à la tête allongée, au front déprimé,
de vrais Libyens Garamantes. Nous étions les premiers hommes de l’Est
qu’ils eussent vus dans leur île, mais un de leurs vieillards, qui
avait été à Rusadir, se souvenait d’avoir vu des Phéniciens. Les
autres nous firent très-bon accueil. Je m’informai d’abord de la
situation de leur île. Ils nous apprirent que cette île était située
au milieu d’un groupe d’autres et à l’ouest de la terre ferme de la
côte de Libye. Mais quand je voulus me renseigner sur les distances,
ces sauvages, peu voyageurs, me répondirent d’une façon tellement
vague que je n’en pus rien tirer. Tout ce qu’ils me dirent, c’est que
la côte de Libye se prolongeait indéfiniment du côté du sud, qu’elle
était habitée par des Libyens comme eux, et que loin, bien loin vers
le sud, vivaient des hommes tout noirs, monstrueux et semblables à
des bêtes.
« Voilà pour moi ! s’écria tout de suite Bicri. Allons voir les
hommes noirs ; nous leur ferons la chasse et j’en ramènerai un. »
Pendant que nous parlions, j’observai que plusieurs des Libyens
portaient au cou, aux bras, aux oreilles des ornements faits d’un
métal que je reconnus être de l’or. Je leur demandai si cet or venait
de leurs îles ?
Ils me répondirent que non, qu’ils le tenaient, soit en poudre, soit
en petits morceaux, des Garamantes de terre ferme qui le
recueillaient dans certaines rivières, à l’aide d’une toison de
mouton.
Je leur proposai tout de suite de leur acheter leur or, et je leur
offris en échange les plus beaux bijoux de verre, les meilleurs
habits et les plus riches étoffes qui me restaient. Ils se trouvèrent
très-disposés à mon troc et paraissaient attacher un prix médiocre à
leur or. Pour un flacon de verre, j’avais le creux de ma main rempli
de poudre d’or ; pour une épée, une pointe de lance, un couteau, ils
me donnaient le poids égal en or. Quand mes hommes virent qu’il en
était ainsi, leur joie ne connut plus de bornes ; j’eus toutes les
peines du monde à les empêcher de vendre leurs armes, et il ne resta
pas une bouteille à bord. Hannibal vendit son cimier et son panache,
et Jonas sa trompette.
« Je m’en ferai faire une tout en or, pour sonner devant le roi,
disait-il. Ah ! le merveilleux pays, et comme je suis content d’être
venu ! S’ils veulent me prendre pour dieu, je renonce à tout et je
reste. »
Je m’établis pendant quinze jours dans cette île, achetant de l’or et
radoubant mes navires. Cette terre admirable produit aussi les plus
beaux fruits du monde. On y rencontre un fruit écailleux délicieux à
manger ; les vallées sont couvertes d’orangers séculaires, et les
montagnes d’arbres magnifiques où voltigent des petits oiseaux au
plumage jaune, dont le chant nous ravissait de plaisir. Bicri, assez
indifférent à l’or une fois qu’il en eut de quoi garnir son carquois
et son baudrier, passait son temps à courir les bois avec Dionysos.
Il attrapa plusieurs de ces oiseaux, pour lesquels il fit une cage :
mais ils sont tous morts pendant la traversée. Quant à Guébal, il se
plaisait tellement dans ce pays, qu’il fallut l’attacher pour
l’empêcher de se sauver.
Illustration : Il attrapa plusieurs de ces oiseaux.
Enfin, je quittai ce délicieux archipel, bien restauré et bien
ravitaillé. Je le nommai « les Iles Fortunées ».
Dès que nous eûmes repris la mer, je n’eus pas besoin de demander à
nos compagnons où nous devions aller.
« Allons au sud, au sud, me cria tout le monde, au pays de l’or et
des merveilles !
— Au pays des hommes noirs, insista Bicri.
— Et quand nous y serons, grommela l’incorrigible Himilcon, que
boirons-nous ? Boirons-nous de l’or potable ? Retournons donc plutôt
au pays du bon vin »
Pendant trois semaines notre navigation se poursuivit vers le sud. Je
ne m’étonnais pas de voir, plus je m’avançais, le soleil s’élever
au-dessus de ma tête, et la nuit les Cabires s’approcher de
l’horizon. Himilcon se plaignait bien un peu, disant que nous
quittions la protection de ses dieux préférés, mais je n’y faisais
pas attention. La côte finit par tourner à l’est, puis elle retourna
au sud ; puis, à ma grande surprise, le soleil, après avoir été
perpendiculaire au-dessus de ma tête, parut se déplacer. Je n’en
pouvais croire mes yeux, mais il le fallait bien, puisque je le
voyais : j’avais le soleil à ma gauche au lieu de l’avoir ma droite,
et, la nuit, des constellations inconnues paraissaient au ciel. Tout
le monde fut consterné de ce prodige, et je crus devoir réunir mes
capitaines, mes pilotes et mes plus anciens matelots.
« Il faut, dit Amilcar, que les dieux aient changé la voûte du ciel.
— Ou bien, dit Asdrubal, que nous soyons dans un autre monde.
Personne n’y comprend rien.
— Si rien d’extraordinaire ne s’est passé là-haut, dit enfin
Himilcon, il faut que la terre soit une boule, et que nous ayons
passé dans l’hémisphère opposé au nôtre. »
La réflexion du pilote me frappa, malgré ce qu’elle avait de
déraisonnable et d’absurde.
« Mais, dis-je, après avoir médité longuement ce que venait de dire
Himilcon, s’il en était ainsi, il faudrait que le soleil et les
astres fussent immobiles, et que ce soit la terre elle-même qui
tourne ?
— Ah ! s’écria le pilote, nous apprenons des choses étranges. Croyons
plutôt à un prodige qu’à de pareilles absurdités.
— Enfin, dit Asdrubal, que devons-nous faire ?
— Écoutez, dis-je finalement, nous allons continuer à pousser au sud.
Si la côte tourne franchement à ce qui me paraît être l’ouest,
puisque tout est bouleversé ici, nous retournerons en arrière vers
les Iles Fortunées. Mais si elle tourne à l’est, nous continuerons à
la suivre et nous reviendrons vers le nord.
— Et nous aurons fait le tour de la Libye* ! s’écrièrent ensemble nos
capitaines et nos pilotes. Nous arriverons indubitablement à la mer
des Roseaux et à l’Égypte ! Allons, c’est décidé. »
Hannibal, Chamaï et les autres écoutaient nos raisonnements avec une
anxiété d’autant plus grande qu’ils n’y comprenaient absolument rien.
« Eh bien, dit Hannibal haletant, quand nous eûmes fini, eh bien,
qu’y a-t-il à présent ?
— Il y a que nous retournons en Égypte, lui répondis-je, par le
chemin le plus court. »
Le capitaine me regarda d’un air hébété.
« Mais puisque nous nous éloignons du détroit de Gadès et de la
Grande Mer ? me dit-il avec effort.
— Justement, c’est que nous sommes sur la bonne route.
— Ces choses de la mer sont prodigieuses, s’écria Hannibal, je ne les
comprendrai jamais.
— Tout s’y fait à rebours, dit Hannon. Ce sont des mystères
insondables. J’ai beau être de Sidon et me creuser la tête, je ne
devine plus.
— C’est que tu n’as pas encore assez navigué, jeune homme, dit
gravement Himilcon, et que tu ne connais pas le cours des astres.
— Vraiment, s’écria Hannon, si tu trouves que nous n’avons pas assez
navigué, je ne suis pas de ton avis. La promenade me paraît assez
longue comme cela.
— Enfin, conclut Chamaï, si Magon et Himilcon le disent, il faut les
croire. Notre affaire à nous est de les écouter, la leur étant de
connaître les choses de la mer et des astres. Voilà ce que je
pense. »
Vingt fois déjà nous avions essayé de communiquer avec la terre. Mais
nous avions trouvé ou une côte déserte ou des habitants noirs et
horribles, dont les hurlements et l’attitude nous avaient fait
comprendre qu’il n’y avait que des coups à recevoir. Une fois, en
passant devant un cap élevé que j’appelai Chariot des Dieux, je vis,
la nuit, des flammes étranges, et j’entendis des bruits effrayants
qui nous épouvantèrent tous et nous dégoûtèrent de l’envie de
débarquer. Pourtant les vivres commençaient à nous manquer.
« Mangerons-nous toujours des murènes salées ? disait le patient
Bicri lui-même. Ne descendrons-nous jamais à terre pour tirer quelque
pièce de venaison ?
— Aussi bien, les fruits commencent à manquer à Guébal, appuyait
Jonas, et le grain à nous-mêmes.
— Et peut-être trouverons-nous de l’or. » dit Hannibal.
Je me décidai à débarquer dans l’estuaire d’une rivière comparable au
Nil d’Égypte. D’immenses forêts couvraient ses rives. Des crocodiles
et des hippopotames bondissaient dans ses eaux. Des nuées d’oiseaux
tourbillonnaient au-dessus, en poussant des cris aigus, mais nulle
trace d’habitants ne se montrait.
Quatre jours durant nous fouillâmes les bois. Nous y recueillîmes
bonne quantité de fruits sauvages. Nos flèches abattirent aussi des
buffles et des antilopes, dont la chair fut salée. Le quatrième jour,
Bicri vint à moi sur la plage, en donnant des marques de la plus vive
agitation. A côté de lui, Dionysos pleurait et Jonas faisait de
grands gestes.
« Qu’y a-t-il ? dis-je à l’archer ; que se passe-t-il ?
— Guébal a disparu, s’écria Bicri, enlevé par une troupe de singes
alliés de Bodmilcar. »
Je ne pus retenir un grand éclat de rire.
« Oui, reprit l’archer irrité, des singes à grande queue !
Certainement Guébal ne les a pas suivis de son gré, et il faut qu’il
y ait du Bodmilcar là-dessous. »
J’essayai de calmer l’archer, mais rien n’y fit. Il voulait
absolument partir à la recherche de son singe. Je lui donnai quelques
hommes pour l’escorter. A la nuit, ils revinrent épuisés de fatigue,
sans avoir vu Guébal ; il avait dû rejoindre très-volontiers les
nombreux singes qui gambadaient dans les arbres. En revanche, et ce
qui consolait Bicri, il rapportait un être étrange, un géant noir et
tout velu qu’il avait percé de ses flèches et achevé à coups de pique
et d’épée, après une défense désespérée. Je fis écorcher ce monstre,
dont on peut voir la peau empaillée dans le temple d’Astarté, à
Sidon. Il était vraiment épouvantable.
Illustration : Le monstre empoigna une pique et la rompit.
« Il avait six flèches dans le corps, me dit Bicri, et était étendu
par terre quand je saisis une pique pour l’achever, mais il
l’empoigna et la rompit aussi aisément qu’un roseau.
— Une pique à hampe en chêne de Basan ! s’écria Hannibal. Voilà une
force prodigieuse ! »
Nous repartîmes de ce lieu, sans avoir retrouvé Guébal. Au bout de
douze jours de navigation, le grain commençait à manquer : nous nous
regardions consternés et ne sachant que dire, quand Himilcon
s’écria :
« Un gaoul à l’avant ! »
Tout le monde se précipita de ce côté. En effet, un gaoul, évidemment
phénicien, flottait sur la mer. Il était démâté et ballottait sur les
eaux s’en allant au hasard.
« Quelque ruse de Bodmilcar, dit Himilcon. Attention à nous ! »
Nous nous approchâmes du navire avec toutes sortes de précautions :
il ne donna pas signe de vie. Nous montâmes à bord, il n’y avait
personne !
« Je me souviens, dit Gisgon, qu’aux îles Pityuses, dans une tempête,
nous avons abandonné notre navire. Sans doute les marins qui
montaient celui-ci ont fait de même. Mais d’où venaient-ils ? Où
allaient-ils ? Quel courant les a poussés vers ces pays nouveaux où
le soleil luit à rebours ?
— Qu’importe ? répondis-je. L’épave est de bonne prise.
— Il est chargé de grains ! s’écria Hannibal, remontant joyeusement
du fond de la cale. Victoire ! Nous aurons à manger !
— Il est rempli de vin ! s’écria Himilcon, qui montait derrière lui,
portant une outre à la main. Honneur aux Cabires ! Nous aurons à
boire ! »
Le soir même, je fis faire une oblation et des prières à Astarté,
pour la remercier de cette rencontre inespérée et de sa protection
manifeste. On transborda sur nos navires tout ce qu’on trouva de bon
à prendre sur le gaoul, et sa coque vide et désemparée fut abandonnée
à la merci des flots.
Le lendemain, comme nous arrivions en vue d’un cap sur lequel se
trouve une montagne élevée et plate comme une table, une tempête
épouvantable se déchaîna.
« Vive l’ouragan ! s’écria Jonas. Je n’ai plus peur de lui à présent.
J’ai de l’or plein ma bourse, et nous avons à manger et à boire plein
la cale, et j’aurai un habit d’écarlate ! Nargue la tempête et vive
le roi ! »
Huit jours de coups de vent furieux nous poussèrent devant eux, sans
que nous pussions nous gouverner. Le huitième, par une mer calme, je
vis la terre à ma gauche. Je la rangeai et je me dirigeai le long de
la côte, allant au nord. Il me semblait que le soleil remontait sur
l’horizon.
Douze jours après, par une belle nuit, Himilcon vint à moi et me
saisit le bras avec une animation extraordinaire.
« Regarde, me dit le pilote d’une voix sourde ; regarde là-bas, au
nord : regarde les Cabires !
— Les Cabires ! m’écriai-je. Je les vois ! Nous avons fait ce
qu’aucun homme n’a fait encore ! Nous avons tourné la Libye !
— Oui, s’écria Himilcon, et demain le soleil luira à notre droite.
Nos proues sont en route vers la mer des Roseaux !
— Vers Sidon, vers Sidon la glorieuse, vers la ville des marins sans
pareils ! » m’écriai-je.
Saisis d’émotion, nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre et
nous pleurâmes de joie à notre cou. Tout le monde dormait, sauf les
matelots de quart. Seuls debout à l’arrière, Himilcon et moi nous
nous embrassions à la lumière d’Astarté et des Cabires retrouvés.
Un mois après cet événement, comme je descendais à l’embouchure d’une
rivière pour faire de l’eau, je rencontrai des noirs tout à fait
pareils aux Éthiopiens qu’on voit en Égypte. L’un de ces hommes
comprenait même l’égyptien, et me dit l’avoir appris en Éthiopie, qui
appartient, comme on sait, au Pharaon ; il m’expliqua que la
frontière méridionale d’Éthiopie était à plus de six mois de marche
de son pays ; mais il ne put me donner aucun renseignement sur les
distances du côté de la mer. Il ne connaissait même pas les
Phéniciens, et nous confondit d’abord avec les Égyptiens. Quand nous
eûmes appris à ces noirs, qui s’appellent Kouch, que nous n’étions
pas sujets du Pharaon, mais ennemis des Misraïm, ils nous firent bon
accueil, car ils paraissent détester les Égyptiens, qui ont
grandement ravagé les pays au nord du leur. Nous passâmes trois mois
chez les Kouch, attendant un vent favorable et trafiquant avec eux :
ils nous vendirent de la poudre d’or, de l’ivoire, des perles, des
peaux de lion et de panthère. Tout ce pays est rempli d’éléphants, de
rhinocéros, de girafes et de bêtes féroces. La chasse y fut des plus
fructueuses, et Bicri tua un lion de la peau duquel il se fit un
manteau. Dionysos abattit une panthère. Chacun de nous y fit quelque
beau coup. Enfin nous partîmes, chargés d’immenses richesses.
Maintenant j’étais sûr d’arriver à la mer des Roseaux.
Le dixième jour après notre départ, par un vent debout très-violent
qui soufflait des régions du nord-est, je vis en avant de nous un
grand gaoul phénicien, qui paraissait avoir des avaries et chasser
devant la bourrasque. Je manœuvrai aussitôt dans sa direction et je
le hélai. Il me répondit qu’il avait perdu une partie de ses avirons,
qu’il avait sa vergue brisée et que je m’approchasse moi-même, parce
qu’il était en détresse. Craignant quelque fourberie, je fis prendre
les armes, garnir les machines, et je l’approchai par un côté, tandis
que l’Adonibal l’approchait par l’autre et le Cabire par derrière.
A un demi-trait d’arc, je vis le capitaine, debout à l’arrière, lever
les bras au ciel, et je l’entendis s’écrier :
« Baal Chamaïm ! N’est-ce pas Magon que je vois ? »
Je jetai les yeux sur le capitaine et je ne pus retenir une
exclamation.
« Par Astarté ! m’écriai-je, c’est mon cousin Ettbal ; les dieux
soient loués de cette rencontre ! »
En un instant nous fûmes sur le gaoul désemparé et nous passâmes une
remorque à nos compatriotes. Un moment après, Ettbal était à bord et
dans mes bras.
« Magon, mon cher Magon, mon bon frère ! s’écriait-il sans cesse. Te
voilà donc, et voilà le bon Himilcon ! Tout le monde en Phénicie te
croyait mort et perdu ! Par tous les dieux, c’est un miracle
manifeste d’Astarté ! et il faut que ce soit vous qui me sauviez du
péril ! »
Là-dessus, Ettbal m’embrassait encore, puis mettait ses deux mains
sur mes épaules pour bien me regarder.
« Est-ce bien toi ? s’écriait-il. Et par quelles prodigieuses
aventures te trouves-tu en ces parages ?
— Tout d’abord, lui dis-je, informe-moi en quels parages je suis, car
je l’ignore moi-même. »
Ettbal me regarda, de l’air le plus surpris du monde.
« Tu ignores où tu es ! s’écria-t-il. Te ris-tu de moi ?
— Aussi vrai que nous ne buvons que de l’eau depuis deux mois, dit
Himilcon, aussi vrai que nous avons bu de l’huile de poisson, et tenu
le soleil à notre gauche, et perdu les Cabires de vue, nous ignorons
absolument où nous sommes !
— Tout ce que dit Himilcon est scrupuleusement vrai, » ajoutai-je.
Ettbal hocha la tête. Il pensait certainement avoir affaire à des
fous.
« Vous avez tenu le soleil à votre gauche ! dit-il d’un air
stupéfait. Et vous avez perdu les Cabires de vue ?
— Oui, oui, reprit Himilcon, et nous avons bu de l’huile de poisson,
et bien autre chose, et voici deux mois que nous ne connaissons plus
le vin que de réputation.
— Oui, répétai-je ; mais par tous les dieux ! informe-nous dans quels
parages nous sommes et d’où tu viens !
— Voilà qui est merveilleux, balbutia Ettbal, de trouver Magon à deux
jours de navigation des bouches de la mer des Roseaux, à six jours
d’Ophir, venant du sud quatre ans après qu’il est parti à l’ouest
pour Tarsis, et de l’entendre dire qu’il ne sait pas où il est ! »
Je poussai un cri de joie.
« Ah ! m’écriai-je en battant des mains, j’avais donc raison !
Asdrubal, Amilcar, Himilcon, Gisgon, avais-je raison ? Et toi Hannon,
et toi Hannibal, et toi Chamaï, me croyez-vous à présent ? Et quand
nous partîmes des Iles Fortunées n’étais-je pas sur la bonne route de
l’Égypte ? »
Cette fois, Ettbal me crut complétement fou.
« Qu’est-ce que les Iles Fortunées ? murmura-t-il.
— Et qu’est-ce que l’île Preudayn, et les îles de l’Étain, et le
fleuve des Souomi, et le Chariot des Dieux ? s’écria Himilcon,
triomphant. Ah ! vous autres caboteurs, vous autres côtiers, vous
croyez connaître les choses ? Mais vous n’êtes que des navigateurs de
rivière montés sur des coquilles de noix ! Il faut laisser la
connaissance de la mer à des hauturiers comme nous ! »
Cette fois, Ettbal se fâcha tout rouge. C’était un bon marin, un vrai
Sidonien, et les poissons de mer de Sidon n’aiment pas qu’on se moque
de leur navigation.
« Que dis-tu, pilote de malheur, borgne détestable ? s’écria-t-il.
Appelles-tu caboteur un homme qui fait le voyage d’Ophir ? Nommes-tu
coquilles de noix des navires comme ce mien gaoul ici ? Qui
appelles-tu donc un hauturier, si ce n’est moi ?
— Ha, ha, ha ! fit Himilcon en éclatant de rire. Il se croit un
hauturier et il ne connaît même pas l’archipel d’Armor !
— Cesseras-tu de dire des mots en grimoire ? s’écria Ettbal ; es-tu
déjà ivre aujourd’hui, ivrogne au regard louche ?
— Hélas ! dit Himilcon, rappelé cette fois à la triste réalité ;
hélas ! bon Ettbal, si tu as quelque peu de vin à ton bord, tu ferais
mieux de m’en donner ou de m’en vendre que de m’injurier ; car je
veux que la première gorgée que je boirai m’étouffe, si j’ai bu autre
chose que de l’eau depuis deux longs mois ! »
Je mis un terme à la discussion d’Ettbal et du pilote.
« Crois-moi, mon cher cousin, lui dis-je, nos aventures sont si
extraordinaires que tout ce que nous te disons peut te paraître
bizarre ; mais nous ne sommes pas fous. Et pardonne aussi Himilcon :
après ce que nous avons enduré, nous avons bien le droit de nous
vanter un peu. »
Aussitôt le bon Ettbal, oubliant sa colère, embrassa cordialement
Himilcon, et pour lui prouver qu’il ne lui gardait pas rancune, il
fit tirer de son vaisseau une outre du meilleur vin. Himilcon la
saisit dans ses bras, et l’élevant vers le ciel :
« Dieux cabires, dit-il d’un ton pénétré, je vous la consacre. Je
vais la répandre en libations à votre honneur ! Seulement je verserai
les libations dans l’intérieur de mon gosier. »
A ces mots, il porta l’outre à sa bouche et en tira une si longue
gorgée, qu’il semblait à Hannibal, à Gisgon, à Jonas et autres amis
du bon vin qu’elle ne finirait pas ce jour.
« Hannibal, s’écria Himilcon, ôtant l’embouchoir de l’outre de sa
bouche, Hannibal, il est d’Arvad !
— Victoire ! cria le bon capitaine en arrachant l’outre des mains de
Gisgon qui s’en emparait déjà.
— Patientez, dit Ettbal en riant, patientez. Il y en aura pour tout
le monde ! Je porte justement un chargement de vin à Ophir.
— Je ne te quitte plus, alors ! s’écria Himilcon. Mon œil et mon
gosier sont à toi. »